Oulipo de terre contre pot de fer #3 : le maître et le disciple


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"L’Oulipo a des humeurs : bonnes humeurs ou moins bonnes. Les oulipiens regardent le monde et le texte du monde avec des yeux rieurs mais ouverts. Ils lisent sur l’actualité, sur l’air du temps qui passe. Ils sont toujours de bonne composition mais souvent de mauvais poil…"

Pour répondre à la crise, Marcel Bénabou, Paul Fournel, Hervé Le Tellier et Olivier Salon passent quelques petites annonces, se font disciples et écoutent la parole du Maître ou cuisinent les chatons de 1000 façons.

Vous pouvez également retrouver le podcast audio complet de cette conférence-performance.

Enregistré le 8 décembre 2012 dans la salle Topor du Théâtre du Rond-Point

En partenariat avec Cinaps TV et Rue 89

A une situation d’urgence, il faut une « trousse de secours », des antidotes au fatalisme et au découragement, une boîte à outil pour stimuler notre capacité de rebond, regonfler le moral de ceux que la crise aura découragé.
En partenariat avec Rue89 et Cinaps.TV.

 

 

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Le 1 avril 2010

Florence Aubenas

Rire en pleine catastrophe

"Il faut commencer par se souvenir de l’Algérie en 2003, au moment où un tremblement de terre avait ravagé la moitié de la côte, entre Alger et Boumerdès, suivi par un torrent de boue qui avait submergé Bab-El-Oued, puis par une secousse qui avait fini d’anéantir les rares bâtiments encore debout. Les sauveteurs n’ont aucun matériel, même les pioches manquent. Ils sont à genoux et déblayent des montagnes de décombres avec leurs ongles. Des cris, des appels percent parfois sous les gravats, très forts d’abord, puis de plus en plus faibles jusqu’à s’éteindre. On parle de 2500 morts, mais il y en a tant qu’aucun bilan ne réussit à les chiffrer, et tant de réfugiés que l’horizon se couvre de tentes. Ceci est aussi le début d’une histoire drôle, vous allez voir. Ou plutôt une histoire de rires. La présidence et l’armée ont pris l’organisation des secours sous leur coupe et en ont fait leur domaine réservé. Dans le pays, rien ne doit échapper à leur contrôle, même pas le malheur. Des barrages sont dressés sur les routes et à l’entrée des camps sinistrés. Tout citoyen qui, dans un élan de solidarité, tente d’apporter aux réfugiés de l’aide, du pain, des vêtements, est refoulé comme un brigand. L’Etat a décrété qu’il s’occuperait de tout : « Chaque sinistré aura droit a un repas chaud par jour. »L’été approche, juin est déjà bien entamé. Il fait plus de 40 degrés sous les tentes. Dans un camp près de Boufarik, un scout en grand uniforme distribue le fameux « repas chaud » : macaronis et œufs durs, ce jour-là. Les rescapés prennent les œufs mais tous, ou presque, remercient pour les pâtes : « Il fait trop chaud, l’eau manque… » Le scout ne dit rien d’abord, mais on le sent fulminer. D’un coup, il finit par hurler : « Maintenant ça suffit. On a dit qu’il fallait un repas chaud par jour. Celui qui ne prend pas ses macaronis n’aura pas droit à l’œuf. » Encadrée par des gradés, armes au côté, la file des rescapés s’est immobilisée, gamelle à la main. Plus un bruit, sauf celui des bottes. C’est Ahmed qui a ri le premier, ce maçon qui a perdu toute sa famille dans l’effondrement de son immeuble. Puis, Mouloud – dont un enfant sur six a survécu – commence à glousser, puis Djamila, qui est sans nouvelles de ses parents, puis tout un groupe de footballeurs, miraculés de l’effondrement d’un stade, se met à hoqueter à son tour. Et voilà le camp entier secoué de spasmes irrépressibles, des dizaines de réfugiés qui pleurent de rire devant le petit scout en uniforme. A ce rire-là, donc, à tous ces rires-là."Florence Aubenas, journaliste, écrivainArticle édité dans le catalogue Le Rire de résistance, BeauxArts éditions et Théâtre du Rond-Point

Le 13 novembre 2014 à 14:19

Hervé Le Tellier : "Je me sens mal à l'aise dans ma langue"

Marcel Bénabou, Paul Fournel, Hervé Le Tellier, Olivier Salon, le quarteron d'attaque de l'OuLiPo, revient au Rond-Point le 20 novembre avec une conférence-performance gargantuesque : Dis-moi quelle langue tu manges – langue crue, langue cuite et recuite, tranches de littérature mangées vivantes, vieux boucanés, langue fumée, langue plagiée chère aux vautours et autres charognards…   Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ? Hervé Le Tellier – Jacques Lacan disait qu'il « n’y a pas de rapport sexuel » et Woody Allen que « la langue est un organe sexuel qui sert accessoirement à parler. » On voit que rapport et langue ont à voir avec le sexe, ce qui est dégoûtant, et pour ma part, par là, comme dirait l'autre, je n’entends rien. Par ailleurs, la réponse à votre question est Oui. – Selon-vous qu'est-ce qui menace la langue et qu'est-ce qui la « sauve » ?– Ce qui menace la langue, c’est de la mépriser trop ou de la maîtriser pro. Ce qui la sauve, c’est qu’elle est bien plus forte que ce que chacun en fait. Par ailleurs, la réponse à votre question est un long rire sardonique, provoqué, comme nul ne le sait, par la renoncule de Sardaigne (trop rare tentative pour ranimer l’adjectif sardonique). – Et votre propre langue, qu'avez-vous à en dire ?– Je me sens mal à l’aise dans ma langue, affirmation qui peut sembler une affèterie quand on a fait profession de son maniement. J’ai toujours une tournure anglo-saxonne en tête, reliquat d’une enfance londonienne, un doute sur l'ordre d’une phrase, et une insatisfaction du premier mot venu. J’ai la sensation que tous mes textes sont inachevés, presque abandonnés. Une espèce de doute d’autodidacte. Par ailleurs, la réponse à votre question est. – Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu’est-ce qui la nourrit au quotidien ?– Oui-Oui et la voiture jaune, que j’ai relu récemment et ça ne résiste pas. Puis Rabelais, Gary, Vian, Queneau, dans le désordre. Par ailleurs, la réponse . – Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point "rattraper la langue"... Comment allez-vous vous y prendre ?– Vous allez voir, vous allez en rester sur le cul. C’est du tizingue, comme on dit en français. Par ailleurs.

Le 4 novembre 2014 à 11:07

Qu'importe le flacon

Article paru conjointement dans Le 1 n°30

Hier, au comptoir d'un bistrot parisien quai des Célestins, un Américain, médecin de son état, amoureux de Paris et des vins français, m'expliquait avec un accent yankee que le chablis dont il s'abreuvait faisait chanter ; qu'il y a quinze ans, quand il venait à Paris, personne ne comprenait l'anglais et qu'aujourd'hui tout le monde le parle. « Tu es content ou non ? ». A vrai dire, la langue m'importe peu, c'est ce qu'elle véhicule qui m'importe. Si parler anglais rend plus intelligent, parlons anglais. Si l'italien et l'espagnol, mêlant leur vocabulaire au nôtre, nous permettent de mieux dire l'amour de l'art ou l'amour tout court, accueillons-les à cœur ouvert. Si la grammaire allemande s'empare de la nôtre, nous permettant ainsi de mieux exprimer les tréfonds de notre âme, vive l'allemand. Une langue, c'est d'abord l'esprit. Si une autre vient l'enrichir en pensée, l'échangisme me semble salutaire. Quelques mots d'arabe par exemple dans le dernier livre de monsieur Zemmour auraient rendu son français moins odieux. Pas d'inquiétude. Que les puristes, les intégristes du Littré se rassurent, notre langue dès qu'elle est lumière n'a besoin d'aucune frontière pour la protéger. Rabelais, Racine, Nerval, Queneau, Guyotat et quelques autres s'en chargent, rappelant à tous qu'elle aide à vivre les hommes. Cet article est paru dans le n°30 de l'hebdo Le 1partenaire de ventscontraireset du Théâtre du Rond-Point

Le 9 janvier 2014 à 06:29
Le 31 janvier 2013 à 15:53

Paul Jorion : Un tournant comme notre espèce n'en a encore connu que deux ou trois jusqu'ici

Trousses de secours en période de crise

Du 12 au 23 février, sept nouvelles "Trousses de secours en période de crise" s'enchaînent au Rond-Point : Paul Jorion viendra le vendredi 22 février enregistrer en public un épisode de "Le Temps qu'il fait", chronique phare de son blog où il suit en direct la chute annoncée d'un système économique en faillite. Il nous fait le plaisir de répondre à quelques questions. L'intelligence a-t-elle toujours été "collaborative" ?Oui bien entendu, et le plus souvent entre personnes qui ne se connaissent pas : les références bibliographiques d’un livre mentionnent tous ceux qui y ont collaboré – le plus souvent à leur insu et pour beaucoup, post mortem ! A une époque où les politiques ont l'air de faire de la figuration, y a-t-il des expériences en ligne de type collaboratif qui à vos yeux ouvrent des pistes ou offrent des outils pour avoir prise sur les événements ?Oui, il y a sur l’internet une multitude de réseaux sociaux, de systèmes de messages instantanés, de blogs, de forums, de groupes de discussion, qui fonctionnent comme autrefois seuls le faisaient les think-tanks, les universités populaires, les groupes de recherche. L’avantage sur l’internet, c’est qu’on peut être n’importe où à la surface du globe. Au sein du groupe de discussion « Les amis du Blog de Paul Jorion », il y a des participants que je n’ai jamais rencontrés, j’ignore même pour certains dans quel pays ils vivent. Ces groupes ont joué un rôle considérable dans les printemps arabes, dans le mouvement des indignés ou « Occupy », ils vont décider de ce que la Chine deviendra, ou l’Inde – comme on l’a vu récemment dans une actualité tragique. C’est ce qui explique pourquoi les services de renseignement, y compris des gouvernements dits démocratiques, consacrent aujourd’hui tant d’énergie à infiltrer l’internet, à tenter de le manipuler. On dit que la concurrence est le moteur de l'évolution. La collaboration peut-elle régater dans cette course ?La collaboration est première : elle joue en permanence entre nous, sans elle, rien ne pourrait fonctionner dans nos sociétés, on ne pourrait même pas circuler dans les rues ! La concurrence n’est pas le moteur de l’évolution : c’est une « valeur » qu’on essaie de nous vendre bien qu’elle soit dysfonctionnelle. Saint-Just l’avait déjà fait remarquer : la concurrence ne joue dans le monde naturel qu’entre espèces, à l’intérieur des espèces, c’est la collaboration qui prévaut. On parle de crise. Vivons-nous à l'intérieur d'une césure ou sommes-nous déjà de plain pied dans un nouveau type de société ?Non, nous ne sommes pas encore dans un monde nouveau, il y aura beaucoup d’efforts à faire, beaucoup de sacrifices à consentir. Il y a un tournant à opérer, ce sera un tournant comme notre espèce n’en a encore connu que deux ou trois jusqu’ici, sans doute le plus sérieux puisque ce sont les conditions de survie d’une espèce comme la nôtre à la surface de la terre qui sont cette fois en jeu. Sur votre site, vous venez de vous passer de la possibilité de laisser des commentaires. Quelle leçon en tirez-vous ?La formule du blog avec commentaires s’enraie, comme nous avons pu le constater, quand leur nombre dépasse 500 par jour (d’autant plus que sur mon blog les commentaires faisaient souvent plusieurs pages) : on n’a plus le temps de tout lire, les intervenants ne retrouvent plus les textes qu’ils ont mis en ligne, la frustration monte. Pour que le « think tank » spontané ne soit pas alors noyé dans une masse d’informations impossibles à traiter, il faut le recréer en plus petit ailleurs : pour maîtriser la complexité. C’est ce que j’ai fait. Autre chose à dire à ce sujet?Oui : retroussons nos manches, ce n’est pas le boulot qui va manquer !

Le 3 juin 2015 à 11:01

Deux ou trois choses que je sais d'elles

Avant d’entrer dans le vif du sujet que j’ai choisi pour ce mois, les crottes de chien, je voudrais m’excuser auprès du lecteur, surtout si c’est un chien. J’ai dû l’écrire en une nuit, je n’ai pas eu le temps de me replonger dans le moindre ouvrage faisant autorité  (je puiserai néanmoins dans la thèse de troisième cycle de M. Virgile Lespinasse, Rapports sophro-psychologiques hommes-chiens en milieu urbain), je n’ai enfin pas eu l’occasion non plus, un lumbago m’ayant immobilisé à la maison, de marcher dans une crotte de chien depuis près de trois jours. Mon érudition déjà hélas relativement ancienne ne sera guère compensée par la qualité médiocre d’un style que je n’aurai pas le temps, je le crains, de retravailler. Ceci posé, et sans vouloir me vanter, je ne suis pas totalement incompétent : pour paraphraser Térence dans son Heautontimoroumenos (I ; 1, vers 77) : « Parisianis sum : nihil dejectioni canis a me alienum puto », (i.e. « Je suis parisien : rien de ce qui touche aux déjections canines ne m’est étranger »). Né dans notre belle capitale, c’est dès mon plus jeune âge que j’ai pu marcher dans ma première crotte de chien (je n’en tire pas gloire, mes parents m’ayant d’ailleurs longuement préparé à cette expérience en y faisant passer plusieurs fois les roulettes de ma poussette). « Un peu de crotte rapproche de la nature, beaucoup en éloigne » souligne avec élégance Virgile Lespinasse. Avec les années et les glissades, j’ai appris à mieux apprécier les consistances, les saveurs, les couleurs, les odeurs. Certes, les chiens naissent libres et égaux, mais j’ai su peu à peu distinguer l’animal nourri de manière équilibrée de celui soumis à un régime par trop lipidique. Le chien n’a pas choisi son maître, et, pour son malheur, il ne choisit pas sa crotte non plus. Comme l’écrit justement Virgile Lespinasse, « Si crotter est le propre du chien, la crotte de chien est le propre du maître. » Et nombreuses sont les opportunités d’approfondir ses connaissances sur nos 2400 kilomètres de trottoirs parisiens. Je sais ce qu’on va me dire. La situation serait améliorée. Une politique urbaine mêlant pédagogie et sanction aurait fait bouger les comportements. Mais les faits sont têtus et les crottes tenaces. Pour citer notre ami Lespinasse, « Plus j’étudie les maîtres, plus que j’ai l’impression que ce sont les chiens qui les sortent. » Il existe néanmoins, techniquement, une limite à la crotte de chien, car aucune n’est plus grosse que le chien lui-même. « Un chien, c’est d’abord un animal plus gros que sa crotte » écrit joliment sur cette question le chercheur que vous savez. Comment savoir que l’on se trouve face à une crotte de chien, et non devant une crotte de renard, ou de chat, ou d’homme ? Question à la réponse difficile. Saussure aurait dit (à peu près) que la crotte de chien ne se distinguait pas de la crotte de loup tant que n’existait pas le mot chien. C’est possible. Pour ma part, je m’y connais trop peu en crottes de loup pour discuter les affirmations du fondateur de la linguistique moderne. En revanche, je suis d’accord avec lui lorsqu’il écrit (je cite de mémoire, comme trop souvent), « le mot crotte ne pue pas ». Pour ne pas conclure (conclure est toujours une erreur), j’ai glané ici et là quelques informations étonnantes que je vous livre en vrac. Saviez-vous que la crotte de chien, carbonisée, chez les pygmées, servait à cautériser les scarifications des enfants ? Que nos amis québécois disent «  geler comme une crotte de chien » pour dire « avoir très froid » (j’ignore en revanche pourquoi on dit toujours « nos amis québécois ») ? Savez-vous ce que signifient les signes suivants : ………….O. [C’est, vu d’en haut, un type en sombrero qui avance dans la neige après avoir marché dans une crotte de chien]. Je l’aime bien parce qu’il faut revenir en arrière, et c’est toujours bien de devoir revenir en arrière. J’ai écrit ce texte du pied gauche. Mais si vous l’avez lu du même pied, sachez que cela porte bonheur.

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