Stéphane Trapier
Publié le 06/01/2015

Un Esprit Saint in corpore sano


Né le 15 juillet 1790, Stéphane Trapier a toujours raté les rendez-vous de l’histoire. Ancien avant-centre de l’équipe de France, il n’a jamais gagné la coupe du Monde. Il collabore à Fluide Glacial (après le départ de Gotlib), au Monde (sans jamais croiser Beuve-Méry) ou encore à Télérama (dès la retraite de Jean-Claude Bourret). Il a illustré deux ouvrages de Jean-Michel Ribes, et son Rond-Point. Il ne connait pas personnellement Henri Guaino. 

Plus de...

Stéphane Trapier

 ! 

Partager ce billet :

Tous les billets du dossier

À voir aussi

Le 6 septembre 2010 à 18:31

Houellebecq, Wikipédia et les autres...

L'auteur de "La carte et le territoire" accusé de plagiat

Il faut dire ce qui est : le nouveau roman de Michel Houellebecq, dont on parle tant alors qu'à l'heure où j'écris ces lignes, il n'est pas encore sorti chez votre libraire préféré, ne fera pas scandale. C'est un bon livre (je l'ai lu) et ce n'est pas un livre sulfureux. Alors que faire pour créer la polémique? Faire subir aux mouches un sort peu enviable… Et justement, les mouches sont au cœur du probème. Dans La carte et le territoire, en quelques lignes, on apprend tout d'elles, comment elles naissent, comment elles meurent, leurs activités, leurs amours. Comme Houellebecq n'est pas entomologiste, il a fait comme tout le monde pour en savoir davantage : il est allé regarder sur Wikipédia comment ça se passait au royaume des mouches. Deux autres passages de son livre sont aussi directement liés aux pages de l'encyclopédie collective (et sans doute bien davantage, qui ne sont pas pointés). Aujourd'hui, on l'accuse de "plagiat" (mais Wiki ne peut pas porter plainte, puisqu'il s'agit de contributions multiples et anonymes). Voilà qui fait doucement rigoler. Il n'y aurait donc rien de plus scandaleux à trouver à dire… Même Jean-Pierre Pernot, le présentateur de TF1, dont le romancier fait à sa place le coming-out, même Patrick Le Lay, ivrogne intenable dans les pages du livre, même Jeff Koons et Damien Hirst, qui s'y partagent voracement le marché de l'art dans une toile du personnage principal, ne se sont pas plaints… Même le personnage Michel Houellebecq, qui finit en piteuse posture, n'a rien dit… Il est vrai que, dans la situation où on le retrouve, il n'est pas en état de dire grand chose. Mais que je ne vous en dise pas davantage, pour savoir de quelle situation il s'agit, lisez-le donc, ce nouveau Houellebecq, il vaut le coup. Et ça vous évitera de faire comme ceux qui cherchent à tout prix (Goncourt?) à créer la polémique : de parler d'un livre que vous n'avez pas lu.NB : sur le site du Nouvel Obs, le romancier se sent obligé de se justifier. Dommage…

Le 22 juin 2013 à 11:12
Le 8 août 2011 à 08:29

Lavons notre linge sale en famille

Pubologie pour tous

Je ne sais pas pour vous, mais moi, cette pub me donne une impression de déjà-vu. Là.Sauf que là, le héros est en plein bad trip. Je ne sais pas vous, mais moi je ne suis pas en plein bad trip. Et pourtant je vois ça.Ca, c’est une famille absolument normale. Le papa s’appelle John-John et la mère s’appelle Becky. Ils se sont rencontrés en 1992 sur une croisière dans le Pacifique, et dès le premier coup d’œil ils ont su qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. John-John était aventurier, il chassait des trésors, mais pour Becky il a accepté de se ranger et il est devenu astrophysicien à mi-temps (l’autre moitié du temps, il est maître-nageur bénévole à Lampedusa et il passe ses nuits à cuisiner du riz arborio pour envoyer du risotto aux courgettes à la Somalie). Ils se sont installés à Meudon où ils ont acheté une maison avec la dot de Becky. Ils ont eu leurs deux enfants du premier coup et coup sur coup, car Becky était très fertile. Ils ont appelé l’aîné Bernard et la cadette Emmy. Emmy parlait 3 langues à l’âge de 4 ans et aime par-dessus tout Bach et le mouvement dada, tandis que Bernard ne s’intéresse qu’au foot et aux équations du 3ème degré.Mais Becky s’ennuie dans cette vie trop parfaite. John-John l’aime-t-elle toujours autant depuis qu’elle a pris 544 grammes avec ses deux grossesses ? Peut-être réalise-t-elle aussi que sa lessive ne respecte pas les couleurs, et que les vêtements de sa famille ont tendance à devenir ternes au fil des lavages. Ca la rend triste.Heureusement pour son anniversaire, John-John décide de la surprendre : il lui achète Grup, une lessive en bulles pour un linge aux couleurs éclatantes. Betty est heureuse : ça y est c’est sûr, John-John est toujours fou d’elle. Pour fêter ça, toute la famille se retrouve au milieu de son jardin (John-John a ramené cette variété de gazon vert fluo de Patagonie) en se tenant la main pour regarder Bernard renvoyer leur ballon de foot aux voisins.L’important vous comprenez, c’est qu’on puisse s’identifier.

Le 5 février 2013 à 08:53

Sur la messagerie de l'Ange de Reims

Mona Mailing n°8

Angelo, come stai ? Moi, c'est un cauchemar : avec cette canicule ils sont tous en marcel et en tong. C'est dingue ces touristes, hiver comme été ils ont toujours l'air déguisés ! Tu ne connais pas ta chance, toi qui vis au grand air ! Vraiment, je ne suis pas vernie. Ah ! Quand je repense au Val de Loire... J'ai tellement kiffé ma colloc' avec François quand j'étais jeune... Un grand mec plein aux as qui organisait des fêtes à tout casser... C'était un peu l'ambiance Érasmus, tu vois ? Bref, ce n'est pas pour me plaindre que je t'appelle mais une question me taraude : qu'est-ce qui te fait sourire toi ? Franchement, entre nous, tu n'en n'as pas marre de jouer l'idiot du village ? Moi, ça me soule tellement que certaines nuits je craque, je jure comme un charretier, je mets une fausse moustache, je fume la pipe, je fais la bringue avec une bande de loufdingues bien déjantés. On mange chinois, on met la musique à donf', on danse comme des oufs et on refait le monde jusqu'à 6H00 du mat'. Parfois, quand ils partent, je les entends se vautrer dans les escaliers et je vois tout de travers parce qu'ils m'ont mal raccrochée ! Je dors deux heures, et hop ! Un coup de peigne, un soupçon d'anticernes, un coup de fer sur la robe, je me calle sur la chaise, deux trois exercices de détente des lèvres et à 9h00 pétantes, je suis fin prête. « Le sourire de la Joconde » 2 000 000ème, clap, action ! Ah ! Cazzo? ça coupe ! J'ai pris le pack 500 ans mais je suis déjà hors forfait ! Je dois te laisser, mon ange. D'ailleurs, j'aperçois un parapluie rouge de guide japonais qui s'avance vers moi. Allez, ciao Angelo, je ne t'embrasse pas, ça ride les lèvres, mais le coeur y est !

Le 6 août 2013 à 07:58

Le boa aime le beatbox

Carte postale de Naplouse

Il a fallu en douce tirer l'électricité depuis le village jusqu'à l'amphithéâtre romain, et croiser les doigts pour que le concert ne soit pas interrompu manu militari. C'est que le village et les ruines qui l'entourent se situent en zone C et sont donc sous contrôle israélien. La fête de la musique durera dix jours en Palestine mais ce concert, annoncé dans le programme officiel, pourra-t-il se dérouler sans être interrompu ? Tout le monde ici l'espère, et surtout celui qui a organisé cet événement, le compositeur et violoniste Ramzi Aburdwan, fondateur de l'école Al Kamandjâti à Ramallah. Musique arabe en première partie, avec des instrumentistes et un chanteur issus de l'école. Puis ce sera nettement plus hip hop, car Ramzi a invité ses copains Ezra et Los, champions d'Europe de beat-box – vous savez, ces musiciens qui prononcent à une vitesse hallucinante "tchiki tom tom" la bouche collée contre un micro et vous font croire qu'un DJ ou qu'un orchestre entier est sur la scène.Ramzi Aburdwan ? Sa photo a fait le tour du monde quand il avait huit ans, vous l'avez certainement vue : un  gamin haut comme trois pommes en train de caillasser les troupes de Tsahal. Et une autre bien des années plus tard, où Ramzi a troqué ses cailloux contre un violon : en écho au solo de Rostropovitch devant le mur de Berlin en 1989, il joue devant le mur de séparation édifié en plein territoire palestinien par l'occupant. La sono est prête, le soleil a glissé derrière les collines, un petit vendeur s'est posé sur le chemin longeant l'amphithéâtre avec un caddie débordant de melons... le concert commence sans attendre que le public ait fini de s'installer sur les hautes marches de pierre : gosses des villages suivis par leurs mères et grandes soeurs, quelques élégants venus de Naplouse, vieux en keffieh et grand-mères qui préfèrent s'asseoir derrière l'orchestre. Arrivent enfin les jeunes gars du coin, entourant Khaled aux épaules chargées d'un lourd fardeau : un boa constrictor de deux mètres, que tout le monde vient caresser. C'est l'attraction pendant un moment. Puis le boa, le maître et ses lieutenants prennent place sur les gradins de pierre antique. L'orchestre est ovationné. Les beat-boxers vont faire un triomphe. Pas de colonies de peuplement au sommet des collines en face. La lumière baisse doucement. C'est la liberté. 

Le 17 janvier 2012 à 09:01
Le 24 septembre 2014 à 09:45

Cahier

C’est un objet daté, enfant de l’âge industriel. Rien à voir avec les tablettes de cire, les parchemins, rien à voir non plus avec les écrans et les claviers. Sa singularité : constituer un ensemble de feuilles vierges reliées. C’est une chose réceptacle, destinée à conserver en ordre des traces manuscrites. Chose archaïque, donc, et même doublement. Dans l’histoire des techniques d’écriture : même s’il persiste encore longtemps, le cahier appartient au passé. L’ordinateur le concurrence, l’électronique de poche commence à le narguer. Dans l’histoire de l’individu : le cahier entretient presque partout, aujourd’hui encore, un lien indéfectible à l’enfance. Le cahier sent l’école. Les lignes, les carreaux, la marge, le souci de s’appliquer, la crainte de l’erreur, du désordre, des taches, des traits de travers. C’est l’un des principaux instruments de contrainte, contention et discipline ensemble, dans l’apprentissage des normes sociales relatives au maniement explicite et codé du symbolique. Ne pas négliger l’ensemble relié de feuilles vierges. Cousues ou collées, ou les deux, ou spiralées. Quadrillées ou lignées ou blanches. Le format varie, le nombre de pages également. Demeure toujours cet ensemble relié offert à l’inscription. Différent de la feuille volante, distinct du bloc, destiné, lui, à voir ses feuilles dispersées. Le cahier recueille et conserve un parcours, une série de traces disséminées dans la succession du temps. Calepins, registres, livres de comptes ont pour même fonction de rassembler les traces en ordre réglé. L’épaisseur du cahier : celle du livre et du temps. Comme eux, il ne peut se donner tout entier d’un seul coup. Il se découvre successivement, page à page, voire ligne à ligne. D’où la fascination et le vertige que suscitent les cahiers neufs, sur lesquels rien n’est encore inscrit. Tant de possibles en réserve, plus nombreux qu’on n’en peut même rêver. Avancer dans l’écriture d’un cahier, c’est voir à mesure s’écarter une multitude de possibles. S’inscrit ligne à ligne un seul texte, aussi pluriel qu’on voudra, un seul malgré tout. Je déteste les scènes en abîme - cinéma dans le cinéma, théâtre dans le théâtre, roman sur le roman, vache qui rit sur la vache qui rit - je passe donc sous silence la chose où j’écris ces lignes. Il y a encore pas mal de blanc. Tant mieux. (extrait de Dernières nouvelles des choses, Odile Jacob, 2003)

Le 11 novembre 2015 à 08:38
Le 4 juin 2015 à 17:26

Le jeu le plus long

« Venez voir, j’ai trouvé quelque chose ! » L’urgence dans la voix de Christophe nous fit oublier instantanément nos jeux d’Indiens ; nous laissons tomber nos fougères, arcs de fortune, pour rejoindre notre camarade immobile, penché au-dessus d’une crevasse, dans cette partie de la forêt encore vierge de nos aventures. Lorsque nous vîmes ce qu’avait découvert Christophe, un silence terrifiant pétrifia nos petites personnes. Au fond du ravin, parmi la mousse et les orties, le corps d’un homme, inanimé. De son long bâton, autrefois un fusil, Jérémi toucha la dépouille. À notre surprise, l’homme n’était pas mort, et fut réveillé par ce contact timide. Nous ne bougions toujours pas, tétanisés — curieux aussi. « Que... qu’est-ce que je fous là, demanda le ressuscité, hagard ? »Il nous regarda un à un, se redressant difficilement sur ses coudes, les membres crissants enserrés dans ses habits en charpie.« Vous êtes qui, les gosses ?— Des Indiens, répondit Christophe, qui n’était visiblement pas sorti de son rôle. Je suis le grand chef sioux... Et Jérémi est un guerrier d’une tribu adverse.— Des Indiens, hein, réfléchit l’homme... Et les cow-boys ? Qui joue les cow-boys ?— Personne, expliqua Christophe. On n’aime pas les cow-boys. On est tous des Indiens.— Mais des Indiens qui se font la guerre, précise Louis.— Et toi, qui tu es, demandais-je à l’homme ?— Eh bien... Un cow-boy, je suppose... Il en faut bien un. » D’un geste sûr et maîtrisé, il extirpa de son holster invisible deux doigts vengeurs et « pan, pan, pan, pan », nous abattit un par un, sans que nous ayons eu le temps de bander nos arcs ou brandir nos tomahawks. Il souffla satisfait la fumée de son index, et tourna les talons, tandis que nos corps troués dévalaient dans des râles de souffrance les versants du ravin duquel nous l’avions réveillé. Et c’est à ce moment-là que nous nous retrouvâmes confrontés à la question de la mort. À quel moment, exactement, est-il toléré d’arrêter de jouer au mort ?De se lever... et d’enfin reprendre le cours normal de sa vie ?N’est-il pas raisonnable de rester immobile quelques minutes au moins, pour reconnaître, et rendre digne, l’acte de bravoure de celui qui nous exécute ? Ou bien l’étiquette exige-t-elle de feindre la mort pendant plus longtemps, bien plus longtemps, sans quoi le jeu de la vie et de la mort ne serait qu’une série de conflits arbitraires et sans issue satisfaisante ? Ces questions nous taraudèrent bien des nuits — des nuits qui se transformèrent en semaines, puis en années, et nous restions là, inanimés au fond de ce petit ravin, des acteurs de marbre enfermés dans le dilemme insoluble du jeu et du réel, de la mascarade et de la vérité. Nos trois corps poussaient, étouffés petit à petit par les vêtements infantiles dans lesquels ils avaient chu. Jusqu’au jour où un groupe de petites filles essoufflées croise notre sépulture sylvestre.L’une d’elles nous jette un caillou. « Arrête Sophie, tu es folle !— Quoi, c’est des morts, qu’est-ce que ça peut faire ?— Ils sont morts, tu crois ?— Ben oui, ils sont tout ridés tu vois bien. »Toutes poussèrent un délicieux cri en voyant Jérémi se redresser, grinçant et gémissant, extirpé de son rôle par le projectile.— Qu’est-ce que vous faites là, les filles ?— On...— Arrête, lui réponds pas, c’est un fantôme !, redoute la plus petite.— Mais non ; Sophie hausse les épaules : on joue aux princesses, qui s’enfuient du château.— C’est notre père, le roi, qui veut nous marier à un affreux type, explique une rouquine.— Ah... Je vois... » Jérémi observe un à un les petits visages, confondus entre terreur et curiosité, puis reprend :« Et les archers du roi... Ils sont à votre poursuite, j’imagine ?— Oui... Et toute son armée », précise une mignonne, tandis que secrètement, Jérémi extrait avec sang-froid trois flèches invisibles de son carquois imaginaire.

Tous nos invités
Tous les dossiers

derniers podcasts

je m'abonne :   
La masterclass d'Elise Noiraud
Live • 16/04/2021
La masterclass de Patrick Timsit
Live • 16/04/2021
La masterclass de Lolita Chammah
Live • 16/04/2021
La masterclass de Tania de Montaigne
Live • 08/03/2021
La masterclass de Sara Giraudeau
Live • 08/03/2021
Tous les podcasts

ventscontraires sur Youtube

Découvrez la chaîne
La revue en ligne du Rond-Point
Auteurs maison   Vedettes etc.   Confs & Perfs   Archives   Tous les chroniqueurs
Les vidéos   Les sons   Les images   Les textes  Nous contacter   Presse
ventscontraires.net, revue en ligne, vous est proposée par le Théâtre du Rond-Point.
Site administré par
© 2014 - CC.Communication