Eric Chevillard : "Portrait craché du romancier en administrateur des affaires courantes", par Michel Fau et Dominique Reymond

Une chaise, une voix, un texte

Construit autour du petit essai critique, Portrait craché du romancier en administrateur des affaires courantes, qui se propose sur le ton du pamphlet de régler son compte au « bon vieux roman », ce montage de textes met en scène un auteur qui singe les diverses postures de l’écrivain au travail afin peut-être de démêler par l’absurde et le paradoxe ce qui se joue vraiment dans la littérature, une fois celle-ci dépouillée de ses habits de cérémonie. La cohérence recherchée dans ce montage est évidemment factice et conçue pour voler en éclats à la faveur de digressions sauvages et d’accélérations délirantes.

extrait :
"Mes livres ne se vendraient pas mieux dans les boulangeries. S’y vendraient néanmoins comme des petits pains. Je pourrais m’en vanter sans mentir. Ce serait déjà une satisfaction pour ma vanité. J’allais suggérer cette astuce commerciale à mon éditeur lorsqu’il m’est venu  une bien meilleure idée pour écouler vraiment la marchandise. Ecoutez ça : je vais lui proposer de substituer à la mention roman sur la couverture de mes livres celle de bon vieux roman, beaucoup plus attractive. On imagine déjà le fauteuil qui va avec. Les enfants sont au lit. Le chien est couché en rond sur son tapis. Toute la maisonnée dort. Dehors un crapaud chante. Un nouveau-né pleure dans la poubelle, ou un chat. La lune est à sa fenêtre. Prenons un bon vieux roman."

avec le soutien de la SACD et en partenariat avec France Culture

Enregistré le 12 mai 2012 dans la salle Tardieu du Théâtre du Rond-Point

Durée : 0:55:20

De grands acteurs pour de grands textes d’auteurs contemporains. Manifestation initiée au Festival d’Avignon par la SACD, dédiée aux auteurs contemporains sous l’impulsion
de Jean-Michel Ribes, Texte nu revit et revient aujourd’hui au Rond-Point. Découvrez des textes issus essentiellement du comité de lecture du Théâtre du Rond-Point en concertation avec la SACD et France Culture. 

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Le 2 octobre 2013 à 03:40

Télérama Dialogue : François Chatillon

Les Rencontres Télérama

Avec François Chatillon Entretien : Luc Le Chatelier "Il est architecte en chef des monuments historiques. Voilà un titre qui vous pose un bonhomme. Ils sont moins de quarante en France à être, comme lui, habilités à intervenir sur les 16 000 bâtiments classés et 28 000 inscrit à l’inventaire. Sauf que François Chatillon, contrairement à beaucoup de ses confrères, ne se contente pas de soigner (très bien) les vieilles pierres et lambris dorés des églises et châteaux de son secteur de Champagne-Ardenne. Son vrai dada, c’est le XXe siècle et son béton mal-aimé qui cloque, s’effrite et vieillit mal. « Qui vieillit d’autant plus mal s’il perd son sens et sa vocation initiale », insiste l’En Chef, comme on dit sur les chantiers des monuments historiques. A Reims, les superbes Halles Centrales du Boulingrin (Freyssinet, 1927) que Châtillon a rendues l’année dernière après vingt ans d’abandon, ne se sont pas transformées en musée ou institution culturelle, elles sont redevenues ce pour quoi elles avaient été construites : un marché couvert. A Paris, la Cité du Refuge (Le Corbusier, 1934) qu’il rénove actuellement de fond en comble – et avec tout le confort moderne – conservera elle aussi sa mission d’accueil des plus pauvres. Quitte à dévier de l’orthodoxie française en matière de conservation du patrimoine qui veut que l’on retrouve l’état exact du bâti à son moment le plus « authentique »... D’ailleurs, on le verra au théâtre du Rond-Point, le 23 septembre : François Chatillon a un rapport très joyeux et décomplexé à son honorable métier, et pourfend avec allégresse les sentiments troubles que nous entretenons trop souvent avec le passé, entre nostalgie, remords et culpabilité..." Durée : 00:51:55 Enregistré le 23 septembre 2013 dans la salle Vauthier du Théâtre du Rond-Point En partenariat avec France Inter et la MGEN.

Le 24 juillet 2014 à 08:57

François Jarrige : "L'automatisation vise toujours prioritairement à remplacer les ouvriers"

Rage contre la machine ? #2

François Jarrige est historien, enseignant-chercheur à l'université de Bourgogne. Il s’intéresse à l’histoire des mondes du travail, des techniques et aux controverses qui ont accompagné l’industrialisation. Il a notamment publié Au temps des « tueuses de bras » (2009) et Face au monstre mécanique (2009). Son dernier ouvrage Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences est sorti en février aux éditions La Découverte. Deuxième partie de l'entretien qu'il a accordé à ventscontraires.net > Première partie   L'automatisation croissante dans l'industrie actuelle peut-elle assimilée à une nouvelle révolution industrielle ? Certains le disent comme par exemple l’économiste Joseph Stiglitz qui a théorisé récemment l’avènement d’une « troisième révolution industrielle » grâce à l’alliance entre les technologies numériques et les technologies dites « vertes ». Selon lui cette « nouvelle révolution industrielle » doit créer de nombreux emplois tout en résolvant les impasses écologiques des révolutions industrielles précédentes. Je ne sais pas si nous vivons actuellement une « nouvelle Révolution industrielle » mais j’aimerais insister sur deux points : d’abord l’expression « révolution industrielle » a surtout une fonction idéologique, elle insiste sur le caractère brutal et radical d’un changement qui est souvent plus progressif et lent qu’on ne le dit. Par ailleurs, l’idée de « révolution industrielle » est problématique car elle continue d’enfermer le débat dans un fatalisme technologique, elle tend à imposer l’idée que c’est seulement par de nouvelles technologies que les problèmes sociaux ou environnementaux pourront être résolus. Le développement des logiciels et l' « ordinisation » vont-ils également métamorphoser l'univers des services ? On assiste aujourd’hui à une expansion de l’automatisation à de nouveaux secteurs d’activité considérés auparavant comme le propre de l’homme. Ce que vous appelez « l’ordinisation » semble représenter l’expansion de l’automatisation à des tâches non plus seulement manuelles mais de plus en plus intellectuelles, même si la séparation entre ces deux types d’activité est très discutable. Dès le XIXe siècle, l’idée que la technique devait permettre de supprimer les tâches les plus dures et éprouvantes pour laisser à l’homme les tâches purement spirituelles ou intellectuelles, censées être les plus valorisantes, n’a cessé d’accompagner et de justifier la mécanisation du travail. Aujourd’hui, les automates se multiplient partout pour remplacer les contacts entre humains (dans les gares comme les magasins), et il ne faut pas oublier que l’automatisation vise toujours prioritairement à remplacer les ouvriers – jugés trop couteux – par des robots alors que l’obsession de la compétitivité demeure l’unique critère pour évaluer les changements techniques. En Asie le géant industriel taïwanais Foxconn, spécialisé dans la fabrication de matériel informatique, dénoncé pour les mauvaises conditions de travail qu’il impose à ses salariés chinois, annonce ainsi purement et simplement leur remplacement par des robots. Mais ce qui est effectivement plus nouveau c’est la prise en charge des tâches intellectuelles par des logiciels informatiques. Désormais l’essentiel des transactions financières sur les marchés boursiers sont par exemple pris en charge par des logiciels nommés « algos » (pour algorithme), d’autres annoncent l’avènement de logiciels d’apprentissage et de traduction si performants qu’ils rendront les professeurs et les traducteurs obsolètes. Il faut néanmoins être prudent car dans le domaine des nouvelles technologies les annonces spectaculaires à visée publicitaire sont souvent sans rapport avec la réalité, les entreprises du secteur manient l’hyperbole et construisent un futur imaginaire pour fabriquer de la publicité à peu de frais. Le fait-il que cette technologisation touche maintenant d'autres acteurs que les seuls « ouvriers » va-t-il changer la donne ? Je ne sais pas, je ne suis qu’historien et pas prospectiviste ou futurologue. Il me semble néanmoins indéniable qu’une nouvelle trajectoire s’ouvre actuellement en ce qui concerne les liens entre les changements technologiques, le travail et l’emploi. Deux économistes américains du MIT viennent d’ailleurs de publier un ouvrage fascinant dans lequel ils entrevoient le début d’un nouvel âge des machines (Erik Brynjolfsson, Andrew McAfee, The Second Machine Age: Work, Progress, and Prosperity in a Time of Brilliant Technologies, MIT Press, 2014). Analysant les effets des rapides transformations technologiques en cours avec l’informatisation et l’expansion du numérique, ils proposent une thèse forte : nous serions entrés dans un « deuxième âge des machines » qui se caractériserait par l’automatisation des activités pour lesquels les humains et les « fonctions cognitives » étaient jusque-là considérées comme indispensables. Alors que le premier âge des machines, celui qui s’était engagé avec la « Révolution industrielle » du début du XIXe siècle, se caractérisait par l’automatisation des tâches nécessitant un effort physique, une dépense musculaire, le nouvel âge des machines viserait quant à lui au remplacement des fonctions intellectuelles elles-mêmes. Compte tenu des transformations rapides de la puissance informatique et de l’extension de l’informatisation à des activités toujours plus nombreuses, il semblerait même qu'il n'y ait plus d'obstacles désormais au remplacement des travailleurs dans l'ensemble des secteurs d’activité. Dans ces conditions, alors que dans le passé chaque vague d’innovation technique créait au final de nouveaux emplois, les nouvelles trajectoires aboutiront à des destructions massives d’emplois non compensés.

Le 1 avril 2010

Michel Onfray

Les grands riards

Depuis six mois Michel Onfray «décentralise» l'Université Populaire de Caen vers Paris, plus précisément au Théâtre du Rond-Point. Expérience positive, elle sera renouvelée la saison prochaine. Pour l'heure, il nous parle des philosophes qu'il préfère : ceux qui savent rire."L’histoire de la philosophie officielle aime les pisse- froids, les tièdes, les raseurs, les émétiques, les verbeux, les tristes figures, les barbants, les phraseurs. Nul besoin de donner les noms, la liste se superposerait à celle des auteurs officiels des programmes scolaires ou à celle des habituels totems universitaires. Or il existe une autre histoire de la philosophie, non officielle. Elle  n’est ni enseignée, ni éditée, ni traduite, ni diffusée, et pour cause : elle est subversive, elle défend le corps et la chair, le vin et les femmes, la vie et l’amour, la table et l’amitié, le théâtre et la poésie, le voyage et la musique, elle moque les puissants et rit des Princes, elle raille les honneurs et méprise l’argent, ces sucres d’orge des esprits bas. Dans cette liste dont l’origine remonte au VIe siècle avant l’ère courante, on ne trouve que les grands « riards » comme dit Montaigne qui en fait partie, à savoir : Démocrite et les matérialistes, Diogène et les cyniques, Aristippe et les cyrénaïques, Philodème de Gadara et les épicuriens, Carpocrate et les gnostiques, Quintin Thierry et les Frères du Libre Esprit, Montaigne donc, Cyrano et les libertins, puis une pléiade de mauvais garçons dont les derniers furent, après Nietzsche, Foucault, Deleuze et Guattari. Rire, voilà à quoi il faut philosophiquement tendre : rire des puissants et de leurs hochets, rire des politiques et des importants, rire des présidents de ceci, des roitelets de cela, rire des icônes du marché, rire du barnum télévisuel, rire des journalistes, ces demi-habiles qui jouissent d’un pouvoir sans contre-pouvoir, la définition de toute tyrannie, rire des sportifs, rire des philosophes en chambre, des penseurs en toc, rire des curés, de tous les curés, rire des dévots des religions, de toutes les religions, rire des uniformes, rire des partis, rire des uniformes, rire des écoles, rire des chapelles, rire du vulgaire de la plupart des comiques qui ne savent pas rire, rire des rubans à la boutonnière, rire des ministres, rire des professeurs qui n’aiment pas leur métier, rire, rire, rire….Et pour ce faire, philosopher en ayant présente à l’esprit l’invite rimbaldienne qui suppose « la philosophie féroce »…"Michel Onfray, philosophe, fondateur de l’Université populaire de Caen> l'Université populaire de Caen au Rond-Point

Le 18 septembre 2014 à 08:43

Philippe Meirieu : "Protégeons l'école contre la marchandisation et l'individualisme"

Ça va bien à l'école ? #3

D'abord instituteur puis professeur de philosophie et de Lettres, Philippe Meirieu est aujourd’hui professeur des universités en sciences de l’éducation à l'université LUMIERE-Lyon 2. Engagé à plusieurs reprises dans des chantiers importants de l’Éducation nationale, il a beaucoup travaillé sur le collège, le lycée et la formation des enseignants. Parmi ses derniers livres : Faire l’Ecole, faire la classe (ESF éditeur, 2009), Lettre aux grandes personnes sur les enfants d’aujourd’hui (Rue du Monde, 2011), Pédagogie : des lieux communs aux concepts-clés (ESF éditeur, 2013), Le plaisir d’apprendre (Autrement 2014). Une version refondue et actualisée de sa Lettre à un jeune professeur sort en librairie le 10 septembre. Pour Ventscontraires.net, il accepté de répondre à quelques questions. Troisième partie de cette instructive plongée au coeur de l'école. > Première partie   On parle souvent de « sanctuariser l'école ». Selon vous, contre quoi doit-on essentiellement la protéger ? Contre la marchandisation et l’individualisme. Contre la marchandisation systématique et ses corollaires – la frénésie consommatoire et la pratique compulsive de la communication en temps réel -, l’École doit être le lieu de la gratuité, du plaisir d’apprendre (même si ce que l’on apprend n’est pas directement « employable »), du temps savouré pour comprendre les choses en profondeur, du temps gagné pour penser, écrire, échanger, loin des injonctions du « tout – tout de suite et sans délai ». Et contre l’individualisme, la recherche forcenée des stratégies qui permettent d’obtenir satisfaction sans se soucier des autres, contre le « chacun pour soi » et la surenchère des coachings de toutes sortes pour tirer son épingle du jeu quoi qu’il en soit, l’École doit rester le lieu de la construction d’un véritable collectif, de la pratique systématique de l’entraide, de l’apprentissage de la coopération active et de la solidarité en actes. On entend régulièrement parler d'une baisse du niveau des élèves. S'agit-il selon vous d'un fantasme ? De toute évidence, il y a une évolution très importante dans la nature des savoirs et des savoir-faire maîtrisés par les élèves. Ils connaissent et savent faire beaucoup de choses que nous ignorions, dans de nombreux domaines, alors qu’ils sont devenus totalement étrangers à des pans entiers de savoirs « traditionnels » que nous maitrisions jadis. Mais ce qui est particulièrement préoccupant à mes yeux, c’est la question de la maîtrise de la langue et, plus précisément, de l’entrée dans la « haute langue » orale et dans la langue écrite. Car la langue n’est pas un simple « vêtement de la pensée », dont on pourrait se passer ou que l’on pourrait partiellement sacrifier dès lors qu’on « vit intensément », la langue est la structure même de la pensée. Entrer dans la langue, c’est entrer dans la pensée et dans ce que la pensée a de plus exigeant. Concrètement, la langue – la vraie – impose de préciser de quoi on parle et ce qu’on en dit, elle impose de « définir » et de « distinguer » les choses, de traquer les approximations, d’expliquer et de développer son point de vue, de construire des structures narratives, de donner des exemples et de construire des arguments… bref, de se dégager des borborygmes, des onomatopées, du flux ininterrompu de mots inarticulés, de ces télescopages conversationnels dérisoires qui tiennent lieu de « parole » pour beaucoup de nos enfants et de nos adolescents. C’est pourquoi je crois que l’École doit être le lieu d’apprentissage par excellence de la parole et de la langue écrite exigeantes. Du point de vue du maître, elle doit être le lieu de la fermeté linguistique, à mille lieues des bavardages filandreux et répétitions sans fin qui laissent l’attention flottante et ne fournissent aux élèves aucun point fixe pour accrocher leur esprit et engager leur travail. Du point de vue des élèves, elle doit être le lieu d’apprentissages rigoureux : apprendre à reformuler jusqu’à ce que l’expression s’accorde parfaitement avec l’intention – ou, plus exactement qu’on accède à son intention à travers la perfection de la formulation -, apprendre à structurer un propos, à engager un travail d’écriture sur la durée et à le remettre en chantier en réhabilitant l’exercice fondateur du brouillon – fut-il numérique -, apprendre à anticiper la réaction de l’interlocuteur, apprendre à être toujours au plus près du plus juste. Les pédagogues ont, depuis longtemps, proposé des situations pour permettre cela : de la gazette de Korczak à la correspondance scolaire de Freinet, des panneaux d’affichage de Makarenko au journal scolaire d’Oury, c’est toujours le même projet qui se trame, un projet fondateur pour la formation de l’élève : découvrir que les contraintes de la langue sont des ressources pour la pensée. Le numérique offre de nouveaux modes d'accès à la connaissance. Cela rend-il le professeur inutile ? C’est, en effet, devenu une banalité : le numérique, à travers Internet et l’ensemble des outils de communication « en temps réel » dont il permet l’usage, a changé radicalement notre mode d’accès à l’information. N’importe quel élève, de l’école primaire à l’université, peut accéder instantanément à une foule de données. La recherche documentaire, jadis cantonnée au monde feutré des bibliothèques et centres de documentation, s’effectue maintenant en un clic, de n’importe où, sans formation particulière. Les moteurs de recherche sont consultés de manière systématique et ouvrent à une fabuleuse quantité de documents de toutes sortes : écrits numérisés, photos et vidéos, textes d’archives et dépêches d’actualité. Tout cela donne le sentiment que le savoir devient accessible à tous et que chaque élève est de plain pied avec toute la culture des hommes. Mais, raisonner ainsi c’est ignorer le paradoxe constitutif de toutes les politiques culturelles, déjà pointé par Bourdieu dans son étude sur les musées : la simple augmentation de l’offre accroît les inégalités puisqu’elle s’en remet à la demande de ceux qui disposent du « capital symbolique » pour rechercher et s’approprier les biens culturels ainsi offerts. Ainsi, moi-même, aujourd’hui, ai-je utilisé plusieurs fois un moteur de recherche. Pourquoi ? Pour retrouver, par exemple, l’auteur d’une citation qui me trottait dans la tête : « Et les fruits passeront la promesse des fleurs ». Je connaissais ce vers, l’avais plusieurs fois rencontré, mais hésitais sur son auteur. Internet me confirma qu’il s’agissait de Malherbe. Ainsi ne peut-on trouver sur Internet que ce dont on connaît déjà plus ou moins l’existence. Et les découvertes imprévues elles-mêmes, en d’improbables ricochets, ne sont assimilables qu’au regard de ce que l’on maîtrise déjà et dans un cadre formel qui permet de se les approprier. Internet ne permet pas vraiment d’apprendre, il permet d’ « apprendre que… ». Ce qui suppose, à la fois, qu’on peut poser la question et qu’on sait examiner les résultats obtenus à la lumière des critères dont on dispose. Le rapport au numérique est donc tout sauf un rapport « simple » et, dans ce domaine, « l’évidence » est mauvaise conseillère. Il serait particulièrement naïf – et grave – de penser que la « consultation critique » relève d’une attitude spontanée. La consultation critique n’est possible que, d’une part, si elle fait fond sur des acquisitions préalables transmises par un professeur dans un rapport pédagogique exigeant, et, d’autre part, si elle se développe à travers ce qu’il faut bien appeler une « intention » de savoir, d’aller « au plus près du plus juste » de ce qu’il est possible de savoir. Or, cette « intention » est précisément ce qui vectorise l’acte pédagogique. C’est ce qui transmet et ce qui se transmet. C’est la tangence dynamique entre le rapport que le maître entretient avec le savoir qu’il enseigne et le rapport que construit l’élève avec le savoir qu’il apprend : il faut que le maître enseigne en interrogeant toujours ses propres savoirs du point de vue de la vérité pour que l’élève se les approprie avec l’exigence de la vérité. Disons donc très clairement que, si le numérique abolit toute verticalité dans l’acte pédagogique pour se contenter de mettre l’élève au contact d’informations multiples et chaotiques, il compromet la mission même de l’École. En revanche, si le professeur incarne sans arrogance, dans son travail quotidien, cette exigence de verticalité, s’il l’assume clairement quand il utilise le numérique avec ses élèves, en posant méthodiquement avec eux les questions qui réinterrogent le « donné », alors on peut espérer que l’acte pédagogique soit enrichi par les espaces immenses ouverts à la connaissance par le numérique. Et puis, bien sûr, au-delà de la question de la recherche documentaire et de l’accès aux connaissances, le numérique doit être interrogé sur l’aide qu’il peut apporter, de manière ciblée, pour permettre des apprentissages précis. Ainsi, l’usage de logiciels d’entraînement peut remplacer efficacement la multiplication d’exercices sous le regard du maître ou du parent impatient : l’ordinateur a, en effet, l’avantage de ne pas s’énerver et de proposer inlassablement des remédiations sans jamais basculer dans l’exaspération. De leur côté, les logiciels de simulation permettent de travailler sur un ensemble de variables en observant et en expérimentant leur interaction. Les logiciels coopératifs offrent des possibilités immenses pour apprendre à travailler ensemble et, même les simples logiciels traditionnels de bureautique permettent de travailler les brouillons et de faciliter, pour certains élèves, l’accès à l’écrit de manière très intéressante… Au total, le numérique est un outil précieux ; il permet d’enrichir et de diversifier les pratiques, mais je ne crois pas qu’il nous exonère de la réflexion pédagogique sur les conditions et la pertinence de ses usages. Tout au contraire, d’une certaine manière : il requiert un surcroit de réflexion pédagogique pour ne pas basculer dans une totémisation qui ferait abandonner à l’École sa fonction essentielle d’acquisition de la pensée critique. > 4ème et dernière partie

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