Bernard Pivot : "Souvenirs d'un gratteur de têtes"

Une chaise, une voix, un texte

Pendant vingt-huit ans, chaque vendredi soir, comme le forain de mon adolescence, gratteur de têtes dans le train fantôme, j'ai gratté la tête de millions de téléspectateurs. Pour activer leur sang, stimuler leurs neurones. Pour leur donner envie de lire. En même temps, en direct, j'excitais la matière grise des écrivains afin qu'ils nous livrent le meilleur de leur intelligence et de leur sensibilité. Enfin, après avoir lu tous les livres, et sans pour autant considérer que la chair est triste, je me grattais la tête, non de perplexité, mais de curiosité, de passion et de plaisir.

avec le soutien de la SACD et en partenariat avec France Culture

Enregistré le 10 avril 2012 dans la salle Tardieu du Théâtre du Rond-Point

Présentation Jean-Michel Ribes

Durée : 1:12:37



De grands acteurs pour de grands textes d’auteurs contemporains. Manifestation initiée au Festival d’Avignon par la SACD, dédiée aux auteurs contemporains sous l’impulsion
de Jean-Michel Ribes, Texte nu revit et revient aujourd’hui au Rond-Point. Découvrez des textes issus essentiellement du comité de lecture du Théâtre du Rond-Point en concertation avec la SACD et France Culture. 

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Le 28 novembre 2013 à 10:52

Jean-Michel Espitallier : "Les loisirs, quel boulot !"

Trousses de secours : la crise du travail

Entre rire jaune et émerveillement toponymique, le poète-batteur Jean-Michel Espitallier (il tient la batterie dans un groupe rock) nous invite à une performance loufoque sur le contraire du travail : les loisirs et les vacances. Avant sa venue au Rond-Point, une batterie de questions ventscontraires : – Quel rôle joue la scène dans votre trajet d'écrivain ?La scène est une autre façon de faire vivre ses textes, elle permet une publication dans un autre espace, celui de l’oralité et du son, lequel en éprouver la texture, les subtilités, les forces ou les faiblesses. S’y opère la « sortie du livre » chère aux poètes sonores, et aussi, c’est très important, un retour immédiat du public, en temps réel. C’est aussi, bien souvent en ce qui me concerne, un banc d’essai. En même temps, monter sur scène pour y lire ou y performer ses textes, parfois écrits pour la scène, c’est aussi apparaître avec son corps. Le corps de l’écrivain qui est, dans une sorte d’inconscient collectif, un personnage qu’habituellement l’on ne voit pas (cliché romantique de l’écrivain retranché dans sa chambre, solitaire, cf Proust, par exemple, dans sa chambre capitonnée du boulevard Haussmann, Rimbaud écrivant dans la grange de la maison familiale, etc.), ce corps qui soudain apparaît surexposé. Le texte n’est plus une marqueterie typographique rangée dans un livre, destiné à une lecture silencieuse, intérieure. Il sort du corps de son auteur, en direct. Et puis, la dimension scénique de l’écriture implique toujours aussi une sorte de réécriture, par la bouche. Mes textes n’ont pas le même statut quand ils sont imprimés ou oralisés, ce sont parfois deux histoires différentes, deux moments d’une même bouture. Deux formes plastiques d’un même projet, deux idylles d’un même amour. Qui se complètent et se nourrissent. Sans compter que l’oralité, et le son, permettent de faire dériver le sens d’un texte, ce qui est d’ailleurs assez extraordinaire.– Qu'il s'agisse de la vie ou de la mort, des célébrités célèbres ou oubliées, vous marquez une certaine prédilection pour l'écriture par listes ou catalogues. Pourquoi ?J’adore les listes, et les listes sont partout dans la littérature, classique et moderne, à commencer par la Bible ! La liste appelle le monde à soi, accumule des traces, et le listeur est un peu comme le fétichiste ou le collectionneur, il cherche le mot idéal, celui qui résumerait tout et qui, bien sûr, n’existe pas. La liste est un objet tellement simple, banal, qu’elle en devient saugrenue, étrange dès lors qu’on l’importe dans l’espace littéraire. La liste est aussi un geste littéral, qui pose et expose des mots sans passer par la syntaxe, sans commentaire. Et puis lister c’est aussi faire se côtoyer des mots qui n’étaient pas forcément faits pour se rencontrer… Soudures ou juxtaposition contre-nature dont le frottement, les collisions produisent du sens, d’autres moyens de faire sens. La fameuse rencontre de la machine à coudre et du parapluie. C’est assez magique. Et puis, bien entendu, la liste est également le terrain du rythme, de la répétition, de la scansion, de la frappe, de la vitesse et de ses modulations.– Cherchez-vous une poésie à hauteur du "magasin de couleurs" qu'est devenu le monde d'aujourd'hui, pour citer Nietzsche ?Puisque vous citez Nietzsche, je dois dire que c’est l’une de mes grandes références, à commencer par l’élégance de son style (et aussi par son attention portée au style, cet « aristocratisme »). Etre à hauteur du monde oui, mais une hauteur critique, qui peut certes aussi passer par l’émerveillement. Il s’agit de mettre son grain de sel et de créer des bugs dans la langue, de la mettre à nu, pour la révéler dans ses potentialités, ses leurres, ses violences ou son inanité. Parce que l’état de la langue dit d’abord l’état du monde.– Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point avec une conférence-performance sur le travail. Vous allez nous parler des loisirs. Pourquoi ?Les loisirs sont généralement opposés au travail, comme si l’un et l’autre devaient s’exclure. Cette exclusion forme couple. Voilà qui dit bien l’état dans lequel se trouve le travail, aujourd’hui où le métier est devenu un emploi. Quel mot terrible ! Nous sommes arrivés à un tel état d’aliénation que le loisir agit comme une sorte de petite revanche, de consolation, de bouffée d’air pur. En même temps, les vacances, les loisirs au sens large sont eux aussi minés par l’ultralibéralisme qui s’en est emparé pour les transformer en produits marchands et donc, aussi, les contrôler. Le temps libre est en réalité un temps de liberté surveillée, parcimonieuse, strictement encadrée. Mais il ne s’agira pas de développer cette idée dans ma performance, en tout cas pas de manière frontale. Je m’attache plutôt aux rêveries sur les toponymes (rêveries gratuites, qui n’ont donc pas de prix !), à une interrogation sur le statut de lieux touristiques qui masquent parfois des réalités tragiques (c’est l’objet de mon détournement des fameuses cartes postales de Georges Perec) et au-delà sur le sens des mots et aussi sur le tragique qui court sous des formes comiques dans tous mes livres. Et bien, sûr, je réinterroge ce lieu de tous les phantasmes qu’est le show-business et la pop culture au sens large. Mais je présenterai aussi quelques courtes pièces qui n’ont pas de rapport direct avec ce thème, je veux dire que je m’en donne le loisir…– Où partez-vous pour vos prochaines vacances ?Je suis tout le temps en vacances puisque je suis tout le temps au travail… Donc, toujours parti (je n’en reviens pas !).

Le 11 mars 2014 à 11:28

Emmanuelle Pireyre : la liberté c'est du boulot

Trousses de secours : la crise du travail

Diplômée en féerie générale, la romancière Emmanuelle Pireyre s’acoquine avec le barde cinéaste et musicien Gilles Weinzaepflen pour nous évader du boulot en chansons rêveuses. Ils seront au Rond-Point le 21 mars prochain pour nous dire et chanter comment rêver en travaillant, ou le contraire. Questions à Emmanuelle Pireyre. – Contre la désillusion que peut apporter la vie professionnelle, vous proposez le rêve. Rêver au travail ? Rêver contre le travail ? Rêver du travail ?– En fait, rêver ne consiste pas ici à s'échapper du réel. Il s'agit de profiter du potentiel imaginaire, voire ahurissant, du rêve pour revoir le réel de fond en comble. Le rêve reprend des morceaux du réel, mais les agence complètement différemment, y ajoute d'autres objets, personnes et paysages totalement hétéroclite et vous donne une version des choses très transformées. L'idée est de profiter de la force de cette nouvelle version pour transformer le réel quand il est trop coincé, quand il semble sans issues... ce qui est, disons, parfois le cas au travail.  –  L'écriture est-elle un travail au même titre qu'un autre boulot ? – Non pas au même titre, parce qu'il s'agit quasi exclusivement de liberté. Cette liberté demande néanmoins pas mal de boulot.  –  Ecrire des livres, est-ce une manière d'échapper à l'injonction contemporaine d'être rentable ? Est-ce une tentative de fuite réussie ?– Cela dépend comment on le prend.... je crois que je fais quand même le maximum pour être rentable, dans le sens où le temps passé doit donner un résultat satisfaisant; et où je dois pouvoir en vivre aussi. La tentative est réussie et l'activité idéale entre toutes quand cela s'exerce exactement comme s'exerce la liberté. En moins joli, ça consiste à être son propre patron, et son propre staff d'employés, et à se presser soi-même le citron.   – Nos actions parlent de nous. Est-ce le cas pour tout type d'employé ?– Non, c'est précisément le problème qui menace toujours le travail et en particulier les employés : la souffrance liée au manque d'autonomie, le fait d'agir contre soi-même et contre ce qu'on voudrait dire en fait.

Le 22 avril 2015 à 09:23

Rodrigo García : "Le Net c'est vertigineux et souvent superficiel"

Rencontre avec l'écrivain, metteur en scène et directeur de théâtre Rodrigo García au resto du Rond-Point. 3e épisode : le Net. "Pour moi, Internet est un outil de travail magnifique. Par exemple quand je lis un livre et que l'auteur cite un autre auteur qui cite lui-même un auteur, avant, il fallait que j'aille à la librairie, que je me déplace, que j'achète le livre, que je le commande, maintenant je peux savoir rapidement qui est l'auteur. Chacun utilise Internet pour ce qu'il veut. Avant, les gens devaient se déplacer au cinéma porno pour se masturber, maintenant, ils peuvent se masturber à la maison et c'est un avantage parce que les gens peuvent se masturber à la maison et évacuer leurs tensions sans aller au cinéma porno en supportant l'humiliation d'être vus par d'autres gens. Pour la recherche, c'est aussi très intéressant mais il faut faire attention parce que les informations ne sont pas toujours authentiques et elles ne sont pas toujours complètes alors même si j'aime beaucoup aller d'un auteur à un autre, naviguer sur le réseau, je préfère de loin aller dans une bibliothèque, prendre les livres et y consacrer du temps parce que le temps en ligne est un temps vertigineux, très rapide. C'est agréable de prendre le livre, de l'ouvrir, chercher la page et je pense que ça prédispose à une meilleure lecture et à une meilleure compréhension. De l'autre manière, c'est vertigineux et souvent superficiel." Traduit de l'espagnol par Vincent Lecoq

Le 10 juin 2014 à 12:04

Agnès Giard / Sex in Japan #1

Ventscontraires.net a interviewé l'écrivain et journaliste Agnès Giard, spécialisée dans les questions de la sexualité, en particulier au Japon. On lui doit notamment Les Histoires d’amour au Japon. Des mythes fondateurs aux fables contemporaines (Glénat), Les objets du désir au Japon (Glénat) et L'imaginaire érotique au Japon (Albin Michel). Embarquement immédiat pour une première escale au Pays du Soleil Levant. Depuis 1997, vous avez consacré de nombreux articles et ouvrages à la sexualité au Japon. Qu'est-ce qui vous amenée à vous intéresser à cette question ? Le renversement des perspectives. J’avais 9 ans lorsque les premiers épisodes du dessin animé Captain Harlock (Albator, de Leiji Matsumoto) ont été diffusés à la TV en France, diffusant l’idée que le bien et le mal sont des données réversibles. La réalité… une superposition de possibles, un espace indéterminé, comme un jeu vidéo qui possède plusieurs fins. Prenons un exemple concret : les poupées gonflables. Les poupées gonflables occidentales sont vendues nues et servent d’exutoire sexuel au rabais, c’est à dire qu’elles sont défigurées. La présence sur leur face d’une bouche en O destinée à servir d’orifice sexuel limite presque à zéro la possibilité de déployer un travail imaginaire. C’est très révélateur de la place que nous accordons à la sexualité dans notre culture. Les poupées gonflables japonaises, elles, mettent la nudité à distance derrière un jeu de rôle et leur visage, préservé, arbore une expression souvent énigmatique. Mieux : aucune expression, car elles sont en plastique transparent et prennent l'aspect presque fantomatique d’une zone d'absence à remplir. La poupée, rendue «  abstraite », sortant du cadre étroit des outils sexuels, s'offre alors comme espace de projection à la fois immatériel (les scénarios, les sentiments) et physique (les couches de tissu dont on la recouvre). Paradoxalement, plus cette poupée «  disparaît  », escamotée derrière sa transparence et ses voiles, plus elle conviée à s'incarner… Pour lui donner un supplément de chair, ses parties intimes sont personnalisées. Le vagin de la « Love body Risa », par exemple, baptisé Seventeen, qui «  avale jusqu'à la garde et vous fait venir en 10 minutes  » est présenté comme «  un trou d'un réalisme tel qu'il donne véritablement à la poupée une présence supérieure. » Il est doué de sa propre vie. «  Il est tellement réel que cela procure vraiment une émotion profonde  », affirme l’argumentaire commercial. Afin de lui donner plus de présence, les utilisateurs peuvent l'enduire d'un lubrifiant composé spécialement pour imiter l'  «  odeur de la  sueur d'une vierge  ». Son avatar (« Love body Miyu ») est également vendue comme dress up doll (kisekae ningyô)  : on peut la déguiser avec des vêtements destinés à «  multiplier par deux sa beauté. » «  Avec la mini jupe elle est très attractive. Vous pouvez jouer avec elle au peloteur !  », suggère l'argumentaire qui montre ensuite un garçon, la tête glissée sous la jupe de Miyu, en train de la «  lécher en profondeur  ». La poupée non seulement est présentée comme une partenaire de jeu, capable d'emprunter des identités factices, mais comme un être sensible aux caresses, doué de conscience, et ses utilisateurs sont invités à succomber au «  charme  » de sa «  présence irrésistible  » (ôja no kanroku). Il en est de ces poupées programmatiques comme de tout le reste au Japon : aucun objet, fut-il baudruche n’est méprisé, parce que mépriser l’objet revient à se mépriser soi-même.   Qu'est-ce qui caractérise, selon vous, le rapport des Japonais à la sexualité ? Les mythes fondateurs du Japon disent que le monde n’a pas été créé mais procréé. Dans le Kojiki (711 après J.-C.), il y a donc deux dieux, un mâle et une femelle, qui, chargés d’inventer le monde, en sont réduits à s’examiner mutuellement pour essayer de comprendre comment fonctionnent les seuls outils dont ils disposent. Ils n’ont que leur corps sous la main. Alors ils cherchent et ils trouvent : la seule et unique différence entre eux se trouve être à cet endroit… qui s’emboîte. Alors ils emboitent le lieu concave de l’un avec le lieu convexe de l’autre. Au préalable, ils miment une première rencontre. De ce mythe, que déduire ? Que l’univers dérive d’une expérience corporelle, peut-être. Que la sexualité est une question d’ajustement. Qu’il faut d’abord exécuter la petite danse de la séduction… Les dieux étant considérés comme les géniteurs des humains, la mission des humains sur terre consiste à perpétuer cette danse sans laquelle rien n’existerait. En Occident, nous avons donné le nom d’Eros à la force agissante du désir qui détermine la naissance même de l’Univers. Au Japon, le mot sei désigne à la fois la sexualité et la vie. Pour obtenir le bonheur, le premier jour du nouvel an, on mange des aliments synonymes de sexe : du konnyaku (amorphophallus konjak) au piment, des patates douces (qui ressemblent aux kintama, les « boules d’or), des racines aux formes suggestives et toutes sortes d’autres aliments permettant de faire une promesse de bonheur à son propre corps. Quand on veut des enfants, on va caresser les testicules géants des sculptures de tanuki (chiens viverins). Pendant les fêtes liées au repiquage du riz et aux récoltes, on offre des sucettes en forme de vulve et de pénis aux enfants. Dans les estampes érotiques du XVIIIe, les organes génitaux, grossis à la loupe, prennent des dimensions cosmogoniques. En nous confrontant à ces organes de la vie, le Japon nous met en face de nos responsabilités  : nous avons le devoir d'être plus grands que nature, nous aussi. Nous avons le devoir de développer nos envies à outrance, parce que la surabondance est la seule garantie de la survie du groupe dans ce pays sans cesse frappé par les catastrophes naturelles.   On a l'impression que la culture du sexe y est totalement différente de la nôtre (les poupées, les pratiques...), trouvez-vous des points communs malgré tout ? La sexualité, en tant que « fait de culture », se manifeste dans les autres civilisations sous des formes qui peuvent paraître étrangères… Mais pas tant que ça. Il suffit de se demander à quoi elle sert… Qu’est-ce qui nous excite ? La sexualité repose sur la mise en scène de choses effrayantes, humiliantes ou troublantes. C'est un petit théâtre de la cruauté qui nous force à affronter ce qui nous fait peur, afin d'en triompher. C'est aussi un moyen de repousser sans cesse nos limites et de cicatriser nos blessures en érotisant la violence que nous subissons dans le monde réel. Au Japon, cet aspect «  guérisseur  » de la sexualité se manifeste sous la forme de scripts conjuratoires  : beaucoup de productions érotiques mettent en scène des beautés enlevées par des céphalopodes, inséminées de force ou victimes de sévices… auxquels elles survivent toujours. L'art érotique japonais tourne souvent autour de ces images de convulsion, de visages traversés par des palpitations, de yeux humides et de bouches crispées sur des cris de refus ou de douleur… à moins qu'il ne s'agisse pas de douleur. Au bout d'un moment, on ne sait plus très bien. Cette ambiguité inquiète beaucoup les Occidentaux. En Occident pourtant, il ne me semble pas que la sexualité soit autre chose qu’une forme de duel, un combat avec l'ange, avec sa part d’extase inhérente… Nous assumons probablement moins que les Japonais l’aspect noir et brutal de nos pulsions, parce que nous avons été éduqué à croire que la sexualité c’était de l’amour, rien que de l’amour. Au Japon, la sexualité évoque plutôt l’idée de la purification. Donc de la catharsis. Donc de la violence. > Suite de l'interview

Le 17 septembre 2014 à 09:27

Gérard Watkins : "Un théâtre à la hauteur de nos craintes et de nos peurs"

Le théâtre de Gérard Watkins s'en va explorer nos intimes blessures, celles que le politique vient creuser au plus profond de notre être, souvent à notre insu. Comme à chaque époque, nos corps et nos esprits sont l'enjeu des batailles que se livent des géants. Aujourd'hui ils sont technologiques. "La différence principale entre un être vivant en 2014, et un autre un siècle auparavant, est l’avalanche d’informations qu’il ingurgite au quotidien. L’homme moderne est le réceptacle d’un savoir aussi superficiel que volumineux. Il est assiégé par une quantité infinie de détails qui ne le concernent pas mais qui savent se prétendre indispensables. Il doit consommer l’information au même titre qu’il doit consommer l’instrument qui le transmet et l’habitacle qui l’héberge. Il a donc su développer un réflexe pour se protéger, survivre :il tente de se constituer une mémoire sélective. Pour cela, il se fraye un chemin et choisit. Il choisit de se souvenir de la Shoah parce qu’il est difficile de faire autrement, mais choisit d’oublier les circonstances qui ont mené à la tragédie. Il se souvient de la joie et de la délivrance que procure une révolution en observant de loin le Printemps arabe, mais oublie d’accueillir en son pays les « dégâts collatéraux ». Il ne peut pas vraiment faire autrement. Il doit choisir, trier, faire ce long travail lui-même, sous peine d’implosion. Personne ne peut faire ce travail à sa place. C’est la seule responsabilité qui lui reste

Le 23 août 2013 à 09:08

De qui se moque-t-on ?

3. Le temps

Si ce n’est pour donner aux écrivains l’occasion d’écrire en se lançant sur le tard à sa recherche, j’avoue ne pas très bien comprendre pourquoi le temps passe. Pourquoi le temps passe-t-il ? Certes, les horlogers y trouvent aussi leur compte, mais à quel prix ? Pour ma part, je ne connais pas de jeune horloger, je crois bien n’en avoir jamais vu. L’horloger semble le plus exposé au passage du temps, il est en première ligne : c’est un vieil homme, prématurément usé, voûté, à demi aveugle, et ses mains tremblent à force d’émietter en fractions de secondes le gros bloc d’heures qu’il travaille chaque jour aux brucelles, aux pointeaux et même au chasse-goupille. Il se constitue sans doute un joli pactole en vendant ou réparant ses montres et ses pendules ; il n’aura pas le loisir d’en jouir.       Bien fait. Quelle idée aussi d’actionner des mécanismes si pernicieux ? Un beau jour, il explose avec sa bombe. On ne le regrettera pas.       Le temps passe – mais il ne nous emporte pas comme on le suppose ; non : il nous passe dessus, voilà le vrai, son interminable galop nous passe sur le corps. Les éléphants d’Hannibal piétinaient l’ennemi avec moins de hargne. Notre ruine est bientôt consommée. L’enfant écrasé, aplati par ce char implacable s’étire comme une pâte sous le rouleau à pâtisserie jusqu’en des dimensions grotesques. Puis cet adulte à son tour roule dans la farine, mord la poussière, sa face devient bientôt horrible à voir, modelée par le sabot du temps, son nez s’effrite, ses joues se creusent, ses dents tombent, ses yeux apeurés, larmoyants, frappés de cécité voudraient pouvoir s’enfoncer plutôt dans le conduit spiralé de ses oreilles conchoïdales qui au reste n’entendent plus rien, ni même la rumeur de la mer. Ce vieillard accroche encore comme des linges élimés ses chairs grises et jaunes aux tringles mal jointes de son squelette tordu, brinquebalant, désormais inapte à la locomotion, à la préhension et qui rassemble ses dernières forces pour se roidir dignement dans son suaire.       Le temps a fait son œuvre, et cette œuvre est une ruine. Les mousses et les mouches la convoitent et s’y agrègent. Puis le temps s’acharne à pilonner ce débris. Il n’en doit plus rien rester, ni le plus pâle souvenir : tout doit disparaître. Alors que faire ? Que faire pour survivre dans le temps, malgré le temps ? Suspendons-le, mes amis ! Je ne vois pas d’autre solution. À une patère ou à un clou, à un cintre dans une penderie comme une redingote démodée dont les basques ne savent que traîner dans le passé irrévolu, alourdies de boues et de patelles. Ainsi nous irons, frais émoulus chaque matin, vêtus de notre seule peau désormais infroissable, émus par la douceur toujours nouvelle des choses.

Le 20 mars 2015 à 09:15

Moi bis

On a choisi un certain Rubin ou Robin pour me remplacer sur toutes les photos. C’est ce que je demandais depuis des années. On aura finalement compris le gain à présenter le portrait de quelqu’un de plus jeune et d’une beauté plus accessible pour donner à la presse. Un peu figé à mon goût, mon double figure toujours de trois-quarts face, l’œil fixant l’objectif avec une inquiétude, qui est la mienne, me fait-on remarquer. Dans les interviews, il garde la même pose, comme s’il avait peur de perdre la ressemblance et c’est dommage. Il me fait tellement penser à moi que je ne me regarde plus dans le miroir, mais vérifie plutôt sur lui à qui je ressemble. Toujours en quête de la bonne coupe de cheveux, du bon geste, du bon ton, de la phrase juste, d’une position stable pour sa main, je vois là également un grand avantage à pouvoir copier manières et reparties. Je ne me ronge plus l’ongle ni ne me mange la lèvre ni ne transpire à chercher pourquoi j’ai écrit ça ou ça, et pourquoi ce titre, et pourquoi ce personnage. C’est mon avatar qui monte au créneau. Cette grande tension souvent qui naît lorsque je commence à m’exprimer et qui fige les gens, il ne l’a pas du tout. Très sérieux avec ses sentiments, il se jette dans le propos et qu’importe son interlocuteur, il démarre au moindre mot, enfourche les phrases et s’emballe. Je trouve le procédé un peu spectaculaire, mais c’est peut-être ainsi qu’on vend. Au reste, moi seul y décèle un procédé, car les journalistes et le public y saisissent plutôt la profondeur, l’exigence, l’urgence, l’obsession d’un homme engagé totalement dans son travail : une telle ferveur, un tel vécu. Ce qui est effrayant c’est qu’on a choisi également de m’appeler autrement pour les besoins de la cause (vendre plus, renouveler mon image, dépoussiérer mon écriture, varier la réception) et on me nomme Alistair Sullivan (révérence voilée à Boris Vian ?). On ne se demandait pas si je pouvais arrêter d’écrire ; il semblait que, puisque je n’arrêtais pas d’écrire en dépit des fiascos, il fallait mettre en place un système de lente déviation. Parfois, généralisait-on, l’écrivain juge bon de modifier son accueil en adoptant un pseudonyme pour promouvoir un nouveau style, déjouer l’attente. On aura voulu avec moi conserver un acquis tout en activant une dynamique inutilisée : capitaliser. J’ai toujours pensé qu’on acceptait de me publier pour se débarrasser de moi sans trop comprendre même ce qui m’amenait à une telle pensée : certes, j’ai insisté ; j’ai connu de nombreux refus ; cependant l’éditeur qui publie mes livres depuis plusieurs années aurait très bien pu cesser de le faire, arguer des méventes car je suis un gouffre, certes, un petit gouffre, mais un gouffre ; une publication occasionne des frais. Pourquoi continuer ? Peut-être poursuit-il avec moi une action commencée ? ou bien veut-il m’empêcher de partir (je n’ai jamais songé à quitter mon éditeur) ? Alors voilà : peut-être continue-t-on de me publier pour étouffer ce que j’écris, m’étouffer jusqu’à la paralysie. C’est une question d’années. On attend un choc émotionnel, un sursaut d’orgueil. Tant de livres passés à la trappe ! On continue donc d’éditer mes livres pour se débarrasser de moi. En tant qu’écrivain confirmé (c’est ainsi qu’on cerne mon statut), je n’offrais plus aucun angle d’attaque ou de préhension : j’étais un savon. On aura sans doute radicalisé la métaphore du produit en ajustant les techniques de marketing à la demande : du neuf, on veut du neuf. Moi comme produit, c’est faire du neuf avec de l’ancien. Nouvelle image, nouveau nom. Il fallait s’y attendre, mon écriture, elle aussi, a changé. Je ne saurais trop dire en quoi, ni comment, mais on me fait remarquer que je vais plus directement au sujet, que je ne me perds plus en digressions, que les textes sont plus ramassés, que les éléments biographiques sont plus nombreux. Ce dernier point m’épate. Mon directeur littéraire qui me porte depuis le début, c’est-à-dire depuis des années, me confirme ces bouleversements et en est très satisfait. Les chiffres sont là. Les ventes ont décollé. C’était à ce prix, sans doute, qu’il me fallait continuer. Ce que l’auteur craint le plus — être un autre, vendre son âme au diable —, je dois m’en féliciter, car c’est tout bénéfice. Je ne sais plus trop qui écrit à présent et on compare mes livres autant à ceux d’Eric Chevillard qu’à ceux d’Alexandre Jardin. Brusquement, je m’en rends compte, par sollicitude, gentillesse, hommage caché, on a, avec ce nom d’Alistair Sullivan, conservé mes initiales. Il est évident que, grâce à cette renaissance, j’en ai appris beaucoup à mon sujet. Et ce n’est pas terminé.

Le 29 avril 2014 à 13:50

Ça va la famille ?

– Pas vraiment. Récemment j’ai croisé Jean-Michel Ribes, il m’a demandé ce que j’étais en train d’écrire. C’était « La Servante du Seigneur », un livre sur ma fille qui a rencontré un sacripant pas très catholique qui l’a entraînée dans une religiosité suspecte. Jean –Michel m’a dit «  C’est vrai toi t’as du matos. » C’est vrai, ma famille m’a fourni du matos : un père alcoolique qui se suicide à table chaque dimanche : Il a jamais tué personne mon Papa. Une mère hypocondriaque qui mourait toutes les semaines, mais qui a fini par mourir pour de vrai :  La Mère est froide (en préparation). Deux enfants handicapés pour de vrai à qui j’ai écrit Où on va papa ?  Une épouse charmante qui meurt subitement que j’ai ranimée dans Veuf. Pas de quoi rire mais de quoi écrire…J’ai, comme dit Cendrars, trempé ma plume dans ma vie.Je suis devenu le greffier de ma famille, je leur ai élevé des monuments en papier. En les faisant entrer dans des livres, j’ai essayé de faire durer ce qui ne dure pas. Je n’ai pas eu à inventer des personnages pour peupler mes livres, ils m’ont été fournis. Mon père était un héros de roman, livré clé en mains, il était alcoolique, médecin de campagne, il ne faisait pas payer ses clients, rentrait en voiture dans les troupeaux de moutons mais il a jamais écrasé le berger. Il mettait au bout de ses vieux souliers des caoutchoucs de bocaux pour refermer la semelle qui baillait. Si j’avais eu un père comme les autres, expert comptable, qui ait des souliers brillants et qui boive de l’eau d’Evian… peut-être que j’aurais jamais eu envie d’écrire…

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