Ben Dessy
Publié le 08/03/2013

L'envers du décor


Ben Dessy habite Bruxelles, il a 25 ans, il aime manger chinois et son coup préféré au ping-pong est le revers... Il est également l'auteur du blog Macadam Valley (http://macadamvalley.com/). 

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Le cerveau est un labyrinthe brumeux dont les chemins mènent parfois au passé  : Alors qu’un ami me demandait pourquoi on ne fabriquait pas plus de voitures électriques, je n’avais pas de réponse précise (au contraire de lui, puisque les industriels, disait-il, gagnent plus d’argent en polluant, et qu’ils sont prêts à tuer nos enfants pour le pognon,). J’allais me lancer dans un laïus sur les difficultés à imposer des produits de dernière génération sur les marchés émergents et autres arguments entendus quelque part et ces questions sur le développement durable m’ont rappelé un rêve : un de ceux qui peuvent changer le monde, comme celui de Martin Luther King, ou de Justin Bieber. Fermez les yeux, (mais pas trop parce que vous pourrez plus lire) et souvenez-vous :   An 1999 après Jésus Christ : la Gauche plurielle est au pouvoir, Nicolas Sarkozy démissionne de la direction du RPR et arrête la politique, Dieudonné chante la tolérance avec Zebda, et la France met la misère à tout le monde au foot. Surtout, un truc génial fait la une des journaux, l’internet : nouveau et artisanal, avec ses connexions aux cris stridents, ses images qui se chargeaient en moins de deux minutes, et ses jeunes patrons de vingt ans qui portaient des baskets et levaient des millions avec un fichier Power-point.   A cette époque, un patron a très bien imaginé les technologies d’aujourd’hui. En relisant ses interviews d’alors, on se dit que c’est un visionnaire, un génie. Ce patron, ce n’est pas Steve Jobs, c’est Jean Marie Messier aka J2M, quarantenaire superstar du CAC 40, qui faisait à la fois la une des Echos et de Gala, démentait une liaison avec Sophie Marceau un jour, et déjeunait avec Bill Gates le lendemain. Autrement dit, un mec sacrément cool… Les métiers historiques de Vivendi (ceux de l’ex-Générale de Eaux) n’intéressaient pas Messier et il cherchaient à prospérer dans un autre secteur, grâce à une idée d‘avenir : dès 1999, Messier voulait déjà mettre l’internet sur votre téléphone, connecter votre télévision avec votre box internet, ou vous faire écouter de la musique sur votre téléphone.   C’est grâce à cette idée d‘avenir (en fait une vieille idée remise au goût du jour : la convergence numérique) que Messier a pu faire passer Vivendi pour le futur leader mondial de l'internet mobile, et opérer la fusion avec un des leaders de l’économie de l’Entertainment américain, échangeant un tas d’actions Vivendi dopées à la bulle de l’internet contre celles d’Universal (et ses catalogues bien solides dans la musique et le cinéma). Le plus beau est que l’action Vivendi profitait de la bulle de l’internet alors que Vivendi était un nain dans l’internet. Mais l’entreprise avait des parts dans la télévision, la téléphonie mobile, les jeux vidéos, et cela suffisait à voir l‘avenir en rose, avec un Messier qui serait adulé comme Steve Jobs.   Le détail gênant, c’est qu’en 1999 aucune technologie ne permettait encore d’accomplir le miracle quotidien que vous vivez aujourd’hui (partager en un clic des vidéos de chats qui jouent du piano ou regarder “Le Grand Bleu” sur votre téléphone portable) et l’on s’est aperçu rapidement que cela ne pourrait pas être opérationnel avant plusieurs années. Dès lors, Messier a donné véritablement l’impression qu’il nous enfumait avec ses histoires de V-box, et son rêve s’est évaporé telles des brumes d’alcool au petit matin d'un lendemain de fête. Quelques mois après la fusion Vivendi Universal, on le sait, la bulle de l’internet s‘effondrait, et Vivendi avec.   On peut hésiter sur la morale de cette fable bien réelle : soit Messier était un génie incompris par son époque, arrivé un peu trop tôt, soit Messier aurait mieux fait de se renseigner auprès de ses ingénieurs avant de raconter n’importe quoi… Sans doute s’est-il renseigné, d’ailleurs, auprès d’ingénieurs qui lui ont répondu à peu près «J2M c’est trop de la bombe ton idée, mais là c’est super chaud, rapport au timing, à la bande passante, tout ça…» (oui parce qu’à l‘époque chez Vivendi on était jeune et cool). Mais AOL venait de fusionner avec Time Warner et pour Messier, il fallait bouger vite, quitte à être obligé de mentir un peu, et à se montrer « créatif », d’un point de vue comptable.   Aujourd’hui, Veolia (les métiers de la Générale des eaux) d’une part, et Universal d’autre part, existent toujours, mais séparément. Et le rêve de Messier a été porté et accompli par d'autres : la preuve, vous pouvez « liker » mon article sur Facebook. J2M est lui redevenu le petit banquier d’affaire discret et coincé qu’il fut jadis.   Cette petite histoire nous rappelle les difficultés qu’il y a pour un industriel à prendre certains virages technologiques. S’il les prend trop vite il peut se retrouver dans le mur, s’il les prend trop lentement il peut se faire doubler par tout le monde. Messier n’était pas un industriel, mais un banquier, Ceci explique peut-être cela.

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