Le Cabinet de curiosité de Pierre Notte, avec France Culture

Pour les pédants on a du matériel

Une émission France Culture
Chaque mois, un écrivain vous ouvre les portes de sa bibliothèque insolite. Guidé par sa fantaisie, il propose des textes cocasses, impertinents, drolatiques ou bizarres, une littérature savoureuse et décapante, que des comédiens viendront interpréter en public.

Pierre Notte

avec Pierre Notte, Jacques Bonnaffé, Dominique Mac Avoy et Chloé Olivérès.


"J'ai choisi de collecter des bribes de citations, chansons, dialogues ou articles pour constituer une sorte d'autoportrait fait des mots des autres. J'ai collé et bricolé des morceaux choisis de textes, essais, scénarios qui ont marqué mes lectures, influences ou insomnies, de Duras à Godard, en passant par Jean Baudrillard, Cocteau, Leslie Kaplan, Kafka, Radiguet ou les Monty Python. Ici, l’ensemble rassemble des mauvaises lectures pour une mauvaise vie, et les textes indisciplinés se rangent selon l’ordre de l’abécédaire ; A comme amalgame, B comme beau gosse, C comme calomnie et D comme doigt dans le cul. Références, déférences ou colères, mon abécédaire joue les miroirs cassés et déformants; c'est un aveu au narcissisme exacerbé dont j'assume le mauvais esprit et le mauvais goût, mais dont je ne signe aucun mot."

Emission coproduite par France Culture et le Théâtre du Rond-Point sur une idée originale de Jean-Michel Ribes.

Enregistrée le 11 janvier 2010 au Théâtre du Rond-Point

Réalisation Christine Bernard-Sugy

Diffusée sur France Culture le samedi 16 janvier 2010 à 20h

Durée : 59:15



Pour les pédants on a du matériel
Sur une idée de Jean-Michel Ribes, une émission de France Culture pilotée par l'équipe de la fiction, en collaboration avec le Théâtre du Rond-Point.
Chaque mois, un ou une écrivain ouvre les portes de sa bibliothèque insolite. Guidé par sa fantaisie, il propose des textes cocasses, impertinents, drolatiques ou bizarres que des comédiens viennent interpréter en public.
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Le 19 mars 2013 à 11:48

Marion Aubert

Cabinet de curiosité - Pour les pédants on a du matériel

Une émission France CultureChaque mois, un écrivain vous ouvre les portes de sa bibliothèque insolite. Guidé par sa fantaisie, il propose des textes cocasses, impertinents, drolatiques ou bizarres, une littérature savoureuse et décapante, que des comédiens viendront interpréter en public.Marion Aubertavec Marion Aubert, Thomas Blanchard, Johanna Nizard « Lorsque France Culture et le théâtre du Rond-Point m’ont demandé d’imaginer un cabinet de curiosités, j’ai tenté de me souvenir des textes, poèmes, essais qui avaient pu me rendre curieuse, ces derniers jours, mois, années. Très vite, certains textes se sont imposés à moi. Il y a ceux qui m’accompagnent depuis longtemps déjà, Daniil Harms, un poète fou rencontré il y a maintenant une quinzaine d’années, au Conservatoire, et puis Michaux (souvent été sensible aux belges, de Michaux à Noël Godin, inventeur des attentats pâtissiers). D’autres, rencontrés à l’occasion d’une écriture (j’ai lu Marcel Schwob au moment de la conception de ma pièce pour enfants, Les Orphelines ; Jack l’éventreur traînait à mon chevet lorsque j’écrivais Les aventures de Nathalie Nicole Nicole, histoire d’une petite fille folle) et qui, depuis, ne m’ont plus quittée. J’ai découvert les écrits du Kama Sutra bien tard, l’année dernière, lorsque deux amies m’ont demandé de les accompagner dans leur travail sur la place de la femme dans les magazines et son foyer. J’ai aussi choisi les textes liés à mes réflexions –toutes féministes et maternelles- du moment. Des instructions et prières chrétiennes de Godeau en passant par l’Emile de Jean-Jacques Rousseau, L’avis aux femmes d’Irak de Martin Crimp, et le plus grave Je suis complètement battue d’Eléonore Mercier. Aussi décidé de vous lire d’introduction de La tyrannie de la faiblesse, de Paul-François Paoli chez Bourin éditeur, introduction qui m’a laissée fort perplexe.J’avais sélectionné des textes de Gilbert Keith Chesterton, découvert cette année, et puis de Huysmans, le décadent. Envie, aussi, de vous lire des extraits de mes contemporains, Rémi De Vos ou Hervé Blutsch. Mais il nous aurait fallu une longue nuit des curiosités. » Emission coproduite par France Culture et le Théâtre du Rond-Point sur une idée originale de Jean-Michel Ribes. Enregistrée le 2 mai 2011 au Théâtre du Rond-Point Diffusée sur France Culture le samedi 7 mai 2011 à 20h Durée : 1:00:00

Le 19 août 2015 à 11:11

Perdu dans Tokyo #1

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

17 aoûtPremier jourParis. Paris cinq heures. Vivre à l’heure de Tokyo, il est déjà midi là-bas. Cinq heures à Paris un dix-sept août. L’air opaque des fantômes au dehors. Dedans, le silence et les acouphènes. Peur panique de partir cinq semaines. Maison dans l’obscurité plongée. Valise ouverte, prête, mais la fermer se serait partir. Je refais du café. Lundi 17 août, c’est le matin de la réouverture des portes du Rond-Point, c’est ma date de départ pour Tokyo, j’y mènerai un stage d’une semaine, j’y donnerai une conférence, et j’y finirai la mise en scène de Moi aussi je suis Datherine Deneuve, en japonais, entamée en 2010, interrompue pour cause d’accident nucléaire, tout simplement. Roissy. Décollage de Roissy, on ne peut partir plus loin, l’autre bout du monde exactement. Dans l’avion, une dame japonaise me fait demander via l’hôtesse de l’air japonaise si je veux bien céder ma place à un jeune homme dont on me dit qu’il est son fils alors qu’il pourrait être son grand-frère. Protocole déjà compliqué, j’obtempère. Devant moi, deux frères et sœurs, la vingtaine, se chamaillent, et regardent des films, lui d’animation, elle comédies romantiques. A côté, une jeune femme qui a de gros problèmes digestifs, et les odeurs qui vont avec. Juste derrière, un type qui tape comme un malade sur l’écran vidéo accolé à mon appui tête, pas de chance. J’essaie deux films, je tiens vingt minutes en tout. Je prends deux somnifères, et je ferme les yeux sur mon sort. Narita. Arrivée à Narita, Yoko et Masako sont venues me chercher. Dans le bus vers Shinjuku. Masako est en forme, on parle, beaucoup. On passe devant Disneyland. Elle désigne Yokohama, là-bas sur la gauche, je lui explique que c’est impossible, et je lui montre le Palais Impérial et le parc Yoyogi. On rit beaucoup, elle est nulle en géographie tokyoïte. Yoko sort sa brochure de Moi aussi je suis catherine deneuve, elle apprend son texte. Déjeuner en bas de l’hôtel, je découvre une soupe de canard avec nouilles dans un bistrot où fumer est possible. Promenade. Cri strident des grillons ou cigales, monstres radioactifs. Comme les corbeaux japonais, énormes bestioles, qui boufferaient nos corneilles. 19h30 Ça y est, il fait nuit noire ici. Un dix-sept août. À dix-neuf heures trente. Masako me dit que ces amis japonais n’ont pas bien compris la couverture du Charlie Hebdo, « tout est pardonné ». Ils y lisent une ambigüité. S’agit-il d’aspirer au pardon et à la paix dans le monde, mais comment alors pardonner les massacres perpétrés ? Contradiction française. On s’explique. On parle du Rond-Point, état des lieux après le 8 janvier, la position du directeur, les phrases antérieures sur les affiches et sur les sacs, « on ne vous empêche pas de croire, vous ne nous empêcherez pas de penser ». Dans le restaurant, en sous-sol, des groupes de japonais en chemisettes blanches crient, rient, boivent beaucoup et fument énormément. La cigarette n’est pas interdite dans les lieux publics.  En revanche, fumer à l’extérieur est prohibé, si ce n’est sous des kiosques prévus pour, à certains endroits très précis, avec alignements de cendriers. Contradiction japonaise.  Nuit dans Shinjuku, repérages, affiches gigantesques de Mission impossible. Des meutes de jeunes femmes filment depuis leurs portables des écrans géants sur lesquels sont projetées des images d’un éphèbe torse nu à abdos très dessinés sous une veste blanche qui chante très fort en dansant beaucoup. Retour à l’hôtel, seule connexion possible à Internet sur le socle des toilettes. Prodige japonais, le wc est doté de plusieurs propositions de jets d’eau provenant de l’intérieur du meuble, plusieurs propositions de puissance de tir et de températures du jet, avec sons artificiels pour couvrir les bruits naturels, et en sus donc une connexion viable pour l’Internet.

Le 1 mars 2016 à 14:12

Le Cabinet de curiosité de Jean-Michel Ribes, avec France Culture

Cabinet de curiosité - Pour les pédants on a du matériel

Une émission France CultureChaque mois, un écrivain vous ouvre les portes de sa bibliothèque insolite. Guidé par sa fantaisie, il propose des textes cocasses, impertinents, drolatiques ou bizarres, une littérature savoureuse et décapante, que des comédiens viendront interpréter en public.Jean-Michel Ribesavec Jean-Michel Ribes, Micha Lescot, Daniel Martin, Alexie Ribes "Depuis que l'on m'a confié la responsabilité de diriger et programmer le Théâtre du Rond-Point, j'ai compris que l'important n'était pas d'offrir au public ce qu'il aimait mais plutôt ce qu'il ne savait pas qu'il aimait. L'idée de cette émission  est la même et nous sommes nombreux à connaître des textes savoureux qui hélas ne sont pas diffusés comme ils le mériteraient. La première victime est le public qui en est privé faute d'en connaître l'existence. J'espère qu'à travers les textes hélas peu connus d'André Frédérique, Alexandre Vialatte, Jean Ferry, Jonathan Swift, Benjamin Péret, Roland Topor et Chaval, les auditeurs de France Culture éprouveront un plaisir à les découvrir d'autant plus intense qu'il sera mêlé à celui de la surprise." Emission coproduite par France Culture et le Théâtre du Rond-Point sur une idée originale de Jean-Michel Ribes. Enregistrée le 16 novembre 2009 au Théâtre du Rond-Point Diffusée sur France Culture le samedi 21 novembre 2009 à 20h Durée : 58:19

Le 17 juillet 2011 à 09:02

De la nécrologie comme crotte de chien

Le deuil est un chien comme les autres

Aux fantômes on s’en prend comme aux chiens. On les mate, on les dresse. Assis, debout, couché, attaque, à la niche, lève la patte. Adopter, apprivoiser l’animal, c’est se garantir une domination définitive, s’aliéner un amour à vie. On a son chien, on est quelqu’un. Obéissant, fidèle, loyal, protecteur, craintif, il se montre reconnaissant à jamais de la dépendance où on le tient, l’animal domestique. Il ne connaît ni la rancœur ni l’ingratitude. Sa jalousie, une plus-value, grandit le maître. Le deuil est un chien comme les autres. On asservit le spectre, on le nourrit. On le soumet à nos peurs du grand néant inconcevable. On a une ardoise avec le ciel, on en appelle aux morts, on prie pour la paix de leur âme dans tous les bénéfices du doute. C’est faire avec ce qu’on a, exactement rien. Le deuil, c’est faire avec rien. Et les morts et les deuils s’entrechoquent, on mélange bientôt nos fantômes, les spectres sont pratiques ; ils rapprochent ceux qui restent. Pareils, les chiens se reniflent le trou du cul sous l’œil mouillé de ceux qu’ils baladent, et qui grâce à eux s’accostent enfin. Puis on ramasse les excréments, c’est la moindre des choses. Il faut bien que les vivants traversent le monde sans marcher toujours dedans. Goûter de la nécrologie, guetter l’hommage de tf1, acheter le journal match ou libé parce qu’il a fait sa grande une avec le petit mort de l’année, c’est ramasser dans un sac plastique la crotte de chien ; pour que les vivants marchent un peu au propre, au clair, au calme d’une conscience débarrassée momentanément du suprême effroi d’être soi-même le jouet de la mort.

Le 19 mars 2013 à 12:09

Jean-Claude Grumberg

Cabinet de curiosité - Pour les pédants on a du matériel

Une émission France CultureChaque mois, un écrivain vous ouvre les portes de sa bibliothèque insolite. Guidé par sa fantaisie, il propose des textes cocasses, impertinents, drolatiques ou bizarres, une littérature savoureuse et décapante, que des comédiens viendront interpréter en public.Jean-Claude Grumbergavec Jean-Claude Grumberg, Geneviève Mnich, Olga Grumberg, Antoine Mathieu « Évoquer en moins de soixante minutes près de soixante années de lectures boulimiques m’a semblé à première vue impossible. Comment faire entendre toutes les nouvelles de Tchekhov ou de Saroyan ou de Gogol ou encore de Maupassant ? Que faire de Kafka, d’Herman Melville, de Stephen Crane, sans parler ou penser à Dostoïevski, Bellow, Malamud et tous les Roth ?  Philip, Henry, et celui qui mourut près de chez moi, Rue de Tournon, Joseph, écrivain de langue allemande, juif et catholique, lucide et alcoolique, ou plutôt alcoolique parce que lucide ? Bon, c’est impossible n’y pensons plus. Oublions les Schnitzler et autres Zweig. On lira comme je lis aujourd’hui, ramassant les miettes sur la table au creux de ma main, pour les avaler tout rond. On lira n’importe quoi de préférence, qui me touche ou m’a profondément touché récemment au hasard des livres feuilletés. Ainsi va la vie des boulimiques vieillissants, réduits à se goinfrer sans cesse de petits riens et de grands touts. » Emission coproduite par France Culture et le Théâtre du Rond-Point sur une idée originale de Jean-Michel Ribes. Enregistrée le 12 avril 2010 au Théâtre du Rond-Point Diffusée sur France Culture le samedi 17 avril 2010 à 20h Durée : 59:12

Le 20 août 2015 à 08:51

Perdu dans Tokyo #2

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

19 aoûtShinjuku Réveillé en décalé à cinq heures. Marcher dans Shinjuku Park, où les grillons, sortes de sauterelles disproportionnées envahissent les arbres à cette époque avec des cris stridents, bruissements suraigus faits de grincements de portes alternatifs. Quartier des bureaux, hôtel de ville, le tout encore assez calme. Dans le métro, une fillette, dix ou onze ans. Habillée comme une poupée, tunique blanche, robe bleue, jolies couettes. Elle se maquille, petite trousse sur les genoux. De l’or sur les yeux, paupières vertes, du rouge aux lèvres et du rose aux joues. Couleurs à outrance. Poupée sexuelle dans un costume de communiante. Troublante métamorphose. Dehors, sur les trottoirs, mais cachés sous les ponts ou sur les passerelles, des alignements plutôt bien organisés de clodos. Discrets, corps au sol comme suspendus dans le temps sur un asphalte propre comme la Suisse.    Le stage Le stage commence à treize heures, je fais la queue dans un FamilyMart pour acheter mon petit plat tout fait de sushis sous plastique, excellents, et deux bananes à cent vingt yens. Très belle queue finement déployée dans tout le contour intérieur du magasin qui dessine un U très respecté par tout le monde. Tout le monde, c’est-à-dire des mecs en chemisettes blanches et pantalons noirs ou gris. Le stage commence, présentation du Rond-Point, de son équipe, de son projet, de son histoire. Diffusion du film fameux mais un peu daté sur le fonctionnement des lieux. Questions réponses, les auteurs vivants et le théâtre français. Le stage commence, les acteurs japonais se déplient, portent des vêtements de sportifs, ils se détendent, se préparent. Exercices, échauffements, improvisations. On travaille à réduire les signes, les mimes, l’imitation du réel. On différencie les personnages et les figures. On préfère les tableaux aux scènes. On fuit le mensonge, la construction, on interroge l’artifice des lignes des corps et le jaillissement de la vérité chez l’acteur. Belles métamorphoses. Beau travail, je dis otsoukarésamadéchta. J’apprends vite. Kabuki Nouveau Puis c’est la course jusqu’à Ikebukuro Theater Garden, mon assistante You signe la co-mise en scène d’une pièce de Kabuki Nouveau. Une fable ancienne, des samouraïs dont le chef est humilié. Une affaire de vengeance, avec batailles, suicides de soldats, servants, adultères et geishas. Un machin énorme, avec des tas de signes, des fumigènes, de la musique du monde tout le temps, des effets, des lumières style Broadway. Un nouveau genre naît là, le Kabuki Bollywood. Passionnante métamorphose. Tout existe ici au Japon, chaque extrême et son contraire. L’acteur principal, à la fois auteur et metteur en scène, voix grave, gutturale, hyper viril, joue le fou des soldats assassins. Masculinisé à outrance, tous muscles sortis. Beau, grave, lourd, militaire. Aux saluts, deux heures et demie plus tard, il se met à parler pour remercier son auditoire. Soudain, c’est un jeune type au grand corps frêle, fragile. Voix avec zozotement, féminine, aigue, un peu voûté, mignon comme tout. Plus rien à voir. Autre métamorphose. Saluts dans les coulisses, le grand samouraï est un petit garçon timide, attentionné, il s’excuse car je n’ai rien pu comprendre, je répète bravo otsoukarésamadéchta. Sur le retour, entre Ikebukuro et Shinjuku, dans la rue, une trentaine de garçons dansent un hip hop robotique contre la devanture d’un magasin fermé. Nouveaux sushis au FamilyMart, il est tard, je ne prononce que des mots japonais, je salue en m’inclinant, je ne regarde personne directement, je me métamorphose. 

Le 25 août 2015 à 16:10

Perdu dans Tokyo #4

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

23 aoûtLes méthodes Le type de FamilyMart m’explique que je dois rejoindre la file d’attente. Faire le tour, par derrière. Il répète la même chose, de plus en plus gentiment, plus de douceur, s’excuse de se faire si mal comprendre. Il est désolé, je dois faire ma tête d’ahuri souriant. Il s’excuse encore, je finis par comprendre. À la réception de l’hôtel, un Américain veut savoir où se trouve la salle du petit déjeuner japonais. Il parle en anglais, se répète. Le réceptionniste ne comprend pas, l’Américain s’énerve de ne pas se faire comprendre, devient agressif, parle plus fort, articule davantage, hausse le ton. Méthodes divergentes. Des passants. Un occidental massif, tee-shirt et short kaki, roule à bicyclette sur une quatre voies. Il pédale avec une prothèse en acier, genre futuriste. Unijambiste. Je croise un japonais en chemisette blanche et pantalon noir, comme tous les businessmen du quartier, qui mesure plus de deux mètre dix. Un peu voûté, dans une foule où la taille moyenne doit être d’un mètre soixante. Deux russes colossaux marchent autour des deux tours de l’hôtel de ville de Shinjuku, deux mètres chacun, un mètre de large, barbus, voix forte, les passants qu’ils croisent passent pour des maquettes. Le plus étrange ici, c’est qu’en apparence, personne ne regarde personne. Jamais. Un japonais baraqué, un mètre cinquante, mauvaise humeur, me rentre dedans, brutal, sans se retourner, quand je le croise sur un trottoir sur lequel j’ai oublié d’occuper la bonne bande. Il grogne, pas de regard. Workshop. Dernier jour, présentation de l’atelier. Kenichi Shinomoto et Hyo Hirota accueillent les universitaires, intervenants. Masaru Hirayama est venu, il a mis en scène depuis dix ans au Japon quatre de mes pièces. Je lui rends hommage. L’équipe de Moi aussi je suis catherine deneuve est là. Des étudiants, des comédiens, des amis. On présente les exercices, les scènes travaillées cette semaine. Une heure d’une vraie jolie proposition très maitrisée par les stagiaires, avec enchaînements, chansons, solos, chœurs. Le décalage, le tragique loufoque, l’incarnation des monstres ordinaires, la catastrophe. Figures humaines et inhumaines, les murs à faire tomber, jouer le contraire de ce qu’on dit, donner du corps, de l’énergie, faire jaillir quelque chose plutôt que rien, la vie inextricable. Le beau travail, je suis fier, heureux. Les comédiens japonais de Moi aussi je suis qui vous savez se poilent devant l’ensemble, ils connaissent l’univers, comprennent tout ce que les deux universitaires regardent en fronçant des sourcils épais, ils étudient. La présentation est suivie de la conférence, traduite par Fumiko, professionnelle et amicale. You, à mes côtés, complète, développe. Les deux universitaires font des petites grimaces avec la bouche. J’évoque la nécessité impérieuse, la question de vie ou de mort qui doit saisir le comédien sur le plateau. Une étudiante s’endort, glisse de chaise, se relève, se rassied. Il ne s’est rien passé. Je poursuis. Je vais au bout du machin. Le théâtre du Rond-Point, son histoire, son actualité, son patron, sa vitalité. Les auteurs vivants, les écritures, les couleurs. On évoque encore Charlie Hebdo, la culture, l’éducation. Les universitaires commentent, l’un évoque ses traductions de Jacques Brel, et l’autre la nécessité des ateliers dramatiques dans les écoles japonaises où les violences se multiplient, agressions que le théâtre et sa pratique peuvent juguler. On est tous d’accord, tout va bien. Excellente séance, épuisante. C’est fait. On plie.  Dîner. Shinomoto et Hirota nous emmènent dans un sous-sol, genre restaurant traditionnel. On enlève ses chaussures, on s’assied autour d’une table basse, jambes sous le plateau. Tout le monde est là. Nouvelle fête. Comédiens heureux et fiers, moi itou. On mange du raisin de mer, algues fines. Beignets de crevettes, raviolis chinois, salades de tofu, carrés de poulet frit. Je fais tomber des petits haricots par terre. Je comprends que je ne suis pas le seul, que c’est la vie, que c’est comme ça. On boit des bières. Et tout le monde se présente. J’étais persuadé que le groupe était déjà formé. Quand je suis arrivé le premier jour, tous s’exerçaient déjà ensemble, comme s’ils avaient participé à des multitudes d’expériences semblables. J’avais pensé que tout le monde se connaissait, et parfaitement. L’entente semblait évidente. Mais l’un vit à Londres, une autre à Kyoto, l’autre travaille dans une troupe professionnelle de théâtre conservateur, une autre est free lance, une autre metteuse en scène reconnue, une autre travaille en amateur. En réalité, personne ne connaissait personne. « Typiquement japonais » dit You. Le bar. Fin de soirée dans un bar en hauteur. On enlève encore ses chaussures, disposition traditionnelle du mobilier, des matériaux et des couleurs. Innovation tokyoïte, on commande par une tablette électronique, et les serveurs se radinent avec boissons, haricots, nouilles frites. Autour de la table, on fait le compte, la plupart des femmes sont célibataires. Pour d’autres, impossible de savoir. Mais dans l’ensemble, seuls deux hommes sont mariés, l’un avec un new-yorkais à Londres, l’autre avec un parisien à Paris. Quelques heures plus tard, il est minuit au Châtelet et cinq heures à Uneo. Brice dîne dans un restaurant parisien irréprochable, quand il aperçoit une petite souris. A Tokyo, peu de pigeons. Mais j’enjambe un rat écrabouillé sur l’une de mes routes sans trottoir.  

Le 16 mai 2015 à 08:15

Pacôme Thiellement : Le mouvement freaks lancé par Zappa

La Société secrète du spectacle #4

La communauté des monstres et son langage secret : 4. Le retour des freaks dans un monde trop humain Il faudra un certain développement de la télévision pour qu'on retourne la caméra vers nous, avec l'arrivée des émissions de téléréalité. Ce qui se donne à voir avec Le Loft, a écrit Baudrillard en 2001 dans son texte L'Elevage de poussière, c'est qu'on voit qu'il n'y a rien à voir : on observe qu'on n'y voit rien, rien hormis ce qu'il y a de pire, le vide. Ou, comme le disait déjà Benjamin : "vivre sa propre destruction comme une sensation esthétique de premier ordre." La disparition des freaks – qui nous disaient l'étendue infinie de la création –, laisse un vide immense à combler. Le film, qui date de 1932, reparaît dans les années soixante. Frank Zappa le voit et lance le mouvement  "freaks" qui précède celui des hippies : il s'agit de devenir monstre, de fonder une société de freaks, pour sauver l'Humanité. Déguisés ils s'en vont danser bizarrement dans les fêtes d'Hollywood. Ils sont les premiers à se rendre compte que les films d'horreur devaient être réinvestis sous forme carnavalesque. C'est que les anciens dieux abandonnés demandent à revenir dans le monde des hommes, par exemple sous la forme des monstres des romans gothiques du XIXe siècle. King Kong, qui fascinait Zappa, représente bien ces puissances qui nous aidaient à vivre et qui se retournent contre nous quand on ne les accepte plus. > écouter le podcast audio complet  

Le 31 octobre 2014 à 09:32

Bussang - 2009

C'est Noël tant pis - Journal de bord, carnet de route d'une création #5

Patrick Schoenstein, metteur en scène, directeur de troupe, comédien, président de la fédération nationale des compagnies de théâtre amateur, dite FNCTA, m’invite à participer au projet des Sept péchés capitaux. J’écris La Colère, pièce courte destinée aux troupes amateurs, projet organisé et publiée par l’Avant-scène Théâtre. Une pièce à jouer par deux à vingt-deux acteurs. Des règlements de compte en famille, un banquet quelconque, une explosion humaine dans chaque dialogue court, duos, duels, affrontements familiaux, ma spécialité, ce terrain miné de la guerre intestine et à bons comptes qu’on se livre en tribu. Patrick Schoenstein devient un ami et un allié, sa bande d’amateurs devient mon clan, il m’invite à Aix-les-Bains, prix Charles Dullin, en juré ou président du jury du festival et grand concours de théâtre. C’est bien mon genre Puis cette année-là, juillet 2009 à Bussang, je participe à une rencontre où chacun interroge les relations des institutions publiques à la pratique amateur. Pierre Guillois, metteur en scène et comédien, directeur du Théâtre du Peuple de Bussang, m’invite à participer avec Marion Aubert, Michel Azama, Nathalie Fillon, Rémi De Vos, Gustave Akakpo, et d’autres, à l’élaboration d’un chemin de croix. Une fresque pour le grand plateau du Théâtre du Peuple, autour des stations du Christ. L’idée vient de moi, si je me rappelle bien. C’est bien mon genre. Chacun choisit l’étape, l’adapte, en fait ce qu’il veut, comme il veut. Chacun écrit, débarque à Bussang, s’empare d’une bande de comédiens amateurs en stage, et lit, travaille avec eux, met en espace et en jeu la lecture du texte, chacun sa station, présentée de manière chronologique sur la scène majestueuse. L’idée vient de moi, presque sûr, car j’ai depuis un moment le désir de m’atteler au tableau vivant. Mais religieux, ou sacrés, en réponse à Minyana que j’idolâtre, compositeur de miniatures païennes. Ecrire pour des corps suspendus, arrêtés dans l’air, par la terreur d’exister dans un moment de panique folle, corps en apnée. Des corps à qui tout échappe, et surtout l’absence de Dieu, et qui alors agissent. Voix appelant au secours d’autres voix impuissantes, mains et bras attachés au ciel, implorant. Je veux m’attaquer à la descente de croix, cet instant de la déposition. « Ils ne savent pas ce qu'ils font » Pierre Guillois et Patrick Schoenstein, l’un pour Bussang et l’autre pour la FNCTA, me confient treize comédiens amateurs, j’écris pour treize voix et un corps muet. Un tableau long, presque sans mouvement, avec allers et retours, action en peur panique et commentaires d’ordre biblique. « Ils ne savent pas ce qu’ils font ». Des êtres suspendus tentent de sauver un être pendu, et la mère crie l’injustice de voir son fils mourir avant lui. C’est au tableau du deuil que je travaille, du renoncement à la vie, ce que cela laisse derrière soi, peut-être, de ruines. Parce que je traverse des moments, cela arrive, où je travaille ainsi à interroger le suicide et ses dégâts causés, y voir plus clair, comprendre ce machin-là, étudier cette promesse intrinsèque, tacite, fondamentale, faite à la mère de ne pas mourir avant elle, et ne pas la trahir. Écrire pour jaillir hors du rang des suicidés. Et c’est écrit, on y travaille. Avec la bande, on lit, on joue, on se concentre sur les figures et les voix, les corps arrêtés, les lignes chorégraphiées des mouvements lents mais en panique, effrayés. Un corps tombe, on le ramasse, on se laisse entraîner par lui, dans la boue, c’est une fin de jour, et une fin du monde. « Mon père pourquoi m’as-tu abandonné ? » Parmi les comédiens amateurs, je rencontre Évelyne Baget, qui devient dès lors une amie et une marraine. Elle joue la mère, elle bouleverse. Elle porte et transfigure la douleur de la mère en deuil. Elle donne son corps, sa voix, sa chair, sa vie entière pour un moment d’incarnation dans lequel la douleur et la colère deviennent tangibles. La scène est jouée à Bussang, les spectateurs se réfugient dans des couvertures rouges, les comédiens enchaînent les différentes stations de croix jusqu’à cette ultime déposition. L’ensemble des stations ne se tient pas, aucune cohérence entre les auteurs. Mais chaque partie a sa force et sa grâce, sa drôlerie, sa dinguerie, sa singularité. Cette scène-là, ma descente de croix de Bussang, finit mal. Par le silence de dieu à la question posée « mon père pourquoi m’as-tu abandonné ? » Ce tableau deviendra, c’est décidé, la scène finale de C’est Noël tant pis. Parce Tonio se pend, dans les vêtements de sa grand-mère. Parce qu’il faut le dépendre, mais lui, il respirera, il reviendra à la vie, au silence succédera sa respiration forte, d’homme qui a voulu mourir mais qui ne sait pas, qui ne veut pas. Parce que je veux que cela finisse comme ça, par un ratage de la mort, par un échec du désespoir. C’est Noël tant pis, la pièce, existe, elle est faite de ses morceaux disparates, composée de ces « potentiels », éléments contraires, qui mènent à l’explosion, la confrontation ultime, en deux temps, dans la chambre d’hôpital, autour de la mort de la grand-mère, cette sorte de sombre précurseur qui mène à la lumière d’une descente de croix, l’air glacé contredit par une éclaircie, quand le soleil traverse les nuages noirs. > première partie

Le 23 avril 2015 à 09:59

Les suicidés du réseau social

Chacune de nos interventions sur la toile est la fixation temporaire d’un de nos fantômes. On se souvient de la façon dont Nadar évoquait l’apparition de la photographie : « Ce mystère sentait en diable le sortilège et puait le fagot. Rien n’y manquait comme inquiétant : hydroscopie, envoûtement, évocations, apparitions. » Balzac expliqua même à son ami que chaque image était le détachement d’un des spectres foliacés du corps de la personne captée qu’on appliquait ensuite sur la feuille de papier. Depuis, nous avons été filmés, enregistrés et effacés ; nous avons communiqué par téléphone, envoyé des messages à la vitesse de la pensée et lancé des lettres d’amour à travers le monde, produisant un nombre infini de spectres et de duplicata. Et puis Internet est arrivé et nous avons tous eu, au sein de notre foyer, un four psychique où tremper nos doubles et les ressortir comme une multitude de petites épées brûlantes, prêts pour l’amour ou pour la guerre. Chacune de nos interventions sur la toile est la fixation temporaire d’un de nos fantômes, mais aussi l’envoi express de nos Golems dans les contrées de l’amitié. Seulement voilà : on a beau graver emet (vérité) dans la glaise, c’est toujours met(mort) que notre interlocuteur est susceptible de lire alors que notre créature est en train de saccager l’espace de son intimité. « Attends, semble-t-on dire alors à notre bien-aimé, attends, j’envoie mes domestiques parler avec les tiens ! » Dans l’intervalle, ça ressemble à un conte de Kafka. Les domestiques se perdent, s’engueulent, ils butent contre des problèmes secondaires, un nombre incalculable de malentendus apparaît. Il semble qu’ils ne délivreront jamais le message. L’espace qui nous sépare de notre bien-aimé est comme celui du plus proche village, mais nous avons beau lui envoyer tous les serviteurs, diplomates et jongleurs du monde, jamais nous n’arrivons à nous faire entendre. Chaque salut inoffensif est perçu comme une provocation ; les tentatives maladroites d’humour interprétées comme des insultes ; les lolcats rugissent comme des tigres, et les smiley sont des clowns de Stephen King ! Nous sommes inabordables l’un pour l’autre. Chacun a son cercle, et se tient à l’intérieur de celui-ci. D’où notre consternation quand on se rencontre : deux personnes incapables de se faire du mal, apathiques comme deux patates – et pourtant il y avait tant de démons entre nous. Et la marche arrière est impossible. On se fait la bise et on rentre chez soi, se bombarder de mails menaçants ou de SMS suicidaires. Alors quoi ? Alors, ce sont nos esprits qui se disputent, pas nous. Mais, du coup, qui est « nous » ? Le type bilieux qui ne lâche pas l’affaire tant que son ami ne s’avoue pas vaincu ? Le sentimental qui envoie des cœurs à sa petite copine ? L’être distingué qui publie le morceau de musique parfait sur Facebook ? Ou encore la personne derrière l’ordinateur avec son café froid et ses yeux fatigués ? Nous ne savons plus. Nous sommes tous devenus des Andy Kaufman du réseau social. Comme lui, nous sommes à la fois Oncle Andy qui anime sa page Facebook avec des chansons et des débats gentillets, et Mister Kaufman qui engueule tout le monde et considère l’humanité à peine digne de nettoyer ses pompes. Comme lui, quand nous prenons une seconde identité et nous nous transformons en troll, nous sommes son chanteur irascible Tony Clifton – pour finir par nous engueuler nous-mêmes par dessus le marché. Et puis nous sommes Foreign Man surtout : l’homme que l’hyperconnectivité a rendu hyperconformiste, mais au point où l’hyperconformisme le rend étranger à toutes et à tous. Ce que Internet nous aura démontré, c’est que, plus nous essayons de nous rapprocher, plus nous devenons étrangers au monde comme à nous-mêmes. L’univers est devenu sociable sans nous. Mais ça ne va pas durer. Parce que nous savons que Facebook n’est qu’une lettre d’amour perdue que Mark Zuckerberg a envoyé à son ex-girlfriend Erica Albright il y a maintenant une douzaine d’années. Et le jour où celle-ci finira par accepter sa demande d’amitié, le démiurge de notre « pocket cosmos » n’aura d’autre choix que de symboliquement nous suicider. Il brûlera son chef d’œuvre et fera exploser cette incroyable manufacture d’intimité. Ce jour-là sera comme un matin où le soleil ne se serait pas levé. Nous sortirons dans les rues, tout d’abord terrifiés, mais progressivement nous verrons les liens invisibles apparaître entre nous et les autres. Jadis signes de notre aliénation et de notre incapacité à vivre, des fils vibrant d’électricité circuleront magiquement dans l’espace comme le tissu de toutes nos relations accumulées, l’aura de cette communauté d’esprits dont le monde moderne nous avait depuis si longtemps privé. Rendus hypersensibles par les années passées à errer sur les réseaux, devenus intuitifs et visionnaires, ayant soudain récupéré tous nos spectres foliacés, sentant en diable le sortilège et puant le fagot, nous serons unis pour renverser ce monde menteur comme nous ne l’avions encore jamais été. Les suicidés du réseau social seront les anges exterminateurs du cadavre de cette société.

Le 24 mai 2017 à 19:15

Meilleurs souvenirs du Rond-Point

Vidéo album de Jean-Daniel Magnin

Quinze ans de Théâtre du Rond-Point racontés par ceux qui l'ont fait, avec des interviews originales et des archives tirées de ventscontraires.net, la revue en ligne du Théâtre du Rond-Point. durée : 36 min générique :Meilleurs souvenirs du Rond-PointVidéo album de Jean-Daniel MagninAvec par ordre d’apparition : voyageurs de la gare de Lyon, Yann Frisch, Edouard Baer, Jacques Bonnaffé, Zabou Breitman, Michel Fau, Sophie Perez, Pierre Guillois, Marthe L'Huillier, Bernard Pivot, Rémi De Vos, Kery James, Bertrand Delanoë, Dada Masilo, Anne Benoit, Dominique Reymond, Hélène Ducharne, Arnaud Pontois Blachère, Mélanie Lheureux, Annik Le Goff, Michel Onfray, Etienne Klein, Philippe Decouflé, Nicolas Bouchaud, Pierre Notte, Jean-Paul Muel, Daniel Pennac, Gilles Gaston-Dreyfus, Marie Rémond, Nelson Monfort, Marion Aubert, Elisa Benslimane, Julia Passot, Olivier Martin-Salvan, Boris Cyrulnik, Kader Aoun, Michel Serres, Erik Orsenna, Marjane Satrapi, Pierre Meunier, Alain Rey, Alexis Macquart, Guy Bedos, Luciano Rosso, Valérie Bouchez, Rodrigo García, Charb, Gérard Mordillat, Plantu, Frédéric Lordon, Mathieu Madénian, Thomas VDB, Ekoué et Hamé (La Rumeur), Wary Nichen, Edwy Plenel, Jean-Michel Ribes, Babx, Gaël Faye, Christine Taubira, Jacques Gamblin, l'équipe du Théâtre du Rond-Point Musique : L’Orchestre du Rond-Pointcomposition et arrangements Gilles Normand David Lescot, Jean-Claude Leguay, Christian Hecq, Philippe Fretun, Guillaume Monard, Jean-Daniel Magnin, Lionel Dublanchet, Emilie Rambaud, Jean-Philippe Vallet, Pierre Grisar, Bruno Allain, Gilles NormandRéalisation et montage : Jean-Daniel Magninavec des archives de ventscontraires.net , la revue en ligne du Théâtre du Rond-Pointet des photographies de Giovanni Cittadini Cesi

Le 12 juin 2011 à 00:11

L'une n'empêche pas l'autre (au contraire)

Brigitte Fontaine et Louise Bourgeois

Brigitte Fontaine est assise à quelques mètres de moi, avec son indémodable naissance à Morlaix, son phrasé magnifique, ses ongles peints en noir et ses silver pompes. Elle qui hier chantait « Je suis vieille et je vous encule avec mon look de libellule », elle qui souhaitait un torrent de tortures à notre dear president en guise de joyeux anniversaire, elle qui depuis 15 ans attend un enfant d’Etienne Daho (mais il ne veut pas venir) me regarde avec curiosité. Serai-je la marraine ? Et Jacques Higelin le parrain ? Voilà qui promet un beau baptême. Si c’est une fille, elle s’appellera Carmen, en hommage à l’oncle Jean-Luc. Et Carmen ira dès son plus jeune âge écouter Jean-Claude Vannier en concert, lira Bridinette et  Tintin - l’affaire Tournesol, précise la mère, franchement, ça dégage, et la Castafiore dans cet album est sympathique et maligne, contrairement à l’habitude d’Hergé. Sympathique et maligne, la Reine de Kékéland ? Son voisin lui demande si elle a des limites. Elle répond : Qui ça, moi ?Elle ajoute : je ne mens jamais.- Jamais ?- Jamais, sauf maintenant, quand je dis que je ne mens jamais.- Et vous vous situez où, dans le paysage musical ?- Je ne me situe pas.Je pense à Louise Bourgeois, à sa veste poilue, son bon sourire et son pénis monumental sous le bras sur cette photo de Mapplethorpe. Fillette, fillette, si tu t’imagines… Je pense à l’araignée monumentale des Tuileries, voilà où il faudrait lui tirer le portrait, à notre gothique asiatique préférée, chevauchant l’araignée géante, figure maternelle décharnée, ambivalente, image de cauchemar sans doute - cauchemar de Dieu, précise-t-elle en déroulant son rire satanique. Alors, Brigitte enlève son grand manteau. Elle a trop chaud. Je suis une plouc, dit-elle, pas une parisienne sophistiquée. Je n’aime pas parler du passé. Le passé est crasseux. Puis, on ne sait comment, on se retrouve avec elle en petite robe sur la plage de La Baule, le vent dans les cheveux. Ses parents sont là. Mais regarde, disent-ils avec des points d’exclamations entre chaque lettre, regarde comme c’est beau !Alors, la petite Brigitte sort un bonbon à la menthe de sa poche et répond d’un air assuré : ça, c’est beau.Clip : Gilles de la Tourette, tiré de l'album L'un n'empêche pas l'autre (Polidor)

Le 9 septembre 2015 à 08:28

Perdu dans Tokyo #9

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

vendredi 4 septembreSécuritéÀ chaque coin de rue, et dans le métro, des miroirs et des caméras partout, pour voir venir. Des coupe-ongles sont vendus pour cent yens avec loupes grossissantes, et on trouve des coton-tiges noirs pour les oreilles, histoire de voir ce qu’on fait. Toujours, tout le temps, partout. La sécurité, dit Masako. Surtout depuis l’attentat de 1995. Elle me parle de la situation politique, qu’on pourrait considérer en France comme à droite de l’extrême-droite, gouvernement ultra conservateur, visant l’armement, la militarisation, et un protectionnisme forcené. Mon désir de vivre à Tokyo s’érode un peu. Masako me dit que les Japonais peuvent se montrer très accueillants avec les touristes, les voyageurs, les passants, mais qu’ils peuvent devenir des voisins redoutables. Elle expose les différents clichés des Japonais sur les étrangers qui s’installent au Japon. Fêtards, incontrôlables, bruyants. A nos côtés, vendredi soir, dans un petit restaurant chinois, un gros monsieur et trois femmes ; elles hurlent de rire, il parle plus fort, ils fument, lui crie, elles hurlent, il rote, très fort, plusieurs fois, puis tout le monde se tait. Masako semble me dire que tout est normal. Ce sont des espaces de grandes libertés. Il y a aussi qu’au Japon, on fait du bruit en mangeant. Bruit en aspirant les nouilles, la soupe, le reste. Cela signifie qu’on est bien, que c’est bon, qu’on est heureux, reconnaissant. Ce bruit-là est une fête, quand partout dans la ville tout contribue semble-t-il à deux choses encore contradictoires, faire taire ou assourdir.RépétitionsLes comédiens me demandent d'arriver à 14h. En réalité, ils se préparent et s'échauffent à partir de midi. Nous avons dessiné le mouvement général, les déplacements, nous travaillons sur chaque phrase, chaque mot, chaque réplique, à redéfinir les enjeux, les codes de jeux, les liens entre chacun, les regards. L’intensité, et la nécessité impérieuse d’être là et pas ailleurs, de vivre ça, de porter ce monde catastrophique qui dépasse jusqu’à la comédie noire les limites du tragique. Et on chante, on danse, sur les ruines. On s’invente de nouvelles histoires, on nourrit le jeu, les enjeux. On avance. Le décor sera noir. Tout sera peint.UrinoirsUrinoirs et toilettes partout dans la ville, le métro, les extérieurs, les jardins. Magie d’un mobilier légendaire. Les wc sont des meubles à lunettes chauffantes, parfois électroniquement relevables. Un bouton pour un jet d’eau provenant de l’intérieur de la cuvette vers le trou des fesses unisexe, un autre bouton pour le sexe féminin dit aussi vagin. Un bouton pour la puissance des tirs, un autre pour de l’auto-nettoyage des petits tubes à jets qui peuvent être souillés. Un autre bouton encore pour le son, dit musique. Mais il s’agit d’un faux son de chasse d’eau, imitation bien faite, qui permet à l’usager de couvrir les bruits biologiques naturels sans faire couler l’eau inutilement. D’autres options encore possibles. Les urinoirs des lieux publics sont beaucoup plus longs que les nôtres, ils arrivent quasiment au sol, lui-même souvent recouvert de moquette. Mais le bec de l’urinoir arrivant lui-même quasiment au sol, il est rare qu’on en foute partout alors qu’ailleurs, en France, les hommes font essentiellement pipi sur leurs godasses. A noter encore que dans les toilettes publiques, des installations pliantes de chaises pour bébés sont installées dans beaucoup de chiottes hommes ou femmes, afin d’asseoir le bébé près de soi quand on fait ce qu’on a à faire. samedi 5 septembreHôtelJe suis le client d’hôtel le plus affreux que je n’ai jamais fréquenté. A Shinjuku, je demande à changer d’endroit, je rêve de plus d’espace, j’aurai la même chambre. Mais j’y gagne en vue et en wifi. À Ueno, je demande à changer de lieu pour m’installer dans une chambre aux lits rapprochés, sinon double. C’est impossible, j’insiste, plusieurs jours, j’en visite une finalement, tellement petite que toute circulation autour des lits en est impossible, je renonce, je la laisse. Puis je demande à changer de chambre quand j’aperçois l’intérieur de la chambre voisine 1204, les têtes des lits sont au nord et la vue est dégagée quand ma chambre donne sur une façade d’immeuble. Je change de chambre. C’est mieux. Rentré à minuit, dans mon nouveau territoire, je me démène avec la climatisation, inévitable. Pas un immeuble sans ses vingtaines de verrues extérieures de climatiseurs. Dans le métro, quand la climatisation ne suffit plus, des ventilateurs sont installés au plafond. Dans la chambre, la clim s’active. Chaleur lourde, humide, fin d’été à typhons et canicules. Tout est écrit en japonais. Il fait chaud, très chaud, de plus en plus. Je me rends compte à une heure du matin que j’ai mis le chauffage dans une chambre aux fenêtres condamnées. Malin « De la coutume du hara-kiri, les Japonais ont gardé la manie du cure-dents » dixit Claudel. Les cure-dents sont partout à disposition. Hier, je croise une oie dans la rue. Autour, des parcmètres à vélos, payants. Et des parcmètres pour voitures, disposés par engin et par emplacement, à chacun sa machine. Des voitures s’arrêtent là, au bord du trottoir, et les usagers dorment, un temps. Les taxis. Repos. Repartent. Je constate que les stations essence disposent les manettes en hauteur, à plusieurs mètres du sol, accessibles par une ficelle sur laquelle on tire pour faire descendre les distributeurs de pétrole. Malin. Je croise un rosier qui émerge du goudron, à même le béton, plante jaillie comme ça, qui fissure le sol et monte, fleurit, et sent la rose dans un brouillard d’essence humide, à même la route. Au supermarché, on met ses courses dans un panier, on pose le panier sur la caisse, le cassier ou la caissière dispose les courses dans un autre panier, on paye ses courses, et on va s’installer un peu plus loin, sur une table ou un plateau commun, pour disposer les mêmes courses du nouveau panier dans des sacs en plastique. Hyper malin. Tout ici est pensé, futé. Tous les urinoirs sont dotés d’un petit carré en matière rêche ou d’une petite accroche, emplacement destiné au parapluie du monsieur. ParadisC’est dimanche. Trois grandes artères sont, quelques fois, le dimanche, fermées aux voitures l’après-midi. Akihabara, Ginza et Shinjuku. Les Japonais appellent ça le « paradis des piétons ». Masako s’en fout, ça ne l’intéresse pas. C’est fait pour les touristes, les consommateurs du dimanche. Mais c’est frappant, l’espace vide, alloué aux bolides, soudain déserté par la machine. Marcher sur une cinq ou six voies étendue et sans bagnole jusqu’à l’infini, dans l’absence de bruits de moteur, c’est sidérant. Tokyo se dote comme toutes les villes du monde de ces quartiers à piétons, de préférence commerçants, fête de l’instinct grégaire à visée marchande. Une fois par semaine mais quand même, remettre la voiture à sa place quelques heures, au sous-sol, dans une ville où la plupart des espaces lui sont consacrés, sacrifiés. Autoroutes, routes, périphériques, parkings. Pas de trottoirs dans les petites rues qui d’ailleurs ne portent pas de nom, mais des bandes blanches au sol, pas franchement sécurisantes. Le piéton, devenu voiture à son tour, doit garder sa gauche, toujours, partout, j’ai fini par comprendre ça à force d’essuyer des regards assassins. Tenir sa gauche, dans l’escalier, dans la rue, sur les petites routes. C’est simplement ça, ou la fin du monde. Interdit au moins de 18 ansJe me perfectionne, me spécialise dans la pornographie de mangas japonais. Des immeubles entiers à Ikihabara consacrés aux mangas, huit étages dont trois à la pornographie, exclusivement destinée aux hommes hétérosexuels. Les autres se débrouillent. Il semble exister des librairies spéciales pour les femmes, au moins des rayonnages dans les magasins Book Off, avec des mangas dits « sentimentaux », histoires explicites de couples de garçons. Pour l’heure, je me consacre aux mangas pour hommes hétérosexuels. Bandes-dessinées, tous formats, plutôt en noir et blanc. Les parties génitales et leurs ébats sont toujours cryptés, pixellisés ou barrés de deux à trois petites bandes noires. Mais tout est là, plutôt visible. Ce qui frappe avant tout, c’est que tout est possible. Tout est représentable, jusqu’à l’inimaginable. Tout ce qui peut sembler prévisible, connu, déjà vu, mais aussi la torture, le meurtre, les monstres, les déformations, des difformités, et les enfants. Tout, absolument tout. Mais les sexes sont toujours cryptés, ou barrés. Et les yeux des sujets ne sont jamais bridés.SurfJe quitte le quartier Akihabara, prends des vacances vers le quartier des livres anciens, brocanteurs et bouquinistes. Mes études en pornographie me laissent amer, froissé, bizarre. Pas sûr de poursuivre. Je cherche les brocanteurs de livres, mais tout est fermé ce dimanche. Sauf les magasins de sport. Tout un quartier, comme un arrondissement parisien, consacré au surf, au ski, aux sports de glisse. Du bruit lointain. Des cris. Je me rapproche. Des manifestants circulent en camionnettes, stoppés par des barrières de flics qui tendent d’étranges perches à micros, pour enregistrer je suppose les voix des revendicateurs. Ils s’insurgent contre la Corée du Nord, diffusent les photos d’une jeune femme disparue il y a vingt-cinq ans. Mariage traditionnelJe quitte les flics de Kanda, j’oublie la pornographie d’Akihabara, je me perds dans Akasaka, je me réfugie dans le sanctuaire Heijinja. Mariage religieux, traditionnel. Le son des flûtes et des percussions, quelques personnes, un jeune grand prêtre donne à boire à la mariée, puis au marié. Lent, sans parole, presque personne, des enfants, plus loin, en kimonos bariolés, un photographe officiel. Un touriste européen se penche, s’accoude sur l’autel extérieur, que j’imagine peut-être à tort un peu sacré, pour mieux voir, il prend des photos avec son smartphone comme s’il était lui-même invisible. Les mariés à peine sortis de l’adolescence sont debout, droits, en costumes traditionnels, rien ne se produit que le bruit des flûtes et des percussions. Je descends, direction Sud-Est, et je suis bien content de trouver l’application archaïque de la boussole sur mon machin digital pour me diriger. C’est à l’image de la ville de Tokyo, ultra moderne, nous sommes dépassés, et à la fois archaïques absolument. Un vingt-deuxième siècle planté dans un paysage féodal. Je me dirige sans le savoir vers les appartements et les bureaux du premier ministre Abe, espaces ultra sécurisés pour l’ultra conservateur. C’est une forêt d’uniformes dans un désert sans vie. Ils portent des grands battons, pour pouvoir se tenir à quelque chose je suppose dans ce brouillard de chaleur humide qui voile la ville. Des barricades et des barrières, et le silence. Plus loin, les jardins impériaux, quasiment inaccessibles. Faire encore des détours de plusieurs demi-heures pour arriver quelque part. Les clodosÀ Shinjuku, comme à Shibuya et autour des grandes gares, des « hôtels capsule », et des « love hotel » de tous les noms. Dans ceux-là, on reste une nuit ou on ne fait que passer. Dans les hôtels capsule, pour trois à cinq mille yens, on vient passer la nuit, seul, dans une capsule, chambre à coucher divisées en deux dans le sens de la hauteur. Pas de fenêtre. On s’y tient assis, sur le lit, on dort et on repart, parce qu’on a ni le temps ni les moyens de repartir chez soi pour la nuit, trop de boulot, trop de distances, trop de transport. Pratique. Pas seulement inhumain. Mais contrairement aux légendes en vogue, il y a visiblement plus de quartiers populaires, d’immeubles d’appartements, de pâtés résidentiels, de zones pavillonnaires dans Tokyo que dans Paris. Je croise des hommes en costume, élégants, qui trimbalent de grands morceaux de cartons, ils s’allongent, à l’abri. Autour, des étudiants, jeunes, habillés proprement, pareil, allongés sur des cartons. Trop tard pour rentrer, pas de capsule, pas d’hôtel, on dort dehors. Pas loin des SDF. Pendant ce temps, Brice à Paris manifeste place de la république, et se renseigne, savoir quoi faire, être moins inutile dans la crise humanitaire, et je voudrais savoir comment appeler autrement que migrants des gens qui sont loin d’être réfugiés.

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