Le Cabinet de curiosité de Pierre Notte, avec France Culture

Pour les pédants on a du matériel

Une émission France Culture
Chaque mois, un écrivain vous ouvre les portes de sa bibliothèque insolite. Guidé par sa fantaisie, il propose des textes cocasses, impertinents, drolatiques ou bizarres, une littérature savoureuse et décapante, que des comédiens viendront interpréter en public.

Pierre Notte

avec Pierre Notte, Jacques Bonnaffé, Dominique Mac Avoy et Chloé Olivérès.


"J'ai choisi de collecter des bribes de citations, chansons, dialogues ou articles pour constituer une sorte d'autoportrait fait des mots des autres. J'ai collé et bricolé des morceaux choisis de textes, essais, scénarios qui ont marqué mes lectures, influences ou insomnies, de Duras à Godard, en passant par Jean Baudrillard, Cocteau, Leslie Kaplan, Kafka, Radiguet ou les Monty Python. Ici, l’ensemble rassemble des mauvaises lectures pour une mauvaise vie, et les textes indisciplinés se rangent selon l’ordre de l’abécédaire ; A comme amalgame, B comme beau gosse, C comme calomnie et D comme doigt dans le cul. Références, déférences ou colères, mon abécédaire joue les miroirs cassés et déformants; c'est un aveu au narcissisme exacerbé dont j'assume le mauvais esprit et le mauvais goût, mais dont je ne signe aucun mot."

Emission coproduite par France Culture et le Théâtre du Rond-Point sur une idée originale de Jean-Michel Ribes.

Enregistrée le 11 janvier 2010 au Théâtre du Rond-Point

Réalisation Christine Bernard-Sugy

Diffusée sur France Culture le samedi 16 janvier 2010 à 20h

Durée : 59:15



Pour les pédants on a du matériel
Sur une idée de Jean-Michel Ribes, une émission de France Culture pilotée par l'équipe de la fiction, en collaboration avec le Théâtre du Rond-Point.
Chaque mois, un ou une écrivain ouvre les portes de sa bibliothèque insolite. Guidé par sa fantaisie, il propose des textes cocasses, impertinents, drolatiques ou bizarres que des comédiens viennent interpréter en public.
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À voir aussi

Le 3 septembre 2015 à 10:31

Perdu dans Tokyo #7

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

1er septembre Lessive L’ordi est mort paix à son âme. J'essaie de me calmer, je fais une lessive. Linge amassé en dix jours. Je fais vite mais mal, dans la machine à laver de l'hôtel, pas grand luxe mais pratique, pour deux cents yens, plus le double en séchage et en produit, c’est queue-de-chie. Mais j’oublie un feutre noir dans une poche de mon pantalon. Pas calmé. Kabukisa Dans Intervista, Fellini inventait sa terreur ; le cinéma anéanti par la télévision. A Cinecittà, quelques mois après sa mort, son studio attitré devenait un plateau d'émissions de télé. Aujourd'hui, les comédiens jeunes de Tokyo, raconte Masako, ne connaissent pas ou très peu le théâtre. Ils visent le manga, les dessins animés télévisés. Je ne comprends pas, elle précise : le doublage. Projet de nombreux acteurs jeunes au Japon : entrer dans les écoles qui forment au doublage des mangas. Le grand théâtre Kabukiza de Tokyo, quartier Ginza, a failli être rasé. Les promoteurs avaient prévu de remplacer l’institution par un immeuble. Scandale. Les promoteurs se sont ravisés. Mais seuls les contours et la façade ont été conservés. Le Théâtre Kabukiza, en activité, est une façade blanche, belle comme un gros gâteau viennois, qui donne après plusieurs années de travaux sur un immense building. La face est sauvée. You, ce matin, est révoltée. Elle apprend que le Kabukiza va créer prochainement une pièce en kabuki tirée d'une bande dessinée actuelle. Manga à succès. "C'est la fin du monde" dit-elle.  La discipline Personne ne parle dans le métro. Encore moins au téléphone. On ne mange surtout pas. On de parle pas, on est seul. On attend, jeux électroniques, Facebook, mais silence. Jamais un mendiant. Pas de guichet, des caisses automatiques. Mais un "maître de station" à chaque entrée, chaque passage, type en uniforme et casquette, un flic. Grand sens du commerce et de la surveillance. Une manifestation importante hier réunissait des milliers d'opposants au gouvernement. Au dessus du jardin impérial, des hélicoptères permanents, figés dans le ciel. Aucun média si je comprends bien n'a relayé la manif.   2 septembre À la fenêtre  Le miroir de la salle de bain est recouvert de buée. Au centre du miroir, se dessine un rectangle vertical, espace sans buée, effet magique, la place du visage, du portrait, comme préservée. Au dessus de la baignoire, plusieurs emplacements possibles pour le pommeau de la douche. Bonne idée. Peignoirs, brosses à dents et dentifrice, rasoirs, crèmes, renouvelés chaque jour. J’observe, sur les balcons situés en face de ma chambre d’hôtel, des hommes sortir pour fumer, et s’entraîner au golf sur leurs terrasses étroites. En caleçons. Au mois d’août, tout le monde trimballe une ombrelle ou un parapluie. L’objet est souvent le même. Ouvert en permanence, trop de pluie, trop de soleil. Aucune trace ici de cigarette électronique, de magasins bio, de produits allégés. Il faut chercher longtemps. Je me fais la réflexion satisfaisante qu’il s’agit ici peut-être de ma première mise en scène sans crise d’aphtes. J’en compte deux seulement, changeants, agaçants et non douloureux, une sacrée victoire.    Tsukishima  Samedi et dimanche passés, deux jours sans chemisettes blanches, pantalons noirs et mallettes ou besaces. Dans le métro, les gens portaient des couleurs, parfois excentriques. Des chapeaux. C’est fini, plié. Les ouvriers portent du bleu, les businessmen reviennent aux costumes des couleurs de bureaux. Parfois rayées, les chemisettes. Dans le quartier de Tsukishima, un flot humain de gens pressés sous des parapluies qui se précipitent vers les tours de l’empire du travail, de l’autre côté, une allée, des immeubles, des jardins et la vue sur la baie. Et là, le désert, plus rien, personne.    Répétition Le régisseur et homme à tout faire, Georges, invente comment faire couler le sang depuis un couteau. Il invente une trappe à une estrade, un tiroir à la table, il dessine des plans toute la journée, prépare le faux gâteau, monte les quatre chaises noires ikéa, mêmes chaises que dans Sortir de sa mère, dans C’est Noël tant pis, ou dans La Chair des tristes culs, il rapporte des dorades aux haricots noirs sucrés. Il est là tout le temps, actif tout le temps. Quand les comédiens ne répètent pas, ne jouent pas, ils s’étirent, ils relisent, exercices de respiration. Nastuki me masse les épaules.   Le jardin Koishikawa garden, après un tour en grande roue, seul au monde dans Tokyo Dome, fête foraine, à cette heure vaste désert. Traverser les quartiers, chercher les issues, tomber sur un complexe universitaire, s’égarer entre une autoroute et un périphérique. Une piscine à ciel ouvert avec étudiants masculins, tous en maillots noirs et bonnets verts qui apprennent à plonger. Plus loin, un groupe d’étudiantes en uniforme noir et blanc, elles courent en riant. L’entrée unique du jardin Koishikawa est payante. 300 yens, parce qu’on ne doit pas venir là par hasard. Pas par dépit. On paye parce qu’on ne passe par là. On y vient, se poser, se reposer, arrêter. S’allonger, contempler, étudier, interroger, attendre. Il y a des carpes et des tortues. J’apprivoise une sauterelle. Le grand jardin impose le recueillement. Impossible de comprendre comment des gens qui vivent dans ces villes terrorisées par la bagnole et le trafic parviennent à dessiner des espaces aussi beaux, à pleurer. Havres spirituels. Ou peut-être faut-il vivre dans des villes comme celle-ci, à l’urbanisme à ce point délirant,  pour y imaginer des enclos comme celui-là. Pas de jardin, rien de ce genre là, à Venise. À Dieppe, des pelouses qui font parkings.

Le 25 mai 2016 à 10:08

Le Cabinet de curiosité de Christian Siméon, avec France Culture

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Une émission France CultureChaque mois, un écrivain vous ouvre les portes de sa bibliothèque insolite. Guidé par sa fantaisie, il propose des textes cocasses, impertinents, drolatiques ou bizarres, une littérature savoureuse et décapante, que des comédiens viendront interpréter en public.Christian Siméonavec Christian Siméon, Michel Fau et Norah Krief « Un Cabinet de curiosité, un voyage léger et aléatoire qui au travers de divers extraits, aphorismes, anecdotes, blagues, pensées, poèmes, chansons, fables et novelettes, nous fera voyager dans une ronde qui nous conduira de Baudelaire à Baudelaire, dans l’univers des sept péchés capitaux, qu’il est toujours bon de citer car en principe on en oublie toujours un, et il n’est jamais indifférent de savoir lequel - ni d’ailleurs de savoir lequel on cite en premier - Colère / Orgueil / Paresse / Envie / Avarice / Gourmandise / Luxure Péchés capitaux auxquels s’ajouteront quelques véniels, péchés capitaux, certains effectivement déplaisants d’autres tout à fait réjouissants, mais qui, pour la plupart ramènent à un plus petit dénominateur commun… La bêtise. » Emission coproduite par France Culture et le Théâtre du Rond-Point sur une idée originale de Jean-Michel Ribes. Enregistrée le 9 juin 2010 au Théâtre du Rond-Point Réalisation Christine Bernard-Sugy Diffusée sur France Culture le samedi 19 juin 2010 à 20h Durée : 58:59

Le 1 mars 2016 à 14:12

Le Cabinet de curiosité de Jean-Michel Ribes, avec France Culture

Cabinet de curiosité - Pour les pédants on a du matériel

Une émission France CultureChaque mois, un écrivain vous ouvre les portes de sa bibliothèque insolite. Guidé par sa fantaisie, il propose des textes cocasses, impertinents, drolatiques ou bizarres, une littérature savoureuse et décapante, que des comédiens viendront interpréter en public.Jean-Michel Ribesavec Jean-Michel Ribes, Micha Lescot, Daniel Martin, Alexie Ribes "Depuis que l'on m'a confié la responsabilité de diriger et programmer le Théâtre du Rond-Point, j'ai compris que l'important n'était pas d'offrir au public ce qu'il aimait mais plutôt ce qu'il ne savait pas qu'il aimait. L'idée de cette émission  est la même et nous sommes nombreux à connaître des textes savoureux qui hélas ne sont pas diffusés comme ils le mériteraient. La première victime est le public qui en est privé faute d'en connaître l'existence. J'espère qu'à travers les textes hélas peu connus d'André Frédérique, Alexandre Vialatte, Jean Ferry, Jonathan Swift, Benjamin Péret, Roland Topor et Chaval, les auditeurs de France Culture éprouveront un plaisir à les découvrir d'autant plus intense qu'il sera mêlé à celui de la surprise." Emission coproduite par France Culture et le Théâtre du Rond-Point sur une idée originale de Jean-Michel Ribes. Enregistrée le 16 novembre 2009 au Théâtre du Rond-Point Diffusée sur France Culture le samedi 21 novembre 2009 à 20h Durée : 58:19

Le 6 mars 2013 à 15:48

Alfredo Arias

Cabinet de curiosité - Pour les pédants on a du matériel

Une émission France CultureChaque mois, un écrivain vous ouvre les portes de sa bibliothèque insolite. Guidé par sa fantaisie, il propose des textes cocasses, impertinents, drolatiques ou bizarres, une littérature savoureuse et décapante, que des comédiens viendront interpréter en public.Alfredo Arias Avec Alfredo Arias, Georges Claisse, Michel Fau, Catherine Salviat"La misère, la pauvreté, l’exploitation ne datent pas d’aujourd’hui dans notre pays. Les grands auteurs, poètes ou pamphlétaires pour les dénoncer avec férocité non plus. Pour débiner l’hypocrisie des bourgeois, des patrons et des politicards, Jehan Rictus ou Emile Pouget – avec son Almanach du Père Peinard - n’ont jamais manqué de verve ni de panache. Imperméables à toute forme d’autorité, indifférents aux oreilles sensibles, ils s’expriment dans un argot fruité et corrosif, un pur joyau de la langue populaire française, une écriture insolente, bourrée d’humour et de colère. Qui donne envie de tout fracasser pour être libre. Attention aux éclaboussures m’sieurs dames!" De Copi à Alfredo Manguel, en passant par Roberto Arlt, Alan Pauls, Hector Bianciotti ou Silvina Ocampo, les lectures argentines d’Alfredo Arias. Emission coproduite par France Culture et le Théâtre du Rond-Point sur une idée originale de Jean-Michel Ribes. Enregistrée le 4 avril 2011 au Théâtre du Rond-Point Durée : 58:23

Le 1 juin 2015 à 14:39

Pacôme Thiellement : Progressivement la solitude a commencé à s'imposer

La Société secrète du spectacle #4

La communauté des monstres et son langage secret : 5. Etre chez soi dans l'errance enfin Après le mouvement "freaks" lancé par Zappa vient le mouvement hippie : un retour vers l'Homme, le beautiful, le mignon. Le monstrueux se retire à nouveau et donc ne peut pas ne pas reparaître ailleurs d'une façon extrêmement menaçante. Aujourd'hui on semble si loin de ces saturnales, de l'Âge d'or, de toutes les fêtes carnavalesques. On est passé du spectacle avec des humains en scène aux images animées du cinéma, puis à la vision de ces images depuis chez soi avec la télévision. Progressivement la solitude a commencé à s'imposer. La séparation est devenue de plus en plus grande. C'est à ce moment-là que le combat entre la forme monstrueuse et la forme humaine devient le combat de chacun. Pas besoin de s'en rendre compte. Les corps s'en rendent compte. Ils deviennent monstrueux. Tous les progrès de la science pour éradiquer les formes monstrueuses en produisent de nouvelles. On empêche les monstres de naître, mais on le devient mentalement et physiquement en devenant de plus en plus vieux. A mesure que le carnavalesque disparaît, l'apocalyptique s'impose. L'Apocalypse est le moment où il n'y a plus de procédures carnavalesque pour la régler. L'Apocalypse arrive dès lors qu'on ne peut plus faire ressurgir la vie. Quand elle est entrée dans un processus de mort. Mais la part lumineuse de l'Apocalypse — car vous le savez l'Apocalypse est aussi une mariée qui retire son voile — c'est le moment du combat intérieur où on découvre son vrai visage. Il y a une série qui a très bien parlé de tout ça : La Caravane de l'étrange (Carnivàle). Après la résurgence des freakshows avec Zappa ou sous un aspect mélancolique dans les disques des Residents, il y a eu le roman de Teodore Sturgeon, Cristal qui songe (un enfant rejoint un groupe de monstres pour devenir l'un d'entre eux), qui raconte comment transformer sa vie en œuvre d'art, à la manière de la dissonance qui nous rappelle que le système tonal est  extrêmement récent et moderne – artificiel, imposé, pour faire disparaître toute la microtonalité. Dans le roman l'enfant se rend compte que la forme freaks est originelle et que la forme humaine à laquelle il a essayé de se conformer est extrêmement récente. La série Carnivàle s'est arrêtée après deux saisons (alors que 6 étaient prévues). Elle suit deux lignes de récit. 1° Le voyage d'un cirque de monstres dans les Etats-Unis, qui traverse d'abord des villes réelles, puis des villes imaginaires. 2° L'ascension d'un prêtre méthodiste qui va devenir énorme à travers l'église des ondes : la radio. Il est un avatar des forces destructrices, "La Main gauche de Dieu" ou "Le Passeur de destruction". L'idée de la série : la vérité est protégée par l'illusion, elle est détruite par la transparence. C'est la première fois qu'on trouve une fiction qui réunit la pensée traditionnelle et tous les apports de la modernité — c'est une réflexion sur le pouvoir pastoral : ça peut être entre les mains des prêtres que le mal se transmet. La série se déroule pendant la Grande Dépression et se présente comme une apocalypse : la fin des freakshowes a lieu au moment de la prise du pouvoir de la radio chez les gens. Lorsqu'on invente un nouveau rapport à la solitude. Le monde qui s'invite chez vous par les moyens de communication n'est pas du tout le monde de l'illusion. Ce qu'il a de positif, c'est qu'il fait de vous-même — de votre corps — le lieu même du combat, le lieu de l'Apocalypse. Il est important aujourd'hui d'arriver à concevoir sa propre personne comme un lieu de combat entre les forces de l'homme et les forces des freaks… d'être chez soi dans l'errance enfin. Mais pour cela il faut parvenir à recréer cette forme d'amitié qu'ont les freaks entre eux en sortant de l'esprit de concurrence propre à l'Homme. Chez les freaks, il n'y a que des singularités, personne ne peut dire : "Je suis Schlitze à la place de Schlitze." > écouter le podcast audio complet

Le 15 mai 2010 à 23:02

À Mona Lisa cette garce

Textos restés à ce jour sans réponse à madame Lisa

1. Jour sans couleur. Votre sourire semble me dire que vous ne voulez de moi que le meilleur. Et rien d’autre. Allez vous faire foutre. 2. Il n'y a de relation facile qu'avec les chiens, les touristes ou les prostitués. Disiez-vous. Je vous envie d’aimer la facilité. 3. Le Louvre est loin et le temps à l’averse. Jamais seul, je me promène avec vous qui n’êtes pas là. Je vous ai cherchée partout. Je ne vous ai reconnue nulle part. 4. Sur ma table de travail, j’exhibe les traces des produits de vous dérivés, les dissèque comme des crapauds. Je me souviens de vous. Je suis certain que c’était ça, aimer. 5. N’écrivez pas. Voudrez-vous bien aujourd’hui avoir l’amabilité de demeurer morte ? Que je puisse ne plus m’éparpiller dans mon deuil de vous. 6. Vous ne répondez jamais. Votre docilité est consternante. Où en êtes-vous de votre deuil de moi ? Quand je pense à tous ces gens qui vous regardent. 7. Ne répondez pas à mon précédent message, je ne veux pas savoir où vous en êtes. Je ne veux plus jamais savoir. 8. Démission postée au musée du Louvre. Ce jour porte la tristesse de réaliser que ces voyages sont désormais avec vous inconcevables. Je ne serai plus votre gardien. 9. Les jours de pluie se font rares. Je passe mon temps à me venger de votre absence. Je ne parviens pas à croire que je vous suis si facile à quitter. Mais j’apprends. 10. Votre absence prend les couleurs des dimanches vides. Elle est partout. Votre absence est partout où vous n’êtes pas. C’est dire. 11. Je vous confiais : « Nous n’allons nulle part. » Votre air semblait ajouter : « et encore, pas même ensemble. » 12. Au risque de vous blesser, j’avoue que souffrir de votre absence devint plus tolérable dès lors que vous n’étiez plus là. Vôtre, toujours où vous n’êtes pas. 13. Il faut que je vous dise, il est possible qu’à vous chercher partout et toujours, sachant que je ne vous trouverai qu’inaccessible ; il est possible qu’à vous chercher sans cesse et partout sachant que je ne vous atteindrai jamais, il est possible que je devienne fou. Et vous embrasse.

Le 12 juin 2011 à 00:11

L'une n'empêche pas l'autre (au contraire)

Brigitte Fontaine et Louise Bourgeois

Brigitte Fontaine est assise à quelques mètres de moi, avec son indémodable naissance à Morlaix, son phrasé magnifique, ses ongles peints en noir et ses silver pompes. Elle qui hier chantait « Je suis vieille et je vous encule avec mon look de libellule », elle qui souhaitait un torrent de tortures à notre dear president en guise de joyeux anniversaire, elle qui depuis 15 ans attend un enfant d’Etienne Daho (mais il ne veut pas venir) me regarde avec curiosité. Serai-je la marraine ? Et Jacques Higelin le parrain ? Voilà qui promet un beau baptême. Si c’est une fille, elle s’appellera Carmen, en hommage à l’oncle Jean-Luc. Et Carmen ira dès son plus jeune âge écouter Jean-Claude Vannier en concert, lira Bridinette et  Tintin - l’affaire Tournesol, précise la mère, franchement, ça dégage, et la Castafiore dans cet album est sympathique et maligne, contrairement à l’habitude d’Hergé. Sympathique et maligne, la Reine de Kékéland ? Son voisin lui demande si elle a des limites. Elle répond : Qui ça, moi ?Elle ajoute : je ne mens jamais.- Jamais ?- Jamais, sauf maintenant, quand je dis que je ne mens jamais.- Et vous vous situez où, dans le paysage musical ?- Je ne me situe pas.Je pense à Louise Bourgeois, à sa veste poilue, son bon sourire et son pénis monumental sous le bras sur cette photo de Mapplethorpe. Fillette, fillette, si tu t’imagines… Je pense à l’araignée monumentale des Tuileries, voilà où il faudrait lui tirer le portrait, à notre gothique asiatique préférée, chevauchant l’araignée géante, figure maternelle décharnée, ambivalente, image de cauchemar sans doute - cauchemar de Dieu, précise-t-elle en déroulant son rire satanique. Alors, Brigitte enlève son grand manteau. Elle a trop chaud. Je suis une plouc, dit-elle, pas une parisienne sophistiquée. Je n’aime pas parler du passé. Le passé est crasseux. Puis, on ne sait comment, on se retrouve avec elle en petite robe sur la plage de La Baule, le vent dans les cheveux. Ses parents sont là. Mais regarde, disent-ils avec des points d’exclamations entre chaque lettre, regarde comme c’est beau !Alors, la petite Brigitte sort un bonbon à la menthe de sa poche et répond d’un air assuré : ça, c’est beau.Clip : Gilles de la Tourette, tiré de l'album L'un n'empêche pas l'autre (Polidor)

Le 31 octobre 2014 à 09:32

Bussang - 2009

C'est Noël tant pis - Journal de bord, carnet de route d'une création #5

Patrick Schoenstein, metteur en scène, directeur de troupe, comédien, président de la fédération nationale des compagnies de théâtre amateur, dite FNCTA, m’invite à participer au projet des Sept péchés capitaux. J’écris La Colère, pièce courte destinée aux troupes amateurs, projet organisé et publiée par l’Avant-scène Théâtre. Une pièce à jouer par deux à vingt-deux acteurs. Des règlements de compte en famille, un banquet quelconque, une explosion humaine dans chaque dialogue court, duos, duels, affrontements familiaux, ma spécialité, ce terrain miné de la guerre intestine et à bons comptes qu’on se livre en tribu. Patrick Schoenstein devient un ami et un allié, sa bande d’amateurs devient mon clan, il m’invite à Aix-les-Bains, prix Charles Dullin, en juré ou président du jury du festival et grand concours de théâtre. C’est bien mon genre Puis cette année-là, juillet 2009 à Bussang, je participe à une rencontre où chacun interroge les relations des institutions publiques à la pratique amateur. Pierre Guillois, metteur en scène et comédien, directeur du Théâtre du Peuple de Bussang, m’invite à participer avec Marion Aubert, Michel Azama, Nathalie Fillon, Rémi De Vos, Gustave Akakpo, et d’autres, à l’élaboration d’un chemin de croix. Une fresque pour le grand plateau du Théâtre du Peuple, autour des stations du Christ. L’idée vient de moi, si je me rappelle bien. C’est bien mon genre. Chacun choisit l’étape, l’adapte, en fait ce qu’il veut, comme il veut. Chacun écrit, débarque à Bussang, s’empare d’une bande de comédiens amateurs en stage, et lit, travaille avec eux, met en espace et en jeu la lecture du texte, chacun sa station, présentée de manière chronologique sur la scène majestueuse. L’idée vient de moi, presque sûr, car j’ai depuis un moment le désir de m’atteler au tableau vivant. Mais religieux, ou sacrés, en réponse à Minyana que j’idolâtre, compositeur de miniatures païennes. Ecrire pour des corps suspendus, arrêtés dans l’air, par la terreur d’exister dans un moment de panique folle, corps en apnée. Des corps à qui tout échappe, et surtout l’absence de Dieu, et qui alors agissent. Voix appelant au secours d’autres voix impuissantes, mains et bras attachés au ciel, implorant. Je veux m’attaquer à la descente de croix, cet instant de la déposition. « Ils ne savent pas ce qu'ils font » Pierre Guillois et Patrick Schoenstein, l’un pour Bussang et l’autre pour la FNCTA, me confient treize comédiens amateurs, j’écris pour treize voix et un corps muet. Un tableau long, presque sans mouvement, avec allers et retours, action en peur panique et commentaires d’ordre biblique. « Ils ne savent pas ce qu’ils font ». Des êtres suspendus tentent de sauver un être pendu, et la mère crie l’injustice de voir son fils mourir avant lui. C’est au tableau du deuil que je travaille, du renoncement à la vie, ce que cela laisse derrière soi, peut-être, de ruines. Parce que je traverse des moments, cela arrive, où je travaille ainsi à interroger le suicide et ses dégâts causés, y voir plus clair, comprendre ce machin-là, étudier cette promesse intrinsèque, tacite, fondamentale, faite à la mère de ne pas mourir avant elle, et ne pas la trahir. Écrire pour jaillir hors du rang des suicidés. Et c’est écrit, on y travaille. Avec la bande, on lit, on joue, on se concentre sur les figures et les voix, les corps arrêtés, les lignes chorégraphiées des mouvements lents mais en panique, effrayés. Un corps tombe, on le ramasse, on se laisse entraîner par lui, dans la boue, c’est une fin de jour, et une fin du monde. « Mon père pourquoi m’as-tu abandonné ? » Parmi les comédiens amateurs, je rencontre Évelyne Baget, qui devient dès lors une amie et une marraine. Elle joue la mère, elle bouleverse. Elle porte et transfigure la douleur de la mère en deuil. Elle donne son corps, sa voix, sa chair, sa vie entière pour un moment d’incarnation dans lequel la douleur et la colère deviennent tangibles. La scène est jouée à Bussang, les spectateurs se réfugient dans des couvertures rouges, les comédiens enchaînent les différentes stations de croix jusqu’à cette ultime déposition. L’ensemble des stations ne se tient pas, aucune cohérence entre les auteurs. Mais chaque partie a sa force et sa grâce, sa drôlerie, sa dinguerie, sa singularité. Cette scène-là, ma descente de croix de Bussang, finit mal. Par le silence de dieu à la question posée « mon père pourquoi m’as-tu abandonné ? » Ce tableau deviendra, c’est décidé, la scène finale de C’est Noël tant pis. Parce Tonio se pend, dans les vêtements de sa grand-mère. Parce qu’il faut le dépendre, mais lui, il respirera, il reviendra à la vie, au silence succédera sa respiration forte, d’homme qui a voulu mourir mais qui ne sait pas, qui ne veut pas. Parce que je veux que cela finisse comme ça, par un ratage de la mort, par un échec du désespoir. C’est Noël tant pis, la pièce, existe, elle est faite de ses morceaux disparates, composée de ces « potentiels », éléments contraires, qui mènent à l’explosion, la confrontation ultime, en deux temps, dans la chambre d’hôpital, autour de la mort de la grand-mère, cette sorte de sombre précurseur qui mène à la lumière d’une descente de croix, l’air glacé contredit par une éclaircie, quand le soleil traverse les nuages noirs. > première partie

Le 7 juin 2013 à 10:14

Christian Salmon : Ces histoires qui nous gouvernent #7

La révolution du politique

> Premier épisode Dans sa conférence-performance "Ces histoires qui nous gouvernent", l'écrivain et journaliste Christian Salmon poursuit son salutaire travail d'analyse du story-telling. Dans cet extrait, il démonte le "carré magique" de la communication politique, en prenant exemple sur la première campagne présidentielle d'Obama, mais aussi sur celle de McCain. "Quoi de plus innocent et charmant qu’une histoire bien tournée ? Les histoires nous distraient et nous instruisent en nous faisant rêver. Désormais, avec la technique du storytelling, elles nous gouvernent et sont devenues un instrument de contrôle des opinions, une « arme de distraction massive ».L’entrée en guerre préventive contre l’Irak, le reality show au début du mandat de Sarkozy, sa métamorphose en capitaine courage face à la crise financière, l’épopée victorieuse de Barack Obama… Autant de fictions préparées dans le secret de war rooms où s’élabore le storytelling intégré. Christian Salmon nous propose un voyage dans les démocraties contaminées par l’hypermédiatisation, une exploration des mythes politiques à l’âge du néolibéralisme. Une traversée de la crédulité contemporaine. " Enregistré le 30 novembre 2012 dans la salle Topor du Théâtre du Rond-Point En partenariat avec Cinaps TV et Rue 89 Vous pouvez également retrouver le podcast audio complet de cette conférence-performance.

Le 17 juillet 2011 à 09:02

De la nécrologie comme crotte de chien

Le deuil est un chien comme les autres

Aux fantômes on s’en prend comme aux chiens. On les mate, on les dresse. Assis, debout, couché, attaque, à la niche, lève la patte. Adopter, apprivoiser l’animal, c’est se garantir une domination définitive, s’aliéner un amour à vie. On a son chien, on est quelqu’un. Obéissant, fidèle, loyal, protecteur, craintif, il se montre reconnaissant à jamais de la dépendance où on le tient, l’animal domestique. Il ne connaît ni la rancœur ni l’ingratitude. Sa jalousie, une plus-value, grandit le maître. Le deuil est un chien comme les autres. On asservit le spectre, on le nourrit. On le soumet à nos peurs du grand néant inconcevable. On a une ardoise avec le ciel, on en appelle aux morts, on prie pour la paix de leur âme dans tous les bénéfices du doute. C’est faire avec ce qu’on a, exactement rien. Le deuil, c’est faire avec rien. Et les morts et les deuils s’entrechoquent, on mélange bientôt nos fantômes, les spectres sont pratiques ; ils rapprochent ceux qui restent. Pareils, les chiens se reniflent le trou du cul sous l’œil mouillé de ceux qu’ils baladent, et qui grâce à eux s’accostent enfin. Puis on ramasse les excréments, c’est la moindre des choses. Il faut bien que les vivants traversent le monde sans marcher toujours dedans. Goûter de la nécrologie, guetter l’hommage de tf1, acheter le journal match ou libé parce qu’il a fait sa grande une avec le petit mort de l’année, c’est ramasser dans un sac plastique la crotte de chien ; pour que les vivants marchent un peu au propre, au clair, au calme d’une conscience débarrassée momentanément du suprême effroi d’être soi-même le jouet de la mort.

Le 19 mars 2013 à 12:09

Jean-Claude Grumberg

Cabinet de curiosité - Pour les pédants on a du matériel

Une émission France CultureChaque mois, un écrivain vous ouvre les portes de sa bibliothèque insolite. Guidé par sa fantaisie, il propose des textes cocasses, impertinents, drolatiques ou bizarres, une littérature savoureuse et décapante, que des comédiens viendront interpréter en public.Jean-Claude Grumbergavec Jean-Claude Grumberg, Geneviève Mnich, Olga Grumberg, Antoine Mathieu « Évoquer en moins de soixante minutes près de soixante années de lectures boulimiques m’a semblé à première vue impossible. Comment faire entendre toutes les nouvelles de Tchekhov ou de Saroyan ou de Gogol ou encore de Maupassant ? Que faire de Kafka, d’Herman Melville, de Stephen Crane, sans parler ou penser à Dostoïevski, Bellow, Malamud et tous les Roth ?  Philip, Henry, et celui qui mourut près de chez moi, Rue de Tournon, Joseph, écrivain de langue allemande, juif et catholique, lucide et alcoolique, ou plutôt alcoolique parce que lucide ? Bon, c’est impossible n’y pensons plus. Oublions les Schnitzler et autres Zweig. On lira comme je lis aujourd’hui, ramassant les miettes sur la table au creux de ma main, pour les avaler tout rond. On lira n’importe quoi de préférence, qui me touche ou m’a profondément touché récemment au hasard des livres feuilletés. Ainsi va la vie des boulimiques vieillissants, réduits à se goinfrer sans cesse de petits riens et de grands touts. » Emission coproduite par France Culture et le Théâtre du Rond-Point sur une idée originale de Jean-Michel Ribes. Enregistrée le 12 avril 2010 au Théâtre du Rond-Point Diffusée sur France Culture le samedi 17 avril 2010 à 20h Durée : 59:12

Le 6 décembre 2014 à 08:30

Les lectures - 2012

C'est Noël tant pis - Journal de bord, carnet de route d'une création #7

La pièce Moi aussi je suis Catherine Deneuve est traduite et jouée en japonais, en italien, en bulgare, en anglais. Le metteur en scène Valéry Warnotte la dirige avec la troupe du Trap Door aux États-Unis, il m’emmène voir la bande jouer et chanter sa version de la pièce à Chicago, puis à Washington, déstructuration du rapport scène salle, jeu cabaret, déglingué, drôle et tragique, très belle performance. Valéry évolue dans le théâtre public, associé à plusieurs lieux, le Havre, Mulhouse, mais il veut monter un projet dans le théâtre privé parisien qu’il connaît mal. Par curiosité, par goût des contradictions. Il lit C’est Noël, s’en empare, propose le rôle de la mère à Anny Duperey, qui trouve la pièce trop éclatée, explosée. Avec Valéry, nous convainquons Edy Saiovici de nous accueillir dans son théâtre Tristan Bernard ou chez lui, boulevard de Clichy. Qu’il entende la pièce dans une distribution que j’établis alors, presque par évidences. Je veux retravailler avec Bernard Alane, le rôle est réécrit pour lui. Silvie Laguna, au moment des Couteaux dans le dos, m’avait écrit une lettre magnifique, je l’avais rencontrée, aimée, tout de suite. Nous avions approché ensemble les rôles de Sur les cendres en avant et de Perdues dans Stockholm, c’est comme ça. Ça naît, un désir fou de faire un truc ou un machin, de travailler. Ça se fait ou pas, ça marche ou non. Chloé Olivères et moi travaillons depuis longtemps ensemble. Des élèves du Conservatoire national, elle avait été la seule à répondre à ma proposition de rencontrer les sociétaires honoraires de la Comédie-Française auxquels je rendais hommage sur le plateau du Vieux-Colombier. Jean Piat, François Seigner, Catherine Salviat, Geneviève Casile, Gisèle Casadesus, Jacques Seyres ou Roland Bertin. Chloé aura participé à tous les événements menés, puis j’écrirai pour elle Sortir de sa mère et La Chair des tristes culs que nous jouerons ensemble, avec Brice et Tiphaine Gentilleau. Puis Demain dès l’aube, qu’elle jouera plus tard, au printemps 2014, avec Evelyne Istria, toutes deux dirigées par Noémie Rosenblatt, presque trente ans après Électre. Chloé va de soi, avec Brice, devenu le comédien avec qui je veux travailler toujours, on peut dire ça, comme ça, sans peur, sans pudeur, entre autres et profondément. Et par amour. J’ai rencontré Renaud Triffault à la Comédie-Française, où il était élève comédien, sorti d’une école nationale pour venir habiter le grand plateau de silhouettes, de figurations, ou de rôles petit à petit d’importance. Ensemble, nous avons mené l’aventure des « Petites Formes », je l’ai dirigé sur le plateau de la salle Richelieu dans les dix textes commandés à des auteurs vivants, une formidable aventure. Envie immédiate de poursuivre avec lui quelque chose. Ainsi, la distribution s’établit, se solidifie, par rencontres, complicités ou non, par lectures, par concordances des voix et des corps dans l’espace, des écoles de jeux, si différentes. Toutes ici réunies, les grandes écoles, les cours Florent, la Comédie-Française, le Boulevard, le public et le privé, l’indépendant et la voix royale. Nouvelles donnes, nouvelles affaires, nouveaux éclats Valéry Warnotte prend les rendez-vous, une lecture devant Edy, qui trouve que cela manque de chansons, que la scène qui se répète se répète trop, que c’est peut-être dommage. Mais Edy est d’accord. Nous recommençons, nouvelle mouture, avec chansons. Nouvelle lecture chez Edy, devant lui, qui ne bronche pas, ne bouge pas, devant Mireille, merveille de compagne, qui s’endort doucement. Edy est d’accord, mais Valéry lui fait peur, trop jeune, trop loup, trop dangereux. Il est d’accord à condition que Jean-Claude Cotillard signe la mise en scène. Il veut d’autres comédiens, qu’il connaît bien, et d’autres qu’on connaît tous. Le temps passe, le projet s’éteint, Valéry se décourage et moi aussi. On laisse un peu tomber ensemble ce truc qui bat de l’aile. Valéry abandonne, il admet que je demande à Cotillard de s’en mêler. Je me sens veule, traître et lâche. Mais je veux que je le projet existe. Pour les acteurs, déjà très engagés là-dedans aussi. Je convaincs Edy que ces acteurs-là doivent jouer la pièce et pas d’autres. On lit à nouveau, sous la direction cette fois-ci de Cotillard. Edy est d’accord, son équipe aussi, Vincent et Béatrice. Mais la scène de la répétition est toujours trop répétitive. Je réécris la répétition, j’y tiens, mais je corrige. La scène répétée sera une scène totalement décalée, plus folle encore, plus éclatée, avec nouvelles donnes, nouvelles affaires, nouveaux éclats. Nouvelle lecture, nouveaux rendez-vous chez Edy, qui est d’accord. À condition maintenant de trouver un producteur. Pour se faire, nouvelles lectures, au centre culturel d’Alfortville que Cotillard sollicite et met en scène. Au théâtre du Rond-Point, à plusieurs reprises, notamment pour un producteur qui devrait reprendre la direction ou partie du Tristan Bernard, qui pourrait mettre ses billes. Mais la pièce est compliquée, alambiquée, avec ce machin bizarre qui se répète. Et le producteur s’en va. Il n’aura dit ni bonjour ni au revoir aux comédiens, ni au metteur en scène, ni à l’auteur. La vie aussi c’est compliqué, alambiqué, avec des machins bizarres qui se répètent tout le temps. Edy ne fait plus signe pour l’instant. Cotillard se décourage et moi aussi. Entre temps, je crée ma compagnie, Les gens qui tombent, nous jouons Sortir de sa mère à Avignon puis au Rond-Point, en dyptique avec La Chair des tristes culs, avec Tiphaine Gentilleau, Chloé et Brice, et tout se passe comme on dit à merveille. Je suis convoqué par Edy chez lui, il est allongé, malade, mourant. Il veut parler production, projets, rien d’autre, surtout pas. Il veut que la pièce se joue dans son théâtre à la rentrée prochaine. Peur de l'ennui Quelques jours plus tard, à Arras, dans la cathédrale, devant un Saint-Georges et son dragon terrassé, peut-être ça ou autre chose, je reçois un texto de Jean-Michel, quelques mots, très doux, lui seul sait faire ça, pour m’annoncer qu’Edy est mort. Un peu plus tard, Cotillard doit à son tour renoncer à C’est Noël tant pis. Sa compagnie ne peut pas produire. Et Jean-Michel me demande de m’y coller moi-même. Il me dit que je sais faire, que je peux, que c’est à moi de m’y mettre. Quand il veut, quand il s’y met, il donne des ailes, ce type-là. Les acteurs ont tellement lu, ils veulent jouer maintenant. J’ai établi la distribution, je connais le lieu, je veux le faire, depuis toujours. Avec eux, Bernard, Silvie, Renaud, Chloé et Brice. Valérie Bouchez, codirectrice m’encourage, de tout son cœur, joliment, elle me soutient et soutient le projet, chaque jour. Je suis auteur associé au Rond-Point, c’est là aussi mon boulot, là-dedans, dans l’intitulé, c’est à nous, c’est chez nous, nous devons faire les choses nous-mêmes, il répète ça souvent Jean-Michel. Je propose à l’équipe de diriger une nouvelle lecture du début de la pièce devant toute l’équipe de direction. Jean-Michel est accablé. On va trop vite, on n’y comprend rien, les enjeux sont flous, ça se délite, ça part en vrille. Mais il me fait confiance, il me parle, il accompagne le travail, l’écriture, évoque le rythme, il m’alerte sur mon goût de l’accélération, de la panique et de la précipitation. Et je crois commencer à comprendre que ma nécessité d’aller vite peut correspondre à ma peur de l’ennui, du sien, et des autres. Je travaillerai à la question du temps, des silences et des arrêts vivants, des suspensions. Il me fait confiance, il programme C’est Noël tant pis pour la saison 2014-2015. Nouvelle mouture Entre temps, j’écris pour Catherine Hiegel, éjectée du Français, le monologue des Joies de la femme sans bras, qu’elle vient lire au Rond-Point, magistrale. Je mets en scène la pièce de Stéphane Guérin, Kalashnikov, au Rond-Point toujours et aux Treize-Vents de Montpellier, avec Raphaëline Goupilleau, Cyrille Thouvenin, Yann de Monterno et Annick Le Goff. Stéphane a adopté un petit chien blanc surexcité, insupportable bestiole que ses propriétaires ne maîtrisent pas. Une peluche hyperactive. J’ajoute en hommage aux maîtres dépassés, dans la scène répétée de C’est Noël, l’affaire dite « du bichon ». C’est le récit de l’enfance de Tonio, oublié dans un chenil quand ses parents y sont venus adopter un petit chien. Son personnage maintenant repose sur cette dernière histoire, ce nouveau compte à régler. Et le temps passe. Je suis devenu auteur associé avec ma compagnie au Prisme d’Élancourt, communauté d’Agglo, puis auteur associé à DSN, scène nationale de Dieppe. Ateliers, stages et mises en scène se succèdent. Travaux intensifs d’une action culturelle qui mobilise toute la compagnie, de l’école de la Jussienne à Paris aux collèges et aux lycées d’Élancourt et Maurepas, jusqu’au château musée de Dieppe, et plus bas, au centre, à Montluçon aussi, avec une troupe d’amateurs réunie par Johanny Bert pour laquelle je compose une nouvelle grande Fête de famille. Je mets en scène Perdues dans Stockholm, avec Silvie Laguna, Juliette Coulon et Brice Hillairet, création au Prisme, puis sur l’Île de la Réunion où nous avions joué Sortir de sa mère, et enfin au Rond-Point. Les salles sont pleines, jauge explosée, c’est une fête chaque soir ce machin-là, plein de couleurs, de musiques, de courses-poursuites d’individus déclassés en quête d’un peu d’honneur, d’accomplissement personnel. On finit la saison avec ça, comblés. Les répétitions C’est Noël commenceront le 1er septembre, mais nous nous réunirons à nouveau, avant l’été, les comédiens et moi, toute l’équipe, pour réaliser la bande-annonce destinée à la présentation de saison. Nous nous réunirons à nouveau pour une dernière lecture à la table, avec coupes nouvelles, nouveaux aménagements, nouvelle mouture, et texte définitif enfin, ultime version d’une pièce qui finira bien par voir le jour.   

Le 1 octobre 2014 à 11:51

Théâtre du Rond-Point - 2006

C'est Noël tant pis - Journal de bord, carnet de route d'une création #3

Mon père, conservateur, protestant et organiste, ancien mineur d’Hénin-Beaumont, orphelin autodidacte devenu administrateur pour l’assistance publique, nous laissait regarder Benny Hill mais nous interdisait Merci Bernard. Ma mère, communiste et laborantine, parfois représentante pour produits ménagers dans le projet de joindre les deux bouts, parfois dépassée, offensée et humiliée trop souvent, nous laissait regarder Palace en cachette de mon père, que rien n’a jamais amusé dans la vie. Je connaissais le gars depuis longtemps, en 2002. Celui qui avait fait ça, Merci Bernard et Palace, et les pièces autour, et les films. En juillet dans la Cour du Musée Calvet, au bras de Valérie-Anne Expert pour la SACD, Jean-Michel Ribes écoute Jacques Gamblin répéter des bribes de mon texte Clémence à mon bras, pièce grave, plagiat assumé de Lagarce. Gamblin la coupe, la découpe, la rend meilleure. Jean-Michel Ribes prépare sa première saison au Théâtre du Rond-Point, il me promet que ma pièce sera jouée là et nulle part ailleurs. Il me commande un texte, me demande de participer à l’aventure dingue initiée par Jean-Daniel Magnin, de la Plus grande grande pièce du monde. Là, se succéderont sur le grand plateau du Rond-Point, à la rentrée, une centaine de textes d’auteurs vivants, lus par eux ou qui veut, autour du thème de l’intolérance. D’abord je dis non, puis je dis oui, puis j’écris un texte pour dire non, que je suis contre cette idée d’aller entre nous pour notre ego et nos plaisirs personnels gueuler notre haine de la haine sur un plateau complaisant devant des gens complaisants parce que ça ne sert à rien et que ce n’est pas ça qu’il faut faire. Et puis je me convertis moi-même à la douceur, j’acquiesce, j’écris un petit machin pour rire, l’histoire d’une fille dans sa famille, un matin, qui décide d’aller contre, ailleurs, à l’opposé, et qui devient Catherine Deneuve comme ça du jour au lendemain. Un peu aussi pour faire chier. C’est ma contribution à une grande œuvre autour de l’intolérance, la première scène de Moi aussi je suis Catherine Deneuve. La pièce deviendra un petit cabaret, donné au Samovar à Bagnolet chez Franck Dinet. Paul Tabet de l’association Beaumarchais la mettra dans les mains de Marc Delaruelle, à Alfortville, qui la donnera à lire à Jean-Claude Cotillard, qui la donnera à lire à ses acteurs. Vincent Serreau m’y emmènera en copain et en voiture. À la découverte de la pièce, il insistera pour qu’Edy Saiovici, directeur de la Pépinière et du Tristan Bernard, l’entende. Ce sera fait, et ça donnera un petit succès et des Molières pour tout le monde. Culte ou incompris Décembre 2005, Jean-Michel à la première, air entendu, déconcerté ou enjoué, je n’ai jamais su, me dit « ce sera culte ou incompris ». Cotillard organise sur le plateau une parole ordinaire, quotidienne, mais chorégraphiée, maniérée, un art de la marionnette humaine où chaque geste, chaque regard est dansé. L’espace est mouvant, les corps suspendus, Zazie Delem, Charlotte Laemmel, Juliette Coulon et Romain Apelbaum, jeu grave et fragmenté, il y a une majesté dans la misère de cette cuisine de Clichy, une grâce dans les mouvements, une virtuosité de la danse des corps et des voix qui épouse la pièce et la fait belle, grande, drôle, étourdissante. La même année, les journaux pour lesquels j’écris ou j’écrivais finissent de péricliter. Théâtres, ou le magazine Épok, où j’organise avec Jean-Michel un grand reportage, genre « making of » pour presse écrite de son projet de pièce en cours, Musée haut musée bas. Phrases trop courtes Août 2006, j’en ai fini avec la presse. J’écris pour la radio, je mène mes ateliers. J’écris à la demande d’Hélène Vincent Deux petites dames vers le Nord. Christine Cohendy et Josiane Stoléru pourraient jouer la pièce au théâtre de l’Atelier. Mais la directrice du lieu trouve les phrases trop courtes. A la demande de la société des auteurs, qui s’interroge sur une pièce que pourrait jouer Line Renaud, je transmets au Théâtre des Variétés le texte des Deux petites dames, où deux sœurs cherchent une tombe dans le nord de la France, jouent aux cartes sur une stèle en buvant de la bière et chantent le refrain de Domino, chanson d’André Claveau. J’indique que la partenaire idéale de Line Renaud pourrait être Muriel Robin. Pour la complicité évidente, pour l’amitié, la sororité flagrante des caractères, leur voix, leur engagement, leur insolence et leur confiance mutuelle. Je ne reçois pas de réponse, ni d’accusé de réception. Quelques semaines plus tard, le Théâtre des Variétés affiche la pièce Fugueuses, que je n’irai pas voir et que je ne lirai pas, où Muriel Robin et Line Renaud jouent semble-t-il deux sœurs qui cherchent une tombe dans le nord de la France, jouent aux cartes sur une stèle en buvant de la bière et chantent le refrain de Domino, chanson d’André Claveau. Les Deux petites dames seront jouées par Christine Murillo et Catherine Salviat, divines, et nous convenons avec Patrice Kerbrat de remplacer Domino par Frédéric de Claude Leveillée. C’est beaucoup mieux. Besoin d'inventer un machin différent La même année, Edy Saiovici m’invite à réfléchir à la composition d’une grande comédie-musicale. Le succès de Moi aussi je suis Catherine Deneuve me permet de rencontrer Catherine Deneuve, mais aussi beaucoup de gens beaucoup moins amusants et beaucoup plus entreprenants, très intéressés soudain par mes petits talents, qui me proposent d’écrire pour eux, tout naturellement, et moi qui y crois, tout naturellement, et rien qui ne se passe, tout naturellement. Humiliations sinueuses, lentes manipulations opportunistes, et dédains rapides. Ça crée des amertumes, sortes de tumeurs de regrets, pustules bénignes que consolent d’autres succès, d’autres rencontres et d’autres bonheurs. Jean-Daniel Magnin et Jean-Michel Ribes nous invitent, Cotillard et moi, à réfléchir à un projet pour le Rond-Point. Je réécris Sombre précurseur - sitcom, l’intitule à nouveau Ma mère, pour en finir avec. Et je fais le malin. La scène alors finale de la chambre de l’hôpital où tout le monde se retrouve autour de la grand-mère mourante est composée d’allers-retours, action et commentaires, c’est le laboratoire d’Henri Laborit dans Mon oncle d’Amérique. Besoin d’inventer une forme, un machin différent. Les personnages deviennent des figures, qui incarnent une réalité terrible, l’affrontement, le deuil, le règlement des comptes, mais ils sortent systématiquement de l’action pour commenter leurs actes, parlent de leur personnage, de leurs partenaires, s’engueulent encore, se mettent en abîme et en boîte. Ils dissèquent leurs réflexes de chiens sociaux, puis s’y recollent. Je fais le malin, c’est-à-dire que je décide d’ajouter à cette scène explosée, déjà compliquée, une nouvelle scène antérieure, qui serait exactement la même, mais débarrassée des commentaires et des allers-retours. D’abord l’action, puis l’action entrecoupée des commentaires. Ça fait plus théâtre public, plus chic, plus dingue. Ça grandit la pièce, me semble-t-il, la rend plus compréhensible, mais l’action est donc entrecoupée et répétée. Happé La chose se complique. Jean-Michel est réservé, Jean-Daniel encore plus. La pièce leur fait peur. Cotillard et moi passons une heure dans le bureau de Jean-Michel sans savoir nous montrer très convaincants. On ne sait pas encore comment ça marche, comment on entre là dedans, comment on persuade, par quoi. Je suis pris pour ma part d’une terreur qui dès lors ne me quittera plus jamais, celle d’ennuyer Jean-Michel par ma conversation molle. Ils attendent une nouvelle mouture, et un projet de production. Une dizaine de personnages, et une structure à ce point alambiquée, c’est un peu compliqué à envisager. Ni Cotillard ni moi ne sauront répondre. Cotillard a d’autres projets, puis il monte Journalistes, petits barbares mondains, notre drôle d’idée commune. Moi aussi, autres choses à faire, et notamment à la Comédie-Française, je suis happé. Muriel Mayette, nommée en juillet, que je connais à peine, me sollicite en août pour que je la rejoigne et l’accompagne dans son projet de révolution. Je mène encore envers et contre les aléas du Français mes ateliers à Viry-Châtillon, je me consacre à nouveau à la thématique des désastres familiaux, j’écris pour les élèves Les couteaux dans le dos qu’ils joueront au Théâtre de la Bastille. C’est Noël dormira encore un moment.

Le 31 mars 2015 à 04:40

Jérôme Rouger : "Je crois que l'humanité fait sa crise d'adolescence"

En spécialiste des allocutions détournées, Jérôme Rouger vient le 3 avril au Rond-Point défendre les droits de la poule et les conditions de vie de l’œuf en venant poser la question : mais pourquoi donc les poules préfèrent-elles être élevées en batterie et ressentent-elles le besoin de se coller les unes aux autres, dans des conditions qui paraissent pourtant peu enviables ? Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ?Jérôme Rouger – Et bien je dois dire que je m’estime parfaitement incompétent pour répondre à cette question. Et comme je pense régulièrement : si à chaque fois que quelqu’un d’incompétent qui a quelque chose de pas intéressant à dire quand on l’interroge sur un sujet, s’abstenait, la langue, la littérature et l’humanité ne s’en porteraient pas plus mal, aussi vous me permettrez donc de passer directement à la seconde question. – Selon-vous qu'est-ce qui menace la langue et qu'est-ce qui la « sauve » ?– Mes grands-parents parlaient le patois là où ils vivaient, dans le nord des Deux-Sèvres. J'ai encore un oncle qui parle ce parlhange dans la vie de tous les jours. Mais au cours de mon existence, cette façon de parler aura disparu, du moins dans son usage par des gens au quotidien. Mes oreilles auront entendu une langue faire silence définitivement.Ma mère me racontait que quand elle était enfant, elle parlait ce patois à l’école, et on se moquait d’elle, alors elle a appris à parler toujours en français. Si je me réfère à cet exemple, qu’on considère ou pas que ce parlhange est une langue n’a à mon avis par d’importance, ce qui l’a menacée et tuée, c’est le fait d’être parlée uniquement par des « dominés », des gens qui n’avaient pas assez d’outils pour la défendre. Et on a donc réussi, par désir d’uniformisation, pour renforcer l’adhésion à la communauté nationale, non seulement à retirer aux gens toute fierté de la parler, mais même à leur en faire éprouver un sentiment de honte.A l’inverse, ce qui sauve une langue, ou la conserve, c’est qu’elle soit pratiquée, enseignée, c’est surtout qu’elle fasse communauté, qu’elle soit un objet de fierté pour ceux qui la parlent, voire un moyen de défendre la communauté, et qu’elle soit parlée par tous les corps, sans distinction sociale, de cette communauté.Même s’il y a certainement des « langues de résistance », il me semble que leur pérennité passe par là. – Et votre propre langue, qu'avez-vous à en dire ?– En prolongement de ce que je viens de répondre à la question précédente, je dirai que ma langue est une langue qui parle de la domination et de la manipulation. Elle le fait de façon j’espère astucieuse, c'est-à-dire sans dire son nom, en cachette. C’est pour cela que j’en ai déjà trop dit et que je n’en dirai pas plus sur cet aspect.C’est aussi une langue du rire, et ce n’est pas ici que je vais faire la leçon sur la puissance du rire. C’est d’ailleurs bien pour cela qu’il est si souvent dénigré. Mon rire à moi joue plutôt avec la syntaxe, le rythme et le sens, qu’avec les jeux de mots. J’aime aussi le rire pour son aspect fédérateur, il ne laisse pas grand monde de côté.C'est souvent aussi une langue de l'oralité, écrite pour que ça coule, pour que ça donne comme l'impression de ne pas avoir été écrit. – Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu'est-ce qui la nourrit au quotidien ?– Dans ma famille maternelle, il y a beaucoup de légèreté, ce qui pourrait s’apparenter à une espèce de sagesse populaire. Mon grand-père et ses enfants, particulièrement mon plus jeune oncle, font énormément de blagues aux autres dans la vie quotidienne, ils sont fantaisistes, et très certainement cela m’a marqué.J’ai aussi toujours été attiré par les gens décalés, les fous, je crois parce qu’ils nous interpellent sur notre propre condition et sur la relativité de toute chose... J’aime les gens qui ne font pas comme les autres, qui ne sont pas lisses, qui ne mettent pas leurs qualités au service de la domination de l’homme par l’homme ou d’une vie toute tracée.Ce qui nourrit ma langue au quotidien, c’est toute cette histoire et l’observation de l’autre. Je prends grand plaisir à observer comment les gens d’un même milieu épousent les mêmes codes, se copient, s'imitent, bref, s’envoient des signes de reconnaissance, parfois jusqu’à la parodie d’eux-mêmes.La langue de la Culture par exemple, c’est quelque chose.C’est certainement pour cela que je m’intéresse aussi beaucoup à l’observation des différentes rhétoriques : celle de l'élu, celle du prof, celle du lobbyiste, celle du militant, celle du directeur de théâtre… Je m’intéresse à observer comment les gens parlent et comment cela indique ou pas leur place dans la société, ou la conditionne. Parce que si j’entends aussi par langue, une façon de l’utiliser, elle traduit une appartenance à un corps social, à des repères… bien observée, elle dit non seulement l’appartenance sociale de quelqu’un mais traduit aussi comment cette personne en est plus ou moins détachée.Après il y a toutes les "rencontres" avec l’art sous toutes ses formes : les lectures, les spectacles… et tous les gens que j’ai rencontrés en exerçant ce métier.Même si je crois que ça ne se voit pas du tout dans ce que je vais faire chez vous, j’ai été marqué par la rencontre avec la poésie (de Rimbaud à René Char). Tous ces textes qui vont vous chercher et vous trouver immédiatement, dans ce que vous considérez comme la partie la plus noble de votre être, qui raisonnent en vous, et sans que vous ne sachiez expliquer précisément pourquoi, sans que vous ne puissiez donner un sens précis à ce que vous lisez. « Nous ne pouvons comprendre toute la vérité : mais nous pouvons parfois comme la saisir sans la prendre, tendre nos mains mentales » dit si joliment Valère Novarina. C’est pour cela qu’il n’y a aucune vérité définitive dans ce que j’écris. Le théâtre ne trouve pas de réponses, il cherche des nouvelles questions, ou de nouvelles façons de se les poser.Autrement, ces dernières années, comme le milieu des arts de la parole a souhaité se développer au-delà du seul conte, j’ai souvent été invité dans des manifestations qui entendent « arts de la parole » au sens très large, et j’ai ainsi rencontré beaucoup de conteurs.J’ai ainsi pu prendre conscience que je ne me sentais pas du tout conteur. Je compte beaucoup d’amis conteurs, mais je dois dire que le conte et la diction du conteur m’ennuient souvent. C’est certainement pendant certains spectacles de conte que je me suis le plus ennuyé (et pourtant j’ai assisté à beaucoup de concerts de jazz expérimental !) Mais cela m’a aussi permis de comprendre ma différence, et peut-être ainsi de pouvoir la désigner.Je suis beaucoup plus marqué par le phrasé de gens comme Jacques Bonnaffé, Laurence Vielle, Bernard Lubat, Bernard Combi… des phrasés du rythme, de la syntaxe, de Jean-Quentin Châtelain, ou encore de Dominique Pinon dans « Pour Louis de Funès » de Novarina (mis en scène par Renaud Cojo).Et puis il y a aussi tous ces gens qui me font beaucoup rire, dans des genres très différents : Fred Toush, Albert Meslay, le Théâtre Group’, Nicolas Jules, même si c’est un chanteur la liste est longue. – Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point "rattraper la langue" avec votre performance : "Pourquoi les poules préfèrent-elles être élevées en batterie"? Est-ce à dire que notre part grégaire nous condamne au gloussement vain et à l'impuissance ?– Certes, si l’on se fait encore des illusions sur l’émancipation de la poule et le grand soir des gallinacées, il y a des raisons de désespérer. Mais aucun gloussement n’est vain, sauf si l’on pense sauver l’humanité avec un petit gloussement. C’est l’histoire du colibri de Pierre Rabhi. Car un peu partout naissent des initiatives passionnantes, des gens se fédèrent pour fonctionner autrement, en dehors des circuits traditionnels, inventent d’autres façon de vivre ensemble, de subvenir à leurs besoins,…Je crois que l’humanité fait sa crise d’adolescence. Elle a besoin d’expérimenter, de se faire mal, peut-être même très mal, elle a besoin de chercher ses limites.Mais je pense qu’elle s’en remettra. Et notamment grâce à tous ces gloussements qui ne sont pas vains.Il y a certes mille raisons de penser comme Einstein « deux choses sont infinies : l'Univers et la bêtise humaine. Mais, en ce qui concerne l'Univers, je n'en ai pas encore acquis la certitude absolue. » Et quand on sort son nez de l’actualité quotidienne, et qu’on voit tous ces gens formidables qui nous entourent, il y a aussi mille raisons d’espérer.  

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