Nicolas Delesalle
Publié le 23/09/2014

Je sais pas


L'objet du délire #11

Je sais pas si c'est sa couleur, ce jaune, ce jaune omelette et jonquille, ce printemps, cette promesse de printemps et d'oeufs frais dans la paille, quand le décolleté de la fermière les ramasse, tandis qu'un rayon de soleil frappe les poussières en suspension et la ligne d'ombre et de peau entre ses seins, je sais pas si c'est sa forme oblongue de tube d'aspirine coiffé d'un capuchon blanc, cette gueule de demi-jouet, cet air de faux médicament qu'on frotte sur les genoux égratignés des gamins, je sais pas si c'est à cause de la molette dentelée, elle résiste toujours un peu au début cette fichue molette dentelée, surtout quand on ne s'en est pas servi depuis longtemps, mais faut pas beaucoup de force non plus pour que ça glisse et puis que ça tourne, projetant lentement le bâton de résine blanc hors de son écrin, un peu comme le boudin qui tombe de la machine en inox de l'artisan boucher, mais un boudin raide, qui sort verticalement, qui vise le ciel, pas du tout un boudin quoi, je sais pas si je suis clair, ça m'obsède, peut-être que c'est sa consistance, dure et gluante à la fois, difficile à étaler quand on y va comme une brute, mais qui, entre des mains délicates, forme de minces pellicules discrètes, comme des lacs translucides sur le papier blanc, c'est peut-être un peu tout ça à la fois, je sais pas, je sais vraiment pas, ou alors je me trompe, ou alors c'est son parfum, simplement son parfum, cette odeur douce et molle de salle de classe, de billes perdues, de fêtes des mères et de doigts potelés, ce parfum d'enfance qui me saute à la gueule chaque fois que quelqu'un ouvre un bâton de colle UHU.
Le jour où les éléphants se maquilleront les cils en utilisant des oiseaux-mouches plongés dans de la poudre de charbon, j'écrirai une biographie raisonnable. 

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Le 13 juin 2011 à 18:00

Correspondance d'un sédentaire avec des morts

"Entretien" avec Baudelaire sur le sommet de l'environnement

CB. – La Nature est un temple où de vivants piliers. Laissent parfois sortir de confuses paroles FC. – Alors oui Charles, puisque vous me parlez d'écologie, que pense le poète du sommet pour l'environnement? CB. – L'homme y passe à travers des forêts de symboles. Qui l'observent avec des regards familiers. FC. – Oui vous pensez aux lobbies? Que le discours devrait prendre forme en actions c'est bien cela ? CB. – Comme de longs échos qui de loin se confondent. Dans une ténébreuse et profonde unité. FC. – Oui un écho aux différents problèmes que rencontre l'Homme moderne pour sa survie... Quelle place dans l'éducation de nos enfants pour que cela fonctionne? CB. – Vaste comme la nuit et comme la clarté. FC. – Oui ! CB. – Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants. FC. – Euh... Je crois que vous être en train de glisser vers autre chose là, si je... CB. – Doux comme les hautbois, verts comme les prairies.  FC. – Mais il suffit non! Vous… CB. – Et d'autres, corrompus, riches et triomphants. Ayant l'expansion des choses infinies. FC. – Ah… On vous récupère! Dieu merci! Que pensez-vous que l'Homme devienne d'ici 20 ou 30 ans même? CB. – Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens. Qui chantent les transports de l'esprit et des sens. FC. – Merci M. Baudelaire pour vos vues très précises sur la vie, le temps, la terre et pour ce formidable optimisme que vous partagez à merveille...

Le 9 février 2011 à 08:00

Baudelaire, le rieur

C’est un texte majeur et pourtant méconnu de Baudelaire qui vient tout juste d’être réédité* : De l’essence du rire et généralement du comique dans les arts plastiques, paru initialement dans la confidentielle revue Le Portefeuille le 8 juillet 1855. Pour le spécialiste Alain Vaillant qui oublie toutefois Notes sur le rire (1947) de Marcel Pagnol, il s’agit même du seul essai théorique de toute la littérature française explicitement consacré à la question de l’humour si essentiel dans l’esthétique baudelairienne, lors même que son auteur était « l’âme véritable de la presse artistique et contestataire du Second Empire ». Que dit Baudelaire ? Que le rire, expression de l’orgueil et de la supériorité, est satanique et « donc profondément humain ». Pas trace de cette joyeuse morsure au Paradis Terrestre. « Le Sage craint le rire, comme il craint les spectacles mondains, la concupiscence. Il s’arrête au bord du rire comme au bord de la tentation. » Baudelaire distingue le comique significatif (Molière) et le comique absolu (Hoffman) qui est violence, férocité, grotesque, carnaval, tonnerre, cataclysme, ivresse. A celui-là, bien sûr, va sa préférence. « Pour qu’il y ait comique, c'est-à-dire émanation, explosion, dégagement du comique, il faut qu’il y ait deux êtres en présence ; - que c’est spécialement dans le rieur, dans le spectateur que gît le comique ; - que cependant, relativement à cette loi d’ignorance, il faut faire une exception pour les hommes qui ont fait le métier de développer en eux le sentiment du comique et de le tirer d’eux-mêmes pour le divertissement de leurs semblables, lequel phénomène rentre dans la classe de tous les phénomènes artistiques qui dénotent chez l’homme l’existence une dualité permanente, la puissance d’être à la foi soi et un autre . » Quant au Sage, qu’il continue de trembler !  *Baudelaire journaliste. Articles et chroniques choisis et présentés par Alain Vaillant. GF Flammarion, 381 p., 8,90€.

Le 11 septembre 2013 à 18:02
Le 11 juillet 2012 à 10:05

L'objet du délire #3

Il a la gueule tordue du réprouvé.

Il a la gueule tordue du réprouvé. Petit, mal fichu, une lame trouée qui ne coupe pas. Il fait peine à voir au milieu des grands serins effilés, les éminceurs, tranchelards, désosseurs qui font saigner l'animal déjà mort. Dans l'ombre des tiroirs de cuisine, on le moque, lui, le végétarien cireux, haut comme trois piques à saucisses, incapable de trancher la protéine, toujours remplaçable, et qui se paume tout le temps, partout. Les couverts de table détournent la tête. Cet insignifiant broute légume ne mérite pas un regard. Et puis, un jour de janvier, il neige des boules de pétanque et les nez coulent, on a besoin de lui, on le recherche et miracle, on le trouve, gisant dans un coin, petite chose. Il ne dit rien, mais on sent qu'il est en colère. Très en colère. Une furie blanche. Et les patates tremblent, le potiron transpire, les carottes claquent des dents, les navets se font dessus, la suite est irracontable, du gore maraicher, l'économe rend la monnaie de sa haine en petites coupures et ça gicle, ça pisse la sève, un massacre, le film d'horreur que personne n'a jamais osé tourner, même les couteaux de boucherie plaqués sur leur aimant mural deviennent pâles, même la cocotte-minute, qui en a vu d'autres, fait moins la fière. Tout s'achève dans une assiette creuse où une soupe aux yeux clairs tourbillonne dans le bruit des cuillères et des vapeurs hivernales. Fausse quiétude. Sur le plan de travail de la cuisine, un reflet métallique ronronne dans un tas d'épluchures : le tueur gît dans son crime. Et l'on comprend enfin la nature de la fente en son coeur : c'est une plaie qui n'a jamais cicatrisé. Une fêlure.

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