Nicolas Delesalle
Publié le 27/03/2013

L'objet du délire #13


Tu peux pas.

Tu peux pas partir comme ça, allons, viens-là, tu vas pas finir comme ça, je t'ai dans la peau, je t'ai dans la tête, on a partagé trop de trucs salés, trop d'instants empilés, trop de secondes sacrées, tu peux pas, tu peux pas me laisser là, tout seul, tout nu sans toi, tu peux pas t'en aller comme ça, on a trop vécu, on a trop vu, trop lu, trop bu, trop entendu, j'étais là pour toi, t'étais là pour moi, on parlait pas, mais tout était là, le monde et les mots, les images et les sons, les jeux et les joies, mes doigts sur toi, ta glace sous ma pulpe, mes yeux dans ta voix, non, non, tu peux pas, tu peux pas t'en aller comme ça, tu vas faire quoi, tu iras où, je serai qui sans toi, rappelle-toi, la musique et le soleil et le printemps et les tempêtes et le métro et les voyages et les petits mots et les grands cris et ces silences et ces séismes, tu vois bien, tu peux pas, tu peux pas me laisser là, et les nuits grises, les sms tordus, l'alcool dans les circuits et les urgences et l'amour en trois lettres et la mort en six mots, je sentais tes pulsations, tu connaissais le goût de mes poches, on ne se quittait pas, partout, en haut, en bas, de travers, dans les zigzags, on parlait pas, tout était là, non, tu peux pas, tu peux pas t'en aller comme ça, je t'ai dans la peau, je t'ai dans la tête, je vais faire quoi, je serai qui, allez, me laisse pas, t'en vas pas, reste avec moi, où es-tu, reviens, reviens, me laisse pas. Me laisse pas. Putain d'Iphone.
Le jour où les éléphants se maquilleront les cils en utilisant des oiseaux-mouches plongés dans de la poudre de charbon, j'écrirai une biographie raisonnable. 

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Le 10 février 2014 à 09:19
Le 27 juillet 2013 à 09:20

L'objet du délire #9

Malédiction, plus que deux minutes.

Malédiction, plus que deux minutes, vite, courir, porter les enfants, les valises et le deuil de la voiture 3, pourquoi, pourquoi faut-il que ce soit toujours la voiture 19 et jamais la 3, pourquoi faut-il toujours galoper sur ce quai long comme une autoroute, charrier les choux et les sacs et le poids de la rage, toujours la voiture 19, toujours, pourquoi, pourquoi le serveur de la SNCF ne délivre-t-il que de la 19, jamais de 3, à la rigueur de la 4, pourquoi, pourquoi y a t-il quatre façons de glisser ses billets dans la machine à composter et pourquoi est-ce seulement la dernière qui fonctionne, toujours, pourquoi, et qui sont ces élus déjà assis à leur place en 2, 3 ou 4, que faut-il faire, avec qui faut-il coucher, faut-il toujours courir, encore, même en vacances, et dépasser les amoureux soudain esseulés sur le quai, les gens bien installés derrière le double-vitrage de leur condescendance, le regard en biais du contrôleur tandis que la trotteuse accélère sa course sur l'horloge suspendue, et ce pigeon qui s'en fout des trains et des montres, il picore de la merde en miettes et ne se demandera jamais pourquoi la voiture 19 est toujours au bout du bout du monde, et moi je cours, je cours sur un gigantesque point d'interrogation, pourquoi, pourquoi personne n'a jamais pensé à installer des putain de tapis roulants comme dans les aéroports, pourquoi on ne placerait pas une fois sur deux la voiture 19 en tête de train pour que ceux de la 3 découvrent les plaisirs du sprint, pourquoi faut-il toujours courir comme un dératé, porter les valises et ce sentiment de culpabilité ? Parce que t'es toujours à la bourre, crétin des Alpes.

Le 17 avril 2012 à 08:19
Le 30 septembre 2015 à 09:00
Le 23 septembre 2014 à 09:40

Je sais pas

L'objet du délire #11

Je sais pas si c'est sa couleur, ce jaune, ce jaune omelette et jonquille, ce printemps, cette promesse de printemps et d'oeufs frais dans la paille, quand le décolleté de la fermière les ramasse, tandis qu'un rayon de soleil frappe les poussières en suspension et la ligne d'ombre et de peau entre ses seins, je sais pas si c'est sa forme oblongue de tube d'aspirine coiffé d'un capuchon blanc, cette gueule de demi-jouet, cet air de faux médicament qu'on frotte sur les genoux égratignés des gamins, je sais pas si c'est à cause de la molette dentelée, elle résiste toujours un peu au début cette fichue molette dentelée, surtout quand on ne s'en est pas servi depuis longtemps, mais faut pas beaucoup de force non plus pour que ça glisse et puis que ça tourne, projetant lentement le bâton de résine blanc hors de son écrin, un peu comme le boudin qui tombe de la machine en inox de l'artisan boucher, mais un boudin raide, qui sort verticalement, qui vise le ciel, pas du tout un boudin quoi, je sais pas si je suis clair, ça m'obsède, peut-être que c'est sa consistance, dure et gluante à la fois, difficile à étaler quand on y va comme une brute, mais qui, entre des mains délicates, forme de minces pellicules discrètes, comme des lacs translucides sur le papier blanc, c'est peut-être un peu tout ça à la fois, je sais pas, je sais vraiment pas, ou alors je me trompe, ou alors c'est son parfum, simplement son parfum, cette odeur douce et molle de salle de classe, de billes perdues, de fêtes des mères et de doigts potelés, ce parfum d'enfance qui me saute à la gueule chaque fois que quelqu'un ouvre un bâton de colle UHU.

Le 7 février 2012 à 08:49
Le 25 juillet 2012 à 10:02

L'objet du délire #5

Il a une sale gueule.

Il a une sale gueule ce globe. J'ai beau l'inspecter sous toutes les latitudes, rien n'y fait. Il est triste. Vérolé. Sa surface apparaît lézardée dans le Pacifique et vers la Sénégambie. L'Hindoustan est tellement charbonné qu'on n'y distingue plus les fleuves. Le pied est piqué de trous. Des insectes xylophages y sont planqués. Ils vont sûrement bâfrer le parquet. Bon sang, qu'est-ce qui m'a pris ? Pourquoi ce planétoïde fané trône-t-il sur ma cheminée ? Eh bien, parce que Drouot.Drouot et ses cinq mille chasseurs d'objets quotidiens, ses salles de vente, ses huit cent mille objets cédés chaque année, Drouot et sa sorcellerie marchande, sa sournoise moquette rouge collée au mur, qui éperonne l'iris, Drouot et ses crieurs qui vous chatouillent l'orgueil, « Vous le voulez ce globe ? Oui ? Non ? Alors ? », ses commissaires-priseurs aux bouilles de hiboux inquisiteurs, demi-lunes au bout du nez, oeil mobile, perçant, qui fendent l'air fiévreux des salles d'un geste auguste de chefs d'orchestre wagnériens, écrasant vos lubies d'un coup de marteau d'ivoire sec et précis, Drouot et ses clercs, ses experts, ses acheteurs dissimulés au fond d'une salle ou au bout d'une ligne téléphonique, prêts à tuer père et mère pour un objet, un seul, justement celui-là, celui que vous voulez, celui que vous recherchez depuis dix ans. Ce globe. Voilà. Il est moche, mais il est à moi. En rentrant, j'ai commencé à imaginer les mains rêveuses qui l'ont fait tourner en 1886, 1924 ou 1967, les regards qui ont décidé d'un voyage en le consultant. Dans cent ans, il trônera peut-être sur la commode d'un nouvel acquéreur pris de fièvre chez Drouot. Finalement, il a de la gueule, ce globe.

Le 25 septembre 2013 à 15:22

L'objet du délire #12

Il est là, il attend.

Il est là, il attend, c'est son heure, c'est maintenant, il le sent, mais il ne dit rien, pour conjurer le sort, par superstition, faut pas vendre la peau de la nuit avant de l'avoir crevée, ça fait si longtemps qu'il attend, il en a fait des sorties inutiles, il entendait les voix des hommes, les rires de filles, le choc des talons, le froissement des jupes, mais l'écho finissait par s'évanouir, lointain, étranger et à chaque fois il revenait défait, silencieux, un peu triste, un peu anéanti, et tous ces soirs maudits où ce n'est pas lui qui a été choisi, il en a vus passer devant lui des salopards, des moches, des bariolés, des déformés, même des troués, il restait là, sans un mot, dans l'obscurité, avec ses pensées et sa solitude, sa rage élastique qui lui sautait à la gueule, mais c'est fini, c'est fini, c'est son tour, c'est son heure, il le sait, il le sent, il perçoit les pas sûrs qui viennent de la salle de bain, il devine l'humidité des orteils, les empreintes laissées sur le parquet et qui s'évaporent presque aussitôt, il renifle le musc du parfum qui emplit la chambre, petit vertige, bientôt la plongée dans la nuit, il le sait, il le sent, c'est son heure, c'est maintenant, et les autres le comprennent aussi, le vieux défraîchi qui n'espère plus rien, il a eu sa chance jadis avec Lola, avec Agathe, avec tant d'autres, le bariolé dont tout le monde rigole et qui fut un jour à la mode, le rouge, si agressif autrefois, trois fois vainqueur et aujourd'hui délavé par les échecs, le gris, terne et trop petit, le blanc trop élargi, avec son teint blême de fantôme malade, et même les trois noirs, les triplets de l'enfer, eux qui ont tout raflé ces derniers mois, sentent que le vent a tourné, ils ne se tiennent plus aussi bien qu'avant, ils fatiguent, alors que lui est frais, net, il est prêt, il attend, c'est son heure et voilà que la porte s'ouvre enfin. Une main se tend. Il sourit. Oui, il sourit quand les doigts s'agrippent à lui. Lui, l'élu. Le caleçon qu'on choisit le soir où l'on va pécho.

Le 3 décembre 2011 à 10:27

Jean-Marie Decheneux

Les cracks méconnus du rire de résistance

Ce mois-ci, les loulous, je vais me faire tout petit-petit et m’effacer résolument devant un véritable petit chef d’œuvre d’humour mutin flagellant qui n’était pas du tout destiné à être diffusé. Il s’agit de la lettre historique qu’adressa en 1966 un bouquiniste wallon, toujours en vie présentement, aux responsables des services hospitaliers de l’Assistance publique de Liège. Lesquels, suite au recommandé qui suit, durent se réunir d’urgence pour statuer sur le bien-fondé des trois contre-propositions qu’y formulait leur ancien patient involontaire Jean-Marie Decheneux. Après bien des tergiversations, c’est sur la solution n°2 que l’Assistance publique se rabattit. Attention, il s’agit là d’une histoire belge, les chiffres figurant dans cette lettre doivent être reconvertis en francs français.   Lettre à l'Assistance publique (1966) Messieurs de la Recette de l'hôpital de Bavière (Assistance publique), il y a un peu plus d'un an, j'ai eu le relatif avantage de séjourner quelque temps dans vos locaux. J'y avais été amené à la suite d'une absorption volontaire et massive de barbituriques. Ayant décidé – avec impulsivité peut-être, mais sain d'esprit – de cesser définitivement tout commerce avec ce qu'il est convenu d'appeler mes semblables, j'avais jugé ce moyen propre à ne pas déranger trop de monde. Mal m'en prit : ma femme, âme sensible, s'émut des teintes curieuses que prenait mon véhicule charnel en voie d'anéantissement, d'où mon arrivée chez vous. Vous me sauvâtes donc ce bien qu'on dit le plus précieux : la vie. Je sortis de vos établissements affligé d'une pneumonie mais sauf. Je me remis besogneusement à exister et, jusqu'à ce jour, je croyais bien ne plus avoir, de longtemps, à vous considérer. Je recevais bien de temps à autre quelques papiers portant en guise d'en-tête votre raison sociale, mais, croyant qu'il s'agissait là de publicités pharmaceutiques que ma qualité d'ancien pensionnaire me valait de recevoir, je les mettais d'une main négligente au panier. L'aspect plus solennel de votre envoi du 17 courant (ref: n°1267/2823/05/x) fit que je lui accordai une attention plus soutenue. J'appris ainsi que vous me réclamiez depuis huit mois une somme de 779 FB pour vos bons soins et que, faute de paiement dans les huit jours, vous vous verriez – pour reprendre vos propres termes – « dans l'obligation de recourir à des mesures de contrainte ». Sans préjuger de la nature, ni de l'importance, de ces dernières, les raisons m'apparaissent nombreuses de ne pas donner suite à cette mise en demeure : 1. d'ordre pratique d'abord ; Il me serait fort difficile de réunir une somme de 779 FB en d'aussi brefs délais, mes bénéfices habituels restant fort en deça d'un tel chiffre ; 2. d'ordre strictement technique ensuite : Il me semble pour le moins étrange que je sois tenu de payer des soins que je n'ai jamais sollicités, qui m'ont été infligés contre mon gré et dont le but manifeste était de contrecarrer ma volonté consciente. De surcroît, durant mon séjour chez vous, j'ai été victime, suite à quelques négligences dans le manipulement de ma personne physique, d'un petit traumatisme crânien dont je porte encore la trace visible, à savoir un espace de peau de 3 x 2 cm entièrement dégarni de cheveux. Je n'ai toutefois jamais songé à vous tenir rigueur de cet accident et encore moins à vous réclamer un dédommagement, quelque manifeste que soit le préjudice moral et esthétique subi ; 3. d'ordre moral enfin : Le nom même de votre organisation – Assistance publique – m'inspire la plus grande méfiance. Je suis d'abord opposé à toute forme d'assistance tant aux pays sous-développés qu'à qui que ce soit ; cette forme particulièrement pernicieuse de charité n'ayant pour objet que de retarder les révolutions libératrices et, de surcroît, je dois vous avouer que la simple référence à toute forme de public, groupe, communauté ou société suffit à éveiller en moi des allergies. Toutefois... Désireux de trouver malgré tout une solution satisfaisant les deux parties et guidé, je l'avoue, par le souci de vous éviter des démarches fatigantes et – qui sait ? – peut-être coûteuses, je prends la respectueuse liberté de vous proposer l'arrangement suivant : je suis prêt à vous verser mensuellement une somme de 10 FB jusqu'à extinction complète de ma dette, soit durant une période de 6 ans et 5 mois. Il va sans dire que, tenant compte du caractère éminemment philanthropique et prophylactique de vos services, je ne vous ferai pas l'injure de vous proposer le moindre intérêt. Trois possibilités s'offrent à vous : 1. Devenus sensibles au côté « technique » de mes précédents arguments, vous renoncez à me réclamer la somme de 779 FB (si je ne devais plus avoir de nouvelles de vous, j'interpréterais ce silence comme une décision en ce sens). Le cas échéant, vous n'auriez d'ailleurs pas à vous en repentir ; je me ferais un devoir de recommander votre maison à mes amis et connaissances ; 2. Tenant par-dessus tout à percevoir ladite somme de 779 FB, vous acceptez l'arrangement que je vous propose (veuillez dans ce cas m'en avertir dans les plus brefs délais, je ferai immédiatement un premier versement de 10 FB à votre CCP) ; 3. Négligeant tout ce qui vient d'être dit, vous persistez dans votre intention d'user de « mesures de contrainte ». Dans ce cas, je me verrai contraint de vous restituer la vie que vous m'avez prêtée en m'excusant de l'avoir conservée aussi longtemps indûment. J'userai alors d'un procédé plus expéditif que celui qui fut à l'origine de notre rencontre : j'ai l'avantage d'occuper le troisième étage de l'immeuble où je suis domicilié, la distance séparant mes fenêtres du trottoir me paraît suffire à l'exécution de mon dessein. Est-il besoin de dire que je souhaite vivement vous voir choisir l'une des deux premières solutions. Inquiets comme vous l'êtes de l'ordre public et de la propreté des rues, je crois pouvoir vous faire confiance à ce sujet. Dans l'attente de vos nouvelles, recevez, Monsieur, l'expression sincère de ma considération distinguée.   Jean-Marie Decheneux   P.-S. Auriez-vous l'obligeance extrême de me faire parvenir le détail de ma dette de 779 FB. Je suis particulièrement curieux de savoir si les secours de notre mère la Sainte Eglise catholique qui me furent aimablement et obligatoirement fournis dès mon arrivée en vos locaux ont été tarifés et si oui à combien. Merci.

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