Jean-Daniel Magnin
Publié le 12/06/2010

Le sacrifice jurisprudentiel


Dieu bientôt de retour aux affaires ?

Christine Boutin, ex-ministre du Logement, vient d'inaugurer un nouveau genre d’esquive en politique : le sacrifice jurisprudentiel, par lequel un responsable politique pris la main dans le sac fait briller soudainement une auréole autour de sa tête, tout en détournant vers ses camarades les regards et les soupçons. C’est Jeanne d’Arc montant seule au bûcher et imposant le chemin de la sainteté à ses pairs : en renonçant à ses 9500 euros mensuels pour une mission que lui avait confiée l'Elysée, elle prévient : « Je suis en train de créer une jurisprudence avec cette décision. Parce qu'il y a beaucoup de gens qui sont dans cette situation et qui vont aujourd'hui ou demain être confrontés au même problème » – ce qui bien entendu reste à prouver.
Bien mieux que le mea culpa du secrétaire d'état à la Coopération Alain Joyandet, pincé il y a peu pour avoir loué aux frais de l’Etat un Falcon privé pour se rendre à Haïti après le tremblement de terre. Si la même grâce l’avait lui aussi touché, qu’aurait-il fait, sinon doubler la mise en offrant de sa poche deux fois 116 000 euros aux sinistrés qu’il s'empressait de visiter ?
Et Christian Estrosi, ministre de l'Industrie, accusé d’occuper deux logements de fonction ? Miracle, il déménage, offre les clefs à deux familles dans le besoin en proclamant : que tous ceux qui ont un logement de fonction suivent mon exemple !
Imaginez le ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux, récemment condamné pour injure raciale, se jetant à terre et suppliant qu'on le pardonne, se dépouillant de ses vêtements avant de cheminer vers la Mecque pour y faire pénitence...

Mes rêves : ouvrir à 17 ans le Boui-Boui, café d’art à Genève ; filer à Berlin ; étudier la philo à Paris ; créer des spectacles « hors théâtre » aux festivals de Nancy, Polverriggi ou Avignon ; ouvrir Mac Guffin, cabinet de scénaristes ; voir vivre mes pièces de théâtre à la Renaissance, dans le In d’Avignon, à la Bastille, au Vieux Colombier avec la Comédie-Française, et à l’étranger. Et ce rêve de rassembler les écrivains de théâtre en 2000 ; et d’écrire avec Jean-Michel Ribes le projet du Rond-Point ; et là, de mettre ventscontraires.net sur la piste d’envol.

Dernière publication, un roman : Le Jeu continue après ta mort

 

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Jean-Daniel Magnin

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Le 11 mars 2015 à 09:22
Le 20 avril 2011 à 03:21

Denis Robert contre Bankenstein - 7 : J'étais filé par la DST

Les coulisses de l'affaire Clearstream

Denis Robert raconte les coulisses de l'affaire Clearstream, 7e épisode. C'était trois mois avant qu'il soit relaxé par la Cour de Cassation des accusations portées contre son enquête. Denis Robert ne savait pas encore qu’il allait gagner au moment où nous l'avons enregistré...Mais la polémique continue, après la diffusion par Canal+ du documentaire "Cleastream, le grand bal des menteurs", réalisé par Daniel Leconte. Voici ce qu'en dit Denis Robert dans une tribune publiée par notre partenaire bibliobs.com - qui reprend notre feuilleton sur son site. Extrait :"En plein procès, Leconte avait eu la riche idée  d’interroger des journalistes pour leur demander ce qu’ils pensaient de mon travail. J’étais dans un premier temps au générique avec la mention « avec Denis Robert dans son propre rôle ». Ma victoire judiciaire les a obligés in extremis à virer les passages me concernant. J’écris « ils », car Daniel Leconte n’est pas seul. Richard Malka, son avocat qui est aussi celui de Clearstream et Denis Jeambar ont participé au film. Je ne comprends pas ce que Jeambar est venu faire dans cette galère mais tant pis pour lui. Pendant des semaines au moment des audiences, puis dans les mois qui suivirent, puis un an après, Leconte, Jeambar et les petites mains qui ont fait ce film m’ont poursuivi, écrit, supplié de parler devant leur micro. J’ai toujours refusé. Je m’en suis expliqué dans un courrier très poli."Bankenstein, conférence-performance enregistrée à l'Université Monstrueuse du Théâtre du Rond-Point le 22 octobre 2010 > épisode suivant> 1er épisode> en partenariat avec le site littéraire du Nouvel Observateur, bibliobs.com

Le 26 janvier 2015 à 09:56

Pardon ?

Article paru conjointement dans Le 1 n°41 "Que dire à nos enfants ?" du 28 janvier 2015

A présent, qu'est-ce qu'on fait ? Tout un pays qui se pose la question. Et nous dedans, des nuits à en parler, à remonter les fils de l'Histoire.Les yeux rouges elle a dit : la fermeté bien sûr mais il faut aussi demander pardon aux quartiers. Oui aux quartiers. Pardon?Pour tout ce qui a été mal fait et pour tout ce qui n'a pas été fait.Demander pardon !Oui c'est un mot si simple. Dès qu'on le dit tout est changé. Et une fois qu'on l'a dit plus besoin de le redire, la rancoeur est moins lourde, on peut se mettre à travailler tous ensemble.J'imaginais l'exécutif demander pardon aux quartiers. Non mais, les quartiers ça n'est pas les camps, on va où là ?Tu verras, ils n'ont pas le choix. C'est le moment. C'est la seule chose à faire.Et puis le lendemain le premier ministre a lâché le mot "apartheid". Apartheid territorial, social, ethnique. Il y a eu un grand silence. J'ai vu des visages s'éclairer d'un sourire, comme si l'injustice avait été enfin reconnue. Et d'autres se renfrogner : on n'est tout de même pas en Afrique du Sud ! Rien ne leur a été fait délibérément, aux quartiers ! En Afrique du Sud la séparation était inscrite dans la loi !Tu vois je t'avais dit, ils ont compris qu'il fallait aussi s'excuser.Alors deux autres mots m'ont traversé la tête. Transparence et réconciliation. Les deux mots que Mandela a sortis quand son grand pays cassé en deux s'est tourné vers lui en demandant : A présent, qu'est-ce qu'on fait ? On va tout se dire, même les choses les moins reluisantes, on va rassembler toutes nos histoires en une même Histoire, et puis on va arrêter d'avoir peur, on va se retrousser les manches et bosser tous ensemble.Transparence et réconciliation : et si c'était par ces deux mots-là qu'il nous fallait passer pour redonner vie et éclat aux trois grands mots rouillés qui patientent au fronton de nos mairies ? Cet article paraît dans le n°41 de l'hebdo Le 1partenaire de ventscontraireset du Théâtre du Rond-Point

Le 16 juin 2015 à 09:20

Dany-Robert Dufour : "L'Homme a développé la culture pour compenser son manque de nature"

La néoténie de l'Homme "L'homme naît prématuré, non fini, inachevé : – il se tient debout parce qu'il n'a pas de pouce postérieur opposable (comme les foetus de singe) ;– il n'a pas de dents de lait à la naissance ;– le trésor de l'Homme, son cerveau, est enfermé dans un bocal mal fermé : la fontanelle ;– ses alvéoles pulmonaires sont fermées — il faut taper sur le petit d'homme qui vient de naître pour qu'il respire ; – absence de terminaisons nerveuses de son système pyramidal : pas de coordination des mouvements; – absence de système pileux... Et on pourrait continuer ainsi longtemps. Il n'est pas fini à la naissance, il manque de Nature, il a besoin des autres pour sa maturation : maternage, éducation, ça va durer toute la vie. C'est beau cette dynamique dans la Culture. Mais ça peut aussi devenir problématique. Car l'Homme doit se rajouter des choses pour "se faire" : – des récits : au contraire des animaux qui sont souverains dans l'instant, il n'habite pas le temps ni l'espace et doit se raconter des histoires, se dire qu'il vient de quelques part, qu'il va quelque part. Il doit pouvoir imaginer un être fini, surpuissant : un dieu. On retrouve cette permanence du fait religieux dans toutes les civilisations : un Autre qui s'est créé lui-même. L'Homme dépend d'un principe supérieur ;– des prothèses : il est mal foutu et a besoin de vêtements, de chaussures, de lunettes, de montre, d'ordinateurs... ;– une capacité à abstraire les situations qu'il vit pour en tirer la quintessence : lois, sciences, théories, grammaires, etc. Pour compenser son manque de Nature, l'Humanité a développé une fantastique activité culturelle. Mais cette activité prothétique peut nous amener trop loin. Par exemple lorsque l'Homme devient un adjuvant de la prothèse elle-même, comme ce qui risque d'arriver avec l'intelligence artificielle. Les technosciences menacent de prendre le pouvoir sur nous. Toute cette culture qu'il a fallu inventer risque de prendre la première place. Dans 30 ou 40 ans nous pouvons franchir un cap et de sortir de notre statut d'animal raté, pour passer à la posthumanité, à l'immortalité peut-être. Ceux qui resteront dans la néoténie souffriront d'un nouveau type de nazisme bien plus terrible que jamais. Ce drôle de petit animal inachevé promet de trop bien réussir." Dany-Robert Dufour est professeur de philosophie de l'éducation à l’université Paris-VIII, ancien directeur de programme au Collège international de philosophie de 2004 à 2010 et ancien résident à l'Institut d'études avancées de Nantes en 2010-2011. Il enseigne régulièrement à l’étranger. Son travail porte principalement sur les processus symboliques et se situe à la jonction de la philosophie du langage, de la philosophie politique et de la psychanalyse. Lettres sur la nature humaine à l'usage des survivants, Petite bibliothèque philosophique, Calmann-Lévy, 1999Le délire occidental : et ses effets actuels dans la vie quotidienne : Travail, loisir, amour, Les liens qui libèrent,‎ 2014

Le 11 avril 2012 à 09:50

De qui se moque-t-on ?

10. Le cheveu

Le cheveu, si nous n’en avions qu’un, j’admets qu’il serait chose précieuse, le fil le plus fin du tricot de soi, le filament radieux de notre ampoule de tête ; rai de soleil ou trait de pluie nous liant harmonieusement au monde environnant. Mais cette quantité ! Ce mystère sans intérêt de leur nombre ! Si l’ennui a une origine, il faut la chercher dans cette mauvaise herbe proliférante. Le cheveu est un piège à guêpe, la tige de la pipistrelle affolée, un nid douillet pour le pou qui ne se défait que pour tremper dans la soupe ; au soir, il est un suffocant nuage de gaz carbonique, de graillon et de tabac. Puis il nous embrouille. Le visage le plus franc, la figure la plus candide disparaissent sous ce gribouillage. Il n’y a plus moyen d’être honnête. Alors le cheveu nous dénonce sur les scènes de crime malgré toutes les précautions prises pour ne laisser ni trace ni empreinte. Il veut nous voir en prison ; il fournit, pour notre cachot, la première brassée de paille humide.       Tout le hérisse. C’est un pleutre doublé d’un gardien sourcilleux de l’ordre et de la morale. Toutefois, il suffit que l’ennemi l’empoigne pour nous tenir à sa merci. Nous n’avons plus de secrets pour lui, voici les noms, voici les plans, voici les codes. C’est que la douleur a son siège à la racine du cheveu. Si onduleux et souple soit-il, nous n’en sommes pas moins criblés de crin, d’aiguilles, d’épingles, d’épines, voués à toutes les malédictions, à tous les envoûtements.       Ah ! si Dieu est un marionnettiste, devinez un peu quelles ficelles il tire pour nous manipuler, et pourquoi nous dansons misérablement sur le flot, et pourquoi nous ratons si souvent la marche.       Ah ! nous nous croyions définitivement descendus du singe, nos pieds touchaient le sol sous le cocotier, mais c’est encore par le cheveu que le chimpanzé nous retient en l’air ; sa main velue nous gratte paternellement l’occiput. Serions-nous si ébouriffés si nous en avions tout à fait fini avec la préhistoire ?       Et pourtant, comme nous prenons soin du cheveu ! Shampoing au lait d’amande, peigne de nacre, brosse en loupe de noyer, rubans, barrettes, fleurettes, rien n’est trop beau pour lui. Croyez-vous qu’il nous en sache gré ? Il se ternit plus vite que la pomme de terre pelée ; blond, brun ou roux au départ, il vire au gris, il tombe en cendres, il nous vieillit de dix ans du jour au lendemain. Le vent qui nous décoiffait hier disperse à présent la poussière dont nous sommes faits. Le cheveu est le premier à partir, il nous laisse grelotter dans les frimas. Ou alors, il nous trahit plus sournoisement encore : il s’accroche, au contraire, quand tout notre corps défaille, se lézarde puis succombe – il continue à croître après notre mort, doué d’une vigueur nouvelle, il se nourrit de notre cadavre comme un ver !       Que faire, mes amis, comment nous rebeller à notre tour contre ces mèches qui nous aveuglent, ces frisettes qui nous infantilisent, ces épis qui nous ridiculisent, ces brosses qui nous militarisent, comment nous soustraire à ces rets, à ce filet qui déjà nous coiffe et qui, si nous n’y prenions garde, s’enroulerait aussi bientôt autour de nos chevilles pour nous paralyser complètement ? Nous ne sommes pas démunis : le cheveu redoute les ciseaux, la tondeuse, la pierre ponce, le papier de verre et le rabot. Rasons-le, polissons, astiquons nos crânes ; alors enfin nous serons vraiment nus sous notre bonnet et, celui-ci ôté, la lucidité nous reviendra avec la lumière.

Le 12 décembre 2014 à 08:46

Croire

– Le Bon Dieu n’existe pas.– Pas possible !– Comme je vous le dis.– Mais qu’est-ce qui vous fait croire ça ?– Je n’en sais rien. Une intuition.– Autant dire que vous n’en savez rien…– Comment voulez-vous savoir ? On n’est sûr de rien. Juste un faisceau de présomptions…– Hum, hum…– Depuis le temps qu’on annonce son retour sur la Terre et qu’on ne voit rien arriver… Au moins le Père Noël, lui, il est ponctuel.– Vous croyez au Père Noël ?– Pas vous ?– Si, bien sûr. La petite souris, en revanche, j’ai des doutes.– Vous pensez que ce serait un stratagème parental ?– Quelque chose comme ça, oui…– En même temps, sous l’oreiller, la dent disparue est bien remplacée par un bonbon ou un chocolat…– C’est vrai.– Et ça je suis désolé mais ça n’arrive quand même pas par l’opération du Saint-Esprit !– En ce qui me concerne, ça fait longtemps que la petite souris ne se déplace plus chaque fois que je perds une dent.– Mais quand vous perdez une dent, vous la mettez sous l’oreiller ?– Non.– C’est bien ce que je pensais…– C’est-à-dire, à mon âge…– Bien sûr ! Vous perdez une dent et c’est comme si vous n’en aviez rien à foutre. Vous abandonnez la malheureuse chez votre dentiste qui va vous mettre un implant.– Exactement.– Et la petite souris oubliée, négligée, délaissée, qui voit, comme ça, une dent passer sous son museau, vous y pensez ?– Pas tellement.– C’est bien ce qu’il me semblait. Pour croire, il faut quand même y mettre du sien.

Le 15 mars 2015 à 09:04

Un autre / épilation par laser

Je m’étais toujours dit que mon identité me faisait tort. Le jour où j’ai su que j’allais pouvoir rencontrer Anna, une étoile montante du tennis russe, j’ai décidé de me métamorphoser. De fond en comble. Devenir un autre. Pour tenter de la séduire. J'ai teint mes cheveux et mes sourcils. J'ai mis des lentilles de couleur. Le jeune homme brun venu d'ailleurs est devenu un jeune blond aux yeux bleus. Aiat Fayez est devenu Alain Fayer. Mais il manque quelque chose pour parfaire la métamorphose. Je vérifie méticuleusement la teinture de mes cheveux. Je cherche le défaut qu’il faut rectifier. J’examine les sourcils et les cils : force est de constater que tout est parfait. Tant mieux. Je décide de m’épiler le corps au laser pour me débarrasser une fois pour toutes de mes poils noirs. Il y a un institut de beauté discret à quelques rues de là ; les fenêtres sont teintées, je ne risque pas de perdre mon incognito devant tout le monde. Je m’y rends ; dès que je vois la petite brune au teint mat de l’accueil, je reconnais une compatriote. Tout se complique aussitôt. Elle me regarde, essaie de me trouver à travers mon regard, de trouver mon moi originel. Je commence à donner des signes d’agitation, c’est plus fort que moi ; je sens les gouttes de sueur ruisseler de mon front ; je lui explique ce que je souhaite, elle se met derrière son ordinateur, demande mes nom et prénom. J’émets, la voix étranglée : « Alain Fayer. » Elle n’a pas compris le nom. Je répète avec un trémolo dans la voix : « Fayer. » –  « Avec un z à la fin ? » – « FA-YER, dis-je en haussant la voix, AVEC UN R. » Elle me regarde bizarrement maintenant ; il manquerait plus que je sois obligé de m’excuser. Elle m’explique la différence entre l’EPILATION PAR LASER et l’épilation par lumière pulsée. J’opte pour le meilleur, qui est le plus radical. Elle me tend un questionnaire médical que je remplis à la vitesse de la lumière. Elle va s’occuper de tout, le dermatologue viendra en dernier lieu pour enclencher la machine. Parfait. Elle m’enjoint d’entrer dans la pièce pour me déshabiller. Je pousse la porte, avance de quelques pas ; impression immédiate d’être à l’hôpital. Tout est blanc dans la pièce, très propre. Il y a une machine sortie du mur sur laquelle je vais devoir me coucher avant qu’elle ne rentre dans le mur. Ça ressemble à s’y méprendre à celles utilisées pour traiter le cancer. Je me demande ce que je fous là. Je maudis mes origines, mon pays natal, et tout ce qui me concerne de près et de loin. La petite brune entre. « Vous ne vous êtes pas déshabillé ? » – « J’étais sur le point. » – « Je reviens dans cinq minutes alors. » Elle sort. Je me déshabille avant d’enfiler la robe de chambre. Elle va rentrer et voir le contraste entre mes poils noirs et mes cheveux blonds. Ses doutes vont se dissiper. J’espère juste qu’elle ne dira rien. Qu’on finira la séance sans un mot. Elle revient. « Ça y est ? » Je fais oui. Elle m’explique comment ça va se passer. Je vais devoir mettre des lunettes spéciales, puis je me coucherai sur le ventre, la machine entrera dans le mur, les rayons laser vont détruire les poils de mon dos, mon bassin, et plus bas. La machine sortira. Je me mettrai sur le dos et ce sera la même chose pour les poils de devant. J’écoute comme un bon élève. Je suis si gentil quand j’ai peur. « Vous êtes originaire de quel pays ? » fait soudain la petite. Je n’en reviens pas. J’ai l’impression d’avoir mal entendu, ce qui s’est déjà produit. « Pardon ? » Elle a un grand sourire ce qu’il y a de plus naturel : « Vous êtes originaire de quel pays ? » Le processus chimique que je connais bien se déclenche automatiquement dans mon corps : le cœur se met à battre dans mes oreilles, la gorge devient sèche, le regard perd son éclat, la sueur envahit le visage. Je le ressens clairement ; mais elle, ne le voit-elle pas ? Elle n’en a pas l’air, pas vraiment en tout cas, puisqu’elle ne passe pas à autre chose, elle reste sur sa question, elle reste sur l’attente de la réponse, elle ne veut pas retirer ce qu’elle a demandé alors que je suis en train de le lui proposer tacitement. A l’amiable. Revenons à nos moutons. Faisons comme si de rien n’était. Ce qui a été n’a pas été. Même le blanc qui s’ensuit n’y fait rien. Elle doit être sûre d’avoir à faire à autre chose qu’un Français. « Vous ne voulez pas le dire ? » demande-t-elle en gardant le même sourire qui me paraît maintenant maléfique. « Si, si, fais-je en souriant comme si je pensais à quelque chose d’autre. Je me demandais justement si vous n’étiez pas une compatriote. » Elle me regarde en riant, mais cette fois c’est elle qui est là, pas l’esthéticienne, c’est la petite brune compatriote dans tout ce qu’elle est et n’est pas, dans tout ce qu’elle a et n’a pas. Elle me demande dans ma langue maternelle si je viens du même pays ; je réponds oui dans la même langue, et bizarrement, cela me libère, ou du moins me calme, même si je sais qu’elle ne fera jamais allusion à la couleur de mes cheveux et de mes yeux mais qu’elle n’en pensera pas moins. Elle continue de me questionner dans notre langue maternelle : si je suis ici depuis longtemps, si j’aime la France, si j’aime les Français, si je rentre souvent au pays natal, si je compte rester ici. Un à un tombent de mon être des pans de mon incognito, et je les entends s’écraser au sol, je sursaute presque à chaque question, je réponds de bonne grâce, attendant juste que ce cauchemar se termine mais elle en redemande, ça n’en finit pas. Elle aime beaucoup la teinture de mes cheveux, elle le dit, oui, le plus naturellement du monde, dans cette langue maternelle qui me porte malheur ; et elle me complimente après que je lui ai confirmé que j'ai fait la décoloration moi-même, sans l'aide d'un professionnel. En revanche, elle se permet, c’est son expression, même si elle se permet tout, absolument tout, maintenant qu’elle me voit K.O. debout, elle se permet d’émettre une réserve sur la couleur des yeux : elle aurait, dit-elle, choisi des lentilles vertes qui iraient mieux avec mon teint. Dont acte. Elle poursuit en disant qu’elle tente de convaincre son petit ami de se teindre les cheveux mais qu’il n’en a pas le courage. J’explose soi-disant de rire mais on entend clairement que c’est un faux rire, la preuve, elle coupe court à la discussion et m’enjoint de chausser les lunettes spéciales. Je m’exécute en la remerciant, sans savoir pourquoi. Aiat Fayez, Un autre, Editions P.O.L, 2014

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