Joseph Holcha
Publié le 03/10/2015

Les bopowap


Les progrès du futur #3

Le Grand Court-Jus eut lieu en 2029. Les coups de boutoir du changement climatique, conjugués aux contraintes pesant sur les ressources fossiles et au développement rapide des véhicules électriques, firent sauter le réseau australien, puis, par effet domino, la plupart des grands réseaux électriques du monde.  

Comme le dit justement Ernestino Hulki, alors PDG du groupe Solareva-BP : « On est en slip ». Mais personne ne l’entendit car Internet n’était plus qu’une toile d’araignée morte. Sur le modèle de Fukushima en 2011, les centrales nucléaires sautèrent une à une, balayant la civilisation d’une grande partie de l’Europe. L’Islande devint le plus grand foyer de culture à l’Ouest de l’Oural.  

En Inde aussi, les centrales sautèrent mais comme elles étaient relativement peu nombreuses, la majeure partie du sous-continent resta indemne. Ce fut même une opportunité unique pour les Etats du Sud de la péninsule: ils  se trouvèrent d'un coup au centre de toutes les convoitises, du fait de leur maîtrise des bopowap (body powa appliances), appareils à picovolts alimentés par l’électricité résiduelle des muscles. La morosité ambiante aidant, le string-gyrophare fut un énorme succès dans les night-clubs de l’Asie méridionale. C’est grâce à ce type d’innovation à haute valeur ajoutée que la Tamil Confed devint la puissance mondiale que nous connaissons, capable désormais de tenir tête au Brasiu Granji et au Beidongguo.

Joseph Holcha naît au XXe siècle dans une grande ville d'Asie. Fils de diplomate, il bénéficie d'une excellente éducation, dont il ne tire aucun profit. Arrivé à l'âge adulte, il se livre à diverses activités inutiles ou illicites. Il finit par tomber sur une Triade coriace. Il perd la tête dans une explosion criminelle, à son domicile. Sa bibliothèque est toute en désordre. On lui fait une greffe de fortune.

Ayant perdu beaucoup de son charisme, il se laisse pousser les poils et se rabat sur les plaisirs solitaires de l'écriture, composant des récits, des poèmes, et aussi d'autres choses.


josephholcha-higrapu.blogspot.fr

 

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Le 26 avril 2012 à 09:50

Le mal des ardents

Dans la tradition biblique, c'est un buisson ardent qui révéla à Moïse le Dieu du monothéisme. Loin de toutes les traditions républicaines, c'est un Patrick Buisson, ardent maurrassien décomplexé, qui parvint à convaincre Nicolas Sarkozy qu'il n'existerait qu'une seule Droite, consumant les pudeurs passées et franchissant à pieds joints la sacro-sainte frontière entre droite républicaine et droite extrême. Notons au passage qu'en anglais, buisson se dit Bush et ceci n'est peut-être pas un hasard. Dans la tradition botanique, un buisson est une végétation touffue parfois épineuse, qui se caractérise par sa tendance à former des masses denses. Le buissonnisme politique aspire également à faire émerger des masses et à les inciter à voter massivement justement pour Nicolas Sarkozy. En médecine, le mal des ardents, également appelé ergotisme, est une empoisonnement par des alcaloïdes. Dans l'histoire médicale, on relate de nombreux cas de pain infecté provoquant notamment des hallucinations, des convulsions, des spasmes et des nausées. Dans l'histoire à écrire de la médecine politique, le mal du Buisson ardent est une infection de la vie politique basée elle aussi sur une intoxication - les étrangers viendraient manger le pain des Français – et débouchant immanquablement sur les mêmes symptômes que le mal des ardents. Heureusement, il y a fort à parier (et au moins, à espérer) qu'une partie de l'électorat traditionnel de droite se détache progressivement de cette tendance pathologique. Le buissonnisme n'aurait alors été qu'un feu de paille. Et c'est tout le mal qu'on souhaite à la France.

Le 1 octobre 2011 à 09:30

Troisième mi-temps

Une virgule ovale, par Larpenteur, trois-quart aile depuis 1971

Peut-on parler de sport ici ? Je ne sais pas, mais je le pense. Surtout lorsqu’on sait combien les footballeurs peuvent être bon comédiens…Et le sport du moment, surtout au bout du monde, c’est le rugby, qui vient d’Angleterre, comme tous les sports, sauf le sumo, qui vient des problèmes d’obésité. Ça ressemble au football. Mais en fait non. Le foot est très violent : au moindre contact entre deux joueurs, l’attaquant vole dans les airs, retombe le nez dans l’herbe en se tenant le genou gauche, roule sur des dizaines de mètres, emporté par la violence du choc, et pleure en appelant sa mère. Un docteur vient avec du déodorant, et vaporise sur le genou du numéro 9, pour que ça ne sente plus le gazon mouillé, mais les cocotiers un matin de printemps. Les joueurs de rugby sont plus solides. Il faut se mettre à XV (ou XIII) pour en faire tomber un. Et si cela arrive, personne ne lui amène du déodorant. Du coup, les rugbymen sentent mauvais des genoux. Ils ont un cerveau, et pour ne pas le perdre pendant le match, ils se mettent du scotch autour de la tête, ça tient mieux que le gel. Par contre, les footballeurs se coiffent avec du gel, et mettent du scotch à leurs chevilles, pour ne pas perdre leurs pieds (d’où l’expression con comme ses pieds?). Le ballon est ovale (l’inventeur du rugby était très facétieux et un peu rouquin), il rebondit n’importe où et les joueurs ont de la peine à l’attraper. Ce qui engendre la mêlée, un élément essentiel de ce sport : pour empêcher le ballon de rebondir n’importe où, les joueurs s’entassent dessus. Cette phase de jeu est très délicate parce que, je le rappelle, personne n’apporte de déodorant aux rugbymen. C’est pour ça que beaucoup préfèrent avoir le nez cassé, plutôt qu’un nez qui fonctionne. Quand l’arbitre a trouvé celui qui a attrapé le ballon, il lève un bras et siffle. Alors tout le monde remet ses shorts en place, et le gagnant rend le ballon à l’arbitre, qui est content. Le but du rugby, c’est de gagner le match. Mais ce n’est pas si facile, et il faut faire des essais. Lorsqu’un joueur porte le ballon derrière la ligne, c’est un très bel essai. Pour le récompenser, on lui permet du tirer par-dessus les buts, s’il arrive à marcher en arrière en comptant ses pas. Paradoxalement, au rugby, pour faire avancer le ballon, il faut le passer en arrière. Ça s’appelle une superbe ouverture, alors qu’au foot « c’est de l’antijeu, ils font chier à toujours temporiser ces Italiens ». Au début du match, ceux qui sont habillés en noir se tapent sur les cuisses en tirant la langue à leurs adversaires, ce qui n’est pas très poli, mais ils s’en foutent car de toute façon, ce sont eux qui gagnent, et les autres qui ont des bleus… Et après le match, les joueurs posent pour des calendriers dans les vestiaires, pour savoir quand ils doivent revenir au stade. Et enfin la troisième mi-temps peut commencer…

Le 18 février 2012 à 08:19
Le 29 avril 2015 à 10:13

Willem est grand !

Famine en Afrique, terrorisme, naufrages de migrants en méditerranée, montée du FN, crise de la zone euro, conflit israëlo-palestinien, chômage, faits divers sordides, djihadisme, guerre en Syrie, obscurantisme religieux, attentats contre Charlie Hebdo... Avouez qu'une telle liste a tout pour vous donner envie de vous exiler sur une autre planète voire de vérifier par vous-même le bon fonctionnement de votre gazinière en y plongeant la tête. Tous ces drames qui ponctuent nos journaux télévisés et hantent nos cauchemars ne nous incitent guère à nous fendre la poire. Pourtant un homme réussit l'exploit d'aborder ces sujets tout en nous redonnant un peu de ce sourire qui nous a tellement manqué ces derniers mois, depuis que des crétins surarmés ont décidé de venger une hypothèse en assassinant des symboles. Et c'est homme c'est Willem. Ces dessinateurs, Willem les a côtoyés pendant de longues années au sein de la rédaction de Charlie Hebdo et s'il ne fait partie de la liste des victimes, il ne le doit qu'à son peu de goût pour les conférences de rédaction. Contre cette chape de tristesse qui s'est abattue sur nous le 7 janvier, il se lève pour scander un tonitruant « même pas mort », un geste de vie avec ce Willem Akbar qu'il publie chez les Requins Marteaux. Près de 100 dessins initialement publiés dans Libération et dans Charlie, comme autant de refus de se taire face à toutes les tragédies du monde. La justesse et la sincérité de son propos, sa sensibilité et l'acuité de son trait font de ce livre une œuvre aussi puissante qu'élégante, pleine de poésie et de lucidité. Quand beaucoup d'entre nous détournent la tête pour préserver la sérénité de leur sommeil, Willem ouvre grands ses yeux sur la planète et ne baisse pas le regard face aux atrocités du quotidien. Et si ce livre réunit tous les malheurs du monde ce n'est pas jamais par goût de la noirceur ou du cynisme : Willem ne fait que rendre ses coups à cette saloperie ambiante qui tente de nous faire abdiquer. Willem est un puncher et il frappe fort. Sans concessions, sans jamais baisser la garde. Jusqu'à la victoire, toujours !  

Le 7 juillet 2010 à 16:27

La rue mouvementée le matin et sans le plaisir de la tour Saint-Jacques droit devant soi

(Chose vue)

La rue mouvementée le matin est avec le plaisir de la tour Saint-Jacques droit devant soi. La tour Saint-Jacques, majestueuse et blanche, derrière à l’exact opposé. La rue est bruyante de tous côtés. Il faut être vite dans la vie de la ville ce matin. D’abord un café le coude sur le comptoir, une winston for winners et se souvenir de cet homme qui parlait des musiques qu’il écrit, de la difficulté de plus en plus d’être sur la scène et sous les feux des projecteurs. Il enviait la solitude, être à sa table, et le face à face avec l’écran de l’ordinateur. J’enviais, un peu, l’émulation du groupe. L’instinct grégaire en berne, pour le dire comme ça. Le retour à la rue il fait plus froid peut-être et je suis comme à contre-courant. Disparaître ici, l’insatisfaction est un moteur. Pourquoi pas. Le col de la veste remonté haut, la tête dans les épaules et la main droite dans la poche du pantalon noir, les doigts jouent avec l’objet et le briquet. La femme et l’enfant s’avancent vers moi. La femme et l’enfant avec les rollers elles roulent vite sur le trottoir. L’écharpe de la femme virevolte pour ainsi dire et l’enfant tient la main de l’enfant, elle est encore endormie. Elles sont la main dans la main et filent sur le bitume, la femme sourit et l’enfant se tient les yeux mi-clos. Elles descendent la rue vers le centre de la ville, l’enfant se rapproche de la femme et enserre un peu sa taille, colle sa tête contre la hanche de la femme dont la main se pose sur sa tête.

Le 24 juillet 2015 à 08:30
Le 19 mai 2015 à 09:30

L'ouroboros de la douleur

Le problème de l’argent, c’est que tout est fait pour qu’on n’y comprenne rien. Tout ce qu’on y comprend, c’est qu’on a beau faire tout ce qui est en notre pouvoir pour gagner un tout petit peu plus, à la fin, on perd toujours beaucoup plus que ce qu’on gagne. Comprendre l’argent est une activité à plein temps : il faudrait être payé pour ça ! D’où l’aplomb des économistes médiatisés, des experts en science du fric, des spécialistes des gros sous, des professeurs de pognonlogie : ils savent que nous ne comprenons jamais rien à ce qu’ils disent. Ou si peu. Tout ce qu’on comprend, et c’est pas une nouveauté, c’est que nos poches sont toujours un peu plus vides et celles de nos chefs toujours beaucoup plus pleines. Tout ce qu’on comprend, c’est que l’inégalité a atteint des proportions hyperboliques, stratosphériques, cosmiques. Et que tout, mais alors absolument tout, est fait pour qu’elle continue à s’accroître. Leur travail, leur mission, c’est l’accroissement de notre misère et le plaidoyer en faveur de nos chefs. Leur travail, leur mission, ce n’est pas de nous faire aimer cette situation, encore moins de nous la faire comprendre, mais de nous gronder pour nos tentatives de mutinerie, et de nous rappeler, gentiment mais fermement, à l’ordre. Et nous, notre épuisant travail, notre impossible mission, c’est d’appliquer à la lettre la chanson que Serge Gainsbourg avait écrit pour Régine : « Ouvre la bouche, ferme les yeux, tu verras ça passera mieux. Si les mouches entrent un peu, t’en fais donc pas pour si peu : ouvre la bouche, ferme les yeux. »  Il faut dire que c’est si pénible de réussir à être payé aujourd’hui. C’est presque un autre travail. Il y a d’un côté notre travail, et, de l’autre, il y a le travail d’être payé pour notre travail ! Remplir des formulaires, signer des contrats, produire des documents, renvoyer des mails, attendre trois mois, écrire, rappeler, insister. La mauvaise volonté est devenue une des stratégies les plus payantes de nos chefs : laisser traîner, ne pas répondre aux mails, faire le mort, tout faire pour qu’on oublie, pour qu’on se décourage, qu’on s’épuise… On est devant l’imminence de notre chèque comme devant la porte de la Loi dans la parabole kafkaïenne. On cherche en vain à comprendre ce qu’on doit faire pour l’obtenir. On présente nos numéros de Siret, compte en banque, sécurité sociale, Agessa, etc. On finit par mourir d’épuisement devant le gérant qui nous explique : « Ce chèque n’avait été signé que pour toi, mais maintenant c’est trop tard, et je vais le déchirer. » Qui veut gagner sa vie la perdra. Après L’Amérique, Le Procès, Le Château, il faudrait que Kafka revienne d’entre les morts et écrive un quatrième roman métaphysique inachevé qui s’appellerait La Banque.  Il y a pire que notre misère, il y a l’humiliation permanente que nous devons subir de la part de nos chefs. Ils n’en ont pas assez de nous voir pauvres ; ils voudraient nous voir à genoux, honteux, leur demandant pardon pour toutes nos croyances ridicules, toutes nos espérances idiotes et nos stupides chagrins. C’est déjà assez pénible de savoir que nous trimons essentiellement pour qu’une poignée de sales types engraisse comme des porcs. Il faut en plus qu’ils nous fassent honte. C’est déjà assez pénible de vivre selon les règles d’un jeu que nous n’avons pas choisi. Il faut en plus que ceux à qui ces saletés profitent nous fassent des émissions de télévision et des livres pour nous expliquer l’excellence de leur âme et la médiocrité de nos esprits. Pourtant ça se lit sur leur corps, qu’ils ont depuis longtemps quitté les verdoyantes vallées de la joie de vivre, et qu’ils s’épuisent en vain à grimper les arides montagnes de la fortune et du pouvoir. Et on leur laisserait volontiers le monde, « tous les royaumes et leur gloire », si la condition de leur folie n’était pas l’accroissement de notre misère. S’ils n’avaient pas besoin de mettre en pièces tout ce qui est beau et juste pour arriver à leurs fins.  On en arrive toujours au même point : la richesse est l’ouroboros de la douleur. L’argent fait souffrir tout le monde. Il fait souffrir ceux qui n’en ont pas et ceux qui en ont. L’argent fait souffrir ceux qui n’en ont pas en les séparant de ce qu’ils pourraient avoir, et en leur faisant honte de ne pas l’avoir. Et il fait souffrir ceux qui en ont en leur faisant craindre qu’ils pourraient venir à en manquer, et en les enjoignant à s’en préoccuper. L’argent est la pire des drogues. Dès qu’on commence à faire un peu d’argent, on veut toujours en faire un peu plus. Dès qu’on en fait beaucoup, on a l’impression de ne jamais en faire assez.  La solution n’est pas dans la création de richesses, mais dans l’organisation du pessimisme en matière d’argent. Ce qu’il faut, c’est tout faire pour que l’argent n’ait plus aucune valeur. Savoir que nous vivrons pauvres et mourrons misérables – mais tout faire pour que cette pauvreté soit la fenêtre vers des rapports plus justes, des relations plus belles, et cette misère la porte vers des combats plus intenses et des amours plus nobles. Se battre, non pour nous enrichir à la place de nos chefs, mais pour que ceux-ci ne détruisent pas davantage la nature, les animaux et les hommes dans leur voyage aller simple vers l’Enfer sur Terre. Se battre, parce que nous ne voulons pas de ce monde illusoire : né de l’intérêt, vivant par la corruption, crevant dans la solitude. Se battre, parce que c’est la seule façon d’accéder à quelque chose qui ressemble à un destin collectif. Se battre, parce que ce combat est la seule chose qu’ils ne peuvent pas nous prendre et, partant, la seule chose qui ne puisse pas être négociée.

Le 17 octobre 2015 à 09:07
Le 4 décembre 2014 à 09:59
Le 7 mars 2012 à 09:18

Les flibustiers libertaires (surtout entre 1650 et 1730)

Les cracks méconnus du rire de résistance

La plupart des films de pirates, à commencer par la fort convenue série des Jack Sparrow-Johnny Depp, ne nous informent guère sur les mœurs pirates, très étonnamment toniques pourtant à plus d’un titre comme en attestent quelques livres rendant justice aux desperados des mers.   L’historien rebelle Hakim Bey va même jusqu’à présenter les repaires flibustiers près de Madagascar ou dans les Bahamas, et les sloop rapides et bien armés des pirates, comme des sortes de « zones autonomes temporaires » grand style. Dans son étude culte Utopies pirates (Dagorno), ainsi que dans les écrits de Markus Rediker et de Gilles Lapouge réédités fin 2011, respectivement chez Libertalia et chez Phébus, on apprend que bon nombre des gibiers de potence qui couraient la grande bordée sur les mers des Caraïbes et l’océan Indien entre 1650 et 1730 en battant pavillon noir préfiguraient d’une certaine manière les avant-gardes anarchistes héroïques du XXe siècle. Tant les insurgés makhnovistes d’Ukraine en 1918-1921 et ceux de Cronstadt, que les guerrilleros de la Colonne de fer ou de la Colonne Durruti libérant des régions entières durant la guerre civile d’Espagne pour y expérimenter l’autogestion et la vie sans contraintes.   Les frères de la côte, en fait, c’étaient les damnés de la mer. Qu’il s’agisse de proscrits politiques, d’esclaves en fuite ou de marins mutinés contre la discipline odieuse régnant à l’époque sur les frégates françaises, anglaises, espagnoles, portugaises, contre la dureté pleine de morgue des officiers, contre l’esprit de lucre des armateurs, c’était avant tout à l’ordre colonial-marchand qu’ils s’attaquaient sauvagement. Rien qu’entre 1716 et 1729, on recense plus de 2 400 navires marchands pillés par nos gredins, ce qui entraîne une véritable crise du commerce « de nation à nation ». « Les flibustiers, précise Markus Rediker, dans Pirates de tous les pays, entravaient le commerce dans les zones stratégiques d’accumulation du capital – les Antilles, l’Amérique du Nord et l’Afrique de l’Ouest – à un moment où l’économie atlantique récemment stabilisée et croissante était source de profits énormes et de pouvoir impérial renouvellé. » Pas mal de vaisseaux marchands, d’ailleurs, capitulent sans tirer un coup de feu dès qu’ils voient surgir au loin le Jolly Roger pirate. Et, pendant les abordages, les équipages attaqués n’entrent pas toujours en résistance. Il arrive même fréquemment que des matelots de la Royal Navy se rallient carrément à la piraterie après avoir offert à leurs assaillants la tête de leurs capitaines et des officiers royaux les ayant maltraités. Quant aux esclaves gisant dans les calles, il sont naturellement libérés et peuvent soit devenir eux-mêmes des pirates, soit lever le camp librement.   Mais comment donc les démons flottants s’organisent-ils ?   Sur mer comme sur terre, absolument toutes les décisions sont prises en commun par des conseils d’équipage. Les capitaines et les quartiers-maîtres sont élus pour leurs strictes compétences technico-guerrières et peuvent être révoqués à tout moment par la base. L’égalité totale règne sans tensions raciales (un quart des frères de la côte sont blacks). Le butin est réparti équitablement. Le blackstrap (mélange de rhum, de mélasse, de vin, de bière) coule à flots. En cas de conflit, les juges, c’est tout le monde autour de bols de punch. Les bases arrière de la flibuste près de Madagascar ou dans les Bahamas s’apparentent aux contre-sociétés ludico-hédonistes auxquelles rêveront les situs et les yippies. Pas de défavorisés : à chacun son hacienda sans haie autour ; à chacun l’abondance grâce aux raids et pillages, les invalides de guerrilla s’avérant particulièrement choyés. Pas de pouvoir hiérarchisé : des assemblées canailles faisant très mai 68 orchestrent tout bordéliquement en démocratie réellement directe. Et ça marche. Pas de frontières : le territoire des brigands des mers, c’est l’immensité océanique. Pas de rapports d’échange codifiés : les notions mêmes de négoce, de travail obligatoire et même d’économie en soi passent par-dessus bord. Les frères de la côte désaxent, notamment, la logique des rituels échangistes chaque fois qu’ils dilapident en quelques jours de folie des richesses absurdement amassées durant des vies entières de lésine. Ou chaque fois qu’ils se harnachent de diamants et d’autres joyaux tout en restant par ailleurs épouvantablement déguenillés, crasseux et malodorants. Pas de problèmes de communication : à Libertalia, dans la baie de Diego-Suarez, on crée une « free press » en recourant à une imprimerie de fortune et un langage synthétique commun, une espèce d’esperanto des Tropiques. Pas d’astreintes familiales (les uniques parents, ce sont les frères d’armes et de bombance), religieuses (« la culture des pirates, explique Rediker, est profane et blasphématoire ») ni morales (c’est la fiesta non-stop avec des essaims de bacchantes volcaniques se sentant bien mieux là qu’ailleurs).   « Les pirates, chantonne Julius Van Daal dans sa préface éperonnante à Pirates de tous les pays, allaient à la mort conscients et fiers d’avoir vécu la vraie richesse, qui n’est ni d’or ni de titres, mais d’art de jouir ensemble et sans mesure. » Les féroces flibustiers (littéralement, en vieux hollandais, les libres butineurs) étaient donc le plus souvent de joviaux utopistes taillant en pièces en toute lucidité le vieux monde mercantile. Et pratiquant avec beaucoup de machiavélisme le rire de résistance. Quelques exemples. En 1623, Belain d’Esnambuc, jeune aristocrate normand se vouant, à ses heures, à la piraterie masquée, obtient du cardinal de Richelieu, à force d’intrigues et de pieuses professions de foi, un magnifique équipage de trois navires et une somme rondelette pour aller prêcher la « bonne parole » aux sauvages de l’île Saint-Christophe (Caraïbes). Et le fripon, sitôt l’ancre levée, de mettre l’armada et les subsides du cardinal au service des frères de la côte. En 1686, le pirate Grammont annonce fièrement au gouverneur Cussy qu’il va ravager la ville de Campêche. Affolé, celui-ci fait mander du renfort. Mais, en guise de forces d’appoint, c’est le flibustier et ses compagnons déguisés en soldats et munis de faux laisser-passer qui s’introduisent dans la forteresse. En 1687, Raveneau de Lussan et ses complices, pour razzier une riche bourgade, près de Guyaquil, se faufilent d’abord nuitamment dans un monastère avoisinant dont ils se rendent maîtres sans bruit. Ensuite, ils dressent des échelles le long des murs du fort de la ville, pelotent le dos des moines prisonniers avec leurs coutelas et les obligent à grimper le long des échelons de sorte que les sentinelles, dans leur désarroi, vident leurs mousquets sur les religieux. Émergeant à leur tour, les pirates font main basse sur la garnison sans subir la moindre perte. En 1636, le terrible L’Ollonois, à Porto Bello, suscite une véritable alerte au fantôme qui fait déguerpir d’un rempart la garde d’une citadelle espagnole.   Terminons en beauté avec l’effronté Jean Laffite (incarné à l’écran par Yul Brynner dans le très enlevé film Les Boucaniers de Cecil B. DeMille et Anthony Quinn) qui, soit dit en passant, finança ni vu ni connu avec la plus value de ses sanguinolentes rapines la première édition, en 1848, du Manifeste du Parti communiste.   La tête de Laffite, un beau jour, est mise à prix : « Une récompense de 500 dollars est offerte à qui livrera Jean Laffite au shérif de la paroisse d’Orléans ou à tout autre shérif. Fait à la Nouvelle-Orléans, le 24 novembre 1813. William C.C. Clairborne, gouverneur. »   Quarante-huit heures plus tard, l’affiche suivante est placardée dans toute la Nouvelle-Orléans : « Jean Laffite offre une récompense de 5 000 dollars à qui lui livrera le gouverneur William C.C. Clairborne. Barataria, le 26 novembre 1813. »   À lire aussi : La palpitante anthologie Omnibus Pirates et gentilshommes de fortune orchestrée par le grand navigateur Dominique Le Brun qui a réuni quelques romans « où la mer, le sang et l’or se mêlent en une liqueur qui a des parfums de liberté extrême ». Parmi ceux-ci, outre L’Île au trésor, des points d’orgue signés Pierre Mac Orlan, Albert t’Serstevens, Edouard Corbière ou même Sir Arthur Conan Doyle. Et une rareté totale, les Cahiers du capitaine Le Golif, dit Borgnefesse. Jubilatoires également la bédé Pavillon Noir de Corbeyran et Bingono (éditions Soleil), le très sombre Tortuga de Valerio Evangelisti (Rivages) et le désopilant Une aventure avec les Romantiques, un des meilleurs épisodes des montypythonesques Pirates ! de Gidéon Defoe (éditions Wombat).

Le 18 juin 2011 à 09:48

«Je me casse. Fait chier»

Eric Besson, ministre de l'Industrie, de l'Energie et de l'Economie numérique, enregistrement de l'émission Capital sur M6, mercredi 15 juin 2011.

C’est à des petits détails comme çà qu’on mesure toute l’évolution d’un quinquennat. « Casse toi » lançait Nicolas Sarkoy à un importun le 23 février 2010, « je me casse » jette Eric Besson seize mois plus tard au journaliste qui l’interroge avec insistance  sur la sécurité nucléaire qui, en France, ne serait peut-être pas  comme un ciel sans nuage (de Tchernobyl).De la présidence impérieuse au gouvernement déserteur, de l’injonction à l’objection, le bilan le voilà. Le ministre de l’Industrie y ajoute sa propre touche fécale (un désir pressant de Dame Pipi serait-elle la vraie raison de ce départ inopiné ?), mais le symptôme clignote : parti pour rester quand le président de la République se la jouait Rambo au salon de l’Agriculture, le pouvoir s’apprêterait à partir tout court dès lors qu’un ministre vire à l’ado boudeur. Pas si simple. Le Verbe façonne l’Histoire des années sarkozystes, mais dans tous les sens.  Au commencement le président était Bling-Bling, sa présidence s’achève sur une note Areuh-Areuh, suite à la grossesse de Madame officiellement affichée à la face du G8. De la téléréalité à télétubbies, ce serait un changement de programme. Une sorte de recommencement qui peut faire craindre à d’aucuns qu’au lieu de se « casser » pour de bon, le régime en place envisage de prendre racine. Il fut un temp où le président était l’hôte de l’Elysée, désormais il y crêche.

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