Thomas Vinau
Publié le 18/05/2013

Lettre ouverte à Pierre Autin-Grenier


Clochard céleste, portrait 40

Cher monsieur Autin-Grenier, je vous écris de mon bain, en ce dimanche de pluie. J'ai dit à ma douce que j'étais disponible si elle avait envie de gentiment me caresser le sexe dans l'eau chaude mais je crois qu'elle a prévu d'autres façons d'embellir le monde, je pense donc que nous serons tranquilles pour discuter.

Cher monsieur Autin-Grenier, je ne vous écris pas du Montana mais je sais qu'un Japonais neurasthénique rêve du Far West provençal de la même manière que nous projetons nos fantasmes sur les collines, les fleuves et les baies des Rocheuses où naquirent nombre de poètes et de crotales. Je vais donc considérer que mon bain est une sorte de Montana japonais et qu'ainsi l'honneur du rêve est sauf.

Cher monsieur Autin Grenier, ne vous rabrouez point, je ne suis pas un courtisan, je suis un fantassin électrique, un collectionneur de poussière, un arrière-goût, un pousse-mégot, une impression.

Cher monsieur Autin-Grenier, ce monde n'est pas le mien et ça vous fait une belle jambe. Pourtant j'écris, je fume sur la terrasse en matant les mésanges, je dors, je rêve, j'aime et je suis même sur le point de me reproduire ce qui prouve que nous ne sommes pas à une contradiction près et que la chute vaut bien la façon dont nous nous rattrapons aux branches.

Cher monsieur Autin-Grenier, vous faites partie de mes sauveurs familiers au même titre qu'Elliott Smith, Al Green, Miles Davis, Richard Brautigan, le vieux Buk, Issa, Rick Bass, Nina Simone ou Bob Marley.

Cher monsieur Autin Grenier, Luke-la-main-froide est mort et Johnny Boy s'est fait avoir, Vendredi est dans de sales draps, Tsi-na-pa est devenu marshal, Ardisson passe pour un rebelle et Bizot est oublié, le poil d'éléphant se porte aux poignets, les contre-cultures ont une durée de vie de sans-papiers et les syndicats ne sont plus représentatifs.

Cher monsieur Autin Grenier, tous les matins en allant pourrir au bureau, je croise deux dromadaires dans un champ au bord de la nationale et je me dis que tant qu'ils se moquent de nous, tout n'est pas perdu.

Cher monsieur Autin Grenier, nous ne croyons en rien et nous aimons trop, lorsqu'il y aura un gros pépin nous ne ferons pas long feu.

Cher monsieur Autin-Grenier, vous faites partie de ceux qui m'ont donné envie d'écrire, donc de voir, donc d'apprendre, donc d'en rire, donc de vivre.

Cher monsieur Autin-Grenier, je vis en dessous du seuil de pauvreté, j'ai passé trois fois mon bac et six fois mon permis, je pourrais tomber accro d'une bouteille d'eau, j'habite avec un chien peureux et une femme douce et fragile, je finis rarement les livres que je commence et je suis le roi des fautes d'orthographe.

Cher monsieur Autin Grenier, j'aime Erri de Luca, Terrence Malik, Patrick Dewaere et Magik Malik, Manu Larcenet, Shuggy Otis, Into The Wild, Bonnie Prince Billy et Lou Reed. Je n'ai rien contre la fuite à condition d'exister.

Cher monsieur Autin-Grenier, certains voient dans vos livres des histoires d'anarchistes, d'autres d'andouillettes et de vin blanc, moi j'ai l'impression que vous parlez de chiens mourants, de fantômes encordés, de diamants dans les flaques des rues, d'aigles royaux qui attaquent le ciel. La littérature est notre charbon merveilleux.

Cher monsieur Autin-Grenier, je voulais vous remercier de persister avec la grâce d'une coccinelle dans un plat d'huîtres ...

Né en 1978. Habite dans le sud avec sa petite famille. S'intéresse aux choses sans importance et aux trucs qui ne poussent pas droit. Est un etc-iste et un brautiganiste. Se prend parfois pour le fils de Bob Marley et de Luke la main froide. S'assoit sur le canapé. Se reprend. Décapsule. Ecrit des textes courts et des livres petits.
etc-iste.blogspot.com 

Partager ce billet :

À voir aussi

Le 24 mars 2015 à 09:32

Logique séparée du monde de l'autre

« or before I go stark mad with the uncertainty of things & the inability to continue a quiet programme of solitary nocturnal writing » , H.P.  LovecraftL’autre est devant et agit pour moi. C’est un choix par défaut. On n’a pas trouvé autre chose pour l’instant. Il accepte. Il n’a pas le choix. L’autre de soi est la construction qu’en avant sans cesse on construit pour être protégé des bruits, des visages, des paroles, des actes : leur monde ne nous convient pas. Il en souffre, mais moins que moi. Il a confiance. C’est ensemble. La nuit ici est favorable. La nuit est un écran. La nuit est scène où nous avons construit nos ruines, celles qui nous conviennent. On soutient dans l’espace le passage des phrases. Elles sont fragiles. Elles ne supporteraient pas le monde gris, et froid, le monde avec l’argent, le monde avec les formalités, les courses, les heures salariées, les chemins contraints. J’ai rompu progressivement. On s’est dissocié progressivement. Si je tendais la main à travers l’écran, je rejoignais les choses grises et concrètes, dont le contact me déplaisait. Le destin du monde m’indiffère, l’aventure est finie. On a assez sédimenté. Il suffisait de se retourner. Alors je suis entré dans l’écran, et maintenant, lorsque ma main passe à travers ce sont elles, les phrases que je tends dans la nuit. Et ce sont toutes les phrases et les visages et le grand silence du passé. Ceux-là, qui oeuvraient, sont mes frères. Il en viendra d’autres, heureusement, dans le monde gris qu’ils ont repris. Je les salue à distance. C’est l’avantage d’être soi et son autre – on continue ici les corvées mais c’est lui qui fait le travail, et passé l’écran il y a les phrases et la nuit. Il y a une seule phrase. Au bout de la phrase il y a un blanc. C’est la partie qu’on doit réaliser soi. L’autre va son chemin, on a peine pour lui, c’est l’argent c’est les trains et c’est l’état usé du monde. Là on doit juste compléter la phrase dans la nuit, on est dans les grandes constructions où on arrive en traversant l’écran. Je n’ai plus de maison parce que je n’ai plus de monde. C’est la tâche de l’autre avec tous les autres. Ici où on marche on se salue de loin, on est nombreux les travailleurs dans la nuit de l’écran et les grandes constructions dans la nuit. Parfois l’autre revient. On essaye que ce soit plus possible. On se tient, on se serre fort. On est même et autre. On n’a pas vraiment besoin de se dire. Il y a si longtemps, quitté le monde, que j’ai plus besoin de dire, ni à lui ni à personne. La phrase à construire dans la nuit, le fragment de phrase qui est nôtre, n’exige pas qu’on parle ni qu’on dise. Il se réalise pour lui-même et n’appartient pas au monde, là où sont les mauvais vents, le mauvais gris, le terrible bruit et l’impasse de ce qui finit. Je ne dis pas que nous ayons choisi cet équilibre. Je ne dis pas que cet équilibre nous convienne. Je dis encore moins que je n’aie pas nostalgie du monde, et regret de la retraite dans la nuit de l’écran, où seul le passé parle, et que ce fragment de phrase qu’il nous revient de faire est déjà désigné par la vieille nuit et lui appartient. Je dis que l’autre et moi, ou le contraire, on s’en accommode parce que. Il y a ici de la beauté. Le seul truc curieux c’est quand lui, parfois aussi, parfois quand même, le dit aussi.

Le 1 avril 2010

Comment devenir un grantécrivain (1)

Dans son ouvrage "Les rillettes de Proust", Thierry Maugenest vous donne des trucs pour accéder enfin à la gloire littéraire

Nycthémère ! Évitez d’employer des mots dont les sonorités trompeuses seraient préjudiciables à vos écrits. Ainsi, les termes utilisés dans le texte ci-dessous, pourtant dénués de toute grivoiserie, suggèrent au premier abord une atmosphère bien différente de celle recherchée par l’auteur : L’ardent Antonio Vernice, harassé par une nuit de formications et par la croupade nerveuse de la haquenée qui s’agitait entre ses jambes, vit enfin le jour se lever, éternelle resucée d’un plaisir solitaire. Il repoussa sa cuculle et murmura pour lui-même :– Quel nycthémère ! Cette chevauchée m’a épuisé.Il voulut se reposer, mais les effluves d’un phallus impudique le firent fuir. Peu après, une ultime ruade et il s’arrêta enfin, l’œil réjoui par des trique-madames  en fleur et des verges d’or épanouies. Tandis qu’il entamait une miche par la baisure, en réservant une lèche pour son téton-de-Vénus, il aperçut une marie-salope qui mouillait près de lui. Il se demanda aussitôt quelle position adopter.– Je pourrais la haler par son tire-veille, se dit-il, mais je peux aussi y monter d’un saut de caracul.Inédit  Formication n.f. : fourmillement dans un membre. Croupade n.f. : saut d’un cheval qui rue. Haquenée n.f. : cheval ou jument de taille moyenne, d’allure douce. Resucée n.f. : reprise, répétition. Cuculle n.f. : capuchon de moine. Nycthémère n.m. : durée de vingt-quatre heures comportant un jour et une nuit. Phallus impudique n.m. : champignon exhalant une odeur repoussante. Trique-madame n.f. : plante grasse. Verge d’or n.f. : plante herbacée à fleurs jaunes. Baisure n.f. : côté par lequel deux pains se sont touchés dans le four. Lèche n.f. : mince tranche de pain. Téton-de-Vénus n.m. : belle variété de pêche. Marie-salope n.f. : bateau à fond mobile servant à transporter les produits de dragage. Mouiller : jeter l’ancre. Tire-veille n.m. : filin servant de rampe à l’échelle extérieure d’un navire. Caracul n.m. : mouton d’Asie élevé pour sa fourrure.(Un texte extrait de l'ouvrage Les Rillettes de Proust et autres fantaisies littéraires, paru aux Editions JBZ & Cie)

Le 19 octobre 2015 à 10:03

Le saut de Malmö

J'ai longtemps voulu réaliser le saut parfait. J'avais en permanence dans la tête la liste toujours changeante des nombreux paramètres à prendre en compte, depuis mes début en athlétisme à l'âge de sept ans. Et je n'ai cessé d'accumuler de nouvelles exigences, imposées par mes entraîneurs successifs ou découvertes de mon propre chef, qui ont malheureusement repoussé pour moi les conditions d'exécution du saut parfait. À Malmö, un mardi d'août en meeting, il avait plu comme il pleut à de rares occasion en Suède l'été, par lourdes gouttelettes. J'avais presque abdiqué. Emmitouflé avec un air pathétique dans mon K-way de l'équipe de Belgique, j'attendais mon tour de passage et je ne me faisais guère d'illusions sur mes chances de passer en finale, dans les huit premiers ; je suis et j'ai été un sauteur international d'ordre moyen. Ce qui, de mon point de vue, ne signifie rien mais me classe, par comparaison avec les Cubains, les Ukrainiens, les Américains, dans la moitié basse du tableau. Je crois bien que si les autres n'existaient pas, je pourrais me sentir un sauteur d'exception aussi bien qu'un athlète minable. Parce que au cœur des sensations qui picotent mon épiderme, mes muscles, mes nerfs jusqu'à la moelle et au fondement de mon cerveau, au moment du saut, je n'ai jamais perçu la médiocrité intrinsèque de mes performances. D'autres jours, je me dis bien volontiers que même si j'étais sur cette planète le seul être vivant à pratiquer cette discipline, j'apparaîtrais sans doute encore comme un sauteur de milieu de classement. La piètre qualité de mon saut doit être inscrite dans sa préparation, son développement et l'éternelle insatisfaction qui en découle une fois les deux pieds dans le sable. Pour tout dire, ça ne va jamais comme ça devrait aller lorsque je dessine le saut dans ma tête. Je suppose, sans pouvoir le deviner autrement que du coin de l'oeil au début d'une compétition ou par plaisanteries interposées dans les vestiaires que d'autres – qui remportent les concours – sautent parfois aussi loin que leur esprit a d'abord pu les porter par la pensée. Ce n'est pas mon cas. Je sais avec précision le saut que je devrais accomplir juste avant de le réaliser. Je connais d'instinct le poids, la charge de chaque foulée. Me revient systématiquement en mémoire la courbe régulière de leur accélération, le point d'appui, le balancement des deux bras, l'élévation après une planche parfaite, et la chute maîtrisée qui – accompagnant les lois de la pesanteur en ma faveur – me laissera choir comme la dernière note d'une mélodie à peine plus courte qu'un chant d'oiseau. Pourtant, peu avant que mon corps ne s'élance et n'interprète la partition, quelque chose, oh, un petit détail, pas grand-chose, puis un autre, et un troisième, me rappellent à une réalité branlante dans laquelle mes gestes n'atteignent jamais l'harmonie que j'appelais de mes vœux. Parfois c'est le vent. Souvent c'est le vêtement. Il me gratte. Le pli n'est pas bien disposé sur le téton de droite. Je préférerais sauter nu, sans dossard. Car le dossard, mal épinglé par des stadiers incompétents et bornés, pend. Et il claque. Vos doigts n'ont alors de cesse de s'assurer avec fébrilité de son positionnement. Sans compter le ventre qui digère encore ou la sueur entre les orteils. Aucun produit, je le jure, aucune marque de chaussures ne compense ce type de désagrément, comme une poussée d'acné au moment de faire l'amour avec une beauté. Je murmure pour moi-même : « Je ne le sens pas, c'est pas le moment. » Et c'est toujours là qu'il faut faire les choses, évidemment. Pour un saut parfait, il faudrait des conditions moins parfaites que neutres. Du dehors, quelque chose pointe toujours – en creux ou en plein – jusqu'à moi. C'est ce qui entame ma concentration, l'augmente, la diminue, je ne sais pas, mais la trouble en tout cas. Je fais mon deuil, à cet instant, du saut définitif et je le repousse à la prochaine fois. En attendant, j'ai recours à quelques gestes mécaniques acquis à la longue, qui ne courent plus après la représentation mentale que je me fais de l'enchaînement du saut parfait. Ils permettent à mes muscles de reproduire la dynamique minimale et banale dont ils sont capables, dans l'urgence et des circonstances contraires. J'aimerais sauter sans vent, sans air ni dossard, dans le vide, sauter sans ventre, la gorge ni trop sèche ni trop humide, le sexe bien disposé, au millimètre près, au milieu de mes cuisses, sans aucune asymétrie des couilles, les ongles coupés et le cuir chevelu qui ne gratte plus. Là, je le sais depuis l'enfance, je réussirais. À Malmö, ce mardi d'août, à la fin de l'été déjà, il avait plu comme jamais, le côté droit de ma chevelure dispersée me démangeait frénétiquement et le nouveau short de mon sponsor de l'époque frottait sans régularité mon testicule droit. J'avais grande envie, en ce jour pluvieux d'été, de me raser les cuisses. La peau de mes joues – piquetée d'une chair de poule inégale, rasée dans la précipitation, avant de prendre le car jusqu'au stade – chauffait avec insistance. J'avais fait le deuil, une fois de plus, du meilleur saut. J'étais parti sans y penser, en comptant les deux premières foulées seulement, le dossier au quart décroché. Je ne me souviens plus du saut en lui-même et lorsque je regarde la cassette VHS de la télévision suédoise, je ne vois rien sinon les marques, l'élan, le rythme et les appuis d'un saut comme les autres. Les meilleurs en réalisent sans forcer plusieurs de cette trempe dans l'année – pas moi. Huit mètres zéro trois. Je me rappelle m'être relevé en me léchant la lèvre supérieure, tout en me battant les fesses des deux mains. Je déteste sentir le sable mouillé sur mon cul. Mon entraîneur, Franckie, était debout. Mon record personnel. C'était il y a cinq ans tout juste, maintenant. Huit mètres zéro trois, c'était un bond excellent, qui me plaçait en quatrième position, même si je n'y avais certainement pas mis toute mon âme. Quand je pensais au saut parfait que je ferais, je l'imaginais d'abord comme s'il pouvait justifier mon existence dans sa totalité, ses souffrances aussi bien que ses joies, son temps perdu, regagné sur quelques mètres de distance rognée à l'horloge de tant de sacrifices, d'entraînements, d'heures de déplacements, de mauvaises nuits et de matinées vides.Je l'imaginais aussi comme une petite peinture, un tableau, une symphonie qui exprimerait mes amours, mes parents, mon enfance, mon meilleur ami, la cabane de bois du voisin, la planche de chêne qui m'était tombée sur la tête, la soupe, les orties, l'heure de cours de biologie du mardi, Charlène, le métro, le parking, l'oreiller jaune, la télé et tout le reste. J'imaginais le saut comme un geste qui laisserait ressurgir aux yeux du monde ce qui, année après année, s'était enfoui en moi. Mais je ne suis pas un peintre, un saut, ça ne représente rien. À moins qu'il ne soit parfait. Aujourd'hui, lorsque je me retourne, je sais que je n'ai jamais fait mieux de ma vie qu'un mardi d'été qui touchait à sa fin, à Malmö sous la pluie. Et dans le meilleur saut de ma carrière déclinante, je ne trouve rien de moi. Est-ce qu'il était vide ? Ou rempli d'une pensée à jamais prisonnière ? Durant la première moitié de sa carrière, on court après le saut parfait ; durant la seconde, on s'aperçoit peu à peu qu'on a déjà sauté le plus loin qu'on pouvait. On court alors en désespoir de cause après ce saut déjà hors d'atteinte. À présent, à chaque meeting d'importance, avant de passer, je tends fébrilement mon vieux slip sur ma couille droite, en quête de l'angle exact. Je me gratte avec précaution la moitié gauche du crâne, à la recherche de cette pellicule si particulière à un centimètre du sommet et je détache un quart de mon dossard. Je me coupe toujours au rasoir, avant de prendre le car en retard. Je regarde les poils sur mes cuisses. Je cherche le souffle de travers. Et, le nez en l'air, j'attends la pluie d'août. Je ne pense plus du tout à mon enfance ; je sais bien qu'elle ne réapparaîtra pas dans un saut, quel qu'il soit. C'est con. Je voudrais juste atteindre huit mètres zéro trois une seconde fois. C'est tout ce que je demande, oh, mon Dieu, rien de mieux. Je me fiche du saut parfait ; c'est une idée bonne à occuper votre jeunesse. Je reveux celui de Malmö. Je l'ai gaspillé, je le sais ; je n'y ai même pas réfléchi, je ne l'ai pas senti venir lorsque j'ai posé le pied sur la planche. C'était le meilleur saut de ma vie et il est passé à la manière d'un moment ordinaire. Je saute aujourd'hui en attendant la pluie qui n'est ni de juillet ni de septembre, ni d'Oslo ni d'Helsinki. J'y pense à chaque fois, à chaque pas, chaque foulée, en l'air et le cul dans le sable. Déjà, je me dis : c'était ça ! Profite, profite, profite. Et quand je lève les yeux, je trouve Franckie, mon entraîneur, assis. Je suis loin, très loin. Un homme coiffé d'une casquette ratisse derrière moi le bac, il efface mes traces, aplanit le champ pour le prochain et me fait signe avec impatience d'évacuer la zone d'arrivée. Je donnerais sans hésiter la possibilité d'un record du monde et d'une médaille olympique dans deux ans, si Dieu me le proposait, pour sauter une seconde fois à huit mètres zéro trois, un mardi d'août à Malmö. Mais en sachant ce coup-ci, au moment même où mon pied gauche décolle de la planche d'appel, que ce saut marquera pour mon existence un sommet depuis lequel, à huit mètres zéro trois, je pourrais une demie-seconde durant contempler toute ma vie. D'en bas, j'aperçois bien où et quand j'ai culminé ; mais à Malmö, cet été-là, je crois qu'une fois en l'air j'ai fermé les yeux – et je m'en veux. Extrait de En l'absence de classement final, Gallimard (2012) © Éditions GallimardTous les droits d'auteur de cette oeuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de celle-ci autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

Le 16 décembre 2011 à 08:00

Agences de notation et andouillettes

Econotrucs #4

Il y a un an encore, j’aurais été obligé de vous expliquer ce qu’est une agence de notation. Aujourd’hui même les Guignols de Canal + les incarnent sous la forme de deux Sylvestre façon « world company ». Dans la caricature (avec parfois quelques erreurs), les Guignols expriment bien le ressenti de la population : un sentiment d’une absurde domination des gouvernements démocratiques par les marchés financiers et leurs acteurs. Le pire est sans doute atteint avec l’hystérie dans laquelle les agences de notation semblent plonger le pays. Il suffit de lire la presse : le monde est suspendu à leurs décisions. Il est vrai qu’elles font peur : leur expertise est douteuse, leurs erreurs multiples et célèbres, et les gouvernements leur font pourtant toujours la danse du ventre.   En 1997, la crise asiatique sonne le glas - très provisoire - d’une extraordinaire période d’expansion économique appelée « miracle asiatique » (souvenez vous des « tigres » et des «dragons » ) et basée sur des monceaux de dettes. A cette occasion on avait découvert que - malgré le précédent mexicain de 1995 - les agences de notation avaient donné des triples A à tout un tas de pays dont l’économie reposait sur de l’emprunt à court terme auprès de banques occidentales pour nourrir une bulle immobilière et de consommation. Le jour où les marchés se sont retournés et où les investisseurs occidentaux ont massivement retiré leurs liquidités, les failles de ce miracle asiatique sont apparues au grand jour et les agences ont dégradé tous ces pays, aggravant immédiatement leur situation. C’est un truc classique des agences : plutôt que de sonner l’alarme avant les autres - lorsque tout va bien - elles nourrissent les bulles, et se contentent de constater que leurs notes étaient bidons lorsque la situation se dégrade.   A partir de 2000, l’essor de la titrisation a permis aux agences de faire exploser leurs profits : chaque nouveau titre fabriqué par une institution financière nécessitant l'intervention d'un agence. Michel Aglietta en France, ou Franck Partnoy aux Etats-Unis, avaient largement montré dès cette époque les dangers de ce nouveau procédé où les agences de notation jouaient un rôle central : conflit d'intérêts, situation de monopole, et même fondements théoriques douteux. Pendant ce temps le comité de Bâle (forum qui réunit les banques centrales et qui s’occupe de supervision bancaire) avait pratiquement officialisé leur rôle comme régulateur financier : dans un système ou l’autorégulation était la règle les notes prenaient une importance capitale. Avec la crise des subprimes en 2007, on découvrait en effet que grâce à cette titrisation, des courtiers prêtaient de l’argent à des quasi SDF pour qu‘il puissent acheter des maisons : par un coup de calculette magique, les crédits consentis étaient en effet passés à la moulinette par les banques, et revendus en tranches de différents risques et différents rendement à différents clients à travers le monde. Personne ne savait vraiment ce qu’il achetait, mais rassurez vous les agences de notation avaient noté chaque produit en fonction de ses risques : avec brio, puisqu’il a suffi que le marché immobilier ralentisse fin 2006 pour que tout le système s’effondre en une année.   Cela aurait pu décrédibiliser définitivement les agences : on a au contraire l’impression qu’elles sont devenues un acteur central du système. Mais je vais vous faire une révélation  : Là où la dégradation d’une entreprise privée peut révéler des défauts cachés, la dégradation de la dette d’un état ne nous apprend rien, si ce n’est que trois types ont fait une réunion dans un bureau et tentent de mettre de l’huile sur le feu. En effet, la notation des titres financiers privés est une notation sollicitée où les institutions financières payent pour voir leur titres notés et donnent accès aux agences à des informations financières confidentielles. En théorie cela donne une certaine valeur à la notation (les agences disposent d’information dont ne dispose pas le public). En revanche la notation des dettes publiques repose sur des informations publiques, disponibles pour tous. L’agence n’a rien a nous apprendre sur la dette de la Grèce ou la santé financière de la France, qui dépendent de décisions politiques. La bonne attitude aurait du être depuis le début : pas besoin des agences de notation pour savoir que la dette de la France n’est pas soutenable, que la situation économique est très mauvaise… Le problème est qu’à force d’anticiper la panique, on risque réellement d’assister à la panique.   Quand j’entends parler de triple A, je pense aux andouillettes qui, elles, peuvent en avoir jusqu’à cinq. Et je me rappelle que nos gouvernants sont plus compétents en charcuterie qu’en économie, ceci explique peut-être cela.

Le 1 septembre 2010 à 11:11

"Je subis depuis deux, trois mois une sorte de lapidation médiatique assez impressionnante"

Eric Woerth, ministre du Travail, interview dans Le Parisien/Aujourd?hui, lundi 30 août 2010

C’est sans doute sa contribution personnelle à la campagne de solidarité en faveur de Sakineh Mohammadi-Ashtiani, cette iranienne condamnée à la lapidation pour un adultère dont l’aveu lui a été arraché – dans les divers sens du terme – par ses bourreaux islamistes. Plus que de la sympathie, de l’empathie. Ceux qu’un tel parallèle révolte n’ont pas dû prendre la mesure de l’extrème gravité du sort particulier d’Eric Woerth. Au moment où il s’exprime Sakineh attend, dans sa cellule de la prison de Tabriz, confirmation de la sentence par un tribunal islamique, alors que lui est en cours d’exécution, sans aucun sursis du tribunal médiatique. Une crauté sans nom. En Iran, le supplicié a le corps demi-enseveli exposé aux lanceurs de pierres, mais au moins on lui recouvre le visage. En France, au lieu d’objets contendants – ni trop petits, ni trop gros pour faire durer l’agonie – on arrose de « papiers » confondants – ni trop courts, ni trop longs – on bombarde de sons et d’images à heures fixes, sans que le malheureux puisse y échapper, faute d’avoir été rendu sourd et aveugle par une toile serrée autour de son cou. Et tout ça pour quoi ? Pas même un adultère, il aurait juste été trop attentif au sort de son épouse, et peut-être trop attentionné envers un bienfaiteur de son parti, décoré de la légion d’honneur. Que de la générosité. C’est ainsi que cet homme est grand.

Le 22 novembre 2014 à 10:18
Le 27 septembre 2011 à 11:18

Jean-Paul Clébert, clochard céleste

Portrait 25

Jean-Paul Clébert a été surnommé un temps, le clochard qui a failli avoir le prix Goncourt. Jean-Paul Clébert est né le 23 février 1926 et il est mort la semaine dernière, le 21 septembre 2011. Dans son nom, Jean-Paul Clébert est à une voyelle de clébard. Après avoir été cheminot, trimard, résistant puis avoir parcouru l’Asie, il tape la cloche dans le beau Paris Insolite des années cinquante. Ses compagnons de route ? Doisneau, Giraud, quelques surréalistes, quelques situationnistes. Il écrit au dos des paquets de gauloise après avoir découvert Bourlinguer de Cendrars. C’est lui qui l’introduira chez Denoël. Son seul maître, avec peut être Henry Miller à qui il fait visiter les bordels Parisiens. Clébert parlait des gitans, des arabes, des juifs, des caniveaux, des chiens, des petits matins rouges, des ficelles, des putes, des chineurs, de la faim et du vin. Il n’idéalisait rien et surtout pas la misère. Il montrait ce que personne n’en connaissait, sa beauté, sa fierté, son courage. Il était venu finir sa vie pas loin de chez moi, dans les collines du Luberon, loin du Paris frimeur qu’il ne reconnaissait plus, écrire des livres sur l’ail ou la Provence. Mais il sera resté jusqu’au bout du même bord ; «avec ces hommes qui crèvent de  faim, se foutent pas mal des beautés de la liberté et de la marche à pied, ont misé sur l’avenir et le boulot bien fait et dont on apprend du bout des yeux le décès dans la colonne des faits d'hiver, vieux et vieilles morts solitaires dans un taudis innommable, ou rongés tout vivants sur leur grabats par les rats». Les éditons Attila ont rééditées son Paris Insolite il y a deux ans.

Le 30 mars 2011 à 08:00

Emmett Grogan, clochard céleste

Portrait 17

Emmett Grogan (1943 1978) mène de front, dans le Haight-Hasbury du San Francisco des années soixante, le groupe d’activistes The Diggers. Il mélange dans un vieux shaker psychédélique actions politiques et happenings artistiques. Leurs tracs poético-révolutionnaires envahissent la Californie. Ils organisent tous les jours des distributions de nourriture gratuite et de surplus militaires. Emmet Grogan a écrit des livres, notamment Ringolevio, dans lequel il raconte leur épopée. Défoncé, libre et paranoïaque… Il est difficile de retrouver beaucoup d’éléments biographiques certains. Réformé de l'armée sous amphétamines, surveillé par le FBI, puis déçu et critique à l’égard de la vague hippie bohème qu'il trouve bourgeoise et hypocrite, Emmett Grogan aura quand même eu droit au "Mr Tambourine man" de Dylan et à un poème de Richard Brautigan. L'association d'une insoumission féroce, d'une mégalomanie paranoïaque, d'un goût immodéré pour les extrêmes et d'un dangereux succès populaire, l'ont malmené jusqu’à l’overdose fatale, en 1978. Peter Coyote écrit à son propos : "Pour la plupart des gens, cela aurait suffi d'être une légende vivante, d'avoir Bob Dylan qui vous dédicace un album ; d'être une icône pour des milliers de gens, incluant les chefs de gangs portoricains, les présidents de sociétés de disques, les professionnels du vol, les riches restaurateurs, les stars du cinéma, les socialistes, les Black Panthers, les Hell's Angels et les Diggers eux-mêmes, mais Emmett poursuivait sa propre idée de la perfection et même si ce combat l'a tué, je ne peux m'empêcher d'admirer la moralité de sa quête et les exigences démesurément hautes qu'il s'était fixées. Emmett était un étendard mené à la bataille, un emblème derrière lequel des gens ont rallié leur imagination. Il a prouvé à travers son existence que chacun de nous était capable de jouer sa vie selon ses fantasmes les plus délirants. C'était son but et son héritage de compassion, et je ne le minimiserai pas ni ne me détacherai de son exemple, malgré ses failles et ses inconsistances."

Le 8 décembre 2014 à 10:29
Le 5 décembre 2015 à 07:43

Prenez, ceci est mon... hips

En avril 2013, à Avignon, un homme été contrôlé par la police avec un taux d'alcoolémie de 11 grammes par litre. Quand on sait que le taux d'alcoolémie théoriquement mortel se situe autour de 5 grammes, on ne peut s'empêcher de saluer la performance du valeureux Vauclusien. Pourtant, en l'an 33 de notre ère, un homme s'était illustré avec un niveau d'alcoolisation encore plus spectaculaire. Lors d'un repas qu'il partageait avec une douzaine d'amis, notre champion leur confia que son sang était en fait du vin, un délicieux rouge à 12 degrés que son père adoptif aurait qualifié de bien charpenté. J'imagine d'ici les doutes qui ne manqueront pas d'émerger dans votre sourcilleux esprit mais l'homme dont on raconte ici l'exploit n'a rien d'un menteur et je vous demanderais de considérer ses propos comme paroles d'évangile. Revenons à nos moutons, ou plutôt à notre agneau pascal qui révéla à ses camarades que son sang et le vin avaient les mêmes caractéristiques et contenaient donc la bagatelle de 12% d'alcool. Quand on sait qu’un humain (fils de Dieu ou pas) compte environ 6 litres de sang et que la densité de ce sang est de 1,06 kg/litre, on peut en déduire que notre ami comptait 6,360 kg de sang. Le sang de celui que, pour préserver son anonymat, nous appellerons JC contenait 12% d’alcool soit 763,2 grammes d’alcool pour 6 litres de sang. Le taux d’alcoolémie du prodigieux buveur était donc de 127 g/l. Avec un tel taux d’alcoolémie, notre homme aurait dû être mort depuis longtemps. Le miracle de sa survie peut sans aucun doute être considéré comme la preuve de sa nature – n'ayons pas peur des mots - divine. Pour savoir ce qu’a bu JC pour atteindre un tel taux d’alcoolémie, on applique la règle suivante : taux d’alcoolémie : Alcool Total absorbé (g) ÷ [ Poids (kg) x le coefficient de diffusion ] Pour un homme, ce coefficient de diffusion est de 0,7. Si on estime que JC pesait 70 kilos, on peut conclure que, pour atteindre un taux d'alcoolémie de 127g/l, il a ingéré 6223 g d’alcool soit 622,3 verres et donc environ 83 bouteilles, ce qui représente, reconnaissons-le, un sacré exploit. Rien d'étonnant donc qu'avec un tel niveau d'alcoolisation, notre ami JC ait pu avoir l'impression de marcher sur l'eau et voir des pains se multiplier sous ses yeux.

Le 16 octobre 2012 à 08:35
Le 29 octobre 2011 à 08:47

Albert Cossery, clochard céleste

Portrait 27

Albert Cossery est né le 03 novembre 1913 au Caire et il est mort 94 ans plus tard à Paris. Entre temps il s’est beaucoup assis, a beaucoup lu et a un peu écrit. Sous les rides d'Albert Cossery, se cachait l’élégance fripée des corbeaux qui ne se laissent pas apprivoiser. Il vient d’une famille bourgeoise d’Egypte et débarque à Paris juste après la seconde guerre. Il s’installe alors dans une minuscule chambre d’Hôtel  et y reste. Jusqu’à la fin. Albert Cossery pratique la paresse (tout comme Perros) comme un art martial. Celui de la contemplation séditieuse. Albert Cossery sait que les choses ne tournent pas rond et que ce n’est pas en allant pointer que la terre se remettra sur ses pieds. Albert Cossery se fait aider par Henry Miller pour publier son premier livre. Il est du côté de l’ironie de la vie et de l’insolence des mendiants. Dans ses romans la fange est noble et  belle. Elle triomphe toujours des servitudes de l’ordre établi. Mais il ne l’idéalise pas. Il est de son côté. C’est tout. Les titres de ses romans sont  beaux comme des poèmes dans la fumée d’un narguilé : Les Morsures, Les Hommes oubliés de Dieu, Les Fainéants dans la vallée fertile, Mendiants et orgueilleux, Un complot de saltimbanques,  Une ambition dans le désert, etc. Lorsqu’on lui demandait « Pourquoi écrivez vous ? » Il répondait : « Pour que quelqu'un qui vient de me lire n'aille pas travailler le lendemain »...> Illustration Frederico Penteado

Tous nos invités
Tous les dossiers

derniers podcasts

je m'abonne :   
La masterclass d'Elise Noiraud
Live • 16/04/2021
La masterclass de Patrick Timsit
Live • 16/04/2021
La masterclass de Lolita Chammah
Live • 16/04/2021
La masterclass de Tania de Montaigne
Live • 08/03/2021
La masterclass de Sara Giraudeau
Live • 08/03/2021
Tous les podcasts

ventscontraires sur Youtube

Découvrez la chaîne
La revue en ligne du Rond-Point
Auteurs maison   Vedettes etc.   Confs & Perfs   Archives   Tous les chroniqueurs
Les vidéos   Les sons   Les images   Les textes  Nous contacter   Presse
ventscontraires.net, revue en ligne, vous est proposée par le Théâtre du Rond-Point.
Site administré par
© 2014 - CC.Communication