Clémentine Mélois
Publié le 14/06/2013

Chefs-d'oeuvre de la littérature #6


Nietzsche

Une ironie douce amère, parfois un peu d'impertinence, des eaux dormantes qu'il vaut mieux ne pas agiter, de la tendresse et du mordant, un tout qu'il faut aborder lentement et laisser imprégner.

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Clémentine Mélois

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Le 18 mai 2011 à 08:50

Lettre à Lisa Bresner

Paris, le 11 mai 2011

Dans mon rêve cette nuit je vous voyais Lisa, resplendissante en robe du soir rouge de Chine. Vous montiez les marches à Cannes, tenant la main d'un jeune garçon en smoking, votre fils. Vous veniez présenter votre premier long métrage, en lice pour la palme d'or 2011. Vous aviez tenu tête à vos producteurs et distributeurs en imposant sur l'affiche, le titre du film en mandarin ! La jeune actrice qui incarnait à l'écran votre Lucette-Lulu-Lu-Lully-Lili de treize à dix-huit ans, cachait son joli minois derrière un éventail promotionnel décoré des fameux sept idéogrammes dont la signification allait être révélée au moment du générique.C'était un joli rêve. Vous ne monterez jamais les marches à Cannes, Lisa.C'est ce diable de Nabe qui m'a appris dans une seule ligne, à la fois, votre existence, et votre disparition volontaire et tragique à l'été 2007.Alors j'ai lu vos livres, enfin pas tous, pas encore. Il y en a beaucoup. J'ai lu quatre romans, un essai, une nouvelle, un livre pour enfants. Vous m’avez intriguée, étonnée. Je vous ai regardée, écoutée, admirée, aimée. Malgré votre jeunesse à jamais, vous laissez une œuvre singulière et magnifique, cohérente, comme achevée et ouverte à la fois.Vous avez trente ans ou à peine plus lorsque vous écrivez Pékin est mon jardin. C’est justement celui-là que vous avez écrit au Japon, non ? A Kyoto ? Décidément c’est un peu comme au collège quand vous récitiez des poèmes au cours de gym, et transcriviez un morceau pour flûte pendant un devoir sur table de français.Ce roman publié en 2003 chez Actes Sud est un tour de force poignant par lequel vous transformez l'histoire banale mais terrible d'une toute jeune fille trop sensible abandonnée par son papa, en fantaisie asiatique cruelle, en conte pour adultes, farfelu et poétique, à l'exact opposé de la mièvrerie pleurnicharde. Et pourtant...Dans un entretien radiophonique, vous avez raconté votre vrai premier voyage à Pékin. Vous aviez dix-huit ans, Lisa, tout comme votre héroïne de Pékin est mon jardin lorsqu'elle s'envole pour la Chine à la fin du roman. Vous disiez au journaliste la longue attente de ce moment-là, votre impatience, les efforts pour vous y préparer le plus sérieusement possible, et puis à peine arrivée là-bas, la catastrophe : on vous annonce la mort de votre père à Paris, dans des circonstances dramatiques. Votre retour, une enquête pénible et sans résultats. On ne retrouvera jamais les meurtriers. Dans Pékin, il y a la disparition volontaire d'un père, des énigmes à résoudre, un prince charmant chinois, une clef à trouver pour ouvrir un coffre à secrets, une éducation sentimentale et sexuelle surprenante avec pour décor l'arrière-cour d'une boutique de chinoiseries dans le treizième arrondissement de Paris. Il y a des rires, des fous-rire, et des larmes. Il y a une professeur de français pas comme les autres (Jeanne H. à qui vous dédiez votre livre), et une maman aimante et très attentionnée à sa manière. Mais il y a aussi, dans le livre et peut-être dans la vie, la chute mortelle d'un garçon aimé depuis un balcon voisin, la précocité, l’anorexie mentale, l’attirance pour le vide, le besoin d’écrire pour vivre.Lisa, pardon pour cette lettre indiscrète. On est indiscret quand on prétend vouloir comprendre l’incompréhensible.A vous relire, toujours, chère Lisa

Le 1 avril 2010

Comment devenir un grantécrivain (1)

Dans son ouvrage "Les rillettes de Proust", Thierry Maugenest vous donne des trucs pour accéder enfin à la gloire littéraire

Nycthémère ! Évitez d’employer des mots dont les sonorités trompeuses seraient préjudiciables à vos écrits. Ainsi, les termes utilisés dans le texte ci-dessous, pourtant dénués de toute grivoiserie, suggèrent au premier abord une atmosphère bien différente de celle recherchée par l’auteur : L’ardent Antonio Vernice, harassé par une nuit de formications et par la croupade nerveuse de la haquenée qui s’agitait entre ses jambes, vit enfin le jour se lever, éternelle resucée d’un plaisir solitaire. Il repoussa sa cuculle et murmura pour lui-même :– Quel nycthémère ! Cette chevauchée m’a épuisé.Il voulut se reposer, mais les effluves d’un phallus impudique le firent fuir. Peu après, une ultime ruade et il s’arrêta enfin, l’œil réjoui par des trique-madames  en fleur et des verges d’or épanouies. Tandis qu’il entamait une miche par la baisure, en réservant une lèche pour son téton-de-Vénus, il aperçut une marie-salope qui mouillait près de lui. Il se demanda aussitôt quelle position adopter.– Je pourrais la haler par son tire-veille, se dit-il, mais je peux aussi y monter d’un saut de caracul.Inédit  Formication n.f. : fourmillement dans un membre. Croupade n.f. : saut d’un cheval qui rue. Haquenée n.f. : cheval ou jument de taille moyenne, d’allure douce. Resucée n.f. : reprise, répétition. Cuculle n.f. : capuchon de moine. Nycthémère n.m. : durée de vingt-quatre heures comportant un jour et une nuit. Phallus impudique n.m. : champignon exhalant une odeur repoussante. Trique-madame n.f. : plante grasse. Verge d’or n.f. : plante herbacée à fleurs jaunes. Baisure n.f. : côté par lequel deux pains se sont touchés dans le four. Lèche n.f. : mince tranche de pain. Téton-de-Vénus n.m. : belle variété de pêche. Marie-salope n.f. : bateau à fond mobile servant à transporter les produits de dragage. Mouiller : jeter l’ancre. Tire-veille n.m. : filin servant de rampe à l’échelle extérieure d’un navire. Caracul n.m. : mouton d’Asie élevé pour sa fourrure.(Un texte extrait de l'ouvrage Les Rillettes de Proust et autres fantaisies littéraires, paru aux Editions JBZ & Cie)

Le 3 février 2011 à 08:00

Gary for ever

"On a envie de changer le monde, pour enfin l'envoyer se faire foutre."

Excellente nouvelle : l’exposition que le Musée des Lettres et Manuscrits de Paris consacre à Romain Gary est prolongée jusqu’au 3 avril 2011. Elle propose de redécouvrir le parcours de cet auteur d’exception à travers une sélection émouvante de ses manuscrits, cahiers toilés ou feuilles libres recouvertes de la même écriture puissante et ronde. On croit le connaître, mais au fond qui est Roman né Kacew, devenu Romain Gary (Gary signifie « Brûle ! » en russe) puis Emile Ajar (« Ajar », c’est la braise) ? On le sait écrivain prolixe qui a ravi ses lecteurs, trompé les critiques, génial mystificateur aux deux prix Goncourt (pour Les racines du ciel et La vie devant soi). Amoureux des femmes aussi, mais surtout amoureux de la vie au point de décider de la quitter d’un coup, avant qu’elle ne le quitte à petit feu. Gary l’aviateur, le diplomate, l’auteur, le réalisateur, le fils de sa mère, Gary l’inclassable qu’on a tenté, sale défaut de chez nous, en vain d'étiqueter. Il aimait à dire, se comparant au caméléon qui, placé au centre d’un tissu écossais, devient fou, qu’il n’était pas, lui, devenu fou. Il était devenu écrivain. A son sujet, beaucoup se souviennent de cette phrase élégante et digne qui clôt son manuscrit confession Vie et mort d’Emile Ajar : « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci. » Pour ma part, je garde comme un talisman cette autre, qui me résume mon Gary à moi, du moins tel que je l’imagine, cet humaniste insolent dont on ne peut toujours pas, à se demander à quoi sont payés les éditeurs, trouver les œuvres complètes publiées décemment : « On a envie de changer le monde, pour enfin l’envoyer se faire foutre. »Pour en savoir davantage : museedeslettres.fr

Le 26 novembre 2013 à 09:08
Le 24 mars 2015 à 09:32

Logique séparée du monde de l'autre

« or before I go stark mad with the uncertainty of things & the inability to continue a quiet programme of solitary nocturnal writing » , H.P.  LovecraftL’autre est devant et agit pour moi. C’est un choix par défaut. On n’a pas trouvé autre chose pour l’instant. Il accepte. Il n’a pas le choix. L’autre de soi est la construction qu’en avant sans cesse on construit pour être protégé des bruits, des visages, des paroles, des actes : leur monde ne nous convient pas. Il en souffre, mais moins que moi. Il a confiance. C’est ensemble. La nuit ici est favorable. La nuit est un écran. La nuit est scène où nous avons construit nos ruines, celles qui nous conviennent. On soutient dans l’espace le passage des phrases. Elles sont fragiles. Elles ne supporteraient pas le monde gris, et froid, le monde avec l’argent, le monde avec les formalités, les courses, les heures salariées, les chemins contraints. J’ai rompu progressivement. On s’est dissocié progressivement. Si je tendais la main à travers l’écran, je rejoignais les choses grises et concrètes, dont le contact me déplaisait. Le destin du monde m’indiffère, l’aventure est finie. On a assez sédimenté. Il suffisait de se retourner. Alors je suis entré dans l’écran, et maintenant, lorsque ma main passe à travers ce sont elles, les phrases que je tends dans la nuit. Et ce sont toutes les phrases et les visages et le grand silence du passé. Ceux-là, qui oeuvraient, sont mes frères. Il en viendra d’autres, heureusement, dans le monde gris qu’ils ont repris. Je les salue à distance. C’est l’avantage d’être soi et son autre – on continue ici les corvées mais c’est lui qui fait le travail, et passé l’écran il y a les phrases et la nuit. Il y a une seule phrase. Au bout de la phrase il y a un blanc. C’est la partie qu’on doit réaliser soi. L’autre va son chemin, on a peine pour lui, c’est l’argent c’est les trains et c’est l’état usé du monde. Là on doit juste compléter la phrase dans la nuit, on est dans les grandes constructions où on arrive en traversant l’écran. Je n’ai plus de maison parce que je n’ai plus de monde. C’est la tâche de l’autre avec tous les autres. Ici où on marche on se salue de loin, on est nombreux les travailleurs dans la nuit de l’écran et les grandes constructions dans la nuit. Parfois l’autre revient. On essaye que ce soit plus possible. On se tient, on se serre fort. On est même et autre. On n’a pas vraiment besoin de se dire. Il y a si longtemps, quitté le monde, que j’ai plus besoin de dire, ni à lui ni à personne. La phrase à construire dans la nuit, le fragment de phrase qui est nôtre, n’exige pas qu’on parle ni qu’on dise. Il se réalise pour lui-même et n’appartient pas au monde, là où sont les mauvais vents, le mauvais gris, le terrible bruit et l’impasse de ce qui finit. Je ne dis pas que nous ayons choisi cet équilibre. Je ne dis pas que cet équilibre nous convienne. Je dis encore moins que je n’aie pas nostalgie du monde, et regret de la retraite dans la nuit de l’écran, où seul le passé parle, et que ce fragment de phrase qu’il nous revient de faire est déjà désigné par la vieille nuit et lui appartient. Je dis que l’autre et moi, ou le contraire, on s’en accommode parce que. Il y a ici de la beauté. Le seul truc curieux c’est quand lui, parfois aussi, parfois quand même, le dit aussi.

Le 24 février 2011 à 15:43

S'écrire, dit-il.

Un texte de Carole Zalberg, à propos du dernier roman de François Bégaudeau

A l'occasion du "Problème", la pièce de François Bégaudeau à voir au Théâtre du Rond-Point jusqu'au 3 avril, ventscontraires.net vous propose un texte de Carole Zalberg (que vous connaissez pour sa contribution à "Au secours les mots!") sur La blessure la vraie, le dernier livre de cet auteur très polyvalent…Tout est dans le titre qui d’emblée annonce le jeu. Que sait-on avant d’entamer la lecture du dernier roman de Bégaudeau ? Ou plutôt, que croit-on savoir ?On sait que l’histoire se déroule durant l’été 86. Et pourquoi celui-là plutôt qu’un autre ? Parce que c’est celui d’un basculement : les étés qui ont précédé étaient ceux de l’enfance. On ne se préoccupait pas encore de poser.Le 7 juillet 86, François, 15 ans, arrive à Saint-Michel-en-l’Herm avec un objectif : coucher. Perdre enfin une virginité traînée comme un boulet. Il n’est d’ailleurs plus question que de ça au sein de la petite bande de garçons qui se retrouvent chaque année au moment des vacances dans ce village de Vendée. Coucher, le dire ou tenter de le faire. Tout se réorganise autour de cette injonction émanant autant des corps que du monde où l’on ne doit plus trop tarder à occuper sa place. Et c’est bien le problème de François, éternel décalé, qui se regardait vivre alors comme il s’écrit aujourd’hui, communiste lettré quand d’autres ne sont que jouisseurs et pressés d’en découdre, plein de phrases à l’heure des baisers. Mais il est volontaire, sait que la vie s’emballe et que faire chou-blanc n’est pas une option. Il se jette dans le bain de la grossièreté, d’une misogynie bon enfant puisque ceux qui y nagent à l’aise sont, étrangement, les élus des filles même s’ils finissent toujours par les faire pleurer.François emploie donc les mêmes mots, prend comme eux l’air de celui qui ne veut remplir que ses mains et s’en vante, mais au fond il a tendance à se pâmer, il rêve de partager plus que de la salive, succombe quand il sent les pensées irradier sous la peau.Et l’on revient au titre qui insinue l’échec ou, en tout cas, une déception. Mais là encore, pas seulement. En affublant la blessure d’un « la vraie », l’auteur, dont on connaît la précision, sème le doute. Ce qui s’affirme authentique est forcément douteux. C’est comme clamer partout qu’on est heureux.Cela ne signifie pas qu'on ne trouvera aucune trace de blessure dans ce récit. Elles se ramassent même à la pelle et presque à chaque page, autant que le rire souvent voilé de nostalgie. Les vannes, les rejets, les chutes, les défaites, les trahisons dont le narrateur est tour à tour victime ou coupable font mille entailles qui ne cicatriseront pas. Elles sont le relief des individus, leur géographie.N’est-ce pas finalement cela qu’observe Bégaudeau avec une justesse telle qu’après lecture on a le sentiment d’avoir vécu ces péripéties, porté ces habits connotés ? On était là quand les plaisanteries souvent lourdes, et vives, en même temps, gorgées de vitalité, fusaient au bar du village, on était là quand il fallait se lever et marcher jusqu’à l’eau, sur la plage, passer ainsi l’épreuve des regards. On était là quand un idiot, un sublime innocent était malmené par le groupe tandis qu’on se taisait. On était là, dans les conversations poussives et aussi dans l’évidence d’une ultime rencontre, sa promesse qui ne serait jamais tenue. On était dans ce rythme et ce décor daté, quasi disparu, dans ces lieux que la tempête, vingt ans plus tard, viendrait effacer.On était là quand Bégaudeau, sous nos yeux, s’inventait écrivain. Et l’on en sait gré à la blessure quelle qu’elle soit.Voir un autre texte de Carole Zalberg, dans la rubrique "Au secours les mots"

Le 20 avril 2015 à 10:10
Le 10 décembre 2015 à 10:00

À lire en se rinçant le sifflet

Pour bien passer l'hiver et les fêtes, enivrons-nous avec des lectures gloupitantes

Révoltes électrisantes Tout à fait bandant (et mouillant) sur le plan iconographique et historique, Agit Tracts de Zvonimir Novak (L’Échappée) retrace l’épopée des « feuilles de caniveau » ayant filé de belles chicoustas à l’ordre dominant. Parmi ces « bombes de papier » : les libelles de la Commune à la Père Duchesne, les papillons anti-électoraux abondants depuis 1848, les appels à la désertion en 1916 et le papier cul à l’effigie du Kaiser Guillaume II, les bédés communistes de 1962 criant raca sur De Gaulle, les feuilles volantes Dada, les ciné-tracts de mai 68, les photomontages situs pouvant mesurer près d’un mètre, les flyers anarcho-punks ou les adresses des fellaghas aux harkis, goumiers et tirailleurs algériens (« Tournez vos armes contre les tortionnaires de votre peuple. Rejoignez l’ A.L.N. ») Appels du grand large L’impressionnant numéro collectif des Cahiers de l’Herne sur Joseph Conrad ne décevra pas les amateurs de grande littérature aventurière teintée d’ironie. À l’image des écrits entraînants du romancier, dont on découvre ici de nombreux inédits, cet ensemble de textes sur lui souvent superbes (en particulier ceux signés par Henry James, Virginia Woolf, Malcolm Lowry, Marie Darrieussecq, Jack London, par le génial Borges ou, coup de théâtre, par Bob Dylan) nous fait bougrement bien bourlinguer à travers la Russie, l’Afrique ou la Malaisie sans passer à l’as les préoccupations philosophico-politiques, souvent iconoclastes, du fricasseur de Lord Jim (qui était fort attiré, par exemple, par la pensée anarchiste tout en se méfiant). Bédés hardies En dehors des trois Tignous réédités par Folio (Corvée de bois, Tas de riches, Tas de pauvres), magnifiquement impitoyables et du somptueux hommage au même Tignous des éditions du Chêne, il faut se ruer sur deux comic strips autobiographiques dus à de très goguenardes pétroleuses. Ma vie est un best-seller (Casterman), dessiné par Aurélia Aurita de Fluide glacial, raconte cocassement comment la pamphlétaire cinglante Corinne Maier (Bonjour paresse, No Kid) s’est dépatouillée dans le monde vicelard de la grande édition cynique. Les Larmes du seigneur afghan, quant à lui, dessiné par les fortiches Campi et Zabus (Aire libre), décrit sans louvoiements les tribulations récentes en Afghanistan de l’ex-reporter risque-tout de la RTBF Pascale Bourgaux. —   « Pascale, les Talibans sont revenus là où ils étaient en 2001.—   Et vous, qu’allez-vous faire ? Accepter le retour des Talibans ou les combattre ? Si la guerre signifie combattre les Talibans et aider les Américains, nous ne prendrons pas les armes. » Dico incongru Le Dictionnaire des termes rares et littéraires du docteur ès sciences corse Jean-Christophe Tomasi (Chiflet) nous abouche avec quelque 800 mots introuvables dans les usuels. L’entreprise n’est pas hâtivement « strapassée », à savoir menée avec outrance, elle fait preuve d’une évidente « sprezzatura » (à savoir élégance) dans ses « rococotteries » (à savoir dans ses recherches de choses anciennes) sans trop « pédantiser » ni trop nous « embucquer de sucre ». Bios percutantes L’idéal, c’est de prolonger l’excellent George Orwell de Stéphane Maltère (Folio), qui va droit à l’essentiel, par Une vie en lettres, la tout à fait captivante correspondance de l’écrivain-combattant – traduite et annotée par les éditions Agone – qui retrace elle aussi la vie tranche-dedans de l’auteur de 1984, de l’internat où on le claquemure, à huit ans, en 1911, jusqu’à l’hosto londonien où il avale sa fourchette. À noter qu’à aucun moment, face aux pires marasmes (le totalitarisme, la tuberculose, les hypocrisies des antifascistes), Orwell ne perdra ni son moral ni son humour. Livres d’art étranges Sous-titré Bizarre, L’Autre Histoire de l’art de Vincent Brocvielle (Flammarion) nous aiguille facétieusement sur les pas de côté dans l’insolite, les écarts d’imagination, les débordements imprévus d’une tapée de grands maîtres ayant envoyé soudainement valser les balustrades de la rigueur académique : Bosch et son « Jardin des délices », Le Caravage et sa « Tête de méduse », De Vinci et ses caricatures gratinées, Rembrandt et son « Bœuf écorché », Archimboldo et son panégyrique fruitesque « Vertumne », Goya et son « Vol des sorcières ». Encore plus chouettement désaxant, le grandiose catalogue (éd. Rond-point des arts) de l’expo « à vivre avec les émotions et le corps » I Belgi. Barbari e poeti accessible jusqu’au 24 janvier 2016 à Bruxelles (Espace Vanderborght, 50 rue de l’Ecuyer). Y sont de la fiesta sous la houlette du truculent curateur Antonio Nardone les meilleurs talents artistiques subversifs belges d’hier (Rops, Ensor, Magritte, Delvaux, Broodthaers, Mariën, Permeke, E.L.T. Mesens) et d’aujourd’hui (Jacques Charlier, Pascal Bernier, Wim Delvoye, Alechinsky, Panamarenko et Alessandro Filippini avec ses « Despotes de jardins »). Le parrain de l’expo qui s’imposait, c’est le surréaliste de combat Achille Chavée s’écriant : « Je suis un vieux peau-rouge qui ne marchera jamais dans une file indienne. » Histoire du cinoche d’action Dictionnaire du western de Claude Aziza et Jean-Marie Tixier (Vendémiaire). À nous d’abord tout ce qu’on espérait y trouver : des articles de fond sur l’évolution du genre, l’opposition loi/sauvagerie, les idylles interraciales… , des portraits bariolés de cow-boys stars (Gary Cooper, Errol Flynn, James Stewart), des épluchages de mythes (Billy the Kid, Calamity Jane, Zorro, Buffalo Bill), des fiches alertes sur des classiques signés Hawks, Walsh, Ford, Lang, Fuller, Aldrich ou un petit relevé des armes alors à la mode telles le big sharp 50 anti-grizzly et le darling 63 que les dames cachaient dans leurs jarretelles. Mais ce dico nous gâte beaucoup plus encore que ça. Il s’ouvre sur les westerns européens et asiatiques longtemps méprisés, il rectifie les erreurs des collègues (non, La Flèche brisée, 1950, n’est pas le premier western pro-Indien, on en tournait déjà en 1925) et nous montre à quel point l’ennemi principal des justiciers solitaires de l’Ouest, ce fut moins les outlaws que le mariage bourgeois castrateur personnifié par la crispante Grace Kelly quaker dans Le Train sifflera trois fois. Redneck Movies de Maxime Lachaud (Rouge profond). Une toute autre Amérique représentant tout un pan du cinéma US, c’est celle de la hicksploitation, c’est-à-dire le cinéma pedzouille des années 1960-1980 écrasé sous un soleil de plomb et peuplé de cambrousards dégénérés. Exemples les plus connus : Délivrance de John Boorman et Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper. Dans un langage fleuri fort stimulant, le chercheur Maxime Lachaud détaille savamment les sous-genre hick qui poussent comme chiendent dans les seventies : le porno paillard, le slasher rural, le polar poisseux, la comédie péquenaude, la canniballade « hillbilly ». À pleurer de rire Les comiques les plus tordboyautants de ce dernier demi-siècle se tiennent à nouveau par la Manche. Du côté british, les Monty Python dont les Textes, pensées et dialogues de sourds (1969-1974) sont relancés par le Cherche Midi avec en guise de sketches vedettes le fameux cours de dispute en perroquets morts, le délire phonético-syntaxique « Mr Hn Th » et les leçons de tolérance du Colonel Harry McWhirter, président du « Club des sectaires incorrigibles » : « Souvenez-vous, la tolérance est une des grandes vertus de notre peuple, ne la gaspillons pas pour les youpins, les Polacs, les métèques, les Chleus et les bicots. » Du côté fransquillon, c’est Jean Yanne avec le pissant best-off On n’arrête pas le progrès (encore au Cherche Midi). « J’aime les motards. C’est chez eux qu’on trouve le plus de donneurs d’organes. » Et c’est Pierre Desproges dont le Seuil sort sous le titre La Pensée du jour un almanach 2016 à se les tordre grave dont les cibles sont notamment Julio Iglesias et Franz Schubert, Philippe Sollers et Léon Zitrone, BHL et Pie XII, les « ordures galonnées », l’abus d’eau, le scoutisme. Sans oublier le football, soit : « Les trottinements patauds de vingt-deux handicapés velus qui poussent des balles comme on pousse un étron, en ahanant des râles vulgaires de bœufs éteints. » Allons, les mimiles, rechargeons les brouettes à gueule et chassons le brouillard !  

Le 17 février 2014 à 07:56

Myconet

Les progrès du futur #10

A cette époque, on connaissait depuis longtemps la symbiose entre les plantes et les champignons : il s'agissait d'un mariage mutuellement avantageux, dans laquelle les partenaires échangent des minéraux, des sucres et de l'eau. Dans ce cadre, les champignons dialoguent constamment avec les plantes. Mieux que ça, leur réseau (puisque les champignons sont avant tout des radicelles) relie les plantes entre elles et leur permet de procéder, elles aussi, à des échanges. Cette découverte resta cantonnée aux laboratoires quelques décennies, jusqu'à ce qu'on invente Myconet au tournant des années 2030. La célèbre mycologue Céline Plini décida de tirer parti des stupéfiantes capacités des champignons. Après quelques manipulations génétiques, au cours desquelles un de ses protégés lui nécrosa un poumon, elle mit au point un champignon capable de transporter un nouveau type d'antibiotique. Un premier dispositif expérimental relia d'abord les hôpitaux de la Pitié-Salpêtrière et de Saint-Antoine à Paris, avec un résultat tout à fait satisfaisant : le champignon transférait à la demande les molécules nécessaires. Fort de ce succès, le réseau fut étendu à tous les hôpitaux parisiens. Cette extension ne prit que quelques jours : la croissance du champignon était exponentielle. Les pharmaciens hospitaliers se frottaient les mains : la gestion des stocks devint bien souple et efficace. Les trafiquants se frottaient les mains eux aussi. En deux ans, ils mirent au point leur propre réseau, livrant la morphine dans toute l'Ile-de-France. Puis le principe fut encore étendu, avec la mise au point de Myconet 3D, permettant de livrer à domicile la résine des imprimantes 3D. C'est alors que le syndicat des transporteurs bretons commença ses opérations coup de poing.

Le 6 avril 2011 à 13:46

Le nouveau sport à la mode chez les éditeurs : la chasse aux clichés

Les bons conseils pour se faire éditer.

On pourrait s'attendre à ce que les éditeurs, ardents défenseurs de la langue française, privilégient le style, la grammaire ou la syntaxe pour retenir ou non un manuscrit ; les auteurs plus naïfs pensent même qu'ils tiennent compte de l'originalité des idées ou du scénario. C'est une erreur. Si vous souhaitez voir vos écrits publiés, mieux vaut suivre ces quelques conseils…Allez d'abord voir sur le site ou le blog des éditeurs auxquels vous destinez vos œuvres pour y repérer tout ce qu’ils trouvent de rédhibitoire. Ensuite, il vous faudra corriger votre texte afin qu’il se plie aux désirs de chacun de vos destinataires, cela vous évitera la désagréable expérience d’avoir deux refus pour une même nouvelle, le premier prétextant qu’elle contient trop de descriptions, et le second vous reprochant de ne pas en avoir donné assez.  Pour être publié actuellement, la seule règle en vigueur est d'éviter les clichés. Le mieux étant, selon certains érudits éditeurs de se référer à l'ouvrage d'Hervé Laroche : Le dictionnaire des clichés littéraires (Ed. Arléa). On y trouve de précieux conseils : si vous écrivez un polar, votre personnage principal ne doit être ni flic, ni tueur en série. L'idéal, c'est de choisir un quadra fonctionnaire, mais pas divorcé. Il devra être étranger, mais pas trop basané quand même (les Nordiques ont la cote en ce moment). Il vivra dans un pavillon de banlieue et n’ira au restaurant qu’une fois par semaine. L'histoire ne se passera ni à Paris, ni près de la mer, et surtout pas à New York. Optez pour une ville de province, de taille moyenne et d'intérêt limité (Limoges, Besançon, etc.). L'héroïne ne doit pas être une infirmière rousse, ni une institutrice à lunettes. Les adolescents ne doivent pas se droguer et les enfants doivent être bons en classe, mais sans subir les brimades de leurs camarades. Pour le style, optez pour des verbes standards. Les personnages mangent, boivent, baisent. S'ils venaient à se sustenter, à épancher leur soif ou à s'unir charnellement, ça ferait cliché. Ultime recommandation : évitez les rayons de soleil qui filtrent à travers les stores au petit matin. Certaines maisons d’éditions refusent systématiquement les manuscrits à stores. Vous ne pourrez pas dire qu'on ne vous avait pas prévenus.

Le 11 octobre 2012 à 11:26
Le 17 septembre 2015 à 11:45
Le 31 décembre 2011 à 17:55

"Ida ou le délire" d'Hélène Bessette

Un des grands plaisirs en littérature est la découverte d'écrivains majeurs, de livres qui comptent dans l'histoire de la littérature mais aussi dans les histoires personnelles des lecteurs. On reconnaît souvent - mais pas toujours- un grand livre à ce qu'il se lit d'une traite en une soirée et à la marque que l'on pressent qu'il va laisser en nous. "Ida ou le délire" est le premier livre d'Hélène Bessette que j’ai lu. Cela a été un choc. Le style tout d'abord : on ne peut plus sec, comme un coup de poing à l'estomac avec une ponctuation très originale (réduite au point et pas toujours où on l'attendrait). On peut penser à l'écriture de Duras (à cause du discours en boucle et de certaines phrases qui reviennent comme des incantations) mais en moins hermétique. Le thème ensuite : la lutte des classes, quand elle s'inscrit dans les corps (ici, c'est le regard d'Ida toujours fixé sur ses pieds) et détermine des destins individuels. L'héroïne enfin : Ida, une femme de ménage vivant au domicile de ses patrons, "oiseau de nuit" comme elle se définit quand elle entreprend d'arroser les fleurs en pleine nuit au grand dam de "Madame" (Madame, qui se croit dans son bon droit, qui confond le respect avec un infantilisme mêlé de dédain), Ida qui tient à avoir un beau manteau, plusieurs paires de chaussures, Ida qui lit des catalogues dans sa chambre aux stores baissés, Ida qui est morte.  Depuis 2006, les éditions Léo Scheer ont entrepris de rééditer l'œuvre de Bessette, écrivain encensée à son époque (par Duras ou Paulhan) puis injustement oubliée.

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