Joseph Holcha
Publié le 10/11/2013

Les chimères sont parmi nous


Les progrès du futur #8

A partir de 2013, l'hypothèse commença à se répandre parmi les biologistes. Au début, le pouvoir tenta d'étouffer la rumeur. Certains grands scientifiques disparurent mystérieusement à cette époque, on fit même croire à la mort naturelle d'Albert Jacquard. Mais ce fut peine perdue et l'information finit par filtrer : beaucoup d'humains sont des chimères, portant plusieurs ADN différents. De nombreuses mères en particulier portent celui de leurs enfants en plus du leur.

Quand Ségolène Royal fit son coming-out sur le sujet, on n'y fit pas trop attention. Mais d'autres célébrités suivirent, dont, pour certaines, on doutait qu'elles eussent même un seul ADN complet. Finalement l'idée fut largement relayée par la presse.

Ce fut un cataclysme. Si chacun pouvait porter plusieurs ADN, la médecine légale perdait un de ses outils d'identification les plus fiables : la diffusion de la série « Les experts » fut stoppée net dans un gigantesque scandale, au motif que ça n'était « plus crédible ». Des centaines de prisonniers virent leurs dossiers rouverts, ce qui acheva d'engorger le système judiciaire.

Mais surtout, la découverte acheva de brouiller les frontières de l'humain : si nous gardons en nous un peu de notre mère, si les deux kilos de microbes que nous avons dans le ventre font partie de nous, si nous portons des prothèses sous la peau, l'humain ne colle plus à l'image simple d'un sac étanche dont le mode d'emploi est enregistré sur ADN.

Que sommes-nous alors ? se demanda-t-on. Une ville avec des entrées et des sorties, des bouchons et des espaces verts, des glissements de terrain et des zones industrielles ? Un biotope avec des centaines d'espèces, comme un paysage de moyenne montagne ? Un métaréseau chimio-électro-psychologique ?

Le penseur prothète Bernabé Fakebum résuma ces doutes dans sa légendaire formule : « La seule certitude désormais, c'est que l'humain est une construction bioculturelle. »

Joseph Holcha naît au XXe siècle dans une grande ville d'Asie. Fils de diplomate, il bénéficie d'une excellente éducation, dont il ne tire aucun profit. Arrivé à l'âge adulte, il se livre à diverses activités inutiles ou illicites. Il finit par tomber sur une Triade coriace. Il perd la tête dans une explosion criminelle, à son domicile. Sa bibliothèque est toute en désordre. On lui fait une greffe de fortune.

Ayant perdu beaucoup de son charisme, il se laisse pousser les poils et se rabat sur les plaisirs solitaires de l'écriture, composant des récits, des poèmes, et aussi d'autres choses.


josephholcha-higrapu.blogspot.fr

 

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Le 13 novembre 2012 à 08:00

Rapport Gallois : le monde littéraire divisé

“Bavard”, “Une intrigue mal nouée” ou “Un suspense haletant” et “La naissance d’une franchise” ? Le monde de la littérature est fortement divisé après la publication du “Rapport Gallois”. Si certains éditeurs et magazines jugent sévèrement le style de Louis Gallois, d’autres estiment qu’il représente un auteur à suivre. Compte rendu.   Contre Attendu avec impatience, le « Rapport Gallois » est jugé très sévèrement par le milieu littéraire. Pour Gallimard ce rapport « est long et inintéressant . Louis Gallois n’avait clairement pas les épaules pour se lancer dans une telle aventure, son style ne résiste pas à la litanie des chiffres, il n’y apporte rien ». Même son de cloche chez Flammarion. « Il y avait un potentiel, mais Gallois échoue totalement. Le lecteur n’est jamais transporté, on ne ressent rien pour les personnages ». Pour Albin Michel « La littérature n’a pas besoin de Louis Gallois. On a rarement vu une intrigue aussi mal nouée, M. Gallois ne sait hélas clairement pas exploiter son histoire » .  Pour beaucoup,  la non-sélection du rapport dans les prix littéraires de ce mois de novembre est une douche froide de plus pour le gouvernement.   Pour Le jugement est plutôt nuancé pour le Magazine Littéraire qui voit en Louis Gallois un successeur possible à Michel Houellebecq. « La litanie des chiffres et des tableaux encercle le lecteur, c’est froid, c’est clinique, on retrouve tout à fait le style de Michel Houellebecq, M. Gallois a su parfaitement se fondre dans le moule » . Pour Livre Hebdo, « Il faut s’attendre à une suite ou une série. Louis Gallois pose les jalons d’un nouveau genre qui fera des émules. Le twist final sur la situation économique en Allemagne laissera les lecteurs sur leur faim » . Un avis que partage Le Monde. « Il y a du James Ellroy chez Gallois quand il nous décrit le fonctionnement des primes à l’investissement » . Pour le Figaro « Le rapport Gallois est un thriller économique à l’ancienne » . Les lecteurs suivront-ils ? Dans l’immédiat, Amazon a annoncé que “le Rapport Gallois” venait d’entrer dans le top 10 des meilleures ventes sur son site.   Le Gorafi  

Le 16 mai 2014 à 09:11

1+0=2

Les progrès du futur #11

En 2051, le Parlement européen finit par autoriser le clonage à des fins reproductives. Pour André, ce fut une délivrance. Étant d’un naturel sauvage, il n’avait jamais trouvé de compagne et d’ailleurs n’avait aucun penchant pour la copulation. Il se lança aussitôt dans la procédure de clonage. On lui préleva très simplement une goutte de salive, puis un œuf anonyme reçut son ADN et fut implanté dans un utérus lui aussi anonyme, probablement moldave. La naissance eut lieu en janvier 2052 et le bébé fut tout naturellement appelé André Junior. Dès son arrivée, toute la vie d’André tourna autour de lui. Prudent, André avait vérifié auprès de sa propre mère qu’il avait été un bébé facile : à cinquante ans passés, il ne se sentait pas le courage de se lever la nuit pendant des mois. Ses espoirs furent déçus : Junior était d’un naturel agité et pleurait beaucoup. Il ne fit ses nuits qu’à dix mois puis enchaîna les cauchemars pendant plusieurs années. Bien sûr, il ressemblait énormément physiquement à son père, malgré un teint de peau plus clair, et il était comme lui d’un naturel volcanique mais taiseux. Cependant, plus les années passaient, plus leurs chemins divergeaient. André, qui rêvait de partager ses passions, philatélie, héraldique, football gaélique, vit avec désespoir son fils tomber dans le rugby à treize et le théâtre contemporain. Junior en particulier négligeait la cuisine japonaise dont André raffolait, lui préférant le bortsch. Puis un jour Junior disparut, laissant un mot disant qu’il partait à la recherche de sa mère et que désormais il s’appelait Andrzej. Alors André, souriant entre ses larmes, se souvint avec émotion comme il avait quitté précipitamment le domicile parental à seize ans.

Le 10 janvier 2014 à 08:08

Le facteur dort la tête en bas.

Les progrès du futur #9

La technologie des drones, comme beaucoup d'autres, fut mise au point par l'armée. L'idée était de frapper au coeur du dispositif ennemi sans risquer la vie des soldats. Puis la technologie se répondit à l'ensemble de la société : pour un prix modique, on pouvait retrouver les spéléologues imprudents dans les couloirs de la BNF ou s'assurer de la vertu de l'être aimé. De son côté, la vénérable Société nationale des postes et télécommunications fit l'acquisition d'une flotte de huit mille hélidrones pour la livraison des achats sur Internet. Ce fut un succès éclatant, si bien que de nombreux concurrents arrivèrent bientôt sur le marché. Rapidement, on vit dans le ciel des nuées d'engins aux couleurs de différentes compagnies, ce qui accrut le niveau sonore de façon considérable. On constata une forte recrudescence des acouphènes et des troubles du sommeil. C'est à ce moment que le Muséum d'histoire naturelle de Bourges lança son modèle de chauve-souris transgénique nicotino-dépendante : le batpacker. Sur une base de grand rhinolophe, les chercheurs étaient parvenus à provoquer le développement d'un bulbe olfactif semblable à celui des pigeons voyageurs, réagissant au champ magnétique terrestre et tenant lieu de GPS. Puis une cure d'addiction à la nicotine rendait les animaux tout à fait soumis. Ce fut un succès fulgurant : en six mois, les batpackers avaient remplacé les hélidrones et le niveau sonore en ville était redevenu sans danger pour la santé publique. Par ailleurs, contrairement aux craintes de certains membres rétrogrades du Muséum, la biodiversité ne fut pas sensiblement affectée. On observa toutefois quelques désintoxications spontanées de batpackers, ce qui eut l'effet heureux mais inattendu d'éradiquer la malaria de Camargue, où elle était réapparue au début des années 2020 à cause du changement climatique.

Le 31 décembre 2011 à 17:55

"Ida ou le délire" d'Hélène Bessette

Un des grands plaisirs en littérature est la découverte d'écrivains majeurs, de livres qui comptent dans l'histoire de la littérature mais aussi dans les histoires personnelles des lecteurs. On reconnaît souvent - mais pas toujours- un grand livre à ce qu'il se lit d'une traite en une soirée et à la marque que l'on pressent qu'il va laisser en nous. "Ida ou le délire" est le premier livre d'Hélène Bessette que j’ai lu. Cela a été un choc. Le style tout d'abord : on ne peut plus sec, comme un coup de poing à l'estomac avec une ponctuation très originale (réduite au point et pas toujours où on l'attendrait). On peut penser à l'écriture de Duras (à cause du discours en boucle et de certaines phrases qui reviennent comme des incantations) mais en moins hermétique. Le thème ensuite : la lutte des classes, quand elle s'inscrit dans les corps (ici, c'est le regard d'Ida toujours fixé sur ses pieds) et détermine des destins individuels. L'héroïne enfin : Ida, une femme de ménage vivant au domicile de ses patrons, "oiseau de nuit" comme elle se définit quand elle entreprend d'arroser les fleurs en pleine nuit au grand dam de "Madame" (Madame, qui se croit dans son bon droit, qui confond le respect avec un infantilisme mêlé de dédain), Ida qui tient à avoir un beau manteau, plusieurs paires de chaussures, Ida qui lit des catalogues dans sa chambre aux stores baissés, Ida qui est morte.  Depuis 2006, les éditions Léo Scheer ont entrepris de rééditer l'œuvre de Bessette, écrivain encensée à son époque (par Duras ou Paulhan) puis injustement oubliée.

Le 11 août 2010 à 09:45

« Français ou voyou, il faut choisir"

Christian Estrosi, ministre de l'Industrie, Europe 1, lundi 9 août 2010

Normal, c’est la guerre, faut pas se tromper de camp. En cet été 2010, le pays est devenu belligérant  avec déclaration de «  guerre nationale »  par le général Sarkozy, inspection des troupes dans les quartiers des Beaudottes à Sevran et de la Villeneuve à Grenoble par le colonel Hortefeux, charges au clairon des lieutenants Estrosi, Lefebvre ou Marleix. Il faut avoir les oreilles bouchées à la crème bronzante, pour ignorer que la guerre est non pas à nos portes, mais dans nos murs. Les forces hostiles sont assez habiles pour ne pas se présenter en lignes repérables aux frontières, mais agir de l’intérieur en ordre dispersé : braquages,  snipers, caillassages, déprédations et même quelques campements  séditieux. L’adversaire peine ainsi à être cerné car les « voyous »  ne sont pas une nationalité, une ethnie, une classe, une communauté et encore moins une grande cause. Dès lors, avec qui des négociations d’armistice ou de paix pourraient-elles  être engagées ?  Qu’on se rassure,  il n’est pas envisagé par l’état-major sarkozyste d’autre victoire qu’éradicatrice. Christian Estrosi qui a commis une biographie de Napoléon III avec un « nègre » (en situation régulière), l’écrivain Raoul Mille, a-t-il songé pourtant que le sort de la guerre pourrait basculer et que l’ancien maire de Neuilly finisse à Sedan ? Ou même que l’heure de la retraite sonne après le 7 septembre, quand la cinquième colonne syndicale défilera dans les rues ?

Le 21 juillet 2010 à 08:53

Un maxi best of Proust s'il vous plaît !

Alors qu’hier soir, je franchissais gaiement le pas de ma porte dans le sens du retour, ma femme que j’aime bien et qui s’était approchée pour m’embrasser machinalement fut prise, à deux ou trois décimètres de ma personne, d’un vif mouvement de recul : « Ah mais… mais quelle horreur ! Tu pues la friture … ». Et bien oui chère femme que j’aime bien, j’ai lu Proust et maintenant je « pue » la friture, et alors ? Aurait-il été préférable que je rentre de ma journée de lecture parfumé de cuir et de tabac à pipe ? Aurait-ce été plus classe, plus raccord ? Moi, j’aime Proust et j’aime le Mac Do, et plus encore, j’aime lire Proust au Mac Do… Et Proust, c’est long ! Chère femme, chers tous, pourrais-je vivre un jour ma singularité en toute liberté, ou finirai-je ma vie seul, redoutant la mort qui me plongera dans l’enfer des monstrueux lecteurs, condamné pour l’éternité à me gaver d’interminables sandwichs de papier en cherchant en vain du regard quelques éclats littéraires sur les faces rugueuses de steaks hachés synthétiques ? Hermétique à ma soudaine désespérance, ma femme qui m’aime bien mais qui n’y connaît pas grand chose rayon bouquins, m’invita à aller terminer ma lecture sous la douche. Proust n’étant selon moi guère un auteur pour la douche, ce fut donc à poil en route pour la salle de bain que j’attrapai fièrement dans le couloir un recueil de poèmes de Paul Valery. J’aime lire Paul Valery sous la douche. Profondément, La Régie

Le 26 novembre 2013 à 09:08
Le 17 février 2014 à 07:56

Myconet

Les progrès du futur #10

A cette époque, on connaissait depuis longtemps la symbiose entre les plantes et les champignons : il s'agissait d'un mariage mutuellement avantageux, dans laquelle les partenaires échangent des minéraux, des sucres et de l'eau. Dans ce cadre, les champignons dialoguent constamment avec les plantes. Mieux que ça, leur réseau (puisque les champignons sont avant tout des radicelles) relie les plantes entre elles et leur permet de procéder, elles aussi, à des échanges. Cette découverte resta cantonnée aux laboratoires quelques décennies, jusqu'à ce qu'on invente Myconet au tournant des années 2030. La célèbre mycologue Céline Plini décida de tirer parti des stupéfiantes capacités des champignons. Après quelques manipulations génétiques, au cours desquelles un de ses protégés lui nécrosa un poumon, elle mit au point un champignon capable de transporter un nouveau type d'antibiotique. Un premier dispositif expérimental relia d'abord les hôpitaux de la Pitié-Salpêtrière et de Saint-Antoine à Paris, avec un résultat tout à fait satisfaisant : le champignon transférait à la demande les molécules nécessaires. Fort de ce succès, le réseau fut étendu à tous les hôpitaux parisiens. Cette extension ne prit que quelques jours : la croissance du champignon était exponentielle. Les pharmaciens hospitaliers se frottaient les mains : la gestion des stocks devint bien souple et efficace. Les trafiquants se frottaient les mains eux aussi. En deux ans, ils mirent au point leur propre réseau, livrant la morphine dans toute l'Ile-de-France. Puis le principe fut encore étendu, avec la mise au point de Myconet 3D, permettant de livrer à domicile la résine des imprimantes 3D. C'est alors que le syndicat des transporteurs bretons commença ses opérations coup de poing.

Le 8 mars 2011 à 12:35

Françoise G., par Laure A.

Une biographie tout en nuances d'une journaliste par une journaliste

« La femme sera vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignera une femme incompétente ». Françoise GiroudQuand on est femme et qu'on exerce le métier de journaliste (au passage, un journaliste sur deux est une femme en France, c'est bon à rappeler en ce 8 mars), Françoise Giroud, forcément, est une icône. Laure Adler est femme et journaliste, et après avoir raconté les vies de Marguerite Duras, Hannah Arendt et Simone Veil, elle nous en dit davantage sur cette autre femme d'exception, qui a commencé comme scripte au cinéma, a participé à la naissance du magazine Elle, a créé L'Express avec Jean-Jacques Servan-Schreiber, est devenue secrétaire d'état dans le gouvernement Giscard, a écrit de nombreux livres, dont autant de best-sellers et… a pas mal de zones d'ombre.Car Laure Adler pourrait n'être qu'admirative de ce parcours sans faute, mais elle tente de garder la distance nécessaire à un bon biographe. Son livre s'intitule simplement Françoise. Elle n'a gardé que le prénom de l'icône, qu'elle nous présente avec ses forces et aussi avec ses faiblesses : Françoise qui a aimé passionnément un homme, celui pour qui elle est presque morte, celui avec qui elle a enfanté l'Express. Quand Giroud se battait, pour les femmes, pour l'indépendance de l'Algérie, pour Mendès France, Françoise soupirait pour l'ambitieux JJSS. On disait Giroud dure, elle l'était, parce qu'elle s'était sortie de sa condition, et qu'elle ne voulait pas y retourner. On la disait parfois méchante, on a du mal à le croire. Mais Françoise, pendant ce temps, était femme, femme aimante, femme souffrante. Giroud a renié ses racines juives au point de les oublier, Françoise, bien des décennies plus tard, les a retrouvées, par amour pour son petit-fils (devenu grand rabbin). Si la femme publique se tenait droite, et parfois raide, c'était pour empêcher la femme secrète de vaciller, puis de tomber. Ce qu'elle a fait, et elle ne s'est jamais vraiment relevée. On a tous en mémoire l'image d'une Françoise Giroud froide, élégante, brillante ; le livre de Laure Adler, qui est un succès de librairie, nous la montre humaine, sensible, fragile. Et on est bien triste, à la fin, de la quitter.

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