La crise du travail
Publié le 27/01/2014

Jérémie Zimmermann : "La protection de la vie privée est un droit fondamental"


Trousses de secours : la crise du travail

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Autres épisodes :

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– "Avec le scandale de la NSA, une distinction claire est en train d’apparaître aux yeux de tous entre la technologie qui contrôle et la technologie qui libère", affirme le hacker Jérémie Zimmermann. Manière de rester optimiste malgré les révélations chaque jour plus effarantes sur la surveillance qui s'est mise en place sur le Net.  Zimmermann se bat depuis des années sur un terrain que très peu d'entre nous connaissent : celui des droits de l'Homme dans la société numérique. A son palmarès : il a contribué avec La Quadrature du Net, de nombreux citoyens et associations, à faire rejeter par le Parlement européen l’accord ACTA, un traité liberticide négocié en secret par 39 pays.

Avant sa venue au Rond-Point le 1er février prochain, il nous a reçu dans la cave de la Quadrature du Net et nous raconte en plusieurs épisodes sa vision du scandale révélé par Snowden. L'étendue du désastre. Et les quelques options qui nous restent pour nous y opposer.

Trousses de secours 2e saison : conférences-performances autour de la crise du travail

Formation ouverte à tous : soyez encore plus flexibles, plus compétitifs, plus « zéro défaut » qu’on vous le demande… mais autrement ! Les écrivains, chercheurs, artistes des conférences-performances du Théâtre du Rond-Point renversent perspectives et idées reçues, croient au partage horizontal des savoirs, déboulonnent férocement les piliers de la pensée dominante.

> le programme complet

 

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À voir aussi

Le 9 janvier 2014 à 06:29
Le 5 mars 2015 à 14:06

Rodrigo García : "Les gens ont besoin de petites prisons où ils se sentent en sécurité"

Rencontre avec l'écrivain, metteur en scène et directeur de théâtre Rodrigo García alors qu'il vient caler les derniers préparatifs de son spectacle Daisy au Rond-Point. 1er épisode : son art poétique. Jean-Daniel Magnin – La poésie est devenue minoritaire en Europe occidentale au début du XXe siècle. Et cependant tes écrits pour le théâtre ressortent de la poésie.Rodrigo García – Je suis d'accord avec Joseph Beuys quand il dit que tout le monde peut être un artiste. Je pense que tout homme, toute femme peut être un poète, peut-être pas en écrivant des livres, mais en vivant une vie avec une capacité poétique et avec liberté. Le problème est celui de la liberté. Il y a beaucoup trop de normes dans l'Europe occidentale que tu évoques trop de règles que curieusement, nous autres citoyens acceptons bien, c'est extraordinaire ! Moi, quand j'étais jeune, adolescent, inquiet et révolté, les règles de conduite ne me plaisaient pas, elles m'apparaissaient comme quelque chose d'orthopédique, d'externe.Aujourd'hui c'est étrange, je vois les jeunes qui réclament des règles de conduite restrictives, comme si les gens avaient besoin de petites prisons dans lesquelles ils se sentent en sécurité, c'est extraordinaire de se sentir en sécurité dans une prison ! C'est ce qui me vient en tête quand tu poses cette question alors qu'est-ce que je peux faire, moi, au théâtre, comme auteur ou comme directeur de théâtre ? Montrer des moments de liberté extrêmes, incorrects, pour inciter le public à se demander : comment est-il possible, alors que ces gens font ces choses sur scène, que moi, je n'en sois pas capable dans ma vie quotidienne ? C'est notre intention lorsqu'on propose une œuvre théâtrale, quand j'écris... – Avec toi, comment a démarré la maladie d'écrire ?– Je n'avais pas de vocation littéraire à l'adolescence. J'avais une vocation philosophique. Toutes mes lectures d'adolescent étaient de la philosophie et je suis arrivé à la littérature beaucoup plus tard, vers 18 ou 19 ans. Platon, Sénèque, Aristote, Schopenhauer ont beaucoup plus retenu mon attention que Musil, Cervantes, Joyce. Je n'avais pas de vocation littéraire, ni même de désir d'écrire, mais maintenant oui ! Aujourd'hui je ne peux pas ne pas écrire, j'ai besoin d'écrire.Je me souviens, j'avais des amis à Buenos Aires en Argentine, j'avais 18 ans, ils avaient un fanzine, une revue underground, photocopiée. La première chose que j'ai écrite était une espèce de manifeste contre le Christ ! Tu te rends compte, avant Golgota Picnic qui s'est joué Rond-Point, la première chose que j'ai écrite était un manifeste contre la religion, très naïf, très mal écrit, stupide, complètement stupide, un peu influencé – parce qu'à ce moment-là, je lisais le Marquis de Sade, un peu influencé par le Marquis de Sade et vraiment stupide. C'est la première chose que j'ai écrite.Plus tard, j'ai commencé à écrire du théâtre par hasard, quand je suis arrivé en Espagne. Je voulais être metteur en scène mais je ne trouvais pas de subventions pour mes propres mises en scène. Il y a eu un concours littéraire et je me suis mis à écrire un texte qui n'était qu'une copie, un plagiat de Heiner Müller. A ce moment-là, je regardais beaucoup Heiner Müller, j'avais 21 ans. Je me suis mis à écrire et j'écrivais à la manière de Heiner Müller, mais mal ! – En lisant tes différentes pièces, j'ai l'impression de lire une seule saga...– Quand les gens me disent : "Cette pièce que tu as écrite me plaît moins ou plus que la précédente", je ne comprends pas de quoi ils parlent parce que l'œuvre d'un créateur est un tout. Sur la durée de ta vie, tu développes un travail, je ne crois pas qu'il y ait le meilleur ou le pire... il y a une réalité concrète c'est que tu vieillis, il t'arrive des choses, tu peux avoir plus de connaissances, tu peux devenir moins courageux ou alors plus courageux parce que tu n'as plus rien à perdre. Ça dépend des individus mais il peut se passer beaucoup de choses. L'œuvre forme un tout parce que c'est l'histoire d'une même personne.Après il y a une question, pour moi au moins, liée à la spécificité du métier d'écrivain, c'est celle du style. J'ai dû travailler beaucoup pour trouver un style.Dans mes premières pièces, j'avais un style très flou et petit à petit, j'ai cherché mon style. Quand je parle de style, je parle d'une manière personnelle de s'exprimer. C'est un travail très agréable parce que tu dois rester enfermé chez toi toute la journée, à écrire écrire, écrire, ré-écrire pour trouver la forme. C'est un travail qui m'enchante.En général, quand je travaille sur une pièce, je l'écris, en même temps que je la répète. Je commence à écrire à 9 heures du matin et quand arrive 17 heures et que je dois partir à la répétition, je ne veux pas y aller, je veux rester à écrire à la maison parce que je suis coincé dans un problème formel qu'il faut résoudre. C'est comme un jeu d'échecs, un jeu qu'il faut résoudre. Et j'aime ça. – Tu écris pour être encore plus près de toi ou pour devenir un autre ? Je pense au Poème de l'enfance de Peter Handke : "Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ?"– C'est curieux, je n'ai jamais parlé de Peter Handke, mais Handke est pour moi une authentique référence. C'est aussi pour moi un type dangereux, il a une manière de penser et de s'exprimer qui est contagieuse, qui me contamine... Ça fait un moment que je me dis qu'il faut que j'en reste éloigné. Pareil quand je lis Thomas Bernhardt ou Louis-Fernand Céline, je me dis qu'il faut que je reste éloigné de ces types, parce que si je continue à les lire, je ne pourrai plus rien écrire. Je dois donc essayer de les oublier. Je ne parlerais pas d'admiration, mais plutôt d'une correspondance vitale que je ressens à leur égard. Traduit de l'espagnol par Vincent Lecoq

Le 8 février 2014 à 08:52

Jérémie Zimmermann : Comment défendre nos libertés en ligne ?

La Quadrature du Net

Inventer son travail en contribuant à un Internet libre Après le scandale PRISM, une distinction claire est en train d'apparaître aux yeux de tous entre la technologie qui contrôle et la technologie qui libère. Un Internet vraiment libre devrait permettre aux individus de reprendre le contrôle sur leurs données, leurs communications, leur vie en ligne, ainsi que sur les moyens de la production intellectuelle à l'ère numérique. Mais comment reprendre la main ? Quelles activités créer via ces technologies libératoires ?  Avons-nous les moyens d’agir pour rendre possible un monde numérique plus juste ?Jérémie Zimmermann est un hacker – au sens étymologique du terme un "bidouilleur" – c'est-à-dire un enthousiaste de la technologie qui aime comprendre comment elle fonctionne pour  la maîtriser et ne jamais se laisser contrôler par elle. Cofondateur et porte-parole de La Quadrature du Net, il milite pour les droits de l'Homme dans la société numérique. Le grand public a entendu parler de lui après qu’il a a contribué avec La Quadrature du Net, de nombreux citoyens et associations, à faire rejeter par le Parlement européen l’accord ACTA, un traité liberticide négocié en secret par 39 pays. Enregistré le 1er février 2014 dans la salle Roland Topor Théâtre du Rond-Point. Durée : 01:14:42 > les autres Trousses de secours dédiées au travail En partenariat avec Cinaps TV et Rue 89

Le 18 mars 2015 à 17:22

Pierre Fourny : "Je me suis mis à couper les mots écrits en deux"

Performer typographe, Pierre Fourny vient le 26 mars au Rond-Point jongler avec les mots qu’il collectionne dans sa ménagerie. Fourny écrit et compose, à partir de la forme des mots, de nouveaux mots par saut périlleux, contorsions, funambulisme. Et vous verrez que le mot arbre cache bien toute une forêt. Une réflexion sur le rapport de notre cerveau à la lecture et à l’écriture. Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ?Pierre Fourny – Je dirais que nous n'avons pas notre langue dans notre poche, ce qui veut dire aussi que nous ne savons plus très bien où nous l'avons mise, notre langue. C'est sans doute le signe de la grande légèreté avec laquelle nous l'utilisons. Une légèreté affranchie de beaucoup de tabous, bénéfique et enrichissante par bien des côtés, mais une légèreté qui n'est pas sans risque pour ces outils fondamentaux que sont les langues (au pluriel cette fois) pour la construction, par le partage de la parole, des êtres humains que nous sommes. Les langues ne s'usent pas si l'on s'en sert. Au contraire il faut s'en servir, dans leur intégralité, pour qu'elles ne tombent pas dans l'oubli. La langue dont on se sert, il faut donc s'assurer de bien se l'être mise dans sa poche, de la maîtriser et de bien la tenir.– Selon-vous qu'est-ce qui menace la langue et qu'est-ce qui la « sauve » ?– Le risque, c'est de trop la tirer, la langue : si elle s'allonge dans tous les sens, elle peut devenir informe. Et on aura beau alors se tirer les oreilles, on ne l'entendra plus. Pourtant, en soi, une nouvelle langue, ce serait plutôt séduisant… mais, dans ce cas, il faut faire le deuil de tout ce qui s'est dit et écrit dans l'ancienne langue. Il faudrait tout traduire dans la nouvelle langue. Ce qui fait durer, triompher une langue, c'est l'écriture (et donc la lecture). C'est quand la langue vient capter l'attention de l'œil et de la main qu'elle trouve son salut. C'est cette alliance avec l'œil et la main qu'il faut continuer à nourrir et faire évoluer, tout particulièrement dans le passage que nous vivons : celui du papier imprimé à l'écran portatif (de type tablette ou smartphone).– Et votre propre langue, qu'avez-vous à en dire ?– Ma langue est en bonne santé, bien musclée. J'aime les sons qu'elle produit, précis, mais aussi la mélodie, dictée par cette règle si étrange qui fait déplacer l'accent tonique en fonction de la signification des mots et groupes de mots que l'on emploie. En français, l'accent tonique est sur la dernière syllabe du groupe de mots qui fait sens. Dans beaucoup d'autres langues, l'accent tonique est le plus souvent fixe, sur la dernière syllabe, ou l'avant dernière, de chaque mot.– Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu'est-ce qui la nourrit au quotidien ?– L'événement, c'est de l'avoir coupée en deux, ma langue, et un peu celle des autres au passage. Je me suis mis à couper les mots écrits en deux, horizontalement, parce qu'à y regarder de plus près, il s'avère qu'il y a des mots qui contiennent la moitié d'autres mots. Aujourd'hui, les outils dont je dispose me permettent même de découvrir des mots entiers à l'intérieur d'autres mots… L'écriture, la graphie des mots, devient ainsi matière à spectacles, parce que pour voir ce que nous avons pourtant sous les yeux (des mots, mais dans d'autres mots), il faut impérativement l'action : séparer, superposer, recoller les mots entre eux. Sans ces actions, on ne voit rien… rien qu'un mot. Cette découverte a définitivement attiré mon attention sur la puissance de l'apprentissage de la lecture, auquel nous sommes soumis, à l'efficacité en quelque sorte indélébile de cet apprentissage : une fois que nous savons lire, il y a tout un tas de choses que notre cerveau ne peut plus voir, que nous ne devons plus voir.– Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point "rattraper la langue"... Comment allez-vous vous y prendre ?– Eh bien je vais vous inviter à ce grand cirque en noir et blanc qui tourbillonne au fond de votre cerveau, le cirque de mots. Ce sont les mots écrits qui tiendront le premier rôle : acrobates, contorsionnistes, magiciens… Ils vont vous demander de les regarder d'un autre œil, ou plutôt ils vont se présenter à vous de telle façon que vous ne les regarderez jamais plus du même œil. Vos yeux liront les mots qu'ils verront, bien sûr, c'est le but de l'écriture… Mais ils se mettront aussi à en voir d'autres, des mots, totalement invisibles jusque-là. Je viendrais ainsi, au Rond Point, révéler le dess(e)in caché des mots écrits !

Le 26 janvier 2015 à 09:56

Pardon ?

Article paru conjointement dans Le 1 n°41 "Que dire à nos enfants ?" du 28 janvier 2015

A présent, qu'est-ce qu'on fait ? Tout un pays qui se pose la question. Et nous dedans, des nuits à en parler, à remonter les fils de l'Histoire.Les yeux rouges elle a dit : la fermeté bien sûr mais il faut aussi demander pardon aux quartiers. Oui aux quartiers. Pardon?Pour tout ce qui a été mal fait et pour tout ce qui n'a pas été fait.Demander pardon !Oui c'est un mot si simple. Dès qu'on le dit tout est changé. Et une fois qu'on l'a dit plus besoin de le redire, la rancoeur est moins lourde, on peut se mettre à travailler tous ensemble.J'imaginais l'exécutif demander pardon aux quartiers. Non mais, les quartiers ça n'est pas les camps, on va où là ?Tu verras, ils n'ont pas le choix. C'est le moment. C'est la seule chose à faire.Et puis le lendemain le premier ministre a lâché le mot "apartheid". Apartheid territorial, social, ethnique. Il y a eu un grand silence. J'ai vu des visages s'éclairer d'un sourire, comme si l'injustice avait été enfin reconnue. Et d'autres se renfrogner : on n'est tout de même pas en Afrique du Sud ! Rien ne leur a été fait délibérément, aux quartiers ! En Afrique du Sud la séparation était inscrite dans la loi !Tu vois je t'avais dit, ils ont compris qu'il fallait aussi s'excuser.Alors deux autres mots m'ont traversé la tête. Transparence et réconciliation. Les deux mots que Mandela a sortis quand son grand pays cassé en deux s'est tourné vers lui en demandant : A présent, qu'est-ce qu'on fait ? On va tout se dire, même les choses les moins reluisantes, on va rassembler toutes nos histoires en une même Histoire, et puis on va arrêter d'avoir peur, on va se retrousser les manches et bosser tous ensemble.Transparence et réconciliation : et si c'était par ces deux mots-là qu'il nous fallait passer pour redonner vie et éclat aux trois grands mots rouillés qui patientent au fronton de nos mairies ? Cet article paraît dans le n°41 de l'hebdo Le 1partenaire de ventscontraireset du Théâtre du Rond-Point

Le 1 avril 2015 à 14:00

Toujours plus Net ?

Internet nous prend la tête. Pour le meilleur et pour le pire. Partage des savoirs. Siphonage de l’intime. Et si nous ne savions pas encore l’utiliser ? C’est sur notre ignorance – et depuis Edward Snowden, sur notre passivité – que compte la NSA pour continuer à pomper et stocker à une échelle ahurissante nos données personnelles, ce pétrole au potentiel économique inestimable, jalousement gardé derrière les barbelés de camps retranchés. C’est de notre nonchalance que s’enrichissent les Maîtres du web.2, ces ex-jeunes prodiges ayant inventé de géniales tuyauteries qui ne vaudraient pas un kopeck sans les myriades de contenus dont nous les goinfrons chaque jour gratuitement. Que devons-nous faire pour reprendre la main et ne plus être aliénés de nous-mêmes ? Pour éviter que des autoroutes de plus en plus gigantesques tiennent au creux de la main de quelques uns ? Comment être moins primitifs, moins naïfs devant ce nouvel univers qui vient de s’ouvrir en nous reliant les uns aux autres ? Pendant tout ce mois d’avril, et pour fêter le 5e anniversaire de la revue en ligne du Rond-Point, nous écouterons le philosophe Bernard Stiegler : le Net, tout comme autrefois  l’invention de l’écriture, est autant un remède qu'un poison. Qu’il faut savoir maîtriser, pour être capable de choisir entre deux destins : celui de l'automation implacable d’un monde dans lequel nous ne serions plus que des fourmis ou celui d'une nouvelle économie contributive dans laquelle chacun d’entre nous pourrait trouver sa place. Parmi vos témoignages, parmi les billets d’artistes du Net et d’écrivains fidèles à la revue, vous retrouverez les conseils éclairés du hacker Jérémie Zimmermann (la Quadrature du Net) et ceux du militant des logiciels libres Tristan Nitot : deux regards venus de l’intérieur du web, engagés pour nos libertés en ligne et la neutralité de la Toile. Nous ne resterons pas éternellement des enfants. Certains esprits optimistes imaginaient dans les années 90 qu’un jour le Net « s’éveillerait » : la Terre hyperconnectée accèderait soudain, comme un cerveau de dimension planétaire, à une conscience supérieure. Et si nous en étions justement là ?

Le 10 septembre 2014 à 10:29

Philippe Meirieu : "Une école qui libère et qui unit"

Ça va bien à l'école ? #2

D'abord instituteur puis professeur de philosophie et de Lettres, Philippe Meirieu est aujourd’hui professeur des universités en sciences de l’éducation à l'université LUMIERE-Lyon 2. Engagé à plusieurs reprises dans des chantiers importants de l’Éducation nationale, il a beaucoup travaillé sur le collège, le lycée et la formation des enseignants. Parmi ses derniers livres : Faire l’Ecole, faire la classe (ESF éditeur, 2009), Lettre aux grandes personnes sur les enfants d’aujourd’hui (Rue du Monde, 2011), Pédagogie : des lieux communs aux concepts-clés (ESF éditeur, 2013), Le plaisir d’apprendre (Autrement 2014). Une version refondue et actualisée de sa Lettre à un jeune professeur sort en librairie le 10 septembre. Pour Ventscontraires.net, il accepté de répondre à quelques questions. Deuxième partie de cette instructive plongée au coeur de l'école. > Première partie Instruire ou éduquer : quelle doit être, selon vous, l’ambition de cette école ? Je ne crois pas que l’on puisse opposer ces termes ni, a fortiori, que l’on ait à choisir entre eux. D’abord, on ne peut pas instruire sans éduquer, car « instruire » suppose évidemment que l’on choisit des contenus à transmettre et des méthodes pour y parvenir. Or, aucun de ces choix n’est neutre au plan éducatif : enseigner l’éducation physique plutôt que le catéchisme, les mathématiques plutôt que le droit, Baudelaire plutôt que Sully Prudhommme, la loi de Joule plutôt que le système de Ptolémée ou la relativité générale, l’imparfait du subjonctif plutôt que le lipogramme… tout cela a un sens, dit quelque chose du type d’humain que l’on veut former et, au-delà, de la société que l’on veut promouvoir. De même, exclure ou promouvoir l’entraide entre élèves, faire répondre à des questions sur un extrait de Molière ou demander aux élèves de le mettre en scène, les faire travailler sur des manuels ou sur des écrans, faire la moyenne des différentes notes obtenues à toutes les dissertations de l’année ou faire reprendre systématiquement chacune d’entre elles pour retenir le meilleur résultat… rien de tout cela n’est équivalent du point de vue éducatif : dans tous les cas, on instruit, mais on n’éduque pas de la même manière, on ne prépare pas le même avenir individuel et collectif. C’est le philosophe Bergson, professeur « classique » s’il en est, qui expliquait que la simple manière de rendre des copies – en commençant par la meilleure ou la moins bonne, de façon aléatoire, en fonction du type de commentaires que l’on s’autorisait oralement devant toute la classe – en dit déjà beaucoup sur la façon dont on entend « éduquer » les élèves, mettre en avant des comportements et des valeurs et même, finalement, appliquer en classe la devise de la République « Liberté – Égalité – Fraternité »… Nul ne peut donc instruire en s’exonérant d’un projet éducatif et autant qu’il soit explicite plutôt qu’improvisé ou dicté par une mode passagère. De même éduquer sans instruire est un leurre : aucune éducation ne peut se faire sans l’appropriation de langages structurés, sans l’enseignement de savoirs, organisés progressivement dans des disciplines et des progressions ; aucune éducation ne peut se faire sans la médiation d’objets culturels qui en constituent le matériau de base… Il n’est, d’ailleurs, pas d’exemple d’un « petit humain » qui ait accédé au statut d’être humain sans s’être approprié un ensemble de connaissances : les « enfants sauvages » qui en ont été privé dans leur enfance n’ont jamais pu rattraper leur retard et s’intégrer véritablement dans une société… Alors que la créature monstrueuse du docteur Frankenstein - qui a bénéficié de l’instruction grâce à l’observation d’une famille où l’on accueillait une étrangère, a pu accéder aux livres et à l’interlocution d’un maître aveugle – est parvenu, lui, à accéder au statut qui lui a permis de défier son créateur. Certes, la créature du docteur Frankenstein est une fiction, mais une fiction qui en dit long sur « l’humaine condition ». Et le petit Émile de Rousseau – qui est aussi une fiction et qu’on enrôlerait volontiers au service d’une « éducation pure » - reçoit, n’en déplaise aux contempteurs de Jean-Jacques, un programme d’enseignement très précis. Instruire et éduquer sont donc les deux versants inséparables de la même réalité, deux projets qu’il nous faut penser ensemble et articuler étroitement. Au risque – particulièrement grave aujourd’hui à mes yeux - de rabattre l’École sur une inculcation superficielle et de laisser l’éducation des enfants aux mains des « joueurs de flûte » de toutes sortes.   La mission de l’École ne serait-elle pas, alors, tout simplement, de « transmettre » les savoirs et les valeurs nécessaires à la construction de notre avenir commun ? Sans aucun doute. Mais « transmettre les savoirs et les valeurs nécessaires à la construction de notre avenir commun » est tout sauf évident. La transmission entre les générations, c’est l’acte fondateur par lequel l’éducation garantit ce qu’Hannah Arendt nommait « la continuité du monde ». Les nouvelles générations ne peuvent pas réinventer le monde et chaque humain est, comme le disait aussi Hannah Arendt, un « obligé du monde » : il existe toujours un monde qui est déjà là et qui lui permet de se construire à travers des rituels, des langages, des connaissances déjà élaborées, toute une culture qui permet aux humains de se parler et d’habiter ensemble l’univers. Et c’est précisément la transmission de tout cela qui garantit à la fois, selon Hannah Arendt, la continuité du monde et la possibilité de le renouveler… Transmettre est donc un impératif et ne pas transmettre est une démission : l’enfant qui vient au monde y arrive toujours infiniment démuni parce que consubstantiellement inachevé. Contrairement aux animaux, ses savoirs et savoir-faire sont extrêmement réduits et la part d’indétermination qu’il porte est immense : nul n’a jamais vu une abeille démocrate, l’abeille est génétiquement royaliste ! Mais, aucun humain, en revanche, ne porte ses opinions politiques et son projet d’organisation sociale dans ses gênes… C’est pourquoi Kant explique que l’homme est le seul être vivant qui a besoin d’être éduqué. La transmission est le corollaire de « l’humaine condition », c’est aussi ce qui permet à l’humain de sortir de la répétition et d’entrer dans l’histoire grâce à l’invention dont il devient ainsi capable. Mais la transmission, quand elle s’impose brutalement, quand, au nom de son impérieuse nécessité, elle s’effectue au forceps, devient inculcation : elle est alors inévitablement menacée d’indifférence ou de rejet. Pour l’enfant ou l’adolescent, ce qu’on lui transmet ainsi, ce sont les savoirs et les valeurs de « la tribu d’en face », sans autre légitimité que celle du pouvoir que les adultes ont sur lui. La tentation est forte, alors, de les récuser, de camper dans une opposition systématique ou de ne les adopter que superficiellement, pour « avoir la paix », en jouant, par ailleurs, la facilité ou en se soumettant au plus séducteur de ses pairs ou au plus habile des « marchands du temple »… Car, en réalité, on ne transmet rien vraiment sans que celui à qui l’on s’adresse ne s’implique, ne s’engage lui-même dans un apprentissage dont il doit être l’acteur pour devenir progressivement auteur. Auteur de lui-même et auteur dans le monde. « Aucun apprentissage n’évite le voyage », écrit Michel Serres et « tout apprentissage nécessite, comme l’explique Vladimir Jankélévitch, le courage des commencements ». Car, apprendre, c’est toujours faire quelque chose qu’on ne sait pas faire, précisément pour savoir le faire. C’est toujours, quelque peu, une prise de risque, un saut dans l’inconnu. Avant de savoir réciter un poème devant ses camarades, on ne sait pas si l’on va y arriver. Avant de se coltiner un problème de mathématiques, on ne sait pas si l’on va en venir à bout. Avant de s’engager dans un travail écrit, on est toujours saisi de l’angoisse de ne pas y parvenir… C’est pourquoi la transmission éducative n’a rien de mécanique et la pédagogie n’est nullement une science mais plutôt, selon la belle formule de Michel de Certeau, un « art de faire » : il s’agit, pour celui qui veut transmettre, de construire des institutions, d’inventer des situations, de développer des relations qui favorisent l’engagement indispensable du sujet dans ses apprentissages. C’est là un travail qui nécessite une obstination sans faille, d’autant plus qu’on n’a jamais fini de créer les conditions qui favorisent l’engagement de celui qui apprend… tout en sachant qu’aucune condition – aussi élaborée soit-elle – n’exonèrera l’élève de sa décision et de son effort. Il y a donc dans la transmission quelque chose d’irréductible aux approches scientistes - ou même simplement « scientifiques » - des apprentissages : c’est une aventure proprement humaine où s’engrènent la conviction d’un éducateur – qui croit en l’éducabilité de chacune et de chacun – et la volonté d’un éduqué qui se met en jeu parce qu’il entrevoit, même fugitivement, le plaisir d’apprendre et la joie de comprendre. C’est une affaire, à proprement parler, de « pédagogie ». Qu’est-ce que la pédagogie ? Une approche de la mystérieuse complexité du rapport de transmission entre les êtres et les générations, une approche qui se nourrit tout autant de « romans de formation » que d’expériences-limites avec les exclus de toutes sortes, de réflexion philosophique que de rencontres artistiques. Une approche développée, depuis des siècles par quelques grandes figures comme Comenius, Itard, Pestalozzi, Korczak, Makarenko, Montessori, Freinet ou Paulo Freire, tous ceux et toutes celles qui nous donnent à lire, à travers leurs œuvres, les contradictions vives de l’entreprise éducative et peuvent ainsi nourrir notre détermination à « éduquer sans inculquer », à « former sans conformer », à associer devoir de transmission et émergence de la liberté… Mais il semble bien qu’ainsi conçue, la pédagogie soit, aujourd’hui, rangée parmi les vieilleries dont nous devrions nous passer pour conduire, sous l’autorité des neurosciences et des théories du management réunies, les générations qui viennent vers la « société du contrôle » dont parlait Gilles Deleuze dès 1990, avec, en perspective, « le meilleur des mondes » ! Relisons Huxley pour mesurer les dangers qui nous menacent ainsi !   Quels fondamentaux l’École doit-elle  aujourd'hui offrir aux élèves ? A la question « Qu’est-ce qui vaut la peine d’être enseigné ? », le philosophe Olivier Reboul, mort en 1992, répondait : « Ce qui libère et ce qui unit ». Je fais volontiers mienne cette réponse. L’École doit, en effet, enseigner « ce qui libère » du narcissisme enfantin et du fantasme de la toute-puissance : quand toute la société marchande ne propose que la rétention dans le caprice, la précipitation dans la pulsion, le triomphe de l’immédiateté, l’École doit offrir du temps pour la pensée, la réflexion, l’anticipation ; elle a pour mission d’introduire ces médiations nécessaires qui permettent à un sujet de se construire dans une temporalité maîtrisée, en faisant le détour par les savoirs qui permettent de comprendre les enjeux individuels et collectifs de nos actions. L’École nous libère ainsi de nos préjugés, de notre suffisance, de nos certitudes faciles, de nos enfermements claniques ; elle ouvre l’horizon devant nous, nous permet d’aller voir au-delà de nos cercles d’appartenance, de rencontrer d’autres manières de penser : elle nous offre ainsi les conditions d’une véritable liberté de choix. Pas une « liberté du vide », mais une liberté informée, réflexive, distanciée. J’allais dire « une liberté citoyenne », si ce dernier adjectif n’était pas aujourd’hui si galvaudé. Mais l’École doit aussi enseigner « ce qui unit » et c’est là, à proprement parler, où se conjuguent sa fonction culturelle avec sa fonction sociale et politique. D’abord, dans la tradition laïque, l’enseignement a pour mission d’aider chacune et chacun à désintriquer le « croire » et le « savoir ». Non pour discréditer le « croire » - les laïques n’ont presque jamais imaginé, d’ailleurs, qu’on puisse se passer du « croire » -, mais parce que le « croire » relève de la sphère privée alors que le « savoir » est ce qui est vrai pour tous, quelles que soient nos croyances par ailleurs. Certes, cette désintrication n’est jamais totalement aboutie – il restera toujours probablement un peu de « croire » dans tous les savoirs comme on trouvera toujours quelques bribes de « savoir » dans toute croyance -, mais l’École, la classe, la situation pédagogique doivent être portées par l’exigence de vérité ; c’est cette exigence – qui s’exprime à travers la méthode expérimentale ou documentaire, la démonstration et la recherche de cohérence - qui en font une institution publique, une institution « qui unit », non pas « en plus » des enseignements qu’elle dispense mais bien « par » les enseignements qu’elle dispense… Et puis, symétriquement, l’École doit, par la culture qu’elle transmet, permettre aux élèves qui la fréquentent de se découvrir parties prenantes de l’humaine condition, à travers leurs histoires personnelles et sociales, leurs croyances et leurs émotions. L’éducation artistique et culturelle a, à cet égard, un rôle absolument essentiel : non parce qu’elle fournirait des réponses dogmatiques qui s’imposeraient à tous, mais parce qu’elle permet de faire vivre et de partager les questions fondatrices qui nous réunissent au-delà de nos différences : à travers la rencontre des œuvres culturelles comme grâce au travail de création que l’on peut faire dans ce domaine, les élèves peuvent, en effet, se découvrir animés par les mêmes interrogations sur l’amour et la mort, la solitude et la violence, le pouvoir des hommes et l’avenir de notre univers. Pourquoi faut-il continuer à raconter Le petit Poucet aux enfants d’aujourd’hui, sous une forme ou sous une autre ? Parce que tout enfant a peur d’être abandonné par ses parents et qu’en lui offrant un récit littéraire, on lui permet de se reconnaître en lui, d’être relié aux autres grâce à lui, de mettre des mots sur ce qui l’habite… et tout cela sans le violer dans son intimité. Pourquoi faut-il lui raconter l’histoire de l’ogre ? Parce que, comme tout humain, il est hanté par une question sans réponse : peut-on aimer quelqu’un sans le dévorer ou l’étouffer ? Ou encore : peut-on être aimé de quelqu’un sans être mangé par lui ? Et il faut aider l’enfant comme l’adolescent à mettre des images et des mots sur ces questions. Il faut lui permettre d’entrer dans le symbolique pour pouvoir se dégager du chaos intérieur qui peut, sinon, devenir mortifère pour lui comme pour ses proches… Alors, s’il fallait résumer « les fondamentaux » de l’École aujourd’hui, je dirai : la construction exigeante de la pensée contre toutes les formes du « capitalisme pulsionnel », si bien décrit par Bernard Stiegler, et la construction minutieuse de ce qui unit les humains entre eux, aussi bien dans les savoirs positifs que dans les interrogations anthropologiques dont ils sont porteurs. C’est à partir de cela, je crois, qu’il faudrait penser les programmes scolaires. > Troisième partie

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