Antoine Cheyron
Publié le 30/01/2014

Théâtre sans surmoi


Le succès de la première représentation fut extraordinaire : du premier balcon, certaines spectatrices jetaient leurs vêtements sur les comédiens ; nus depuis longtemps déjà, les hommes grimpaient sur la rambarde et poussaient d’indescriptibles râles de satisfaction. En bas, les événements étaient plus vifs encore. Une partie de l’assistance, hilare, criait vaille que vaille des « bis » et des « bravo », tandis que quelques spectateurs en pleurs se réconfortaient à l’écart d’un rassemblement de vomisseurs enthousiastes. Après avoir généreusement salué leur public, les comédiens se mirent d’accord pour que cette première représentation fût aussi la dernière. « Nous souhaitons nous retirer au plus haut de notre carrière », annoncèrent-ils à la presse. Le bilan, cinquante morts selon la police, fut nuancé par les organisateurs, qui préféraient souligner les innombrables naissances à venir. Depuis lors, l’autocensure fédère l’inconscient collectif des spectateurs de théâtre. Si les applaudissements facilitent en effet la tâche des agents d’entretien, ils ont incontestablement moins de panache.

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Le 16 mai 2011 à 11:55

Concours Semianyki, nous avons une gagnante : Virginie T.

Le lècheculisme a triomphé ! Le 7 mai dernier, nous vous proposions de nous tresser des lauriers pour nous convaincre de vous offrir deux places pour le sublime spectacle des Semianyki et nous avons pu constater que vous étiez de redoutables experts en la matière. Parmi le flot sirupeux de messages aussi dithyrambiques que flagorneurs, notre jury a décidé de sélectionner la sympathique Virginie T. (lisez donc ceci à haute voix, ça pourrait vous amuser autant que nous) pour son émouvant compliment parfaitement intéressé. Elle aura donc la chance et le privilège de découvrir à la fois le Rond-Point et le spectacle des Semianyki. Elle nous a bien ciré les pompes, là voilà logiquement vernie.Bonjour à vous, équipe de ventscontraires.net. Ce mail fait suite à votre sollicitation ouverte de cirage de pompes (article publié le 7 mai dernier). Ma démarche est donc simple : vous convaincre que je mérite plus que d'autres ces deux places offertes. Moultes possibilités s'offrent donc à moi : vous stimuler par des photos dénudées (mais finalement non), vous donner un pot de vin (peu logique ici), vous supplier platement de m'offrir ces places (ce n'est malheureusement pas vraiment mon genre)... Je finis donc par penser que je vais simplement opter pour une solution simple : celle de la dérision, merveilleusement bien choisie et amenée, par vous-même, dans cet article (premier crachat sur vos chaussures). J'y mêlerai un peu de compassion, en vous parlant de mon statut de stagiaire dans le milieu culturel, ne me donnant pas accès aux invitations et autres places gratos bling bling (sentez-vous ce délicat mouvement de chiffon sur vos chaussures ?), et puis surtout de l'honnêteté, en vous avouant que je ne suis encore jamais venue au théâtre du Rond-Point et que ma soif de culture doit être apaisée par ce merveilleux endroit (ne cachez pas votre joie, oui, vos chaussures sont encore plus étincelantes qu'à l'achat ! ). En vous remerciant d'avoir lu ces quelques lignes vénales. J'espère au moins vous avoir fait sourire, et en vous souhaitant une bonne journée, j'espère très fort pouvoir vous dire "à bientot !" Virginie T.

Le 11 décembre 2012 à 10:10

Faire le Grand Chabanais

C'est, de la part du public, manifester sa désapprobation devant un spectacle qui ne l'a pas satisfait. C'est, pour parler clairement, faire le bordel. Soit en proférant des huées, soit à la fin du XIXe siècle surtout en lançant sur la scène différents projectiles ; des tomates bien mûres, surtout. L'expression fait référence à un bordel de luxe, le Chabanais, situé au 12 de la rue Chabanais, à Paris, entre la Bibliothèque Nationale de la rue de Richelieu et la Comédie-Française. Ouvert en 1878, il était fréquenté par une clientèle de haut vol, en particulier par le prince de Galles. Là, il avait ses habitudes et son fauteuil surnommé l'Indiscret, destiné à des goûts raffinés. Cet accessoire n'était pas le seul ; il y avait aussi une baignoire. Edouard VII la faisait remplir avec du champagne ; des prostituées triées sur le volet, ses préférées, y prenaient un bain. Il buvait quelques verres de cette eau en compagnie de quelques amis. Cette baignoire en cuivre était très sophistiquée : un cygne aux ailes déployées était sculpté comme le sont les femmes aux seins arrogants, placées à la proue d'un navire. Elle fut vendue, en 1951, à un antiquaire parisien. Acquise à un prix fabuleux par des admirateurs de Salvador Dali, elle lui fut offerte, en 1972, alors qu'il demeurait à l'Hôtel Meurice. Il la fit garnir de fleurs et y fit installer un appareil téléphonique surmonté d'un immense récepteur. Autant dire qu'il ne partageait pas les passions d'Edouard VII. On ne doit pas au Chabanais seulement une manière de dire. Rendre visite au Président du Sénat s'employait, à la Belle Epoque, en guise d'excuse par un homme souhaitant cacher à son épouse, sous un prétexte professionnel, une escapade galante. Un équivalent, dans le vocabulaire du théâtre à : avoir un raccord à faire, être raccord. Autrement dit : mettre au point, à la dernière minute, le spectacle avant la représentation. Rendre visite au Président du Sénat figurait sur les documents officiels au moment de la visite de souverains. Entre la soirée de gala à l'Opéra et la réception à l'Hôtel de Ville, le chef du Protocole de l'Elysée prenait soin de prévoir, pour les plus audacieux, une visite au Chabanais qui, célèbre dans le monde entier, faisait partie du rayonnement français.

Le 3 janvier 2015 à 00:08

Ne soyons pas crédules : quelque chose a mal tourné

Au commencement était un Cri strident. Il déchira le Rien, drapé de noir, en une faucille de lumière résolument versatile. La lune est comme ça : indécise. Elle n'avait pas de magazine mode qui puisse l'éclairer sur les tendances sensuelles de l'année à ce moment-là et continuera à n'en faire qu'à sa tête plus tard : un temps pleine et ronde et gourmande, un temps rachitique et coupable et discrète. Ne pas compter sur le Cri ou ce grand bêta de Rien qui s'emmitouflait de la profondeur de la nuit, pudique comme une jeune fille qui vacille sur le rebord de l'enfance, pour lui fournir quelques conseils esthétiques... D'ailleurs le monde était bien laid, bien froid et bien sombre au départ. La lune dans son ennui, aguichait et tatillonnait de sa moitié de disque son ami le Rien, déchirant sa parure de nombreuses petites alcôves de lumières. Les étoiles conceptualisèrent alors le Nombre. Tardif, le Soleil se découvrit à son tour : il naquit du sourire timide du Rien, qui avait éclos du rentre-dedans de la Lune. Ne jamais douter de la splendeur de la pénombre ! Il y eut alors une grande fête pour célébrer l'amour enfin révélé de la Lune chahuteuse et du Rien-Soleil. Nombre, Cri, Lumière et Etoiles étaient de la partie. On but beaucoup, on s'amusa vraiment. Dans les effluves de l'alcool et de joies entremêlées se révélèrent les Caprices, la grande Ivresse et son acolyte l'Enthousiasme, les Tempérament qui mirent le feu et le Cri muta en Son qui se fit musique durant ces festivités qui durèrent (au moins) plusieurs millénaires. Et puis, la gueule de bois se manifesta : on s'aperçut des séquelles de la désinhibition avec stupeur : partout sous les effets conjurés des Caprices et du Nombre étaient apparus des Planètes, d'autres n'avaient pas lésinés sur les gaz, on avait même créé, par un malheureux concours de circonstance, la Couleur ! Sa beauté fit immédiatement et définitivement chavirer le cœur de Lumière qui lui fit une flopée de mômes, une ribambelle de gosses mal-élevés et chapardeurs : les Vies. Ils n'avaient encore rien vu...

Le 8 avril 2011 à 09:27

A propos du film GAZA-strophe

Dialogue de deux scuds par vents contraires

Jean-Pierre : Ce film tourné à Gaza au lendemain de l’opération « Plomb durci » de janvier 2009  m’a bouleversé. Bouleversé par ces images d’après cataclysme, bouleversé par le contenu effroyable des témoignages, bouleversé par la dignité des témoins, bouleversé par l’acharnement d’Israël à massacrer les populations civiles. Catherine : Evidemment, moi aussi j’ai été bouleversée ! On ne peut pas rester insensible à l’intolérable. Néanmoins, passé le stade de l’émotion légitime et sans entrer dans une critique de film hors de propos, le point de vue des réalisateurs m’a dérangé. Jean-Pierre : C’est justement ce qui m’a interpellé. Ce zoom sur la catastrophe organisée que semblent nous confier les victimes. Dans le cas présent le point de vue de l’adversaire ne m’a pas manqué. Catherine : Moi, si. Au contraire de toi, face à un sujet aussi sensible, les répétitions des témoignages, au-delà de leur légitimité et de leur véracité, des images de dévastation, sans analyses et sans réflexion géopolitique m’ont donné une sensation de contrainte et de manque. Je n’aime pas que l’on m’impose une adhésion. On ne se refait pas. Jean-Pierre : Moi, j’aime être en empathie totale et personne ne m’a forcé ! D’autant que tu sembles oublier une dimension capitale du film : l’humour et la poésie. Lorsque je les entends respirer la poésie de Mahmoud Darwich au milieu des ruines, je ne peux m’empêcher de penser aux témoignages des rescapés des camps d’une autre catastrophe… Catherine : Mais mon cher Jean-Pierre, je ne les ai pas oubliés. S’il y a une chose qui m’a profondément bouleversée dans ce film, c’est l’humain dans toutes ses dimensions et la poésie qui irrigue ce film, qui jaillit à la fin dans cette grotte de ruine où ces hommes sont terrés, dans un lyrisme sublimé. Jean-Pierre : Enfin un terrain d’entente ! J’en ajouterai un autre. Cette phrase qui revient dans un sourire tout au long du film : « Encore deux victoires comme ça et il n’y aura plus aucun Palestinien à Gaza ! ».   GAZA-strophe, film documentaire (95 mn – mars 20011) de Samir Abdallah et Khéridine Mabrouk. Projeté Espace Saint-Michel, Paris. DVD disponible.   > www.gaza-strophe.comJean-Pierre Thiercelin et Catherine Tullat

Le 12 juin 2012 à 10:07

Il y a un loup !

Quand c'est flou, c'est qu'il y a un loup !   C'est la formule, venue, dit-elle, de sa grand-mère, que Martine Aubry reprend à son compte pour dévaloriser François Hollande se présentant à la Présidence de la République. Le jeu de la rime mis à part, il n'est pas certain que tous les électeurs aient bien compris de quel loup il s'agit. Ségolène Royal non plus, d'ailleurs, puisqu'elle a rétorqué qu'il vaudrait mieux se méfier d'un loup qui, s'il lui arrivait de montrer les crocs, serait bien susceptible de mordre...   En fait, le loup est un mot de l'argot des coulisses qui est lié, justement, à du flou, à un moment de flottement, à une impression de vague, de confus... donnés par un texte en cours de répétition. En retravaillant, il est possible d'arriver à tuer le loup.   Une seconde acception du mot est à considérer au moment de la représentation. C'est encore un instant de flottement, puisqu'il s'agit vide laissé entre la sortie d'un personnage et l'entrée d'un autre. Ce qui rend mal à l'aise le spectateur, par une attente inassouvie.   L'histoire du théâtre a retenu deux célèbres loups. Un soir que Madame Dorval jouait avec Bocage l'Antony d'Alexandre Dumas, le régisseur fit tomber le rideau avant la phrase finale : « Elle me résistait, je l'ai assassinée ! » L'effet attendu étant grillé, le public réclame de relever la toile. Ce qui est fait ; Mme Dorval reprend sur son fauteuil sa pose de femme assassinée ; mais Bocage n'apparaît pas. Ce qui a pour conséquence un tumulte monstre de la part du public. C'est alors que, ne perdant rien de son sang-froid, l'actrice se lève, s'avance jusqu'à la rampe et annonce : « Mesdames et Messieurs, je lui résistais, il m'a assassinée ! »   Une autre fois, c'est M. de Féraudy qui, jouant à la Comédie Française, se fit attendre pendant une bonne minute. Un siècle au théâtre, où le spectacle doit avoir trouvé son rythme. Inquiets, ses camarades s'adressent des signes désespérés. Le public commence à murmurer. Enfin, le retardataire entre en scène sur les chapeaux de roue et sur ces mots : « J'arrive à temps ! »   C'est ce qui s'appelle faire une entrée !

Le 23 octobre 2013 à 08:10
Le 15 mai 2013 à 13:27

N'offrez jamais d'oeillets à une comédienne

Au théâtre, l'habitude est de se lancer, exagérément, des fleurs, des flatteries. Même si, en coulisses, c'est un autre son de cloches. Mais les fleurs ne sont pas toujours métaphoriques. Ainsi, à l'issue de la Première, il est bienvenu d'offrir des bouquets, surtout aux comédiennes. Attention : pas n'importe quelles fleurs. Roses, tulipes, marguerites d'automne, si vous voulez, mais pas d'oeillets ! C'est un interdit. Comme de traverser la scène en sifflant ou de porter des costumes verts. Cet interdit remonte au XIXe siècle. Il est, donc, de tradition récente. Il s'explique ainsi :Les comédiens étaient, alors, engagés à l'année. Sans contrat écrit comme c'est le cas aujourd'hui. C'était le langage des fleurs qui était en jeu. Quand le directeur du théâtre envoyait des roses à une comédienne, c'est qu'il renouvelait son engagement. En revanche, quand il lui envoyait des oeillets, il lui signifiait qu'il se passerait de ses services. Un peu d'historique concernant les fleurs à offrir : si, au XVIIe siècle, la jacinthe a évincé la tulipe dans les champs de fleurs hollandais, la rose a remplacé l'oeillet à la fin du XIXe siècle. C'est ainsi que, pour faire la promotion des roses, un accord avait été passé entre les marchands de fleurs et la comédienne Sarah Bernhardt (1844-1923). Au moment des représentations de Lorenzaccio de Musset, en 1893, elle se faisait photographier – ce fut la femme la plus photographiée de son époque – entourée de roses... gratuites. Si l'on se réfère à la langue verte, recevoir des oeillets correspond à l'avoir dans l'os, dans le baba, dans l'oeillet. Les livres ne disent pas ce qu'il en était pour les comédiens. Recevaient-ils, aussi, des fleurs ? Ne leur envoyait-on pas plutôt une boîte de cigares en cas de non-renouvellement d'un contrat tacite ? Allez savoir...  

Le 3 septembre 2012 à 11:50

Faire Fiasco

Une pièce qui fait fiasco est un bide, un four, une gadiche, un flop, autant dire un insuccès complet. Elle se ramasse une gadiche, prend un gadin, tombe, chute. Et, si l'on veut jouer sur les mots, elle prend un billet de parterre; le parterre correspondant aux places d'orchestre aujourd'hui, était composé d'un public très exigeant, qui n'hésitait pas à manifester, violemment, sa désapprobation. L'on y entend "par terre", tomber par terre, même plus bas que terre. L'expression est d'origine italienne "ha fatto fiasco". Fiasco est une bouteille entourée de paille, celle qui contient le vin de Chianti. Le lien entre cette bouteille et le théâtre est celui-ci : un jour du XVIIe siècle, l'acteur Guiseppe-Domenico Biancolelli, le fameux interprète du personnage d'Arlequin, a raté son effet – il n'a pas réussi à faire rire le public à l'occasion d'un jeu de scène où intervenait un accessoire : une bouteille paillée. Déçu, le public hurla "Fiasco! Fiasco!" : c'est la faute à la bouteille... Le compositeur italien Rossini annonça, dans une lettre à sa mère, le four réservé à la représentation de l'un de ses opéras, par le dessin d'une énorme fiasque de Chianti, bien ventrue. Mais le mot n'est pas resté dans le domaine du théâtre. En 1820, par un détour inattendu, il est passé dans le vocabulaire érotique par la littérature. Stendhal, l'auteur de La Chartreuse de Parme, était un grand amateur d'opéra et... de ses interprètes féminines. Pour dire qu'un homme se trouve dans l'inconfortable situation de ne pas parvenir à ses fins, il a dit : c'est le fiasco! Un fiasco est devenu l'équivalent de ces mots employés au XVIIIe siècle : un accident, un contretemps, un embarras.

Le 17 octobre 2012 à 10:53

On joue poudre, ce soir !

Il est rare qu'une expression de l'argot des coulisses soit signée. C'est pourtant le cas pour celle-ci : Jouer poudre. Antoine Vitez (1930 -1990) qui était metteur en scène, comédien, directeur d'acteurs, poète, en est l'auteur. Il l'a employée un soir de répétition générale. Un soir comme celui-la, il faut que les acteurs se ménagent, qu'ils ne donnent pas tout, qu'ils ne mettent pas le moteur à fond. Ou, pour employer une expression imagée communément utilisée dans le vocabulaire du théâtre : qu'ils fassent la rue Michel. L'expression faire la rue Michel est née d'un calembour entre « le compte » et « la rue Michel-le-Comte », une rue située à Paris, entre le Marais et Beaubourg. Cela fera le compte, cela fera l'affaire, « ça ira comme ça » pour être plus familier. Avant d'affronter le public le soir de la première.   Jouer poudre ne fonctionne pas sur un jeu de mots mais sur une réalité : celle du maquillage. Il se réalise ainsi : d'abord la crème, pour hydrater ; ensuite la poudre, pour matifier. La poudre s'applique avec une houppette ; autrefois, on utilisait une patte-de-lièvre. Au XIXe siècle, le figurant qui ne pouvait se permettre qu'une partie du maquillage, était surnommé une tête à l'huile. Comme il n'était pas rémunéré, il faisait les choses à moitié et se contentait d'appliquer une crème, la plupart du temps, de mauvaise qualité qui lui laissait le visage luisant, comme passé à l'huile. C'est ainsi que jouer poudre, c'est ne donner qu'une partie de ses possibilités d'acteur.   De son côté, l'écrivain Jules Claretie, qui demeura longtemps en poste comme administrateur de la Comédie-Française, produisit ce néologisme : empoudrerizé pour : poudré à l'excès. Antoine Vitez, qui était très cultivé, avait-il suffisamment lu Jules Claretie pour prendre connaissance de cet adjectif ? Lui, adoptant, une expression liée à la rétention, à la retenue ; Jules Claretie un adjectif stigmatisant l'excès, le trop-plein.   La poudre de riz a pour fonction, non seulement d'empêcher la peau de briller, mais aussi de prendre la lumière des projecteurs, sans pour autant donner une impression mortuaire. La tragédienne Rachel, très maigre et très pâle, utilisait une poudre spéciale censée aviver un tant soit peu son teint et à laquelle elle donne son nom : la poudre Rachel. La poudre n'a, cependant, pas que des effets positifs. La poudre blanche, dont les mimes se couvraient le visage, avait été selon les médecins, la cause de plusieurs décès. Jean-Charles Deburau (1829-1873), le fils du célèbre interprète de Pierrot, n'est-il pas mort au cours d'une crise d'asthme .   Puisqu'il s'agit d'une partie du maquillage s'effectuant en deux temps – crème/poudre – Antoine Vitez aurait-il pu, tout aussi bien, dire « jouer crème » ? Mais la crème est pourvue de trop de connotations érotiques ! La crème, c'est le sperme, crème d'amandes ou sirop des gourmandes... Et, faire mousser la chantilly, cette si jolie manière de dire, est liée à la fellation ; et à la prostitution, une mousseuse, c'est une prostituée.   Si le maquillage se fait en deux temps, Antoine Vitez a eu doublement raison de créer une expression attachée à l'histoire du théâtre, ainsi qu'à l'une des ses pratiques. Avec une dimension poétique.

Le 31 mai 2011 à 08:22

Concours "Orgueil", nous avons une gagnante : Cécile C.

"Orgueil, poursuite et décapitation (comédie hystérique et familiale)" de Marion Aubert

Nous n'aurions jamais imaginé nos lecteurs si timides. Noyé sous une masse de torchons vaguement présomptueux et cliniques, d'où l'orgueil pur, joyeux et insouciant était aussi absent qu'au sein du système lymphatique d'un animal domestique, notre jury déprimait. Nous allions balayer, dissoudre et remettre les places en vente, quand une ultime missive nous parvint. Celle de Cécile C., notre gagnante, dont voici la prose allègre. Cécile vos deux invitations vous attendent donc au Théâtre du Rond-Point le samedi 4 juin à partir de 20h30. Voici son courrier :"Que ne ferait-on pas franchement pour obtenir 2 places gratuitement, obliger un être supérieur comme moi à se vendre de la sorte, sortir du placard  !! Montrer patte blanche, faire savoir, à tout le monde, tel un vulgaire étudiant d'HEC, moi qui suis douée, non pas sur-douée d'INTELLIGENCE, c'est bien simple c'est moi qui ai inventé l'intelligence, je déborde , je dégouline d'intelligence à ne plus savoir qu'en faire !! Pas besoin, de le proclamer à tout va, je me suis proclamée LA fille intelligente, pas besoin de le répandre à la populace, cela se lit sur mon visage. Les gens dans la rue se retournent sur mon passage, béats d'admiration et s'exclament, "Enfin, nous avons croisé une fille vraiment brillante". Lorsque j'ouvre la bouche, mon auditoire s'agenouille devant moi, ébloui, par la lumière de mon génie ! Excusez-moi mais il m'a fallu, un effort immense pour écrire ces quelques lignes parce même ne me connaissant vous devriez savoir que je suis la MIEUX, pas besoin d'envoyer ce mail comme le tout venant !!! Et en plus, si vous saviez comme je suis BEEEELLLE, mais là non, je ne vous ferai pas ce plaisir d'en dire davantage, je n'ai plus la place ! Estimez-vous encore heureux d'avoir reçu un mail d'un esprit vraiment exceptionnel comme le mien ! Bon, pas la peine, j'ai gagné, c'est ça j'ai les places ??? Vous avez mon mail, de toute façon, à très vite !" Cécile C.

Le 19 novembre 2011 à 09:00
Le 13 juin 2013 à 09:54

Le relâche

Oui, vous avez bien lu : « relâche » s'emploie au masculin. Ce dont on ne se rend guère compte puisque le mot se trouve rarement seul : faire relâche, jour de relâche. Il s'agit de la fermeture temporaire d'un théâtre. La plupart du temps pour cause de congés annuels. C'est le relâche annuel. Au XIXe siècle, on parlait de repos des banquettes. Avant la Révolution, les causes de relâches étaient nombreuses. La mort du souverain ou celle d'un membre de la famille royale pouvait occasionner jusqu'à trois semaines de fermeture. Aujourd'hui, il y a le relâche hebdomadaire, généralement le lundi, accordé au personnel et aux comédiens. Quand le bâtiment exige des travaux de rénovation, c'est le relâche pour travaux. Quand une création demande la mise à disposition du plateau, c'est le relâche pour répétitions. En cas de deuil national, il peut y avoir le relâche exceptionnel. Bon vivant, le maréchal de Saxe, l'ancêtre de George Sand, voulant de la joue dans ses armées, tenait toujours en réserve un opéra comique. C'était le théâtre qui réglait l'ordre des batailles. L'actrice principale n'hésitait pas à annoncer : « Messieurs, demain relâche au théâtre, à cause de la bataille que donnera Monsieur le Maréchal ; après-demain, le Coq du village, les Amours grivois... Faire relâche peut avoir des connotations égrillardes quand il est l'équivalent d'afficher complet au Grand-Guignol, quand une femme a ses camélias, ses coquelicots. Ce qu'enregistre ce coquin quatrain : Il faut que tous les mois l'artiste se repose.Une affiche à la porte, affiche de couleur,Sur laquelle, en travers, une bande s'attache,Avertit le public, qu'ici l'on fait relâche.

Le 4 mai 2012 à 09:09

Je suis chocolat !

Dans le langage courant, être chocolat, c'est être berné, roulé dans la farine et, plus familièrement, être entubé, l'avoir dans l'os, pour ne pas aller plus loin dans la grossièreté.   Il est admis que cette manière de dire viendrait d'un numéro de clowns ; des clowns qui se produisaient, à Paris, au Nouveau Cirque, en 1896.   George Tudor Hall, dit Footit (1864-1923) était un clown blanc au costume pailleté ; il portait des culottes à pompons laissant nus de gros mollets et un chapeau pointu ; son maquillage renforçait la grimace sanglante de la bouche. Jean Cocteau, qui a vu le spectacle, évoque «  sa voix de duchesse folle », apportant sur la piste « une atmosphère de nursery du diable, où les enfants retrouvaient leurs malices sournoises »   Raphaël Padilla, dit Chocolat (1868-1917) était cubain. Il portait un habit rouge, des escarpins vernis, des bas de soie, un gilet blanc, un petit chapeau melon qu'il ne manquait pas d'épousseter chaque fois qu'il tombait par terre. Avec lui, Footit était d'une mauvaise foi extraordinaire, comme l'annonçait une entrée de clowns appelée Les Deux bouts de bois. Et quand il avait perdu, Chocolat qui était l'Auguste, n'avait de cesse de répéter : «  Je suis Chocolat ! ».   Pour Félicien Champsaur, l'auteur de Lulu – Roman clownesque (1929), Footit « est noir comme l'âme d'un banquier »... surtout quand il entraîne son partenaire dans des jeux cruels du genre : « Nous allons jouer à nous crever les yeux. C'est moi qui commence ! »   C'est l'éternel conflit du fort et du faible, la domination du naïf sur le malin.   Il était tentant pour l'histoire du spectacle et des mots de s'arrêter à cette date : 1896. Mais faire le chocolat existait au moins une décennie auparavant, utilisée par les bonimenteurs dans le sens de jouer à la dupe pour mieux entréper, pour mieux berner le client, le gogo, le pigeon, celui qu'il convient d'arnaquer.   En fait,si le clown Chocolat a donné un corps et un costume à l'expression, elle est bel et bien liée au langage lui-même. Le chocolat étant l'équivalent du cambouis, du charbon, du goudron pour évoquer la sodomie.   Se faire ramoner la turbine à chocolat ou se laisser faire une visite guidée des usines Suchard, c'est aimer le chocolat, avoir des penchants sodomites.   Être chocolat, n'est-ce pas plus jouissif que cette fade expression se faire avoir ? Et, pour se consoler, avoir recours à du chocolat... en tablette.

Le 21 janvier 2014 à 10:19

Morceau de de sucre et petite côtelette

Le morceau de sucre désigne les applaudissements que reçoivent certaines vedettes dès leur entrée en scène. Elles marquent alors un temps d'arrêt afin de mieux jouir de cette reconnaissance du public. Mlle Mars, l'interprète préférée de Victor Hugo, ne commençait à jouer qu'à partir du moment où elle avait eu son morceau de sucre... La locution, qui n'est plus guère employée aujourd'hui, est révélatrice de la manière dont on considère un(e) comédien(ne) : comme une bête de cirque qui doit être stimulée, flattée avant de faire son numéro. C'est le chien savant qui, au cirque, reçoit un morceau de sucre tandis que la carotte est réservée au cheval et le morceau de viande crue donné au bout de la canne à viande est dévolu aux fauves. Le théâtre, avant le cirque, a proposé des chiens savants. Le Théâtre des Funambules, où se produisait le mime Deburau, fut appelé le « Théâtre des chiens savants ». Ils étaient costumés en tenue grand siècle : marquis à museau noir, duchesses à pattes blanches. Nicolas Brazier, dans l'une de ses chroniques (1837), présente le tableau suivant : « Ces artistes à quatre pattes jouaient un mélodrame émouvant, dont l'héroïne était une jeune princesse russe enfermée dans un château par un tyran farouche et que son fiancé voulait délivrer. La princesse, jolie épagneule à longues soies, se promenait mélancoliquement sur la tour, au pied de laquelle rôdait, langoureux et triste, le prince son fiancé, appartenait à la race des caniches. Tous deux aboyaient tendrement leur amour. » Le cheval, lui aussi, devait jouer un grand rôle parmi les animaux devenus comédiens. Nicolas Brazier de poursuivre : « acteurs modestes qui, pour appointements, ne demandent qu'un picotin d'avoine ; pour scène un manège, pour costume une selle, pour feux deux ou trois morceaux de sucre et pour souffleur un fouet de poste. » Le morceau de sucre, qui contient l'idée de numéro – de cirque – ne convient pas à notre époque qui, depuis les années 70, privilégie l'esprit d'équipe. Il est pourtant toujours en vigueur dans les théâtres de boulevard. Il n'empêche que les acteurs apprécient la petite côtelette. C'est quand, leur prestation terminée, ils reçoivent les applaudissements du public. Ils rentrent alors en coulisses en buvant du petit lait et en disant : « ce soir, j'ai eu ma petite côtelette ! » On dit aussi : avoir des côtelettes. Si le morceau de sucre n'a plus les faveurs du vocabulaire du théâtre, la petite côtelette, qui procède moins du vedettariat que de la qualité du jeu, perdure, surtout auprès des vieux briscards.

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