Cedric Citharel
Publié le 23/07/2014

Deux mois dans une fourmilière


stage en entreprise

L’été dernier, j’ai fait un stage en entreprise chez les fourmis. Je m’attendais à en baver. C’est que ce sont des bosseuses les fourmis. Et puis dès que je suis arrivé, j’ai tout de suite été mis à l’aise. Dans la fourmilière, il y en a un tiers qui ne fout rien, un tiers qui ne fait que des conneries (qui creusent des tunnels qui risquent de tout faire écrouler, ou qui en bouchent d’autres avec de la nourriture), et le troisième tiers qui en plus de faire tout le boulot, doit réparer – souvent en urgence – les conneries du deuxième tiers. Donc, tous les jours, je passais plusieurs heures devant la machine à café, ensuite je faisais uniquement ce que j’avais envie de faire - en faisant quelques dégâts, et à seize heures trente environ, j’allais voir la fourmi qui était ma patronne directe et je lui demandais ce que je devais faire, puis je travaillais consciencieusement jusqu’à la fin de ma journée de travail. J’ai bien aimé cette expérience. Le problème maintenant, c’est que je dois rédiger mon rapport de stage, et si je veux qu’il soit valorisant, je ne vais pouvoir parler que de mes fins de journées, à moins que je ne postule à un poste de créatif.

Ancien militaire, ancien diplomate, j'ai tout plaqué pour devenir écrivain dilettante amateur. Ne disposant ni d’un nom à particule, ni d’ancêtres fameux, ni de diplômes des grandes écoles, je tente de déverser ma prose, ma rancœur et mon optimisme, sur la toile et chez des éditeurs. Las de l’hexagone, je vis maintenant au Mexique d’où je contemple mon pays avec un peu d’espoir et beaucoup d’angoisse.

 

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Le 5 août 2014 à 08:46

L'Assemblée nationale reconnaît que les stagiaires ont une âme

L’Assemblée nationale a adopté une mesure majeure qui devrait faire date dans la législation du monde du travail en France. Il est désormais comme acquis et maintenant inscrit dans le code du Travail que les stagiaires sont bien des personnes et ont une âme à part entière. Reportage. Un texte qui a connu beaucoup de réécritures et d’allers-retours entre les différentes chambres du Parlement, avec un débat qui a divisé la classe politique, le monde du travail et les Français. « Il y a dix ans, dire qu’un stagiaire avait une âme, c’était audacieux. Vous vous exposiez à de sévères critiques » explique un des rapporteurs du texte de loi. Le gouvernement avait ainsi repris une des promesses de campagne du candidat Hollande qui souhaitait que l’âme du stagiaire soit enfin reconnue. « Est-ce que la société est prête pour cela, je ne sais. Parfois, on veut aller vite et on fait mal » commentait pour sa part le député UMP Hervé Mariton qui estimait ce texte « dangereux et porteur de germes de conflits futurs ». Du côté du MEDEF on notait une pointe d’agacement quant au contenu exact du texte et des termes utilisés. « C’est certes un texte qui va créer un précédent mais on ne veut pas donner non plus trop d’espoir aux stagiaires, car c’est ça qui serait vraiment terrible » expliquait de son côté Pierre Gattaz qui réfutait le terme philosophique d’âme au micro de Radio-Classique ce matin. « Le stagiaire fait ce qu’on lui dit de faire, il se contente de reproduire des gestes. On ne peut donc pas parler d’âme, relisez Pascal et Descartes ! » soulignait-il encore il y a quelques mois devant la commission des lois. Mais les partisans du texte sont aujourd’hui heureux et pour beaucoup c’est le début d’un autre combat qui pourrait, à terme, déboucher sur un autre acquis important pour les stagiaires. Comme le souligne le porte-parole en larmes de Génération Précaire « Tout le monde y pense, mais on n’ose pas en parler trop fort, mais oui, on se dit que dans quelques dizaines d’années, le principe de verser un salaire à un stagiaire sera peut-être une réalité ». Le Gorafi

Le 22 mai 2013 à 07:48

Barbares fourmis

Mon arrière-grand-mère n'aimait pas les fourmis. Elle se livrait souvent à des massacres spectaculaires sur ces insectes, mais comme elle était très âgée, je trouvais ceci très sage. Dans ses vêtements noirs d'un interminable deuil, elle faisait chauffer de grandes casseroles d'eau, puis à pas lents, elle sortait péniblement afin de déverser le liquide bouillant sur la fourmilière qu'elle avait repérée. Cela lui prenait du temps, occupait une bonne partie de sa rustre après-midi. Puis elle retournait à ses crochets pour poursuivre un napperon, en silence. Comme nous étions à la campagne, je pensais que ce geste était une pratique ancestrale pleine de bon sens, visant à protéger les pommes de terre qui poussaient ou les poules, d'une barbare attaque de fourmis. Les insectes mouraient tous d'un coup, assez logiquement. Imaginez un tsunami d'eau bouillante sur nos petites villes : nous n'y survivrions pas. Alors j'allais inspecter ce qui restait, un peu comme un Pompéi de fourmis. Elles étaient toutes figées dans leur industrieuse procession. Dans ces vestiges soudain de civilisations, il n'y avait pas beaucoup de surprises, car ces civilisations de fourmis étaient toutes les mêmes, comme si pour survivre, elles avaient dupliqué leur glorieuse mais modeste Histoire de France de fourmis. Je regardais ces désastres miniatures et imaginais avec effroi leurs dernières pensées, sans doute : « transporter pain » . Je me félicitais à chaque fois de ne pas être une fourmi, et de ne pas risquer l'ébouillantement surprise par ma sévère bisaïeule, notamment pendant mon sommeil. Un jour mon arrière-grand-mère est morte. Depuis cette terrible page tournée, les fourmis continuent leur civilisation abondamment distribuée, sans rancune, ni joie, ni mémoire, les poules sont toutes mortes, les pommes de terre toutes mangées.

Le 12 décembre 2010 à 09:20

Sauvons notre sève !

Ils nous ont demandé de creuser avec une petite cuillère, creuser la terre, creuser la pierre, avec une cuillère. C’est idiot c’est sûr. Mais avec les collègues, on rigole bien et on creuse un beau trou. Ils nous ont demandé de remplir des tableaux avec le nombre de cuillérées de terre par jour et par personne, le nombre de cailloux et d’insectes, calculer des pourcentages, établir des comparaisons, justifier, tracer. Totalement idiot ! Et forcément, le trou se creuse moins vite. Mais les collègues sont devenus des copains et on est des pros dans notre domaine. Ils ont remplacé nos cuillères par des fourchettes à escargot pour ne prendre que des petits cailloux et de la terre épaisse. Ils ont instauré La procédure de creusage : planter la fourchette selon un angle précis, propulser son contenu selon une trajectoire déterminée et veiller au partage des tâches entre creuseurs et propulseurs. C’est vraiment stupide mais on tient le coup. On a de la chance, on a un boulot ! Alors, ils ont apporté PGI, le prodigieux guidage intégré. Fini le travail d’amateur ! PGI est programmé pour donner au creuseur le bon geste, guidant sa main sanglée dans la direction idéale. Le propulseur est harnaché de sorte que son corps adopte la position idéale. Pitoyable résultat ! Les trous se creusent n’importe où tandis que les cuillérées de terre ou de vide se trouvent rejetées à l’endroit même d’où elles viennent d’être extraites. Et nous voilà isolés les uns des autres ! Insupportable rupture du Nous. Elément déclencheur. Assez ! Nous avons cassé PGI. Nous avons pris des pelles. Nous avons chanté. Nous avons repris possession de notre travail. Nous en vendrons peut-être le fruit mais nous en garderons la sève.

Le 20 septembre 2014 à 08:38

Conseil d'orientation

Pousse bouton. Thaumaturge. Gratte copie. Répondeur automatique. Promeneur de chien. Torche marmot. Panse plaie. Mange merde. Gardien du non. Vigile pirate. Voleur d'enfant. Arracheur de dent(s). Souillure de drap. Déclencheur d'alerte. Veilleur de nuit. Veilleur de jour. Souteneur de thèse. Comburant. Procédurier. Rouleur de gras. Agent d'ambiance. Pisse-vinaigre. Plagiste. Masturbateur. Petite mainterchangeable. Animal de foire. Pousse caddie. Mégère de moins de cinquante ans. Huissier de justice. Commis fier de police. Arab'du coin. Lampiste. Esthéticienne trépaneuse. Président d'association loi 1901. Garde chiourme. Délateur officiel. Montreur d'ours. Dresseur d'enfant. Rat d'hôtel. Déclencheur d'achat. Traîne savate. Thanatopracteur. Écrivain pudique. Masseuse thaïlandaise. Gendarmette. Colleuse d'ongles. Paysagiste péagiste. Conseiller technique. Blanchisseur de dents. Amaigrisseur de gros. Faux prophète. Peintre au mètre. Marabout. Grue de chantier. Assistant d'assisté. Stagiaire perpétuel. Père Noël en décembre. Plongeur en bassin de vingt cinq mètres. Importateur. Escort girl. Ventre mou. Chefaillon. Dresseur de rat. Empêcheur de tourner rond ou mal. Molosoïde. Truquiste. Tueur sans gages. Équarrisseur de chèvres. Obsédé sexuel. Graveur de plaque. Pion à vie. Designer de god. Opérateur tertiaire. Improductif réel. Panel qualitatif. Chef de produit. Presse purée. Journaliste. Tire jus. Chasseur de pétouille(s). Contrôleur. Racoleur de pigeons. Cible. Colleur d'affiche. Accordeur de piano. Témoins de Jéhovah. Technicien de surface. Saucier. Nez. Trafiquant de drogue. Bignole. Vendeur de sang. Faussaire. Moucheuse de frère et de chandelle. Avocat pas d'affaire. Banque du sperme. Mickey dans un attrape couillon clôturé. Dame pipi. Vendeur d'armes. Evêque. Trafiqueur d'influence. Coiffeuse. Dresseur de blanc bec. Bourrique. Bouc émissaire. Footballeur. Plombier. Fleuriste. Caissier. Mécaniqu'auto. Habilleuse. Gogo danseur. Pas clerc de notaire. Ambassadrice Avon. Rabbin. Videuse de truite. Réducteur de tête. Gentil Organisateur. Traiteur de déchet. Casseur. Chair à canon. Charcutier traiteur. Ténor ou Soprano. Joconde pour touriste. Coach. Siffleuse de flûte. Doublure. Employé de banque. Guide touristique. Chauffeur livreur. Pâtissier. Sans domicile fixe. Tirailleur. Pistachier. Gourou. Nageuse. Enfant de la balle. Balle d'enfant. Parent terrible. Enfant terreur. Catcheur. Mère Théresa. Inséminateur bovin. Opticien. Inspecteur des travaux finis. Pousse bouchon. Faire valoir. Pécheresse. Hooligan. Croupier. Gratte papier. Mâche buvard. Torche nez. Penseur de Rodin. Gardien de cimetière. Cimetière de gardien. Pirate informatique. Moniteur. Monte en l'air. Joueur de poker. Fumeuse invétérée. Gratte pied. Pianiste de bar. Masseur thaïlandais. Bison futé. Porte clés. Gnafron de Guignol. Guignol soi-même. Harangueur de rue. Faux cul. Guide touristique bilingue. Objet sexuel. Faux témoin. Veilleur de jour. Traîne con. Sage femme. Plaideur. Mère Noël de strip-tease en boîte. Thermomètre. Pousse-pousse. Recordman de quelconque. Aquarelliste. Moine copiste. Animateur sociocu. Répondeur téléphonique. Cableur. Pète couille. Pense bête. Pèse lettre. Mange poussière. Gardien de musée. Muse de gardien. Voleur de sac. Arrache cœur. Tripier volailler. Croque mort. Tumeur. Déclencheur d'alerte. Night. Veilleur de mort. Souteneur de thèse. Combustible. Procédurier. Proctologue. Procureur. Agent d'accueil. Vinaigrier. Proviseur. Plaquiste. Chauffeur de pied. Fort des Halles. Pousse-crotte dit aussi Bousier. Harpie. Rabibocheur de couple. Lusophone. Laborantin. Assistante sociale. Garde barrière. Dernier rempart Regarde derrière. Délateur officieux. Montreur de z'gueg. Hardeur. Tenancier. Producteur. Reproducteur. Choufeur. Photocopieur. Homme de paille. Copieur. Ramasse copie. Presse bouton. Dresseur de fauves. Gaveur d'oie. Cornac. Cuisto. Eleveur. Masseur thaïlandais. Colleuse d'ongles. Chef de rayon. Gastro-entérologue. Blanchisseur d'argent. Obèse. Égoutier. Staffeur. Grue. Assistant stagiaire. Stagiaire. Guide touristique trilingue. Imam. Plongeur. Explorateur. Escort boy. Dresseur de foule(s). Sondeur. Flic. Cryptozoologue. Créateur de rumeurs. Irresponsable de service. Média planeur. Attaché de fesse. Tic et Tac pour cochon de payant. Plaquiste. Vénus de Milo. Compteur. Tailleur de pierre. Bonze. Conducteur de grue. Mécanicien naviguant. Bagagiste. Éclusier. Clitoridienne. Cadreur. Exécuteur testamentaire. Censeur. Pigeon. Potiche. Prêcheur. Hôtesse de l'air. Pêcheur au gros. Schizophrène. Maton. Réveil matin. Balayeur de rue. Intermittent. Mi temps. Mitron. Quart de temps. Trafiquant d'organes. Coq de combat. Pigeon voyageur. Conseiller d'orientation. Voilà ton avenir.

Le 11 juillet 2014 à 09:35

Les portes coulissantes

Pour circuler sur mon lieu de travail, je devais me munir d’un badge en plastique, afin d’ouvrir des portes en verre, fermées pour cause de sécurité. Le badge était grand comme une carte bancaire, on le glissait dans son portefeuille, et lorsqu’on rencontrait une porte automatique nous refusant le passage, nous devions sortir cette carte, effleurer un oeil magnétique, qui produisait un bref bip comme seuls les yeux magnétiques en sont capables. Alors coulissaient les deux pans de vitre avec une furtive élégance. Il nous semblait ainsi pénétrer un couloir de modernité, le coeur chauffé par un sentiment d’exquise appartenance, de studieuse protection.Je me demandai parfois ce que Louis XVI aurait pensé de ces étranges serrures, les clefs devenues des rectangles mous, débloquant le verrou par la force des ondes, ces portes si transparentes, et lavées avec tant de diligence chaque jour qu’il avait fallu faire machine arrière et apposer de grands cercles rouges au niveau du nez, afin d’éviter les collisions accidentelles dans la solitude des corridors. Le temps a fait cependant son oeuvre, en consacrant un peu de lui même à ruiner la jeunesse des portes automatiques, et l’enthousiasme logistique à les entretenir. Il a dû y avoir un rongeur ou un chat trouvant la mort dans les longs conduits peuplant les murs, et les ouvertures avaient dû être bloquées pour aérer les aérations. Ou bien, il s’est sans doute agi de portes simplement en panne, du fait de la vie brève de toutes choses complexes, laissées, en attente d’un formulaire de réparation ou d’un budget, ouvertes plutôt que fermées, décision prise en comité de direction ayant constaté pendant quelques temps un chômage technique chez les employés du fait de l’issue bloquée. Ainsi, ces portes, jadis à la pointe du progrès en matière de fermeture, sont peu à peu restées tristement béantes comme les années qui passent. On a donc pu circuler dans les bureaux comme dans un musée du moulin, malgré la résistance opiniâtre de quelques portails vigoureux. Jouxtant ces bijoux technologiques et transparents, des ouvertures sont demeurées permanentes, la vie a continué ainsi dans notre bâtiment à la sécurité borgne ; les gens, les employés, les coursiers, les consultants bien habillés et les stagiaires chevelus se sont accommodés de ce manque d’entraves, et les badges ont décliné dans leur règne ondulatoire.La seule porte semblant tenir bon fut celle qui conduisait à mon bureau. Elle se dressait devant moi, cerbère cristallin, cyclope à l’oeil adhésif, me barrant le passage, tandis qu’un habile détour m’aurait rendu à mon poste sans dégainer le moindre sésame en plastique. Une relation ambiguë s’est installée avec cette porte automatique, petit vestige de modernité dans ce labyrinthe de bureaux. A mon arrivée dans ces locaux, pourtant, quelques années auparavant,  j’avais trouvé ces portes automatiques assez exaltantes, voire romanesques. J’avais eu l’impression pour tout dire, ainsi empêché dans mes moindres démarches, d’être quelque peu important, puisque un dispositif me barrait l’accès pour d’obscures raisons de confidentialité, contrairement à la Gare Saint-Lazare par exemple. Je pouvais débloquer cette situation à l’aide d’un pass magnétique dont j’étais l’un des rares propriétaires dans le monde entier, travaillant en effet à cet endroit, contrairement au reste de l'humanité, travaillant ailleurs, ou pas du tout du fait de la Crise. Cela me faisait un point commun avec ces agents du FBI écumants soucieux des souterrains secrets, ou bien avec l’équipage de l’Enterprise dans Star Trek, toutes ces fictions américaines où les actions intrépides sont martialement ponctuées par des sas qui s’ouvrent en cadence, ou parfois, suprême opprobre pour les méchants : qui restent obstinément fermés.L’oubli de mon badge provoquait chez moi un délicieux embarras. Victime des règles strictes d’un jeu insensé, j’acceptais de perdre parfois pour que mes triomphes habituels n’en soient que plus forts. Je dérangeai, gêné, le gardien, et celui-ci m’ouvrait d’un air las, car il m’avait reconnu et mon appartenance à ces lieux verrouillés allait au-delà du seul principe de badge, j’étais inclus dans ce travail comme dans un système mû par une horlogerie morale infaillible. Parfois il n’y avait personne pour m’ouvrir. J’attendais alors de façon bien morne, minotaure maussade parmi les colonnes de ramettes et les ossements de photocopieuses, quelques minutes, à contempler un poster triste de motivation.  Un jour pourtant, comment est-ce venu, la porte automatique a commencé à me fatiguer. Je ne sais pas comment ce phénomène se produit en général, il semble que nos illusions soient comme un parterre de pigeons, il suffit d’un mouvement brusque, d’un passant distrait ou d’un enfant taquin, pour qu’elles s’envolent, prises de peur panique, et partent peupler un parterre étranger plus accueillant. Un jour je me suis présenté devant la porte automatique et l’envie n’y était plus. J’ai pensé aux autres entrées possibles, les entrées faciles, pour les emprunter normalement sans subir ce rite du badge à passer, ce petit bip arrogant de petites-portes comme il y a des petits-chefs. Je me suis senti étranger à cet univers réglementé par de longs objets plats. J’ai pensé qu’on ne travaillait tout de même pas dans une centrale nucléaire, et que le souci de certaines personnes hantant ces lieux était plutôt de les quitter rapidement plutôt que d’y entrer à tout prix.Mes badgeages multiples sont devenus ironiques, au fil du temps. Cela n’était pas perceptible par tous, mais la principale intéressée, la porte, subissait bien tout le dédain dont j’étais capable quand je présentais mon sésame. J’ai commencé à utiliser mon portefeuille entier devant l’oeil magnétique, pour voir s’il était capable de renifler ses informations requises. Puis, décidant de ne plus sortir le portefeuille de ma poche de blouson pour circuler, j’ai frotté l’obstacle de mon torse, ou parfois, lorsque le portefeuille demeurait à l’arrière de mon pantalon, de mes fesses, m’infligeant par cette contorsion une étrange danse nuptiale avec une porte coulissante. J’imaginais par ailleurs, parallèlement à la désillusion me rongeant, dans les coulisses de toutes ces fictions américaines la terrible lassitude se propager dans les souterrains du FBI, ou les allées étroites du vaisseau spatial “L’Enterprise”, devant ces insupportables portes automatiques méprisant la propension si naturelle de l’Homme à circuler. Je sentais le découragement s’installer, les hommes examinant leurs cartes multiples au format uniforme, sources de déconvenues au coeur de notre cosmologie administrative, faite de découverts, d’autorisations, de points, de notre moi compilé ; je voyais les meurtres en série refleurir, et tous les extraterrestres, les vilains, toutes ces créatures agiles, souples, libres et joyeuses triompher des tristes sas de nos existences. Cela m’a fait frémir, et j’ai pensé à Louis XVI maniant ses petites serrures inoffensives dénuées de toute porte, et j’ai trouvé soudain sa décapitation au moyen d’un objet mécanique coulissant, le même type de système me décapitant un peu tous les jours, quelque peu ironique.

Le 7 juin 2012 à 09:24

Comment j'ai loupé mon entretien d'embauche

Chronique d'un non recrutement annoncé

La responsable des ressources humaines ouvrit le feu :  «  Comment vous imaginez-vous dans cinq ans ? —Hum…je pense que je serai enceinte de mon troisième enfant répondis-je. » Interloquée, elle ajouta : —Ah… à ce propos… vous avez déjà des enfants peut-être ? —Absolument pas non. Mais je compte bien me mettre à l’ouvrage dès cette année. » Là, il me sembla qu’elle était à deux doigts de s’étouffer. Le petit homme chauve à son côté me regardait avec un air amusé. « Bien, reprit-elle. Je…je suis un peu surprise. Poursuivons ! Pourriez-vous me citer trois défauts et trois qualités qui sont les vôtres ? —Commençons par les qualités, c’est plus positif. Eh bien, voilà la première. Je suis quelqu’un de positif. Je suis également très spontanée et intègre. Quant à mes défauts, on me dit imprévisible, assez indisciplinée et parfois un peu trop radicale. » A cet instant c’est le directeur financier que je vis changer de couleur passant du vert pâle au blanc transparent. « Ce sont des défauts assez… comment pourrait-on dire… ? hésita t-elle —Chiants ! Ce sont des défauts assez chiants pourrait-on dire répondis-je avec la spontanéité que j’évoquais un instant plus tôt.   Un long silence plana alors au-dessus de nos têtes. Silence au terme duquel elle reprit l’entretien avec un détachement significatif. Cinq minutes plus tard j’étais dehors, déambulant sous les arbres qui bordaient l’allée et desquels s’envolaient en bouquets odorants les pétales blancs de cette fin de printemps.

Le 22 décembre 2014 à 11:00

En quoi donc peut-on encore croire, ventre de boeuf ?

Je ne crois pas en tout cas En Dieu, « ce grand linge sale, dont le nom n’est jamais invoqué que pour faire tourner en eau de boudin la colère du peuple aux poings de pierre, aux yeux de flamme, et qui, tant qu’il n’aura pas été chassé comme une bête puante de l’univers, ne cessera de désespérer de tout ». René Crevel. À lire ses très jouissives Œuvres complètes, éditions du Sandre, 2013. En l’abstinence : « La règle stoïque de subvenir à nos besoins en supprimant nos désirs équivaut à se couper les pieds pour ne plus avoir besoin de chaussures. » Jonathan Swift. À lire les désopilants Modeste Proposition et autres textes, Folio, 2012. Et Résolutions pour l’époque où je deviendrai vieux et autres opuscules humoristiques, Flammarion, 2014. À la morale et au bon goût : « La morale et le bon goût sont un vieux ménage : ils ont pour enfants la bêtise et l’ennui. » Francis Picabia. À lire le tranche-dedans Man Ray / Picabia et la revue Littérature, Centre Pompidou, 2014. En l’électoralisme : « Nous ne voulons pas voter, mais ceux qui votent choisissent un maître, lequel sera, que nous le voulions ou non, notre maître. Aussi devons-nous empêcher quiconque d’accomplir le geste essentiellement autoritaire du vote. » Albert Libertad. À lire le féroce Et que crève le vieux monde !, Mutines Séditions, 2013. En la gauche parlementaire : « Toutes les oppressions, suppressions, prohibitions légales qui se sont accomplies depuis la malencontreuse invention du régime parlementaire sont dues beaucoup plus à l’opposition qu’aux gouvernements : je dis beaucoup plus, parce que c’est à deux titres que ces mesures tyranniques incombent à l’opposition, premièrement parce que c’est elle qui les a provoquées, en second lieu, parce qu’elle s’est rendue régulièrement complice de leur adoption en les discutant. » Anselme Bellegarrigue. À lire ses explosifs Textes politiques présentés par Michel Perraudeau, L’Age d’Homme, fin 2014. Au travail : « Le droit au travail, c’est un nonsense. Le monde ne peut être sauvé que si tous les hommes refusent de travailler. Il faut apprendre à tous la paresse avec sa beauté difficile. Il est urgent de déshonorer le travail. » Albert Paraz. À lire les truculents Le Gala des vaches. Valsez saucisses. Le Menuet du haricot. L’Age d’Homme, 2013. À la cause du peuple : « Qu’est-ce que c’est que le Peuple ? C’est cette partie de l’espèce humaine qui n’est pas libre, pourrait l’être, et ne veut pas l’être ; qui vit opprimée, avec des douleurs imbéciles ; ou en opprimant, avec des joies idiotes ; et toujours respectueuse des conventions sociales. C’est la presque totalité des Pauvres et la presque totalité des Riches. C’est le troupeau des moutons et le troupeau des bergers. » Georges Darien. À lire son impitoyable L’Ennemi du peuple. L’Age d’Homme, 2009. Et je ne crois pas plus, comme Ernest Cœurderoy, En la propriété : « Ta propriété !, c’est le vol ; elle engendre le vol – à détruire. » Au mariage : « Ton mariage !, c’est la prostitution ; il perpétue la prostitution – à détruire. » En la famille : « Ta famille !, c’est la tyrannie ; elle motive la tyrannie – à détruire. » Au devoir : « Ton devoir !, c’est la souffrance ; il répercute la souffrance – à détruire. » À lire le génial Jours d’exil d’Ernest Coeurderoy, en trois tomes. Archives Karéline, 2010. Non, jambon à cornes !, je ne crois pas en toutes ces carabistouilles. Mais en quoi donc peut-on encore croire ? En la Zomia par exemple. En la Zomia que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam il y a encore quelques printemps. D’autant moins qu’elle n’apparaissait sur aucune carte. La Zomia, chouagamment décrite par le prof d’anthropologie de Yale James C. Scott dans Zomia ou l’art de ne pas être gouverné (Seuil),  qui est aussi bien que son titre, serait, d’après notre puits d’érudition, « la dernière région du monde dont les peuples refusent obstinément leur intégration à l’État-nation ». Assez récent, le terme Zomia désigne l’ensemble des territoires se nichant à des altitudes supérieures à environ 300 mètres, des hautes vallées du Vietnam aux collines élevées du Nord-Est de l’Inde, en passant par le massif continental du Sud-Est asiatique (le Vietnam, le Cambodge, le Laos, la Thaïlande, la Birmanie) et par quatre provinces chinoises. « Il s’agit d’une étendue de deux millions et demi de kilomètres carrés abritant près de cent millions de personnes appartenant à des minorités d’une variété ethnique et linguistique tout à fait sidérante ». Et les habitants de cet immense territoire montagneux à la périphérie de neuf États et au centre d’aucun, et à cheval sur les découpages régionaux courants (Asie du Sud-Est, Asie de l’Est, Asie du Sud), réussissent depuis deux millénaires à échapper aux contrôles des gouvernements des plaines. Traités de « barbares » par les États entendant les soumettre, les peuples nomades évoluant dans cette vaste zone d’insoumission ont en effet mis en place des stratégies de résistance parfois étonnantes pour échapper au travail forcé, aux impôts et aux corvées, à la conscription, aux guerres, aux épidémies, aux hiérarchisations diverses et aussi à l’enfermement dans des identités imposées (« leur identité, précise James C. Scott, c’est l’autonomie »). Leurs pieds de nez non-stop aux contraintes de la société d’en bas et aux « discours de civilisation » « n’imaginant jamais la possibilité que des gens choisissent volontairement de rejoindre les barbares » sont favorisés bougrement par leur dispersion physique dans de gigantesques espaces accidentés pas encore fliqués, leur mobilité infinie, leurs modes de survie (le pastoralisme, le glanage, l’agriculture itinérante) et leur sens développé de l’auto-organisation spontanée qui sonneraient le glas du vieux monde autoritaire-marchand s’il se propageaient. Propageons donc. Dong, dong, dong, dong, dong !

Le 24 février 2012 à 12:33

Activité n'est pas travail

Une vie à peigner la girafe

Quand j’avais vingt ans, je cherchais un travail. On m’a demandé de peigner la girafe. Je me suis donné beaucoup de mal pour bien faire : échelle de corde pour l’escalade et brosse le poil, brosse le crin. Des heures durant. Quand j’avais trente ans, il me fallait nourrir mes enfants. On m’a demandé de peigner la girafe, pour avoir de l’argent. J’ai dit : « Pas question ! Je n’ai pas fait toutes ces études pour en arriver là! Je refuse de perdre mon temps et mes forces à de pareilles balivernes. Je ne suis pas prête à n’importe quoi pour survivre ! » Nous avons mangé des cailloux, dignement, mes enfants et moi. Quand j’avais quarante ans, je voulais encore travailler. Etrange obsession. On m’a demandé de peigner la girafe. J’ai organisé une vaste campagne pour revendiquer la liberté des girafes à vivre ébouriffées. J’ai convaincu la terre entière que les girafes étaient aussi belles et heureuses, poil en bataille que poil peigné. Un homme est venu me dire : « Arrêtez de peigner la girafe ! » Je l’ai gratifié du petit sourire suffisant de celle qui a tout compris avant les autres. Quand j’avais cinquante ans, j’avais pris des goûts de luxe qui me réclamaient salaire. On m’a demandé de peigner la girafe. J’ai plongé l’animal dans une préparation dépilatoire, puis je l’ai peint en vert. On m’a virée, j’ai perdu un procès long et coûteux contre la Ligue Protectrice des Animaux et mes goûts de luxe. J’ai pleuré sur mon sort d’artiste incomprise. Quand j’avais soixante ans, on m’a expliqué que j’étais trop jeune pour la retraite. On m’a demandé de peigner la girafe. J’ai trouvé cette activité émouvante et belle, j’ai vécu des moments de communion intense avec la girafe. J’ai découvert ma vocation de peigneuse de girafe. Quand j’avais soixante-dix ans, j’ai demandé à peigner la girafe.

Le 30 octobre 2014 à 08:17

Le Professeur Pascal répond à vos questions

Mon fils a toujours le nez dans les étoiles, est-ce grave ?

OUI. Si votre fils a perpétuellement le nez dans les étoiles, je m’inquiéterai pour son avenir et je prendrai conseil auprès d’un psychologue. Je suppose qu’il s’agit d’un ado. Je suppose aussi qu’il se pose beaucoup de questions sur l’univers, Dieu, les soucoupes volantes, toutes ces questions inutiles qui l’empêcheront plus tard de devenir un bon consommateur, un homme heureux, un adepte du sport, un amateur de belles voitures et de Prozac. Quand on se pose des questions, c’est bien connu, on passe à côté de l’essentiel : on n’a plus envie de jouer à la console ou de taper dans un ballon de foot. On devient rêveur. On est dans la Lune. On se voit déjà sur Mars en train de tutoyer les martiens au comptoir d’un bistrot. Là, il y a danger. Il est temps de revenir sur Terre et de songer à l’avenir. Avoir un bon métier, c’est important, même si au final on devient maître-chien à Leader-Price, parce qu’on n’a rien trouvé d’autre après cinq ans d’études en sociologie. Pour en revenir à votre fils, je m’inquiéterai aussi pour sa sexualité. Les étoiles, c’est bien joli, mais les filles s’en foutent pas mal quand il s’agit de les draguer. Personnellement, la seule fois où j’ai dit à une fille que j’avais un beau télescope, elle n’a pas du tout compris de quoi je parlais. A présent, je dis les choses comme elles sont et ça va beaucoup mieux. Bref, il serait peut-être mieux pour votre fils qu’il mette son nez dans les jupes des filles ; cela le détournerait de toutes ces mauvaises questions sur l’origine de l’univers, les trous noirs, les trous normands, la vitesse de la lumière sur autoroute, etc. Et s’il persiste, confisquez-lui son télescope ! Abonnez-le à Play-boy.

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