Roger-Pol Droit
Publié le 07/05/2014

Pourquoi on les aime et les hait


Les familles sont au cœur de tous les enfermements
comme de toutes les évasions.

Qu’elles soient biologiques, adoptives, recomposées, décomposées,
en elles se condensent
tous les honneurs et les indignités.

On les sacralise, les criminalise
les brûle ou les adore.

Mais pourquoi ?

C’est simple à dire, contrairement à ce qu’on pense.

Innombrables et disparates sont les histoires de famille, mais
le nœud de départ, lui, est toujours, bêtement, le même :
la famille, c’est ce qu’on n’a pas choisi.
On y tombe, inéluctablement
et de là que tout s’ensuit.

Je n’ai pas demandé à naître.
Je n’ai pas choisi mes parents
ni mon nom
ni mon sexe
ni ma langue
ni mon pays ni mon époque.

Et bien sûr vous non plus.

Tous ces éléments qui nous constituent,
au fond des fibres,
nous n’en avons pas décidé.

Alors on peut s’en réjouir s’y lover s’y réfugier s’en extasier.
On peut en vomir en pâlir s’en dégoûter vouloir fuir.
Peu importe.
Aussi loin qu’on aille, si contraires que soient les choix qu’on fasse,
on subit quelque chose
même quand on s’éloigne, se détache, s’indigne et se rebelle.

On reste rivé, attaché, fixé
à une part de famille
une bribe une séquelle
et souvent beaucoup plus.

La naïveté
ce serait de croire que les familles sont l’inverse de la liberté
sa négation sa destruction.

Pas du tout.

Elles ne sont pas non plus l’incarnation de la perfection
le lieu forcément des amours et des liens
que ça épanouit à tous les coups.

Pas du tout.

Juste le sol qu’on a en soi,
la saloperie de sol
à creuser, à fouler, à humer,
qui de la liberté est la condition première
le point d’appui
rien d’autre, mais pas moins.

Du coup, on a beau faire,
toujours on les fuit sans jamais s’en évader tout à fait
toujours on y reste sans y rester vraiment
les quittant et ne les quittant pas
les retrouvant et ne les retrouvant pas
interminablement
toute la vie souvent
plus que souvent, tout le temps.

C’est pour ça
qu’on les aime et qu’on les hait
et inversement, les familles,
je crois bien.

Roger-Pol Droit est philosophe, écrivain et journaliste. Auteur d’un trentaine de livres, dont plusieurs sont traduits dans le monde entier, comme 101 expériences de philosophie quotidienne (Odile Jacob, 2001, Prix de l’essai France Télévisions), il vient de publier Si je n’avais plus qu’une heure à vivre (Odile Jacob, 2014). Il sera sur la scène du Rond-Point, du 3 au 31 octobre 2014, salle Topor, pour 20 représentations de Comment vont les choses ? spectacle mis en scène par Anouche Setbon, adaptation de son livre Dernières nouvelles des choses (Odile Jacob, 2005).

> www.rpdroit.com

(Crédit photo : Bruno Lévy)

 

Partager ce billet :

Tous les billets du dossier

À voir aussi

Le 12 novembre 2014 à 10:31

Alain Guyard : "La vraie philosophie se doit d'effrayer les bourgeois"

C’est un nouveau Céline, et je baise mes mots, smack, smack, smack, qui me met en éruption depuis quelque temps. Alain Guyard, à qui on devait déjà un polar carcéral totalement libératoire, La Zonzon (Le Dilettante), a en commun avec le frigousseur de Mort à crédit le parler en coups de vent cyclonal et le mauvais esprit piednickeléesque : son argot foutrement riche et son humour tirebouchonnant font plus penser à Rabelais, à Jean Yanne, au père Peinard qu’aux raplaplas esbroufeurs Frédéric Dard et Michel Audiard. Sa pensée dialecticienne pulvérise sur son passage tous les Finkielkraut de la galaxie. C’est que dans l’épastrouillant 33 leçons de philosophie par et pour les mauvais garçons (Le Dilettante aussi), le « décravateur de concepts » Guyard part en guérilla contre la philosophie « d’aspartame » pratiquée par des « bellâtres encostardés » ou des « petits crevés au teint hâve tout juste pondus de l’université qui font dans le concept avec des mines et des soupirs de rosière s’agaçant la framboise. » Leurs « plumes bien troussées », c’est « rien que du sémaphore anal à l’usage des autres petits salonnards. » À ces « clébards en train de se renifler la rondelle », Guyard oppose « les philosophes d’antan qui étaient de vraies épées, des mecs à la dure, honnis de l’ordre établi, gnières régulièrement soupçonnés par la flicaille, prenant systématiquement le rif contre la respectabilités ambiante. » « Il faut, pour oser entrer en vraie philosophie, du froid dans les châsses et un réel tempérament de castagneur, celui-là même qui effraie les bourgeois. » Et Guyard a beau schpile de démontrer que tous les philosophes qui comptent étaient de très mauvais garçons. La philo est d’ailleurs née en prison avec les Dialogues socratiques qui ne sont rien d’autre que « des conversations de parloir ». Plus qu’un accoucheur de vérités, Socrate était un avorteur (au sens littéral) de gonzesses et une mère maquerelle. Antisthène, c’était « le roi de la baston ». Diogène, c’était un « chanstiqueur de fausse mornifle ». Crates, c’était un punk à chien dont les « pets météoriques » semaient le trouble. Maître Eckhart, c’était « Iggy Pop chez les carmélites ». Gandhi, « derrière son sourire marloupin de pseudo-pacifiste, fut le premier skinhead. » Et on en apprend aussi des belles sur Marc-Aurèle, Descartes, Spinoza, Hegel, Stirner, Orwell, Nietzsche, Debord. Mais Alain Guyard ne s’en tient pas là. Estimant qu’un livre, pour être positivement philosophique, se doit d’être « dangereux à nos petits conforts intellectuels » et se doit de nous mettre en risque, il propose à ses lecteurs de s’aventurer dans des travaux pratiques à même de les entraîner fort loin : – Entrer dans l’arène pendant une corrida et encourager le taureau.– Tester un gros bonnet prétendant avoir de l’humour en l’entartant.– Vendre à la criée Les Douze preuves de l’inexistence de Dieu de Sébastien Faure à la sortie des mosquées.– Placarder partout des pubs pour des massages coquins à domicile avec comme numéro de téléphone de service celui de la police.– Substituer, lors d’une projection en plein air, aux bobines de Shrek celles de Hurlements en faveur de Sade de Guy Debord.– Dans les cafés-philo « branchouilles, décontractés et pédants », prendre la parole sans crier gare en ne la rendant plus. Se battre s’il le faut physiquement pour la conserver, l’objectif étant de faire perdre à l’interlocuteur sa capacité à philosopher ». Comme quoi, ainsi que disait Sénèque, la philosophie « doit enseigner à faire, non à dire ». Les petits derniers sulfureux d’Alain Guyard : La Zonzon, Le Dilettante, 2011, réédité au Seuil Points 2013. 33 leçons de philosophie par et pour les mauvais garçons, Le Dilettante 2013. La Fleur au fusil, Camino Verde, 2014.

Le 12 juillet 2015 à 08:15

L'épouse, fée de la famille

Quelques perles tirées d'un Manuel scolaire d'Économie Domestique pour filles dans des écoles catholiques en 1960

FAITES EN SORTE QUE LE SOUPER SOIT PRÊT Préparez les choses à l'avance, le soir précédent s'il le faut, afin qu'un délicieux repas l'attende à son retour du travail. C'est une façon de lui faire savoir que vous avez pensé à lui et vous souciez de ses besoins. La plupart des hommes ont faim lorsqu'ils rentrent à la maison et la perspective d'un bon repas (particulièrement leur plat favori) fait partie de la chaleur nécessaire d'un accueil. SOYEZ PRÊTE Prenez quinze minutes pour vous reposer afin d'être détendue lorsqu'il rentre. Retouchez votre maquillage, mettez un ruban dans vos cheveux et soyez fraîche et avenante. Il a passé la journée en compagnie de gens surchargés de soucis et de travail. Soyez enjouée et un peu plus intéressante que ces derniers. Sa dure journée a besoin d'être égayée et c'est un de vos devoirs de faire en sorte qu'elle le soit. PENDANT LES MOIS LES PLUS FROIDS DE L'ANNÉE il vous faudra préparer et allumer un feu dans la cheminée, auprès duquel il puisse se détendre. Votre mari aura le sentiment d'avoir atteint un havre de repos et d'ordre et cela vous rendra également heureuse. En définitive veiller à son confort vous procurera une immense satisfaction personnelle. RÉDUISEZ TOUS LES BRUITS AU MINIMUM Au moment de son arrivée, éliminez tout bruit de machine à laver, séchoir à linge ou aspirateur. Essayez d'encourager les enfants à être calmes. Soyez heureuse de le voir. Accueillez-le avec un chaleureux sourire et montrez de la sincérité dans votre désir de lui plaire. ÉCOUTEZ-LE Il se peut que vous ayez une douzaine de choses importantes à lui dire, mais son arrivée à la maison n'est pas le moment opportun. Laissez-le parler d'abord, souvenez-vous que ses sujets de conversation sont plus importants que les vôtres. Faites en sorte que la soirée lui appartienne. NE VOUS PLAIGNEZ JAMAIS S'IL RENTRE TARD À LA MAISON Ou sort pour diner ou pour aller dans d'autres lieux de divertissement sans vous. Au contraire, essayez de faire en sorte que votre foyer soit un havre de paix, d'ordre et de tranquillité où votre mari puisse détendre son corps et son esprit.

Le 18 février 2014 à 07:27

Après la théorie du genre, des livres pour enfants leur racontent qu'ils n'auront ni travail ni de retraite

Nouveau scandale dans l’Education nationale. Après les livres qui traitaient de la théorie du genre, plusieurs spécialistes ont repéré des ouvrages sensibles pour les enfants. Des ouvrages qui laissent entendre aux enfants qu’ils auront du mal à trouver du travail plus tard et qu’il leur sera difficile, voire impossible, d’obtenir une retraite décente. Reportage. Encore des livres qui s’en prennent à nos enfants. La découverte de ces livres à problèmes pose un réel problème, estime Michel Eckert, le premier à avoir donné l’alerte. « Sous ses allures guillerettes et innocentes, ces livres racontent comment sera le réel de nos enfants dans quelques années » explique-t-il sur son site internet. « Ainsi dans l’un, on y décrit les péripéties d’une oursonne pour trouver du travail à l’usine. Une usine qui est rachetée par le grand méchant loup. Refusant d’être délocalisée au pays du loup, Missy l’ourse se retrouve alors au chômage avant de sombrer dans la dépendance au miel » écrit-il. Le père de famille ajoute qu’il a dû rassurer son fils sur le fait qu’il trouvera bien plus tard du travail sans problème, dans la filiale qu’il veut et au salaire qu’il veut. Car ce père de famille courageux refuse que ses enfants ne se fassent de fausses idées sur leur futur. Dans un autre ouvrage incriminé, « Pas de retraite pour Papy Libellule » une vieille libellule arrivée à la fin de de sa vie souhaite se reposer. Mais hélas, ses bébés libellules sont tous partis, ne donnent plus de nouvelles et Papy Lib’ va devoir continuer à travailler pour subvenir à ses besoins car le Mouvement De L’Étang et du Fleuve estime qu’il n’a pas assez chassé de moustiques durant sa vie. « Mon fils m’a demandé si cela pouvait arriver dans la vraie, je lui ai dit que non, ça n’arrive pas, toutes les grandes personnes ont leur retraite après avoir durement travaillé » précise-t-il. Le gouvernement n’a pas souhaité commenter cette nouvelle liste de livres sensibles mais plusieurs parents d’élèves sont inquiets. « Les enfants sont des êtres fragiles et naïfs, s’ils apprennent ce qui se passe vraiment dans le monde, cela sera sans doute un choc terrible » réaffirme ce père de famille brandissant un autre livre qu’il estime dangereux. Dans cet ouvrage pernicieux, on peut y voir Isa qui joue avec ses frères à être garagiste. Mais celle-ci réalise bientôt qu’elle est moins bien payée que ses autres frères pour le même travail. « Jusqu’où cela va aller, il faut retirer ces livres avant que cela soit trop tard » s’alarment les parents.

Le 4 juillet 2013 à 08:24

Se trouver beau (poil au dos !)

Quand je me regarde dans le miroir, je me trouve acceptable. Sans plus. Un morceau de viande pas trop gras, pas trop maigre. Peut-être le temps et l’habitude ont-ils patiemment éteint toute velléité de transformer ce qui ne pouvait pas l’être. Sans doute ont-ils émoussé une éphémère aspiration à ressembler à quelque chose d’autre que ce que je devais devenir. Il y a bien sûr ce poil dans le dos, que je traite à la pince à épiler. Un œil fermé, la langue sortie par l’effort de concentration : tac ! Une fois de temps en temps, quand il repousse. Essayez pour voir, de viser un seul et unique exemplaire entre les fines mâchoires d’une pince en visée indirecte ! Vous apprécierez alors la dextérité de votre serviteur, et mesurerez le travail accompli pour mettre le geste au point, précis et rapide. Quand il est apparu, ce poil, j’ai vu en lui l’éclaireur téméraire d’une armée qui allait envahir mon dos. J’ai redouté un temps de me transformer en yéti, ce qui m’aurait affligé, c’est sûr. Longtemps j’ai été extrêmement vigilant et je me suis préparé au combat, prêt à éradiquer toute contagion folliculaire. En mes jeunes années où cet événement est intervenu, j’ai nourri la crainte de ne pas être désirable aux yeux des filles. Et puis finalement non. Il est demeuré solitaire. Il est très courageux et très obstiné, il faut bien le reconnaître. Finalement, j’ai appris à l’aimer d’un amour un peu vache, certes, mais je confesse que le jour où ce phœnix capillaire ne réapparaitra plus, je m’inquiéterai un peu. Et puis j’ai appris que certaines femmes aiment les hommes tout poilus du dos. Et pas que des moches qui jettent leur dévolu sur des mâles au rabais : des très désirables aussi ! Certes, cela peut vous paraître totalement invraisemblable, mais je vous affirme que c’est vrai ! Tout compte fait, j’aurais pu partager cette toison dorsale avec une autre femme que la mienne. Comme bien d’autres hommes finalement. Et puis j’ai appris que certaines personnes passent leur vie à essayer d’être quelqu’un d’autre. Qu’elles tentent de se transformer. Qui par l'épilation, qui par la chirurgie ou tout autre artifice misérable. Elles y passent le plus clair de leur temps. Ça exaspère leur entourage. Parfois, elles le quittent pour rejoindre d’autres personnes également obnubilées et narcissiques. Souvent, elles vieillissent mal et font chier tout le monde. Tout bien compté, il est heureux que mon poil ait choisi les étendues difficiles de mon omoplate pour son existence tourmentée. Il eut choisi le creux de ma main ou pire, ma langue, j’en eus certainement souffert davantage. Mon existence en eut été affectée à coup sûr ! Des fois, je pense à Spinoza qui dit que « la satisfaction intérieure est en vérité ce que nous pouvons espérer de plus grand", et je me dis qu'il a bien raison.

Tous nos invités
Tous les dossiers

derniers podcasts

je m'abonne :   
Kader Aoun et des stand-uppers : "Je n'abandonnerai jamais la banlieue"
Live • 23/03/2019
Tania de Montaigne : L'Assignation
Live • 07/02/2019
Florence Aubenas au grand oral désopilant du Barreau de Paris
Live • 07/02/2019
Eric Vuillard en conversation avec Pierre Assouline
Live • 13/02/2018
Tobie Nathan : Le Parlement des dieux
Live • 13/02/2018
Tous les podcasts

ventscontraires sur Youtube

Découvrez la chaîne
La revue en ligne du Rond-Point
Auteurs maison   Vedettes etc.   Confs & Perfs   Archives   Tous les chroniqueurs
Les vidéos   Les sons   Les images   Les textes  Nous contacter   Presse
ventscontraires.net, revue en ligne, vous est proposée par le Théâtre du Rond-Point.
Site administré par
© 2014 - CC.Communication