Jean-Louis Fournier
Publié le 29/04/2014

Ça va la famille ?


– Pas vraiment.

Récemment j’ai croisé Jean-Michel Ribes, il m’a demandé ce que j’étais en train d’écrire. C’était « La Servante du Seigneur », un livre sur ma fille qui a rencontré un sacripant pas très catholique qui l’a entraînée dans une religiosité suspecte.

Jean –Michel m’a dit «  C’est vrai toi t’as du matos. »

C’est vrai, ma famille m’a fourni du matos : un père alcoolique qui se suicide à table chaque dimanche : Il a jamais tué personne mon Papa.

Une mère hypocondriaque qui mourait toutes les semaines, mais qui a fini par mourir pour de vrai :  La Mère est froide (en préparation).

Deux enfants handicapés pour de vrai à qui j’ai écrit Où on va papa ? 

Une épouse charmante qui meurt subitement que j’ai ranimée dans Veuf.

Pas de quoi rire mais de quoi écrire…
J’ai, comme dit Cendrars, trempé ma plume dans ma vie.
Je suis devenu le greffier de ma famille, je leur ai élevé des monuments en papier. En les faisant entrer dans des livres, j’ai essayé de faire durer ce qui ne dure pas. Je n’ai pas eu à inventer des personnages pour peupler mes livres, ils m’ont été fournis.

Mon père était un héros de roman, livré clé en mains, il était alcoolique, médecin de campagne, il ne faisait pas payer ses clients, rentrait en voiture dans les troupeaux de moutons mais il a jamais écrasé le berger. Il mettait au bout de ses vieux souliers des caoutchoucs de bocaux pour refermer la semelle qui baillait.

Si j’avais eu un père comme les autres, expert comptable, qui ait des souliers brillants et qui boive de l’eau d’Evian… peut-être que j’aurais jamais eu envie d’écrire…

Selon Desproges : « Un fou chiffonné d’angoisse pour qui tout allait bien jusqu’à ce jour maudit où il est né ». Depuis plusieurs saisons, Jean-Louis Fournier vient jouer lui-même ses textes sur les scènes du Rond-Point : Tout enfant abandonné sera détruit et Mon dernier cheveu noir.

 

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Le 25 septembre 2013 à 09:08

Mon royaume pour un Tintin !

J'ai commencé à collectionner des grains de riz de tous les pays et puis je me suis mis à collectionner les pays. J'en ai quatorze dont sept pays d'Afrique. J'ai la Roumanie en double que j'échangerais bien contre la Turquie. Je vais me mettre aux continents. Ca sera vite fait, les cinq continents. Ensuite je collectionnerai les planètes. Enfin, les univers. J'ai déja les boites pour les ranger par taille, du plus petit au plus grand univers. Quand j'en aurai assez de collectionner les univers, j'echangerai contre les albums de Tintin. L'essentiel pour un collectionneur, c'est de collectionner. Les puces. Les têtes de chat. J'en ai cent six. J'ai commencé une collection de têtes de ma mère et de têtes de mon père. J'en ai une de chaque. Peut être vais-je ouvrir ma collection aux têtes des parents des autres ? Ou peut être aux autres ? Je vais collectionner les autres. J'en ai trois dans le frigo. J'ai commencé une collection de cachets de toutes les couleurs. Tous les matins j'en ai une quarantaine. Bientôt, je collectionnerai les cellules de l'HP. J'ai ai déja une. Capitonnée. Je vais collectionner les capitons. J'en ai mangé la moitié, arrachés avec la bouche. J'ai avalé ma langue ! Mon bras ! Je collectionne les handicaps. J'ai coupé mes doigts de pieds. Dans l'aile B, un Chinois collectionne les timbres. Il en a deux. Un timbre français. Un timbre chinois. Ah ah ! Le pauvre con ! Moi je collectionne les Chinois ! Je les colle au mur avec ma langue ! J'en ai un milliard, que je vais échanger contre des Tintin. Les Tintin, j'en ai aucun. Tout le monde a des Tintin ! Moi pas. J'ai pas de Tintin ! C'est ça, je crois, qui m'a rendu fou.

Le 16 mai 2015 à 11:09

Bernard Pivot : "Au secours! les mots m'ont mangé"

Bernard Pivot revient "rattraper la langue" au Rond-Point. Ce sera du 19 au 23 mai, avec sa conférence-performance où il raconte la vie improbable d'un homme mangé par les mots. Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ?Bernard Pivot - Notre rapport à la langue est moqueur si la langue est tirée, gourmand si la langue sait claquer, et amoureux si la langue établit un contact avec une autre langue. – Selon vous, qu’est-ce qui menace la langue et qu’est-ce qui la « sauve » ?– Ce qui menace la langue française est le pidgin anglo-américano-techno-intello-bobo-twitto-mcDo-imbroglio. Ce qui sauve la langue est notre amour des mots, de la littérature et des écrivains, d’hier et d’aujourd’hui. – Et votre propre langue, qu’avez-vous à en dire ?– Je dis de ma langue que je suis son humble serviteur et aussi son amant de jour et de nuit. – Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu’est-ce qui la nourrit au quotidien ?– Un professeur du Centre de Formation des Journalistes, Michel Chrestien, m’a rendu exigeant et enjoué dans l’usage de la langue et le choix des mots. Il n’y a pas de jour que je ne consulte un dictionnaire. – Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point « rattraper la langue »… Comment allez-vous vous y prendre ?– Je ne rattraperai pas la langue, elle va trop vite. Je me contenterai de l’attraper en jouant avec les mots comme un enfant, comme un jongleur, comme un fou. Au secours ! les mots m’ont mangé. > plus sur la conférence-performance de Bernard Pivot

Le 22 avril 2017 à 09:26

Christophe Pellet : "J'ai essayé d'inventer un personnage féminin pour aujourd'hui"

Expérience scénique dangereuse, la pièce "Erich von Stroheim" de Christophe Pellet nous entraîne dans un triangle charnel entre une femme libre et deux hommes perdus. Sous la direction de Stanislas Nordey,Emmanuelle Béart, Laurent Sauvage et Thomas Gonzalez dessinent les traits d’une humanité décentrée. Troubles tangibles d’individus fissurés, qui cherchent réparation. Christophe Pellet — Erich von Stroheim est convoqué comme une figure symbolique. Cet être magnifique qu’il fut, flamboyant et à terre, reste profondément moderne. Cinéaste scandaleux à son époque (il mettait en scène ses obsessions, ses désirs), dans la marge comme créateur et comme individu, accepté comme acteur mais  pour des rôles toujours très typés, incompris, perçu comme un pornocrate. Les personnages de la pièce sont eux même dans la marge : l’un par ses activités (il prête et vend son corps), l’autre par sa volonté de disparaître du paysage social (il ne souhaite pas travailler, ni s’intégrer au monde, autrement que dans une fusion amoureuse : il est épris d’absolu). L’un et L’autre seront broyés. Le personnage de la femme s’en sort mieux, car elle connaît les règles, c’est elle même qui les dicte. Mais ce que je voulais explorer c’est comment ces trois personnages s’éteignent les uns et les autres, en une alchimie tragique. Si la pièce est pornographique, c’est que la société qui l’a vu naître est elle-même pornographique. Comme toutes les pièces que j’ai écrites il y a une grande part documentaire – sinon autobiographique – sans cette nécessité je n’écrirais pas. Même si je ne me la suis pas posée en l’écrivant, il est passionnant de se poser la question de la pornographie sur une scène de théâtre. Beaucoup d’autres praticiens de la scène le font, c’est même devenu une sorte de passage obligé. Mais cela, il me semble, passe surtout par les images scéniques, le corps des acteurs, les actes, voire les vidéos – la projection  –, et pas tant que cela dans les situations et les mots, même s’il y a quelques tentatives (les adaptations  de Sade, auxquelles Stanislas Nordey a participé). La scène finalement rejoint en ce domaine particulier les représentations du cinéma et du flux sur le net : même si au théâtre le scandale est plus grand. Mais en dehors de ce scandale immédiat et direct, il n’y a pas vraiment de fable, ni peut-être même de sens. D’un côté, la représentation théâtrale offre une stylisation, une dimension formelle et distancée, de l’autre, les écrans  proposent une matière brute et interchangeable. Même si au théâtre on voit bien la volonté de démontrer une forme d’aliénation, ce qui n’existe pas la plupart du temps dans la pornographie diffusée. Il y a aussi le désir de montrer un peu crânement et vainement qu’un acte pornographique sur scène est autant possible que sur le net. Mais au bout du compte c’est la même vacuité ; l’acte lui-même se désincarne, faute de mots, ou tout simplement parce que le sens de cette agitation échappe. Un auteur peut alors tenter de prendre le  relai, et questionner cet acte via la fable. Cependant la pornographie n’est pas le sujet central de la pièce : le sujet c’est l’émancipation difficile de trois êtres. Et le sujet, avant tout, c’est moi-même. Sans aucune  réflexion sociologique, politique, ou philosophique, tout simplement parce qu’en écrivant ce texte, je n’avais pas de recul, j’étais en état de stress. Et qu’une fois publié (très vite, dans la foulée, comme pour m’en débarrasser), je n’y suis pas revenu pour en accentuer telle et telle dimension réflexive. S’il apparaît une  dimension pornographique dans le corps de ce texte, c’est qu’elle est dans mon corps à moi, parce que les textes que j’écris et mon corps ne font qu’un. > en partenariat avec theatre-contemporain.net

Le 3 janvier 2017 à 17:40

Jean-Michel Rabeux et Claude Degliame : Aglaé s'en fiche qu'on ait fait un spectacle sur elle

L'auteur et metteur en scène Jean-Michel Rabeux et la comédienne Claude Degliame ont tiré leur spectacle de leur rencontre inespérée avec "Aglaé", prostituée ayant dépassé les soixante-dix ans, toujours en activité, qui défend avec une morgue aristocratique la liberté avec laquelle elle a toujours exercé son métier. Jean-Michel Rabeux – Aglaé nous a fait taire en fait. Nous sommes sortis de chez elle joyeusement, stupéfaits d’une liberté de parole qui racontait une liberté de vie. Elle revendique son destin, elle s’amusait beaucoup à nous le raconter. Liberté est un de ses mots. Certains autres de ses mots sont beaucoup plus crus. J’ai beaucoup coupé, mais pas pour l’amadouer ou la trahir. Je n’aimerais pas du tout trahir cette femme. Son humour, sa causticité, son intelligence, mais aussi sa générosité, son amour pour ses clients, enfin, certains, sa profondeur humaine, nous ont réjouis. Nous sommes sortis de chez elle revigorés. Aussi par son intransigeance, ses emportements terribles contre les maquereaux ou les lois, qu’elle met un peu dans le même panier.   Aglaé c’est une Dame, avec majuscule, c’est le mot qui nous est venu. Une aristocrate. De Sarcelles, mais une vraie, pas par le sang, par l’altitude. Une que l’avis de la société sur sa pensée, sur son mode de vie, laisse de marbre, elle se met d’ailleurs assez aisément hors-la-loi. C’est une qui diffère. Elle nous a plu pour ça, elle diffère. Ce n’est pas tant son métier qui nous a retenus, c’est sa différence. Je le dis vraiment sans provocation, la personne à qui elle nous a fait le plus songer est un mathématicien de haut niveau de nos amis. Lui aussi est ailleurs de nous, il est autrement.   C’est cette différence qui, outre sa drôlerie, son humain trop humain, en fait un personnage de théâtre : elle n’est pas « normale », pas dans la norme. Ça non ! Phèdre non plus. Nous ne sommes pas d’accord avec tout ce que dit Aglaé, loin de là, mais c’est peut-être ce désaccord qui nous a fait tenter le plateau. Elle sait des choses que nous ne savons pas, elle les sait avec son corps, c’est, à bien des égards, difficile de se mettre à sa place. C’est pourtant exactement ce que Claude Degliame va faire, tenter de faire, se mettre à sa place, prendre sa place, pour vous faire ressentir ce que nous avons, par elle, ressenti. Avec émotion nous vous présentons cette Dame, pour qu’il soit rendu justice à sa forme de liberté. Il y a, socialement, politiquement, débat déchaîné sur son métier. Ça ne nous intéresse pas, en tout cas pas ici. Ici c’est l’humain qui nous intéresse. Il n’y a humainement pas débat : Aglaé est une grande, très grande personne. Grâce soit rendue à sa vie de chien !

Le 20 mars 2015 à 09:15

Moi bis

On a choisi un certain Rubin ou Robin pour me remplacer sur toutes les photos. C’est ce que je demandais depuis des années. On aura finalement compris le gain à présenter le portrait de quelqu’un de plus jeune et d’une beauté plus accessible pour donner à la presse. Un peu figé à mon goût, mon double figure toujours de trois-quarts face, l’œil fixant l’objectif avec une inquiétude, qui est la mienne, me fait-on remarquer. Dans les interviews, il garde la même pose, comme s’il avait peur de perdre la ressemblance et c’est dommage. Il me fait tellement penser à moi que je ne me regarde plus dans le miroir, mais vérifie plutôt sur lui à qui je ressemble. Toujours en quête de la bonne coupe de cheveux, du bon geste, du bon ton, de la phrase juste, d’une position stable pour sa main, je vois là également un grand avantage à pouvoir copier manières et reparties. Je ne me ronge plus l’ongle ni ne me mange la lèvre ni ne transpire à chercher pourquoi j’ai écrit ça ou ça, et pourquoi ce titre, et pourquoi ce personnage. C’est mon avatar qui monte au créneau. Cette grande tension souvent qui naît lorsque je commence à m’exprimer et qui fige les gens, il ne l’a pas du tout. Très sérieux avec ses sentiments, il se jette dans le propos et qu’importe son interlocuteur, il démarre au moindre mot, enfourche les phrases et s’emballe. Je trouve le procédé un peu spectaculaire, mais c’est peut-être ainsi qu’on vend. Au reste, moi seul y décèle un procédé, car les journalistes et le public y saisissent plutôt la profondeur, l’exigence, l’urgence, l’obsession d’un homme engagé totalement dans son travail : une telle ferveur, un tel vécu. Ce qui est effrayant c’est qu’on a choisi également de m’appeler autrement pour les besoins de la cause (vendre plus, renouveler mon image, dépoussiérer mon écriture, varier la réception) et on me nomme Alistair Sullivan (révérence voilée à Boris Vian ?). On ne se demandait pas si je pouvais arrêter d’écrire ; il semblait que, puisque je n’arrêtais pas d’écrire en dépit des fiascos, il fallait mettre en place un système de lente déviation. Parfois, généralisait-on, l’écrivain juge bon de modifier son accueil en adoptant un pseudonyme pour promouvoir un nouveau style, déjouer l’attente. On aura voulu avec moi conserver un acquis tout en activant une dynamique inutilisée : capitaliser. J’ai toujours pensé qu’on acceptait de me publier pour se débarrasser de moi sans trop comprendre même ce qui m’amenait à une telle pensée : certes, j’ai insisté ; j’ai connu de nombreux refus ; cependant l’éditeur qui publie mes livres depuis plusieurs années aurait très bien pu cesser de le faire, arguer des méventes car je suis un gouffre, certes, un petit gouffre, mais un gouffre ; une publication occasionne des frais. Pourquoi continuer ? Peut-être poursuit-il avec moi une action commencée ? ou bien veut-il m’empêcher de partir (je n’ai jamais songé à quitter mon éditeur) ? Alors voilà : peut-être continue-t-on de me publier pour étouffer ce que j’écris, m’étouffer jusqu’à la paralysie. C’est une question d’années. On attend un choc émotionnel, un sursaut d’orgueil. Tant de livres passés à la trappe ! On continue donc d’éditer mes livres pour se débarrasser de moi. En tant qu’écrivain confirmé (c’est ainsi qu’on cerne mon statut), je n’offrais plus aucun angle d’attaque ou de préhension : j’étais un savon. On aura sans doute radicalisé la métaphore du produit en ajustant les techniques de marketing à la demande : du neuf, on veut du neuf. Moi comme produit, c’est faire du neuf avec de l’ancien. Nouvelle image, nouveau nom. Il fallait s’y attendre, mon écriture, elle aussi, a changé. Je ne saurais trop dire en quoi, ni comment, mais on me fait remarquer que je vais plus directement au sujet, que je ne me perds plus en digressions, que les textes sont plus ramassés, que les éléments biographiques sont plus nombreux. Ce dernier point m’épate. Mon directeur littéraire qui me porte depuis le début, c’est-à-dire depuis des années, me confirme ces bouleversements et en est très satisfait. Les chiffres sont là. Les ventes ont décollé. C’était à ce prix, sans doute, qu’il me fallait continuer. Ce que l’auteur craint le plus — être un autre, vendre son âme au diable —, je dois m’en féliciter, car c’est tout bénéfice. Je ne sais plus trop qui écrit à présent et on compare mes livres autant à ceux d’Eric Chevillard qu’à ceux d’Alexandre Jardin. Brusquement, je m’en rends compte, par sollicitude, gentillesse, hommage caché, on a, avec ce nom d’Alistair Sullivan, conservé mes initiales. Il est évident que, grâce à cette renaissance, j’en ai appris beaucoup à mon sujet. Et ce n’est pas terminé.

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