Le rire collabo
« Le rire est le propre de l’homme », clame Rabelais, mais il peut en être aussi le sale et de résistant devenir collabo. Par je ne sais quel soudain abandon de sa nature rebelle, à moins qu’il ne s’agisse d’une poussée de candeur d’âme un peu crétine, il arrive parfois au rire de rendre visite à ses adversaires : évêques constipés, bourgeois coiffés en brosse, savant universels, artistes civilisés, militaires emplumés et autres dindons qui font commerce d’ordre et de bonne conscience dans la basse-cour d’un monde où rien ne doit crotter leur vertu bien cirée.
Amusé sans doute par l’intérêt que lui portent, tout à coup, princes et prélats de l’ordre, le rire se laisse caresser en dessous de la ceinture et, par inadvertance, lui sort du cul une blague nauséabonde. Elle enchante aussitôt l’auditoire bien pensant. On en redemande. Etonné par le succès de cette minable flatulence, le rire se nettoie avec force le bas-ventre en en pétant encore quelques-unes. On s’esclaffe de plus belle. Encore ! Encore ! Le rire accepte et fait à nouveau chanter ses tripes. C’en est fait, le rire est dans la cage. On ferme à double tour. On l’engraisse, on le gâte. Bientôt il s’affaisse, s’abaisse, s’endort.
Peu à peu, l’insaisissable insolent se mue en bouffon léchant le cul du roi des médiocres et, à la demande de son maître, envahit radios, télévisions, théâtre, livres et cinémas, y répandant farces honteuses et pétarades molles dont s’enivrent sans joie ceux qui veulent oublier qu’on leur a ôté l’esprit. Ils sont nombreux, les pauvres !
Rire du pouvoir. Rire aux ordres. Rire collabo. Quel attentat peut l’abattre ? Quel assassin ?
Inutile d’envoyer l’armée des penseurs lucides, analystes, sociologues, et autres décrypteurs des maladies du monde, elle succombera au premier calembour. Seul un rire léger, qui vole, jailli de notre envie de vivre libre, aura la peau de traître.
(Avant propos n°4 du catalogue Le Rire de résistance, Théâtre du Rond-Point/Beaux Arts éditions)