Jean-Michel Ribes
Publié le 18/04/2014

Comment ça va la famille ?


l'Edito

Nous sommes tous frères ici bas… et heureusement pas beaux frères ! Ce bref aphorisme d'un humoriste inconnu rappelle avec lucidité la réalité de notre condition humaine : la Famille. Lieu de tous les amours, de toutes les haines, des bonheurs et des violences, des massacres de l'enfance et de ses tendresses infinies. Foutoir dans lequel se débat l'humanité depuis toujours, incapable d'échapper à cette fatalité, qu'avant de naître libres et égaux nous sommes d'abord fils ou fille d'un père et d'une mère eux-mêmes ayant subi le même sort et ainsi de suite. Toute tentative pour briser cet état de chose ne fait que l'empirer. Ceux qui fuient la famille ne réussissent souvent qu'à en créer une nouvelle ou à en rejoindre d'autres, qui pour n'être pas consanguines n'en sont pas moins idéologiques, religieuses, ou politiques. Même les plus hardis, allant jusqu'à se couper du monde pour s'en libérer, ont échoué. L'anachorète perdu dans son désert se retrouve seul face à Dieu le père ; quant au savant se réfugiant dans une solitude absolue pour tenter de comprendre l'univers, découvre soudain sous son microscope la cellule mère. Point d'issue donc. La famille nous constitue. Elle nous érige et nous étouffe, nous protège et nous détruit. Permanents champs de batailles où combattent sans répit désir de liberté et instinct grégaire, fierté d'appartenir à une lignée et volonté d'être soi. Mais de ce chaos naissent des étoiles : romans, théâtre, poèmes. Nous avons voulu vous offrir quelques uns de ces astres jaillis du magma familial, textes, images ou entretiens dont la grâce vous libèrera un instant de toute parenté.

Auteur dramatique, metteur en scène et cinéaste, Jean-Michel Ribes dirige le Théâtre du Rond-Point depuis 2002. Il écrit et met en scène une vingtaine de pièces, dont Les Fraises musclées (1970), Tout contre un petit bois (1976), Théâtre sans animaux (2001, recréation en 2012), Musée Haut, Musée Bas (2004) et René l'énervé – opéra bouffe et tumultueux (2011)

Récemment, il signe plusieurs mises en scène : Batailles (2008) co-écrit avec Roland Topor, Un garçon impossible (2009) de Petter S.Rosenlund, Les Diablogues (2009) de Roland Dubillard, Les Nouvelles Brèves de Comptoir (2010), adapté du recueil de Jean-Marie Gourio et L'Origine du monde (2013) de Sébastien Thiéry.

Il écrit et réalise des téléfilms, des séries cultes comme Merci Bernard (1982 à 1984) et Palace (à partir de 1988) ainsi que des films, Musée Haut, Musée Bas (2008) et Brèves de comptoir (2013) qu'il adapte avec Jean-Marie Gourio à partir de son oeuvre éponyme.

Parmi ses derniers ouvrages, citons Le Rire de résistance (2007, Tome I De Diogène à Charlie Hebdo - 2010, Tome II De Plaute à Reiser), un catalogue-manifeste d'insolence, de drôlerie et de liberté. En 2013, il publie chez Points dans la collection Le goût des mots dirigée par Philippe Delerm, Les mots que j'aime et quelques autres.

 

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Le 11 avril 2012 à 09:50

De qui se moque-t-on ?

10. Le cheveu

Le cheveu, si nous n’en avions qu’un, j’admets qu’il serait chose précieuse, le fil le plus fin du tricot de soi, le filament radieux de notre ampoule de tête ; rai de soleil ou trait de pluie nous liant harmonieusement au monde environnant. Mais cette quantité ! Ce mystère sans intérêt de leur nombre ! Si l’ennui a une origine, il faut la chercher dans cette mauvaise herbe proliférante. Le cheveu est un piège à guêpe, la tige de la pipistrelle affolée, un nid douillet pour le pou qui ne se défait que pour tremper dans la soupe ; au soir, il est un suffocant nuage de gaz carbonique, de graillon et de tabac. Puis il nous embrouille. Le visage le plus franc, la figure la plus candide disparaissent sous ce gribouillage. Il n’y a plus moyen d’être honnête. Alors le cheveu nous dénonce sur les scènes de crime malgré toutes les précautions prises pour ne laisser ni trace ni empreinte. Il veut nous voir en prison ; il fournit, pour notre cachot, la première brassée de paille humide.       Tout le hérisse. C’est un pleutre doublé d’un gardien sourcilleux de l’ordre et de la morale. Toutefois, il suffit que l’ennemi l’empoigne pour nous tenir à sa merci. Nous n’avons plus de secrets pour lui, voici les noms, voici les plans, voici les codes. C’est que la douleur a son siège à la racine du cheveu. Si onduleux et souple soit-il, nous n’en sommes pas moins criblés de crin, d’aiguilles, d’épingles, d’épines, voués à toutes les malédictions, à tous les envoûtements.       Ah ! si Dieu est un marionnettiste, devinez un peu quelles ficelles il tire pour nous manipuler, et pourquoi nous dansons misérablement sur le flot, et pourquoi nous ratons si souvent la marche.       Ah ! nous nous croyions définitivement descendus du singe, nos pieds touchaient le sol sous le cocotier, mais c’est encore par le cheveu que le chimpanzé nous retient en l’air ; sa main velue nous gratte paternellement l’occiput. Serions-nous si ébouriffés si nous en avions tout à fait fini avec la préhistoire ?       Et pourtant, comme nous prenons soin du cheveu ! Shampoing au lait d’amande, peigne de nacre, brosse en loupe de noyer, rubans, barrettes, fleurettes, rien n’est trop beau pour lui. Croyez-vous qu’il nous en sache gré ? Il se ternit plus vite que la pomme de terre pelée ; blond, brun ou roux au départ, il vire au gris, il tombe en cendres, il nous vieillit de dix ans du jour au lendemain. Le vent qui nous décoiffait hier disperse à présent la poussière dont nous sommes faits. Le cheveu est le premier à partir, il nous laisse grelotter dans les frimas. Ou alors, il nous trahit plus sournoisement encore : il s’accroche, au contraire, quand tout notre corps défaille, se lézarde puis succombe – il continue à croître après notre mort, doué d’une vigueur nouvelle, il se nourrit de notre cadavre comme un ver !       Que faire, mes amis, comment nous rebeller à notre tour contre ces mèches qui nous aveuglent, ces frisettes qui nous infantilisent, ces épis qui nous ridiculisent, ces brosses qui nous militarisent, comment nous soustraire à ces rets, à ce filet qui déjà nous coiffe et qui, si nous n’y prenions garde, s’enroulerait aussi bientôt autour de nos chevilles pour nous paralyser complètement ? Nous ne sommes pas démunis : le cheveu redoute les ciseaux, la tondeuse, la pierre ponce, le papier de verre et le rabot. Rasons-le, polissons, astiquons nos crânes ; alors enfin nous serons vraiment nus sous notre bonnet et, celui-ci ôté, la lucidité nous reviendra avec la lumière.

Le 12 juin 2010 à 17:39

Le sacrifice jurisprudentiel

Dieu bientôt de retour aux affaires ?

Christine Boutin, ex-ministre du Logement, vient d'inaugurer un nouveau genre d’esquive en politique : le sacrifice jurisprudentiel, par lequel un responsable politique pris la main dans le sac fait briller soudainement une auréole autour de sa tête, tout en détournant vers ses camarades les regards et les soupçons. C’est Jeanne d’Arc montant seule au bûcher et imposant le chemin de la sainteté à ses pairs : en renonçant à ses 9500 euros mensuels pour une mission que lui avait confiée l'Elysée, elle prévient : « Je suis en train de créer une jurisprudence avec cette décision. Parce qu'il y a beaucoup de gens qui sont dans cette situation et qui vont aujourd'hui ou demain être confrontés au même problème » – ce qui bien entendu reste à prouver. Bien mieux que le mea culpa du secrétaire d'état à la Coopération Alain Joyandet, pincé il y a peu pour avoir loué aux frais de l’Etat un Falcon privé pour se rendre à Haïti après le tremblement de terre. Si la même grâce l’avait lui aussi touché, qu’aurait-il fait, sinon doubler la mise en offrant de sa poche deux fois 116 000 euros aux sinistrés qu’il s'empressait de visiter ?Et Christian Estrosi, ministre de l'Industrie, accusé d’occuper deux logements de fonction ? Miracle, il déménage, offre les clefs à deux familles dans le besoin en proclamant : que tous ceux qui ont un logement de fonction suivent mon exemple !Imaginez le ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux, récemment condamné pour injure raciale, se jetant à terre et suppliant qu'on le pardonne, se dépouillant de ses vêtements avant de cheminer vers la Mecque pour y faire pénitence...

Le 1 novembre 2015 à 09:07

De qui se moque-t-on ?

5. Les pieds

Alors, si j’ai bien compris, il va falloir se mouvoir jusqu’au bout sur deux pieds ! Ce n’est pas nous qui serions nés avec un ventre d’écailles luisantes, vertes ou blanches, sur lequel ramper puis dormir dans le même mouvement. Trop bon pour l’homme, sans doute, voué dès l’origine aux pires avanies et aux équilibres précaires. Nous voici donc dotés de ces extrémités gourdes et sans prise qui ne savent que bleuir dans la neige et puer abominablement quand le temps se réchauffe, comme si les turpitudes que notre visage dissimule derrière le doux rideau des cils et la parfaite grimace du sourire, nos pieds cyniquement s’en vantaient, éventails éventés affichant notre noirceur jusque sur les plages fréquentées par l’enfance innocente, sur ce sable que la patte tridactyle de la mouette délicatement festonne avant que notre empreinte grotesque ne saccage son ouvrage – puis il ne faut rien de moins qu’un tsunami pour effacer nos traces.       Il y a toujours deux pieds dans le prolongement de la plus belle femme, et c’est pourquoi nous ne l’appellerons jamais ma biche que par dérision cruelle. Le pied pèse au bout de la jambe, il nous tire vers le bas, il rend notre pas traînant. Quelle gloire possible sur ce socle inesthétique et ridicule ? Mozart ou Shakespeare méritent-ils vraiment d’être tenus en si haute estime alors qu’ils furent eux aussi tout enrobés de corne jaune et que s’incarnèrent en leur être, avec ce génie discutable, plus profondément encore dix ongles gris à facettes ?       Le talon est aussi bête qu’un coin de menuisier. Que faire avec cela si ce n’est écraser, démolir ? Quelles réalisations lui confier ? Les fourmis le craignent comme nous craignons les bombes et les plates-bandes lui préfèrent encore le groin du sanglier, plus subtil. Nous lui devons notre piètre réputation sur toute la surface du monde.       Et les orteils ? Soudain, nous ne savons plus jouer du piano, toucher du clavecin, ni même compter jusqu’à trois. Nous ne savons plus dresser un doigt vers le ciel pour menacer Dieu, désigner la lune, admonester un inférieur ou énoncer quelque sage et péremptoire sentence. Puis nos caresses sont devenues bien maladroites. Elles font mal ; des plaintes sont déposées. Décidément, le pied ne sied qu’au footballeur, en quoi celui-ci se révèle le parent pauvre du singe.       Alors, que faire ? Je ne vois qu’une solution : amputons ! Mes amis ! Coupons la jambe au niveau de la cheville. Vivons sur ces pointes, telle la danseuse virevoltante et gracieuse, et, plutôt que de les fouler aux pieds pour nous blesser à leurs tessons, laissons-nous émouvoir enfin par la douceur des choses.

Le 13 décembre 2011 à 16:32

Sus à la liberté d'expression et au rire moqueur

Texte publié dans l'édition de Charlie Hebdo du 7 décembre 2011

Mi-Tintin au Congo, mi Godefroy de Bouillon, le souriant Alain Escada, leader belge du mouvement Civitas, champion de la pensée immaculée et du Christ roi du Monde s'apprête, tout bardé d'une armée d'extrême droite déguisée en curés, à lancer sa grande croisade contre le Théâtre du Rond-Point pour délivrer Jésus du tombeau de blasphèmes où le tient prisonnier Rodrigo García et sa pièce "Golgota picnic". Les trompettes de l'intégrisme sonnent, les étendards templiers sont brandis, le renouveau français piaffe sus à la liberté d'expression et au rire moqueur, "corde par laquelle le démon entraîne le plus d'âmes en enfer", comme le rappelait dans chacun de ses prêches le très subtil Saint Curé d'Ars. Mais de qui se moque-t-on, sinon des artistes ! De ces artistes qui depuis des siècles montrent Jésus beau, douloureux, émouvant, révolté, sensuel, drôle, grotesque ou fascinant. Sans le peintre assassin Caravage, sans le sculpteur homosexuel de génie Michel-Ange, sans Molière le banni, sans Renan, sans Rouault, sans Buñuel, sans tant d'autres qui ont tous fait de Jésus mieux qu'un Dieu, un chef d'œuvre, aurait-il été tant aimé ? Sans artistes, quelle foi ? Les catholiques devraient aujourd'hui mettre un cierge devant les effigies de Romeo Castellucci et Rodrigo García qui montrent grâce à leurs œuvres combien dans un soi-disant monde sans Christ il est présent et s'impose en provoquant le débat, délivrant ainsi Jésus de la tombe obscure dans laquelle les fondamentalistes le tiennent étouffé. Qu'aurait-il pensé ce jeune homme révolté de ces intégristes calcifiés dans leur foi hystérique qui le réduisent à un chef de secte ? Sans doute aurait-il fini par rigoler en regardant ces clowns sinistres.

Le 16 juin 2015 à 09:20

Dany-Robert Dufour : "L'Homme a développé la culture pour compenser son manque de nature"

La néoténie de l'Homme "L'homme naît prématuré, non fini, inachevé : – il se tient debout parce qu'il n'a pas de pouce postérieur opposable (comme les foetus de singe) ;– il n'a pas de dents de lait à la naissance ;– le trésor de l'Homme, son cerveau, est enfermé dans un bocal mal fermé : la fontanelle ;– ses alvéoles pulmonaires sont fermées — il faut taper sur le petit d'homme qui vient de naître pour qu'il respire ; – absence de terminaisons nerveuses de son système pyramidal : pas de coordination des mouvements; – absence de système pileux... Et on pourrait continuer ainsi longtemps. Il n'est pas fini à la naissance, il manque de Nature, il a besoin des autres pour sa maturation : maternage, éducation, ça va durer toute la vie. C'est beau cette dynamique dans la Culture. Mais ça peut aussi devenir problématique. Car l'Homme doit se rajouter des choses pour "se faire" : – des récits : au contraire des animaux qui sont souverains dans l'instant, il n'habite pas le temps ni l'espace et doit se raconter des histoires, se dire qu'il vient de quelques part, qu'il va quelque part. Il doit pouvoir imaginer un être fini, surpuissant : un dieu. On retrouve cette permanence du fait religieux dans toutes les civilisations : un Autre qui s'est créé lui-même. L'Homme dépend d'un principe supérieur ;– des prothèses : il est mal foutu et a besoin de vêtements, de chaussures, de lunettes, de montre, d'ordinateurs... ;– une capacité à abstraire les situations qu'il vit pour en tirer la quintessence : lois, sciences, théories, grammaires, etc. Pour compenser son manque de Nature, l'Humanité a développé une fantastique activité culturelle. Mais cette activité prothétique peut nous amener trop loin. Par exemple lorsque l'Homme devient un adjuvant de la prothèse elle-même, comme ce qui risque d'arriver avec l'intelligence artificielle. Les technosciences menacent de prendre le pouvoir sur nous. Toute cette culture qu'il a fallu inventer risque de prendre la première place. Dans 30 ou 40 ans nous pouvons franchir un cap et de sortir de notre statut d'animal raté, pour passer à la posthumanité, à l'immortalité peut-être. Ceux qui resteront dans la néoténie souffriront d'un nouveau type de nazisme bien plus terrible que jamais. Ce drôle de petit animal inachevé promet de trop bien réussir." Dany-Robert Dufour est professeur de philosophie de l'éducation à l’université Paris-VIII, ancien directeur de programme au Collège international de philosophie de 2004 à 2010 et ancien résident à l'Institut d'études avancées de Nantes en 2010-2011. Il enseigne régulièrement à l’étranger. Son travail porte principalement sur les processus symboliques et se situe à la jonction de la philosophie du langage, de la philosophie politique et de la psychanalyse. Lettres sur la nature humaine à l'usage des survivants, Petite bibliothèque philosophique, Calmann-Lévy, 1999Le délire occidental : et ses effets actuels dans la vie quotidienne : Travail, loisir, amour, Les liens qui libèrent,‎ 2014

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