Noël Godin
Publié le 21/08/2012

Robert Dehoux


Les cracks méconnus du rire de résistance

Avez-vous déjà lu quelque part une description du modus operandi pigeonneur des idéologies plus fortiche que celle-ci ? « Toutes les idéologies procèdent de la même manière. Elles partent des faits constatés dans la pratique courante pour les fixer dans une Loi et présenter ensuite cette Loi comme explicative et justificatrice des faits. L’effet devient la Cause, c’est cette Cause qu’on défend, et c’est au nom de cette Cause qu’on fait durer l’effet. » C’est signé Robert Dehoux, un truculent sosie belge de Popeye venant hélas de casser sa pipe (voir hommage vidéo de Be­noît De­lé­pine et Gus­tave Ker­vern) et dont tous les livres, du libelle « Teilhard est un con » (1962) et de la renversante « Survaleur » (autoédité en 1970) au manifeste des anti-ethnologues enragés « Le Zizi sous clôture inaugure la culture » (L’Age d’homme), filent une sacrée chicousta aux préceptes-mêmes de l’économie marchande, du pouvoir hiérarchisé, de « la fabrication des responsables ».
S’ils me semblent aussi balèzes — je n’exagère même pas — que les plus radicales analyses d’un Debord ou d’un Baudrillard, les brûlots de Dehoux présentent la singularité d’être toujours, par ailleurs, foutrement désopilants. Tout autant que ses mots de désordre trompetés parfois lors de manifs ou pendant des cérémonies pompeuses : « Ayons le sens de l’irresponsabilité ! » ; « Evadons-nous de nos cellules familiales » » ; « Détraquons ce qui nous traque ! » ; « Faisons dérailler le train-train quotidien ! ».
Tout autant que l’effarante profession qu’il avait créée et exercée : antilibraire. Dans l’anti-librairie de Robert Dehoux, près de la place Flagey de Bruxelles, outre ses livres séditieux préférés, on trouvait sur la couverture d’espèces de boîtiers des titres connus d’auteurs qui lui hérissaient le poil (Descartes, Hegel, Marx…). Et quand on ouvrait ces anti-livres, on tombait sur une critique gratinée des côtés réacs des ouvrages historiques en question fricassée par la maître des lieux. Robert appelait ça : « dépublier des livres ».
Mais ce ne sont pas les écrits scandaleux de Robert Dehoux, trop peu répandus encore, ni ses dépublications cocasses de livres qui en ont fait un redoutable ennemi des lois et institutions. Ce sont ses voies de fait nocturnes. Qu’il s’agisse de ses fausses alertes à l’expropriation dans des poudrières ouvrières ou de ses opérations commandos, effectuées en famille, de bouchages méthodiques de serrures antipathiques (commissariats, sanctuaires, écoles, cabinets d’huissiers de justice ou de percepteurs du fisc…) à l’aide de bêtes allumettes coupées dans le sens de la longueur puis, plus tard, de colles extra fortes.
Un beau matin, à Bruxelles, aucune banque du centre n’a pu ouvrir ses portes car toutes leurs serrures avaient été artistiquement bouchées durant la nuit.
« En fermant les banques, nous nous donnons l’occasion de ne plus payer nos traites, nos téléphones, nos loyers, etc. Et donc de ne plus entretenir l’armée qui en notre nom nous occupe. En fermant les banques, nous nous donnons à nous-mêmes le crédit que jusqu’à présent celles-ci nous distillaient à partir de notre propre travail. »

Dans le très catholique "Télérama" belge, "Amis du film et de la TV", Noël Godin, dans les années 70-75, a saboté méthodiquement, et sans jamais être démasqué, les différentes rubriques dont il était titulaire en y injectant une tonnelée de faux "camérages" et de fausses interviews de célébrités cinématographiques, et en rendant compte, de retour de festivals, d'une foultitude de films inexistants dont il fournissait les photos de tournage. A part ça, l'escogriffe a écrit quelques traités de haute pédagogie ("Anthologie de la subversion carabinée", "Entartons entartons les pompeux cornichons ! ...) et a réalisé quelques courts métrages bougrement éducatifs ("Prout prout tralala", "Grève et pets", "Si j'avais dix trous de cul"...).
Toute l'actualité anarcho-pâtissière sur http://www.gloupgloup.be 

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Noël Godin

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Le 12 octobre 2010 à 10:00

Manuel de communication à l'usage des méchants

Leçon 2 : le déni

La règle est simple, ne jamais avouer. Là où ça se complique un peu, c’est qu’il ne faut pas se laisser enfermer dans ses propres mensonges. L’astuce à garder en tête, c’est qu’il ne faut nier que l’essentiel, et pinailler sur les détails.   Exemple numéro 1 « Vous avez été flashé à 210 km/h. Reconnaissez vous les faits ? – Désolé monsieur l’agent, mais je ne pense pas avoir roulé si vite. Je ne peux pas reconnaître une telle infraction. – C’est pourtant écrit là sur le radar Et en effet, un 210 clignote en gros chiffres rouges sur un écran qu’on vous pointe sous le nez. – Peut-être qu’il ne marche pas bien. »   Exemple numéro 2 « Tu avais bien des boulettes de shit dans tes poches, non ? – Non. Je vous ai dit. C’était pas mon pantalon, j’ai dû me tromper en m’habillant. Y a plein de copains à mon frère qui sont venus dormir à la maison hier soir. »   Exemple numéro 3 « Vous continuez à prétendre que vous ignorez tout des virements qui ont été effectués ces derniers mois sur votre compte en banque ? – C’est ma femme qui gère les comptes à la maison, monsieur le juge. »   Les exemples pourraient être multipliés à l’infini :« Je n’ai pas connaissance d’un tel fichier. »« Nous n’avons jamais autorisé ce trader à investir autant d’argent sur des marchés à risques. »« Je parlais des Auvergnats… »

Le 2 décembre 2014 à 08:32

Les policiers seront désormais moins insultants pendant leurs délits de faciès

Le Ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, a annoncé ce matin un grand changement dans le cadre des contrôles d’identité pratiqués par les forces de l’ordre. Les représentants de la police devront désormais faire preuve de plus de politesse à chaque contrôle au faciès.
Un changement salué
 par le collectif « Stop au délit de faciès malpoli ». Les préjugés n’empêchent pas un petit « Bonjour » C’est par ces mots que l’occupant de la place Beauvau
 a débuté son allocution au cœur du commissariat des Halles à Paris sur la mise en place d’un délit de faciès « next generation » selon son entourage. Pendant une heure et demi, M. Cazeneuve a détaille son plan : « Tous les agents de police pourront continuer de contrôler un homme parce qu’il est typé maghrébin ou d’origine sub-saharienne. C’est un acquis sur lequel nous ne reviendrons pas. Mais à partir d’aujourd’hui ils le feront avec l’obligation de dire « Bonjour Monsieur » et « Passez une belle journée » avant et après avoir fouillé de manière humiliante la personne concernée. Les préjugés n’empêchent pas un petit « Bonjour
 » Autre changement, les policiers devront agrémenter d’un « S’il vous plaît » toutes leurs accusations sans fondements hormis l’appartenance ethnique du citoyen qu’ils contrôlent arbitrairement. Ainsi, un « Bon, où qu’elle est la drogue ? » devient « Bon, où qu’elle est la drogue s’il vous plaît ? ». De son côté, un « Alors, on va te renvoyer au bled tu sais ! » se transformera en « Alors, on va vous renvoyer au bled vous savez Monsieur. » Frapper des zones précises Le ministre de l’Intérieur a également expliqué que lors de bavures, les policiers devront maintenant infliger aux individus interpellés des coups non justifiés uniquement dans des parties moelleuses du corps comme le gras du ventre ou la cuisse. Un moyen de conserver cette tradition de la police nationale tout en réduisant la souffrance des victimes de bavures. la rédaction Photo: Thinkstok/michaklootwijk

Le 15 avril 2014 à 09:24

Drogue : ces toxicomanes qui délaissent le crack pour Game of Thrones

C’est une information publiée à l’occasion d’une enquête sur la dépendance dans le magazine Sciences et Avenir. Selon une étude menée par l’INSERM, de plus en plus de personnes ayant recours au crack ou cocaïne purifiée, seraient en train d’abandonner leurs vieilles pratiques pour se rediriger vers une nouvelle drogue, plus audiovisuelle. Science. 3 à 4 fois plus fort Dans ce papier de vulgarisation scientifique, Michel Roucoupe, toxicologue entre la France et la Suisse, fait part de ses récentes découvertes : « Un épisode de Game of Thrones active 3 à 4 fois plus forts le système de récompense et de dépendance du corps humain qu’avec une pipe à crack pleine à craquer si je puis-je dire. » explique le professeur Roucoupe qui enseigne entre autres la chimie au lycée Steve Urkel de Neuilly-Plaisance. Cette découverte scientifique, Pascale Juquet l’a déjà faite de manière moins formelle sur le terrain, à l’association d’aide aux toxicomanes qu’elle gère dans le quartier de Stalingrad à Paris : « Si on voulait résumer, dans la tête des crackeurs, les retournements à répétition, les personnages variés et les intrigues au long court provoquent plus d’excitation sur leur cerveau qu’une brique de 2 kilos de crack. » Jean a 53 ans. Actuellement professeur émérite au Collège de France, la nuit il sort régulièrement dans la rue pour se droguer. Lui aussi raconte la « révolution Game of Thrones » comme il l’appelle si bien : « Ça fait 7 ans que je prends du crack et ça fait un bout de temps que je sens quasiment plus rien quand j’en fume. Par contre quand la bande-annonce de la saison 4 de Game of Thrones a été rendue publique, là ça m’a complètement rendu fou. J’en voulais plus. Faut dire aussi que la saison 3 s’est terminée en apothéose. » Pour les toxicomanes, cette drogue de substitution semble tout de même représenter une solution passagère même si quelques effets secondaires sont toutefois à déplorer comme le précise Pascale Juquet : « Pour les accros à GOT, il y a une prise de poids évidente à force de rester assis devant son écran. Sans parler des discussions interminables sur l’intrigue ou des débats stériles sur qui de Jon Snow ou de Tyrion Lannister est le plus sexy. Mais ça reste tout de même acceptable par rapport aux ravages physiques et psychologiques provoqués par le crack. »  conclut la responsable associative. Des coffrets blu-ray distribués dans les endroits clés Bien que tout ne soit pas rose, à commencer par un sentiment de dépendance accrue, les organisations en charge d’aider les toxicomanes incitent de plus en plus les accros au crack à jeter leurs pipes et leurs cailloux. Certaines associations, pour sensibiliser les esprits, se mettent même à distribuer des coffrets des trois premières saisons dans les squats, les parcs ou les Flunch où les drogués ont l’habitude de se rassembler.

Le 2 octobre 2010 à 09:54

Les Yippies

Les cracks méconnus du rire de résistance

On n’en entend plus guère parler. Et pourtant, flottant dans leurs pantalons « groovy » découpés dans des drapeaux américains chapardés, les yippies personnifièrent youpitamment, à la puissance mille, tout ce qu’il y eut de plus déraisonnablement libérateur et de plus burlesquement transgressif dans les années 68. En lançant à la mer la bouteille de tequila de « la révolution dans le plaisir sans entraves », le maxbrotheresque yip (Youth International Party) parvint à « foutre une belle merde » dans les rangs des piliers de l’establishment US comme dans ceux des contestataires psycho-rigides rêvant de substituer à l’oppression capitaliste un despotisme bureaucratique éclairé.C’est ainsi que, ne doutant de rien, les guérilleros loufoques yippies, galvanisés par leurs fuck-leaders Abbie Hoffman et Jerry Rubin, préconisèrent et pratiquèrent dans les seventies le sabotage branquignolesque des cérémonies lugubres, le déboussolage des horloges publiques, l’invasion malotrue des plateaux télé en direct life, la diffusion à grande échelle de vrais secrets d’État ou de fausses directives officielles, le déclenchement incongru des dispositifs d’alarme, l’attentat pâtissier à répétition, l’impression de faux diplômes, le coulage à pic bouffon des meetings électoraux, la mise en panique des Bourses à l’aide de fumigènes et d’avalanches de dollars, le travestissement gredin (« Prends l’habit de juges, de pasteurs, de flics, deviens un imposteur ! »), le cisaillage-surprise des cravates dans les endroits huppés ou la propagation de beaux appels au désordre : « La révolution, c’est abolir les programmes et changer les spectateurs en acteurs. »On se doute que quelques faits d’armes tirebouchonnants des turlupins yippies sont passé à l’Histoire.- En 1967, au grand gala des sénateurs libéraux, des galapiats yip yip s’étant fait engager pour renforcer le personnel de la réception entrent dans la salle du festin entièrement nus et servent aux sénateurs en lieu et place des quartiers de tartes aux pommes prévus… des têtes de cochons.- En 1968, des manifestants contre la guerre du Vietnam, chargés rudement par la flicaille et gazés, réussissent 24h plus tard à injecter les gaz lacrymogènes de la répression de la veille dans le système d’aération du Hilton.- En 1970, à différentes reprises, des adeptes du « Do what that wilt ! » camouflent leurs tires en taxis et viennent cueillir à la sortie de leurs hôtels des délégués de congrès de big boss pour « les débarquer de l’autre côté de la frontière de l’État ».- En 1971, le procès du « troublemaker » Abbie Hoffman, auteur du légendaire « Steal this book », est épique. « Quand nous sommes arrivés devant la Cour, le juge portait sa robe de juge, mais nous portions nous aussi des robes de juge. Nous nous sommes levés et lui avons dit : « Vous êtes tout seul, on est plusieurs, vous êtes coupable ! » (…) Nous avons fait de chaque audience un théâtre, un cirque, une école et le champ de bataille d’une lutte à mort. » Un soir, après des débats mouvementés, Abbie Hoffman, sur son 31, flanqué de son pote l’écrivain-cinéaste Norman Mailer et d’une poignée de comparses, vêtus aussi chiquement qu’eux, a surgi dans le club ultra sélect où son juge avait l’habitude de dîner et s’est installé avec sa bande à la table à côté de lui. « On lui a offert un verre. Le juge a demandé au garçon de transporter sa table à l’autre bout de la salle. Nous l’avons poursuivi avec la nôtre. »Et si, comme les tueurs à gags yip yip, nous prenions le pli de « recréer la réalité partout où nous allons en vivant nos désirs » frappadinguement ? Et si, à notre tour, nous devenions d’incontrôlables yippies en faisant voir de toutes les couleurs aux père la trique de toute farine ?Illustration : Abbie Hoffman

Le 11 août 2010 à 09:45

« Français ou voyou, il faut choisir"

Christian Estrosi, ministre de l'Industrie, Europe 1, lundi 9 août 2010

Normal, c’est la guerre, faut pas se tromper de camp. En cet été 2010, le pays est devenu belligérant  avec déclaration de «  guerre nationale »  par le général Sarkozy, inspection des troupes dans les quartiers des Beaudottes à Sevran et de la Villeneuve à Grenoble par le colonel Hortefeux, charges au clairon des lieutenants Estrosi, Lefebvre ou Marleix. Il faut avoir les oreilles bouchées à la crème bronzante, pour ignorer que la guerre est non pas à nos portes, mais dans nos murs. Les forces hostiles sont assez habiles pour ne pas se présenter en lignes repérables aux frontières, mais agir de l’intérieur en ordre dispersé : braquages,  snipers, caillassages, déprédations et même quelques campements  séditieux. L’adversaire peine ainsi à être cerné car les « voyous »  ne sont pas une nationalité, une ethnie, une classe, une communauté et encore moins une grande cause. Dès lors, avec qui des négociations d’armistice ou de paix pourraient-elles  être engagées ?  Qu’on se rassure,  il n’est pas envisagé par l’état-major sarkozyste d’autre victoire qu’éradicatrice. Christian Estrosi qui a commis une biographie de Napoléon III avec un « nègre » (en situation régulière), l’écrivain Raoul Mille, a-t-il songé pourtant que le sort de la guerre pourrait basculer et que l’ancien maire de Neuilly finisse à Sedan ? Ou même que l’heure de la retraite sonne après le 7 septembre, quand la cinquième colonne syndicale défilera dans les rues ?

Le 1 mars 2014 à 07:41

Corinne Maier

Les Cracks méconnus du rire de résistance

Avec leur bédé biographique Marx (Dargaud), qui cartonne en ce moment, la polémiste cinglante helvéto-bruxelloise Corinne Maier et la dessinatrice hyper-inspirée Anne Simon ont accompli un sacré exploit : réussir à retracer pointilleusement le parcours idéologique et libidinal de l’agitateur barbu tout en amusant foutrement. C’est très-très instructif, très-très caustique, très-très drôle et toute à fait bath visuellement. Comme c’était déjà le cas du Freud dessiné du même tandem qui vient d’être traduit en huit langues. Ce n’est pourtant pas dans les habitudes de l’incontrôlable Corinne de faire l’unanimité. La plupart de ses pamphlets acerbes ont beaucoup choqué. Bonjour paresse a désespéré les bonnes âmes réclamant du travail pour tous. Le Manuel de savoir-vivre en cas d’invasion islamiste (fort proche du mauvais esprit anti-patriotard des Chinois à Paris de Jean Yanne) a atterré à la fois les islamophiles et les islamophobes. No Kid a offusqué les mères de familles nombreuses. Tchao la France ! a piqué au vif pas mal de citoyens français en trompetant que, dans leur république, « faut se battre pour se loger, supplier pour travailler, supporter des leçons de morale à tous les carrefours ». Le brûlot suivant de la pétroleuse, le désopilant Manuel du parfait arrivisme (Flammarion), toujours sur les présentoirs, a été, lui, mieux accueilli parce que, se voulant fort perversement à double tranchant, il peut être pris tout de bon aussi au premier degré. Partant du postulat qu’on vit dans un monde « où prospèrent imposteurs et serial-menteurs », le vade-mecum de Maier offre à ses lecteurs une panoplie de recettes machiavéliques pour qu’ils cessent d’être les éternels pigeons, pour qu’ils se mettent à manipuler cyniquement à leur tour les autres et les événements à coups « de bobards, feintes et faux-semblants ». « Lectrice, vous modérerez vos coups de sang et vos agressions frontales ; pratiquez plutôt le dénigrement subtil, les micro-attaques et les coups fourrés en tout genre. Je sais d’expérience que les femmes ont toutes les compétences pour se comporter comme des sales connes. » « Malheur aux vaincus, bonheur aux faux-culs. » Pour ce, ne soyez ni trop sexy ni trop élégantes ni trop décontractées. « Une féminité sobre est une arme éprouvée qui permet de s’imposer face aux hommes sans se caricaturer. Car les hommes ne condescendent à obéir qu’à des femmes qui ressemblent à des femmes, ils ont très peur des objets sexuels non identifiés ; rien de plus déstabilisant pour eux qu’une hommasse agressive ou débraillée. » Mais c’est du premier au dernier paragraphe que le livre regorge de conseils pernicieux de cette farine : « N’oubliez jamais qu’il n’y a que la mauvaise foi qui sauve. » « Laissez les autres aller au charbon à votre place. » Rappelez-vous que « l’économie a besoin de travailleurs adaptables et de consommateurs soumis, pas de main-d’œuvre qualifiée ou d’acheteurs critiques, que le salarié idéal est un père assagi, consensuel et terne, politiquement incolore ». « Brandissez la carte postale de la famille. » « Offrez à vos enfants une éducation bisounours. » Il résulte de tout ça que lorsqu’on sort de la bible de l’opportunisme de Corinne Maier, ou bien l’on est tenté de devenir un sordide salopard se shootant à la simagrée et à l’entourloupe. Ou bien l’on a envie de rester (ou de redevenir) diablement sincère envers et contre tout. Ce que ne fut que quelquefois en passant le Karl Marx tartufe de son comic strip.

Le 5 septembre 2012 à 09:50

Gueorg Cheïtanov (1896-1925)

Les cracks méconnus du rire de résistance

À l’heure où nous rêvons tous et toutes de nous envoyer en l’air avec les téméraires Pussy Riot après les avoir arrachées aux geôles poutinesques, il convenait d’entraîner cette chronique axée un peu restrictivement jusqu’ici sur les démons de la révolte espiègle d’Occident derrière l’ex-rideau de fer. Hop, hop, hop ! Allons faire un petit tour dans la Bulgarie du début du siècle où a fait les quatre cents coups pendant une vingtaine d’années un splendide Robin des Balkans dont on trouve fort peu de traces dans les livres d’histoire fransquillons ou même dans les publications rebelles marginales. L’inouïment audacieux et facétieux détonateur libertaire Gueorg Cheïtanov n’a pourtant rien à envier au mythologique agitateur ukrainien Nestor Makhno.   Dans un lycée de Yambol, le professeur de littérature envoie le petit Gueorg lire son dernier devoir au tableau. Le chérubin s’exécute. Et toute la classe est épastrouillée par les flamboiements de sa prose. Mais quand le pédagogue demande à l’élève prodige son cahier de composition pour aller en régaler le principal de l’institut, notre loupiot refuse net de s’en séparer. Dérouté, l’enseignant intercepte le devoir qui s’avère n’être qu’un agrégat de feuilles vierges : le diablotin a improvisé, préfigurant le désinvolte enfièvreur de foules qu’il va devenir. À l’âge dit de raison, Cheïtanov a des positions politiques réprouvées par ses profs. Il clame dans la cour de récréation son soutien aux communards de Préobrajenié qui instaurent la démocratie directe en Thrace et aux bateliers macédoniens s’insurgeant contre la compagnie de gaz-électricité de Salonique et contre la banque ottomane. En classe, il se révèle bien pire encore, mettant en pagaille les cours en y entrant et en en sortant comme ça lui chausse, soulignant sans trêve les bévues et les insuffisances des maîtres, substituant à l’uniforme réglementaire dans la maison une veste folasse extrêmement seyante ainsi qu’un Stetson à larges bords à la Django. Après avoir mordu tout un temps sur sa chique, le proviseur finit par le convoquer à son bureau : « Vous êtes définitivement renvoyé. » À ces mots, le garçonnet lui retire des mains son carnet scolaire qu’il déchire en petits morceaux : « Au diable votre ridicule école et les pauvres cloches de profs qui voient étroit ! » Le dirlot, outré, appelle la police. Elle débarque le lendemain chez l’insolent et l’emmène au poste où, en guise de première punition, elle lui ordonne de récurer les latrines. Cheïtanov, à cette intimation, cueille le sabre d’un roussin et le provoque en duel. Le garnement ne se calmera jamais. Un soir d’été 1913, il s’insinue dans le tribunal du district et boute le feu aux archives contenant les actes des procès intentés aux artisans et aux paysans endettés du coin. Trahi, l’incendiaire est arrêté. Et de s’enfuir dans la nuit quelques heures plus tard après avoir réussi à desceller les barreaux de sa cellule. La grande épopée illégaliste de Cheïtanov, qui a maintenant 17 ans, commence. Il zigzague durant deux mois à travers les montagnes. Il atteint Varna, sur la mer Noire. Il se transbahute avec des faux papiers en Roumanie. Il gagne Istambul où deux argousins turcs l’alpaguent. Sur le chemin du poste, il parvient, malgré ses menottes, à flanquer une raclée aux deux flics et déguerpit. Le feuilleton continue. Il est engagé comme ouvrier boulanger à Jérusalem mais pas pour bien longtemps car on le surprend en train de refiler de gros sacs de miches aux traîne-misère. Battant la semelle dans le port d’Alexandrie, il se cache dans un des canots de sauvetage d’un paquebot mettant le cap sur la France. Ayant les crocs pendant la traversée, il se glisse dans une cabine entrouverte pour y barboter du fromage. Mais il se fait pincer. Au lieu de le mettre aux fers, le capitaine l’invite à sa table, s’arrose la dalle avec lui, lui file des thunes. À Paris, le fugitif se passionne pour les expériences d’éducation anti-autoritaires pratiquées par Sébastien Faure et ses aminches à « La Ruche », lit des livres anars à tire-larigot, participe à toutes les escarmouches antimilitaristes. Quand la Grande Guerre éclate, il rentre en loucedé en Bulgarie, s’impose comme le plus bouillant des orateurs révolutionnaires, chemine de patelin en patelin pour former des groupes d’action, dort souvent à « l’auberge des courants d’air » par tous les temps, et signe ses premiers articles Georges Satanin dans l’unique brûlot séditieux roulant là-bas sur l’ordre, Rabat Nitcheska Missal : « Votre table, messieurs, va voler en éclats. L’esclave prendra le bâton et vous chassera de sa maison où vous avez gouverné durant son long sommeil. » Dans la ville de Pichelinski Rat, il est cravaté par les cognes qui, dans l’espoir de le faire parler, l’enfouissent jusqu’au menton dans du fumier frais de cheval puis le relèguent sans soins pendant deux ans dans un cachot où, à moins de 20 degrés en dessous de zéro, il peut enfin apprendre par cœur Bakounine et Stirner. En janvier 1917, il arrive à s’évader en emmenant avec lui dans sa cavale… 1 500 forçats. Et un peu partout dans les Balkans, il se remet à improviser des appels très lyriques à la révolte immédiate contre les pouvoirs monarchistes en place. Arrêté à nouveau quelques mois plus tard, il entraîne les deux matons qui le conduisent chez le dentiste, et qu’il sait gloutons, dans un pâtisserie, les goinfre avec son argent de poche de petits pâtés à la crème, va faire pipi, se barre par la fenêtre du water et rejoint les partisans anarchistes. Traqué à présent en tant qu’ennemi public n°1 du régime, Cheïtanov se planque dans deux des rares tanières où l’on ne risque guère de le chercher : chez ses vieux, à Yambol (tellement c’est hénaurme !), et à l’intérieur des tombes du cimetière de Stara-Zagura. Novembre 1917. En route vers le pays des soviets, le hors-les-lois est appréhendé par les gabelous dans la ville frontière roumaine de Roussé et parqué dans un train roulant vers un camp de la mort. Grâce à une nouvelle ruse, il s’éjecte du convoi, reprend sa marche vers la Russie rouge déguisé en piou-piou, s’incorpore dans les unités mutinées d’Ukraine et est le premier révolutionnaire bulgare à faire son entrée à Moscou. Dès qu’il a déchanté, à l’aurore des purges lénino-trotskystes, il repart pour sa campagne natale, où il y a du baroufle dans l’air, muni de documents secrets qu’il détruit au moment où il se fait coffrer par les Blancs. Condamné à mort à Kiev, il est sauvé in extremis par le consul de Bulgarie en faisant réellement gober au candide fonctionnaire qu’on l’a pris pour un autre zèbre. Rapatrié, le Durruti de la Toundja coordonne la guérilla anti-royaliste et les expropriations qui l’approvisionnent. C’est l’attaque de la voiture postale de Yambol qui défraie le plus la chronique. Car si les auteurs du forfait justicier sont agrafés puis embastillés, ce n’est pas pour des lustres et des lustres. À peine en effet ont-ils boutonné leurs vareuses pénitentiaires que les voilà déjà volatilisés par un trou creusé dans le plafond des cuisines de la prison. « Le loup des forêts », c’est ainsi qu’on surnomme dorénavant Cheïtanov, accomplira bien d’autres exploits rocambolesques (comme la libération de son meilleur poteau pendant son transfert d’un gnouf à un autre), prêtera la griffe à tous les canards bulgares illicites, dévalisera de plus en plus de riches boyards au profit de guenilleux, éliminera quelques-unes des pires nuisances du pays, du chef de la Sûreté nationale au grand patron de l’organe des banques et sera aux avant-postes de l’insurrection de septembre 1923 au cours de laquelle des cantons entiers seront totalement pris en mains par leurs habitants comme à Cronstadt ou dans la Catalogne autogérée. D’après la légende, même après sa mort, le « loup des forêts » aurait encore réussi à terrifier son plus puissant ennemi. Sa tête, en effet, aurait été servie sur un plateau au roi Boris III qui en aurait perdu le sommeil.

Le 30 mai 2011 à 09:30

Albert Libertad (1875-1908)

Les cracks méconnus du rire de résistance

Il faut l’avouer, ventre de bœuf !, la plupart des porte-trompette historiques de l’individualisme libertaire, les Max Stirner, les Georges Palante, les Ernest Armand, ne furent pas plus que ça de grands comiques. Ni de grands risque-tout mettant en aventures leur vie même. Ce qui n’ôte naturellement rien à leurs fracassants mérites. Le théoricien et agitateur anarchiste-individualiste Albert Libertad, que j’aime surnommer « le scandaleux béquillard », se distingue d’eux par ses facéties perpétuelles, par son goût de la provocation ostrogothe et par son art de mettre continuellement ses actes en accord avec ses idées intempérantes. L’historien Bernard Thomas, dont il faut lire coûte que coûte Les Vies d’Alexandre Jacob 1879-1954. Mousse, voleur, anarchiste, bagnard (Fayard), nous raconte qu’au lycée de Bordeaux où il enchaînait les mauvaises blagues, le petit estropié Albert Joseph était devenu « pour la plupart de ses professeurs l’incarnation du diable ». Ce qui fait qu’on avait fini par le boucler dans une maison de correction de Gironde d’où il s’était vite criqué. Et, c’est appuyé sur les deux échalas de châtaigniers qui lui servaient de béquilles, qu’il avait entrepris de grignoter les 600 km qui le séparaient de Paris en brandissant d’un air menaçant, chaque fois qu’il avait les crocs, ses gourdins sous les sourcils des passants bien mis. Dans la capitale, Albert dit Libertad a tôt fait de personnifier à merveille le « professionnel de la déstabilisation » selon Charles Pasqua. – En tout lieu, il ne cesse de crier advienne que pourra : « Esclaves, brisez vos chaînes ! » – Il frigousse pour des canards rebelles (Le Libertaire, Le Journal du peuple ou L’Anarchie dont il est le maître queux) des articles inouïment poivrés contre « la société actuelle empuantie par les ordures conventionnelles de propriété, de patrie, de religion, de famille, et par notre ignorance, écrasés qu’on est par les forces gouvernementales et l’inertie des gouvernés ». – Il aide les galapiats recherchés à échapper aux pandores. – Il reproche aux ligues antimilitaristes de ne pas faire assez de retape pour la désertion et aux syndicats « révolutionnaires » de ne pas envoyer les patrons se faire lanlaire (« Le syndicat est pour le moment le dernier mot de l’imbécillité prolétarienne. ») – Il apostrophe les prédicateurs pendant les messes : « En quel nom cet oiseau-là, sur son perchoir, serait-il le seul à avoir la parole ? » s’indigne-t-il le 5 septembre 1897 au Sacré-Cœur. « Tas de crapules ! Tas de veaux ! » La Gazette des tribunaux nous apprend que ce jour-là « cinq hommes durent réunir leurs efforts pour l’expulser de l’église », ficelé dans un drap sacré. – Il insulte les électeurs devant les bureaux de vote : « Nous ne voulons pas voter, mais ceux qui votent choisissent un maître, lequel sera, que nous le voulions ou non, notre maître. Aussi devons-nous empêcher quiconque d’accomplir le geste essentiellement autoritaire du vote. » – Il urine sur ce qu’il appelle « le culte de la charogne » : « Il faut jeter bas les pyramides, les tumulus, les tombeaux ; il faut passer la charrue dans les clos des cimetières afin de débarrasser l’humanité de ce qu’on appelle le respect de la mort. » – Il malmène les béni-oui-oui : « Je mets mes bâtons sur le visage du premier imbécile ou du premier coquin qui bavera sur nos talons. » – Il répond du tac au tac aux juges d’instruction qui le convoquent : « Monsieur, vous mandez, vous ordonnez et vous me menacez d’avance de faire intervenir la force publique pour me contraindre à comparaître en personne devant vous. Quelle arrogance ! Pensez-vous qu’il n’y ait plus au monde que des esclaves soumis et tremblants sous vos ordres ? (…) Laissez-moi donc tranquille et faites comme moi : allez vous baigner, c’est la saison. » – Et il appelle à la révolution immédiate sans freins non seulement dans les « causeries populaires » qu’il anime mais aussi dans les tribunes politiques où il n’est pas du tout invité. « Personne, commente l’historien Jean Maitron, n’entend sans appréhension le bruit de ses cannes. Car c’est un prélude de vacarme et de rixes. » C’est que, dès qu’on lui coupe la parole qu’il a pris indûment, Libertad se laisse couler à terre et fait tourniquer furibardement ses béquilles dans les jarrets des autres orateurs ou des cerbères tentant de l’évacuer. Relevons encore que, dans sa vie privée proprement dite, Albert Libertad ne fut pas en reste. Il brûla toutes ses pièces d’identité, il répudia à vie dans ses chroniques comme dans sa correspondance l’emploi des majuscules, il refusa d’inscrire ses lardons à l’état civil : « L’état civil ? Connais pas. Le nom ? Je m’en fous, ils se donneront celui qui leur plaira. La loi ? Qu’elle aille au diable ! » Et, pour qu’il soit bien clair que les mariages bourgeois, il s’en tamponnait le coquillard, il ne concubina guère qu’avec des… paires de sœurs (on connaît les Mahé et les Morand). Mais ne quittons pas notre strapiat en rif favori sans applaudir à tout rompre deux de ses plus splendides fulminations. Faisons la grève des gestes inutiles ! (entre 1905 et 1908) « Décidons de ne plus mettre la main à un travail inutile ou néfaste. Cessons tous de fabriquer le luxe, de contrôler le travail, de clôturer la propriété, de défendre l’argent, d’être chiens de garde et travaillons pour notre propre bonheur, pour notre nécessaire, pour notre agréable. » Suicidons le suicide ! (1905) « Tous les jours, nous nous suicidons partiellement, je me suicide lorsque je consens à demeurer dans un local où le soleil ne pénètre jamais. Je me suicide lorsque je fais un travail que je sais inutile. Je me suicide lorsque je ne contente pas mon estomac par la quantité et la qualité d’aliments qui me sont nécessaires. Je me suicide chaque fois que je consens à obéir à des hommes et à des lois qui m’oppriment. Je me suicide lorsque je porte à un individu par le geste du vote le droit de me gouverner pendant quatre ans. Je me suicide quand je demande la permission d’aimer à maire ou à prêtre. Le suicide complet n’est que l’acte final de l’impuissance de réagir contre le milieu. (…) La vie n’est pas mauvaise en soi mais les conditions dans lesquelles nous la vivons. Donc, ne nous en prenons pas à elle mais à ces conditions : changeons-les ! » PS. : Les appels les plus corsés à la mutinerie radicale de Libertad ont été réédités par Agone sous le titre Le Culte de la charogne.

Le 8 novembre 2010 à 08:35

Félix Fénéon

Les cracks méconnus du rire de résistance

Il est passé à la postérité pour ses magistrales et très mordicantes critiques artistico-littéraires aux temps du post-impressionnisme. On relève beaucoup moins que Félix Fénéon fut aussi un agitateur redouté perpétuellement pisté par la maison parapluie. C’est qu’il crachait feu et flammes contre « la cochonne de galette », « la maladie votarde », « la tripouillerie patronale », « la racaille jugeuse » ou « l’inondation ratichonnesque » dans les canards libertaires les plus virulents de la Belle Époque (La Revue anarchiste, L’En dehors, Le Père Peinard). Qu’il servait de boîte aux lettres à des subversifs exilés. Qu’il donnait asile à des déserteurs recherchés. Et qu’on le soupçonnait d’avoir trempé en 1892 dans l’attentat à la bombe contre le commissariat parisien de la rue des Bons-Enfants en travestissant, à l’aide de la garde-robe de sa maman, l’auteur du forfait, le légendaire Émile Henry, en paisible citadine ressemblant probablement un peu au Jack Lemmon de Certains l’aiment chaud. Le fameux préfet Lépine apostrophé un jour par Fanny Fénéon, qui se plaignait d’une filature, n’avait pas pu se contenir : « Madame, je regrette de le dire, vous avez épousé un assassin. »Si nous faisons risette dans cette rubrique aux « méphistophélique Fénéon », comme l’appelait le chansonnier belge Léo Campion, c’est que « ce diable d’homme » était par ailleurs un grand comique, « réalisateur humoristique, spécifie Lugné-Poé, du difficile poème de vivre dans l’énigme ». Félix Fénéon ne cultivait cependant pas que le mystère et le goût du complot rocambolesque. Quand il prenait l’air, on ne voyait et on n’entendait que lui. Sa dégaine était dandyesque (haut de forme, manteau flottant, complet puce, souliers vernis). Sa diction était précieuse (il martelait ses syllabes comme un George Sanders dans les films de Douglas Sirk). Son flegme était inaltérable. Et, s’entêtant à ne jamais demander son chemin, il s’égarait continuellement, s’escrimant à ne consulter aucune horloge, il ne prenait ses trains qu’en marche. Mais c’est surtout lorsqu’il était traîné en justice que Félix Fénéon ne passait guère inaperçu. D’autant moins que, pour lui, le monde entier était une scène de théâtre et de music-hall. C’est ainsi que se retrouvant dans le box des accusés du procès des Trente aux côtés de 29 autres sympathisants du courant illégaliste-anarchiste, il avait pris soin de peaufiner les effets cocasses de chacune de ses répliques comme s’il débutait au Deux-Ânes. Et qu’il n’avait pu s’empêcher d’interrompre soudain le président du tribunal en train de le questionner pour lui demander s’il y avait moyen d’obtenir, à l’intention d’amies diverses, quelques cartes d’entrée pour la représentation judiciaire du surlendemain.Le jour dit, ne souciant que de faire pouffer son public, Fénéon dépasse toute mesure. Il fait remettre par un huissier en pleine séance un colis à l’avocat général Bulot. Défaisant distraitement le paquet tout en poursuivant la conduite des débats, le magistrat empêtre tout à coup ses doigts dans un immonde pâton fécal et doit courir se laver les mains sous les lazzis du farceur.Terminons avec un bel exemple de la passion de Félix Fénéon, vrai cinglé de haïkus, pour les tournures lapidaires canon. Voici une des innombrables Nouvelles en trois lignes qu’il a larguées en 1906 dans le journal Le Matin : « Un agent de police, Maurice Marollas, s’est brûlé la cervelle. Sauvons de l’oubli le nom de cet honnête homme. »Pour lire les hommages à Fénéon de l'Oulipien Paul Fournel sur ventscontraires.net

Le 31 janvier 2011 à 19:17

Comment Ben Ali censurait l'Internet en Tunisie

La censure de type “industriel” d’Internet qu’a pratiqué le ministère tunisien de l’Intérieur pendant dix ans, et que l’on découvre aujourd’hui, n’avait rien à envier à la censure chinoise ou iranienne. Comme son état ultra policier, et les privations de libertés civiques en Tunisie, la cyber-censure a été ignorée de l’Occident et ses cyber-dissidents n’ont quasiment jamais été écoutés ou soutenus. Depuis 2005, ils étaient une poignée, et ont  inventé à eux seuls ce que l’on appelle aujourd’hui le cyber-activisme à travers leur lutte en ligne contre “Ammar”, le sobriquet tunisien de la cyber-censure.Ammar n’existe pas, mais Ammar travaille bien pour le ministère de l’Intérieur, ou bien l’ATI (Agence Tunisienne de l’Internet). Ammar est le chauffeur de la “404 bâchée”. La “404 bâchée” est non seulement une camionnette vintage mythique en Afrique du Nord, c’est aussi une jolie image pour parler à mots couverts d’un site censuré en Tunisie. Une erreur 404, en jargon d’informaticien, est le message d’erreur qu’envoie un serveur informatique pour signifier qu’une page Internet n’existe pas. Cette page web existe, bien sûr. Mais un logiciel de filtrage du web, ou une manipulation policière, empêche tout ordinateur d’y accéder à l’échelle d’un pays. Ce message d’erreur 404 apparaissait si régulièrement sur les écrans d’ordinateurs tunisiens qu’il a inspiré une multitude de graphismes, logos, badges, bannières de blogs, pour protester contre la censure des blogs tunisiens, des sites et blogs étrangers, puis, depuis 2008, des réseaux sociaux, des sites de partages de photos et de vidéos (YouTube,  Flickr, Vimeo, etc).> lisez la suite de cet article sur OWNI

Le 3 février 2014 à 11:57

Georges Eekhoud (1853-1927)

Les Cracks méconnus du rire de résistance

Il n’arrive pas tous les jours qu’un imposant poète national (en l’occurrence belge) tapissé d’honneurs et dont les vers coulés dans « une langue comme faite de métal et d’émail » (Camille Lemonnier) sont étudiés dans les écoles soit par ailleurs un abîme de sédition filant les fumerons aux « élus des coffres-forts et de la bêtise moutonnière ». Le dégoût de Georges Eekhoud pour les prosternements se dénonce à l’École militaire où son tuteur l’a placé. Le jeune maroufle envoie à dache la caserne, dilapide son maigrelet héritage paternel dans les caboulots du port d’Anvers et, après avoir été un temps aide-correcteur, se lance dans le journalisme de combat contre les « hauts messieurs du pouvoir » « jouant à la hausse et à la baisse de la chair prolétaire » dans, notamment, les cahiers de La Jeune Belgique et du Coq rouge. C’est ainsi que dans un style « à la fois rogue et caressant, acide et balsamique », relève le critique littéraire Pierre Broodcoorens, avec « une verdeur savoureuse et primesautière », avec encore la truculence de palette des vieux maîtres flamands et le vocabulaire « trouble-bourgeois » brûlant le papier du Charles de Coster de La Légende de Tijl Uilenspiegel, Georges Eekhoud part magnifiquement à l’attaque. Ses cibles de prédilection : « les bonzes de la finance et du négoce », « les députés tatillons, moulins à paroles », les armateurs, les vieilles ganaches militaires nous enrôlant de force, les argousins et les pandores, « le lâche troupeau diocésain » (« Ce sont les religions bibliques qui veulent que la terre nous ait enfantés pour l’abstinence et la douleur. Imposture ! L’exécrable créateur que celui qui se complairait en la torture de ses créatures ! ») ou à « l’ignoble engeance des gens repus » (« Ha ! Je suis horriblement fatigué des faussetés, de la bégueulerie, des coups fourrés du monde d’en haut. Foin de leur art et de leur littérature qui mentent autant que leur religion, leur honneur et leur morale. » La rebiffe de l’écrivain contre toutes les espèces de « résignation cagnarde » se poursuit dans ses puissants romans et ses contes du terroir « bavant la vie et le sang » (Rémy de Gourmont). Eekhoud veille en effet à ce que les « pauvres soukelaires » qui peuplent ses récits ne soient jamais des fronts baissés ni des mains jointes mais bien des « damnés ribauds » qu’il ne fait pas bon hérisser. Comme l’avance l’historien Hubert Juin, « ce qui requiert Georges Eekhoud, ce n’est pas la classe laborieuse, c’est la classe dangereuse ». Le Cycle patibulaire publié par Kistemaeckers en 1882 « marque rouge, spécifie Émile Verhaeren. En une suite de nouvelles, tous les misérables du bois et de la plaine, du taillis et de la dune apparaissent : voleurs, canailles, pervers, meurtriers, brigands, rôdeurs, assassins, soudainement grands par l’idée qu’ils ont de leur révolte ». Jusqu’aux ratamoelles dans ses écrits, « l’indécent libertaire », ainsi que le surnommait le plumitif Léon Balzagette, est du côté de ses gueux. Du côté de ses loups de mer et de ses dockers à cran (Burch Mitsu, 1902). Du côté de ses pacants en groume (Kees Doorik, 1883). Du côté de ses déserteurs et de ses tard-venus (Les Fusillés de Malines, 1891). Du côté de ses pétroleuses farouches (La Faneuse d’amour, 1888). Du côté de ses ruffians pinteurs. Du côté de ses parpaillots (Les Libertins d’Anvers, 1912, qui conte l’histoire des voluptueux hérétiques loïstes). Du côté de ses runners, « écumeurs de rivières, squales d’eau douce tenant de véritables sabbats, ruminant des pilleries, liant des parties de maraude, se proposant de brutales gageures ». Du côté de ses « ratés du travail » (Le Buisson des mendiants, 1927). Du côté de ses « voyous de velours » et de ses mauvaises herbes faubouriennes : « C’en est fait… Si l’ordre et la règle me condamnent sans rémission, je m’enrôle au service de la fantaisie et du bon plaisir : je passe à l’armée des francs vauriens et des insoumis. » Mais, en fin de compte, ce qu’on pardonnera le moins à Georges Eekhoud, c’est qu’il monte au créneau pour les réprouvés sexuels. Son Escal-Vigor (1899) fait scandale. La censure russe frappe le livre d’anathèmes et le poète est déféré devant la Cour d’assises de la Flandre occidentale qui l’accuse d’avoir donné pour lors ses lettres de noblesse à… l’uranisme.

Le 9 avril 2011 à 08:45

Tornade chantilly sur Mgr Léonard, primat intégriste

Carte postale de Belgique

Bonjour les aminches,A Bruxelles, c'est la bamboula.Notre internationale pâtissière vient d'entarter Monseigneur Léonard, le primat intégriste de l'Eglise catholique belge.Louvain-la-Neuve, mardi 5 Avril 2011Alors qu’il se rendait à l’université catholique de Louvain-la-Neuve à un débat avec le professeur de physique théorique Jean Bricmont sur le thème « Concilier science et foi, est-ce bien raisonnable ? », Mgr Léonard est tombé dans une embuscade pâtissière.Une première tarte à la crème a atterri sur son visage au moment où il entrait dans le bâtiment universitaire. Une fois débarbouillé, André-Joseph Léonard a pu gagner sans encombre l’auditoire Coubertin où on l’attendait. Mais à peine le primat de l'église catholique belge avait-il pénétré dans les lieux qu’il recevait de plein fouet trois nouvelles tartes dégoulinantes.Les quatre jeunes entarteurs de l’archevêque intégriste, qui n’en étaient pas à leur coup d’essai (en 2011, opérations Éric Zemmour et Melchior Wathelet), se sont ralliés depuis peu à l’Internationale pâtissière.Gloup, gloup, gloup, gloup !Entartons, entartonsl’homophobe ratichon !Déclaration à chaud des Maurice Gloup :"Entartons, entartons les homophobes en robeEt les anti-avortements qui, dégueulassement,Protègent ceux qui tripotent les petits enfants.Que M'sieur SIDA ne s'en fasse pas,la capote, eux, ils ne la mettent pas."

Le 29 août 2010 à 12:27

Zo d'Axa (1864-1930)

Les cracks méconnus du rire de résistance

« Assez longtemps on a fait cheminer les hommes en leur montrant la conquête du ciel. Nous ne voulons même plus attendre d’avoir conquis toute la terre. Chacun, marchons pour notre joie. » (1891)« La seule certitude, c’est de vivre et sans attendre. Vivons donc et le moins sottement possible. » (1921).C’est le moins sottement possible que le guilleret pamphlétaire et aventurier fin de siècle Alphonse Galland, dit Zo d’Axa, descendant direct probable du navigateur La Pérouse, brûlera rocambolesquement sa vie par tous les bouts « en dehors de toutes les lois, de toutes les règles, de toutes les théories – même anarchistes ».À son palmarès, notamment.•    Une désertion mirobolante. Le pendard coupe court à son service militaire chez les chasseurs d’Afrique en cavalant avec la femme de son capitaine.•    Une mutinerie très Bounty. Acoquiné lors de son expulsion d’Italie avec quinze déserteurs transalpins (« C’était de la graine de révoltés. On s’entendait. ») croupissant comme lui sur un vaisseau quasi-fantôme nommé Pandora (1) ayant levé l’ancre à Trieste, il fomente avec eux une amusante révolte à bord.•    Et quelques évasions arsènelupinesques. Claquemuré dans une cellule de l’Hôpital français de Jaffa, il démolit son lit de fer, élargit avec un de ses débris le trou du tuyau de poêle serpentant à travers la pièce et s’enfuit dans la nuit pluvieuse, poursuivi par une horde de mamelucks hurlants. Une autre fois, à Paris, au poste de police de la rue Cuvier où, Albert Spaggiari et Francis Besse retiendront la leçon, il s’est fait la malle en sautant par la fenêtre, le larron court, court, court à travers le Jardin des plantes, traqué par une meute de pandores. Quand… Le chansonnier libertaire belge Léo Campion nous raconte la suite : « “– Arrêtez-le, c’est un anarchiste !“ Un bon citoyen se campe devant lui, et l’arrête. D’Axa lui colle son poing sur la gueule. Corps à corps. L’homme tombe. La foule se trompe. Zo d’Axa a la tête haute, le regard sûr et des manières de grand seigneur. Le bon citoyen, lui, est mal vêtu. La foule le prend pour l’anarchiste. « Ce n’est pas moi ! », hurle-t-il. Le bon citoyen, après avoir été lynché, est conduit au poste et passé à tabac ».Mais pourquoi le turlupin d’Axa que l’historien mécréant Hem Day nommait « le mousquetaire-patricien de l’anarchie » un peu expéditivement (2) avait-il d’incessants accrocs avec la justice ? Parce que c’était un journaliste de combat fort redouté, doublé d’un féroce satiriste, dont la devise était « En joue !... Faux ! ». Et qu’il n’y allait pas par quatre chemins dans les hebdos harakiriesques qu’il créait et lançait à la mer avec le concours des plumes les plus acérées de l’époque (Félix Fénéon, Georges Darien, Octave Mirbeau, Sébastien Faure et même le futur poseur de bombes Émile Henry). Zo d’Axa sera condamné, par exemple, à 18 mois de maison d’arrêt pour « provocation au meurtre » parce qu’il a comparé le « pesant ministre Loubet » à deux de ses congénères en ces termes : « Ces gens sont de la même famille. Ils devraient être de la même branche, cette branche où balanceraient les cordes à nœud-coulant. »On peut commander aux éditions Plein Chant la meilleure bio détaillée du gentilhomme-agitateur, Zo d’Axa L’En Dehors de Béatrice Arnac d’Axa ainsi que son foudroyant chef-d’œuvre De Mazas à Jérusalem ou le grand trimard (1895). A été réédité en outre en 2010, au Passager clandestin, l’impitoyable brûlot anti-électoral Vous n’êtes que des poires ! (1898).« Allez, électeurs ! aux urnes… Et ne vous plaignez plus. C’est assez. N’essayez pas d’apitoyer sur le sort que vous vous êtes fait. N’insultez pas, après coup, les Maîtres que vous vous donnez. L’électeur n’est qu’un candidat raté. (…) Votez ! Faites la Chambre à votre image. Le chien retourne à son vomissement. Retournez à vos députés. »1)    Petite allusion affectueuse au splendide film d’Albert Lewin « Pandora et le vaisseau fantôme ».2)    Un peu expéditivement certes puisqu’un mousquetaire, loin d’être un flibustier sans foi ni loi, n’est, comme on sait, qu’un vil corsaire du roi.

Le 3 mars 2011 à 08:07

Didier de Chousy

Les cracks méconnus du rire de résistance

« — Cette histoire n’est même pas vraisemblable, me disait un de mes amis, à qui je venais de la raconter, tous les personnages y sont fous.—  C’est justement cela qui me donne à croire qu’elle est vraie, lui répondis-je avec mon bon sens des meilleurs jours. » (Ignis)On ne sait rien rien rien rien sur lui, quand il a vu le jour, quand il a tourné le coin, ce qu’il a fait dans la vie, ce qu’il a vécu dans les faits. Hormis qu’il aurait été à la fois un vrai comte et un receveur des finances patenté, et qu’il aurait compté parmi ses mauvaises fréquentations Villiers de l’Isle-Adam, Charles Cros et quelques piliers du club des Hydropathes. La seule donnée sûre, certaine et canon qu’on ait, c’est que Didier de Chousy a frigoussé en 1883 un ébesillant chef-d’œuvre du rire corrosif complètement pété du casque, Ignis*, étrangement ignoré toujours aujourd’hui, y compris par les fans de science-fiction et d’utopies bien dévissées.L’auteur y préconise fort méthodiquement un régime politico-social de rêve : la pantopantarchie, à savoir le règne féerico-loufoque de tous sur tout. « Chaque citoyen en naissant trouve une couronne dans son berceau et, arrivé en âge de manier un sceptre, exerce le pouvoir absolu, sans autre limite que l’absolu pouvoir de son voisin. L’autorité si nécessaire et la liberté plus précieuse se trouvent donc exactement pondérées. Ce mode de gouvernement a été mal jugé par des personnes qui n’ont pas compris que, si une pareille forme de houlette ne pouvait pas suffire aux anciens rois, pasteurs de peuples pauvres, souffrants, enclins à la révolte, elle convenait à un peuple millionnaire et heureux, assez heureux et assez riche pour que le plus avide soit rassasié dans un état social arrivé à l’égalité vraie, à l’égalité obtenue sans abaisser les sommets et sans faucher les hautes tiges, à l’égalité sur les cimes, par l’accession de toutes les tiges à la lumière, de toutes les têtes à la couronne, par l’élévation de tout un peuple sur un trône assez solide et assez large pour l’asseoir. »Ce qui permet techniquement à chaque habitant d’Industria City d’être, dans un même temps, millionnaire et roi, c’est la conquête géothermale collective du Feu central, une « force soumise » libérant plus d’un million de chevaux-vapeur par jour et affranchissant, du coup-même, tout le monde « du travail et de la peine, de la sueur, des larmes. »L’autre base de la révolution pantopantarchique, c’est la relève totale du prolétariat par les hommes-machines ou Atmophytes, « une race d’animaux mécaniques assez forts pour nous servir, assez bêtes pour nous aimer (…) ne s’arrêtant que sur l’ordre de leurs manomètres pour aller boire aux fontaines publiques qui leur versent l’air comprimé, l’électricité ou la vapeur, c’est-à-dire la force et la vie. » Une « population d’automates » « conversant entre eux par un coassement guttural » assez semblable à celle qu’imaginera très sérieusement, pour sa part, Oscar Wilde, huit ans plus tard, dans son manifeste anarchiste contre le travail L’Âme de l’homme sous le socialisme** .Dans « la civilisation merveilleuse » détaillée par Didier de Chousy, les saisons et les climats seront réglés par des robinets à vapeur. La flore sera « redessinée, recoloriée, refaite par d’incomparables chimistes ». « La faune sera remaniée » par des croisements habiles et des greffes bizarres. « Des merles blancs seront rendus jaune par une infusion de bile. Des serins seront voués au bleu par une nourriture à base de poivre. Et, « pour répondre à des problèmes plus élevés », seront mis au point pour la promenade et pour la chasse des « Horse-Dogs », soit des « chevaux-chiens » relevant aussi bien du chien de selle que du cheval d’arrêt. Les malades seront guéris grâce à « l’homéochromopathie ». Les hypocondriaques retrouveront « la gaieté dans des cabanons en verre noir dépoli. Les intelligences tardives ou anémiques, les gâteux et les idiots se développeront à miracle placés au soleil, les yeux grands ouverts, sous des cloches à melon : méthode imitée de la nature, qui a fait l’œil en forme de globe ou de lentille afin que les rayons solaires s’y concentrent et activent la maturation du cerveau. » Quant à l’éclairage des villes, il sera assuré par une « glu héliovorace » qui captera les rayons du soleil, en vertu de quoi « la ville entière, ses habitants, leurs vêtements de nuit et d’hiver seront enduits de soleil et rendus éclatants et chauds ». Alors que « l’éclairage de la campagne sera obtenu, sans dépense, avec le concours des vers luisants du pays dont une bonne sélection et des croisements habiles accroîtront la taille et développeront l’aptitude photogénique. » « Quel décor que seront ces champs inondés de feu, cette ville suant le soleil, ces rues parquetées de rayons, peuplées d’une foule étincelante, aux habits resplendissants, où chaque passant sera une lueur, un éclat, un scintillement, une flamme de feu de joie, un animalcule de la phosphorescence ».L’humanité dès lors « n’aura plus qu’à se laisser vivre au milieu des luxuriances édéniques du nouveau monde qu’elle aura créé ».* Réédité en 2008 par Terre de brume.** Cf. Les Oeuvres de Wilde en Pléiade ou en Pochothèque.

Le 6 janvier 2014 à 10:45

Gaston Leroux (1868-1927)

Les Cracks méconnus du rire de résistance

On ne relève guère que le grand roman-feuilletonniste Leroux fut également un grand fantaisiste. Et un grand mutin. Qui s’accorda toute son existence durant le droit à ce qu’il appelait les « audacieuses gamineries ». Enfant de chœur, il fume comme un sapeur Camembert dans les recoins des sacristies et siffle le vin des burettes. En classe, « à l’aide de son porte-plume, il mouchette d’encre les chaussettes d’un blanc immaculé de son vénérable professeur de grammaire, le Père Dupont ». Critique dramatique, il lui arrive de démolir littéralement son strapontin quand une pièce l’horripile. À la soirée de gala béni-oui-oui du Papa Lebumard, il pète vraiment un câble. « Quel scandale ! On doit se mettre à quatre pour me relever. » Chroniqueur judiciaire, il stupéfie ses collègues par sa témérité : « Donc la presse du monde entier s’occupait du marquis de X… Mes confrères attendaient l’audience sans fièvre, moi je bouillais, je voulais voir le marquis ! Mais il était en prison et bien gardé. Cependant deux jours avant l’audience, je parvins à me procurer une feuille timbrée de la préfecture sur laquelle j’inscrivis que M. Arnauld, anthropologiste, était invité à visiter les prisons du Cher. Le directeur de la prison centrale tint à recevoir lui même M. Arnauld et me fit visiter l’établissement et même goûter à la soupe. Quand je sortis, j’avais confessé mon marquis. (…) Le lendemain, Le Matin publiait en première page une correspondance de Bourges qui… Le préfet tombait en disgrâce, le directeur de la prison recevait l’ordre de faire ses paquets. » Reporter de choc, il collectionne les exclusivités grâce à de rouletabillesques stratagèmes, il ose tenter de faire vibrer ses lecteurs pour les impitoyables mais sincères et généreux terroristes anarchistes (Auguste Vaillant, Émile Henry, Santo Ironimo Caserio) dont il est chargé de retransmettre les procès et les exécutions. Et il donne à sa façon des marques de révérence aux figures dominantes de l’actualité ainsi que le rappelle Antoinette Peské dans son panorama Les Terribles : « Vers 1900, notre reporter accompagnait à Brest un ministre. Or, un jour, montant dans la vedette qui devait le conduire au vaisseau-amiral, l’Excellence fit un faux pas et, malencontreusement, se trempa les pieds. Vite, mettant à profit l’instant bref de sa navigation vers la nef amirale, le ministre se déchausse, s’éponge, s’essuie… Un ministre tout grand qu’il soit est sujet aux rhumes de cerveau… Cependant, au moment d’accoster, il cherche, tout le monde cherche les bottines ministérielles, vainement. Plus de bottines ! Gaston Leroux les a, d’une main subreptice, laissées choir dans le flot amer. Le ministre n’en dut pas moins monter à bord du bâtiment, recevoir les honneurs, passer en revue l’équipage, en jaquette, en haut de forme et… en chaussettes ! » Romancier consacré, il ne se montre pas toujours spécialement rassurant pour son voisinage : « Quand j’avais mis le point final à un roman, je bondissais sur le balcon et je déchargeais – en l’air – force coups de revolver. C’était le signal : ma femme, ma fille, mon garçon se précipitaient sur la vaisselle. Verres et assiettes volaient à travers le jardin. Dès qu’il ne restait plus rien à casser, on prenait les casseroles et on tapait dessus : un sabbat de sauvages ! Un jour, une famille amie se trouvait à la maison. Les coups de revolver la surprirent, mais quand mes visiteurs virent tout le monde s’y mettre et la vaisselle voler en éclats, ils crurent que nous étions subitement devenus fous. » Dans son œuvre, c’est pareil, Gaston Leroux travaille constamment du citron et n’arrête pas de « cracher la bobinasse » sur « les bandits gardés par les lois, protégés par la fortune, sacrés par le succès, regrettant que son épée ne soit pas assez longue pour les embrocher d’un seul coup » (Les Mohicans de Babel). Et de vitupérer le colonialisme dans L’Épouse du soleil, la politique dans Les Fils de Balaoo où l’on kidnappe tous les chefs d’État du globe pour que cessent les guerres et les iniquités, la culture bourge dans Une mansarde en or et Le Fauteuil hanté, la religion dans Pallas et Chéri-Bibi (« Ici-bas, chacun pour soi et Dieu contre tous ! ») ou la justice de classe dans La Maison des juges (« Vous faites de la police, mes juges, pas autre chose. Vous dissipez les rassemblements, vous rétablissez la circulation, vous faites la place nette de ce qui gêne la société. Vous gardez les plates-bandes du riche, vous êtes de tragiques gardiens de squares. » Quant aux conceptions sociales loufoquement anarchisantes de Gaston Leroux, elles fleurissent dans son chef-d’œuvre La Double Vie de Théophraste Longuet (1903), incarnée par le flaquant peuple des Talpa expérimentant l’utopie révolutionnaire totale aux fins fonds des Catacombes de Paris. « — Au nom de la loi, je vous arrête ! Cette fois, je crus bien qu’ils avaient compris et que je n’aurais plus à leur expliquer ce qu’est un commissaire de police et un voleur. Mais ils conservaient, qui leur mutisme imbécile, qui leur sourire stupéfiant. (…) Damoiselle de Coucy me demanda la définition de la police. Je lui dis : — La police est une institution qui a pour but de protéger les citoyens paisibles et honnêtes dans leurs personnes et leurs propriétés ! Ils se taisaient encore comme si j’avais dit de l’hébreu. Je m’écriai : — Le commissaire des polices est le gardien des lois ! Ainsi, il y a une loi qui empêche de prendre des chapeaux dans une boutique ! Ils m’interrompirent tous en criant : —   Nennil ! —   Comment, nennil ! Vous n’avez pas de loi ? —   Nennil ! —   Ni de gardien des lois ! —   Nennil ! —   Enfin, fis-je, furieux de cette mauvaise plaisanterie, il y a un État ! —   Nennil ! —   Vous, vous êtes l’État ? —   Nennil ! —   Vous avez des chefs qui sont l’État ? —   Nennil ! Je me pris la tête dans mes deux mains et je résolus de revenir à l’exemple palpable : —   Mon ami n’a pas le droit de prendre ces chapeaux dans la boutique de ce chapelier. —   Oïl ! —   Comment ! Il a le droit de prendre ces chapeaux ? —   Oïl ! —   Ces chapeaux ne lui appartiennent pas ! —   Oïl ! —   Alors, il peut prendre tous ces chapeaux ? —   Oïl ! J’étais cramoisi. Dame de Montfort se pencha vers moi et me confia que tous ces gens me demandaient ce que mon ami comptait faire de tous ces chapeaux. Je lui dis qu’il comptait les vendre. (…) Chez les Talpa, me fit-elle, on ne vend pas, parce qu’on n’achète pas. Chacun prend ce qu’il a besoin de prendre. Et comme il n’a pas besoin de prendre dix chapeaux pour les mettre à la fois sur sa tête, mon ami passait pour un fol, pour un pauvre malheureux triste fol. — Cette plaisanterie a trop duré, fis-je, croyez-en un commissaire de police qui a pu se rendre compte souvent, par lui-même, de la nécessité des lois. Dame de Montfort me demanda à quoi servent les lois. Je lui répondis : —   À trois choses : il y a les lois qui protègent l’État ; il y a les lois qui protègent la propriété ; il y a les lois qui protègent l’individu ! Dame de Montfort me répondit qu’il n’y avait pas besoin de lois chez eux pour protéger l’État, puisqu’il n’y avait pas d’État, ni pour protéger la propriété, puisqu’il n’y avait pas de propriété ! Je l’attendais aux individus. —   Oui, mais vous avez des individus ? —   Oïl ! répondirent-ils tous. Mais dame de Montfort me fit entendre, dès que je lui eus parlé des conflits entre les individus que ces conflits, d’après ce que je lui avais dit, naissant de la propriété, du moment qu’il n’y avait plus de propriété, les conflits n’existaient plus. Pourquoi avoir des lois qui auraient protégé des individus qui n’auraient pas de conflit, puisqu’il n’y a pas de propriétés ? J’étais tellement abruti que je répondis : — Oïl ! »

Le 3 mai 2014 à 15:07

Appel à la défamiliarisation

Playdoyer pour l'éradication des familles Assez curieusement, trois des principales clés de voûte du système autoritaire-marchand bénéficient d’une fantastique indulgence de la part de ses critiques actuels les plus démonstratifs : le goût du sacrifice enjoué, le fanatisme sportif et l’abêtissement familial. On sait que la mise au pilori de la famille bourge, conservatoire des plus gluants réflexes conditionnés au même titre que la religion, fut pourtant l’un des axes insurrectionnels de mai 68. Peu de brûlots du jour en tiennent compte. Ou alors d’une manière plutôt météorique. D’où l’intérêt du Plaidoyer pour l’éradication des familles (éd. Inculte fiction) de Stéphane Legrand, auteur chez le même éditeur de l’égayant Dictionnaire du pire, assez roboratif malgré de multiples échappées indigestes.   « La famille telle que nous la connaissons et l’avons connue est le résultat d’un processus de rétrécissement dont la base objective est la multitude dispersée et la forme la plus primitive la horde. Elle est un traquenard qui s’est progressivement refermé sur nous comme les mâchoires d’un piège à ours. (…) De la horde où chacun appartenait à chacun (c’est-à-dire ne s’appartenait déjà plus tout à fait) est née – par raréfaction du possible, du jeu et de la joie – la famille consanguine qui engendra à son tour la famille punualuenne puis la famille appariée qui de proche en proche produit la conjugalité moderne – c’est-à-dire la monogamie – dont Marx nous apprend qu’elle « contient en germe non seulement l’esclavage (servitus) mais aussi le servage. Elle contient en miniature tous les antagonismes qui, par la suite, se développeront largement dans la société et dans son État ». Pas mal comme survol historique. Se référant à la coqueluche des formalistes russes, Chklovski, Legrand, avec un sens assez cocasse des glissements de sens bénéfiques, propose alors à ses lecteurs non la défamiliarisation mais la défamilialisation méthodique consistant à « développer progressivement en soi l’aptitude à trouver étranges les choses qui nous sont si banales, si « normales », si profondément incrustées dans la machinerie de nos jours et les appareils collectifs d’abrutissement », les choses « qui ne se donnent à nous ordinairement que sous la forme de l’évidence inquestionnable, du « c’est-ainsi-en-raison-du-fait-que-c’est-ainsi », de l’indépassable roc de réalité tautologique du dépourvu de sens ». Les meilleurs pourfendeurs de la vie de famille visqueuse Les appels quelque peu pataphysiques de Stéphane Legrand à une défamilialisation du monde méritent en tout cas d’être pris à la lettre. Et ne nous empêchent aucunement de prôner des formes de guérilla autrement carabinées contre la crétinisation familiale, celles exaltées par les meilleurs pourfendeurs de la vie de famille visqueuse, les Benjamin Péret, Wilhelm Reich, Raoul Vaneigem, WC Fields, René Crevel, Jean Genet, Claude Faraldo, Valérie Solanas, Raymond Borde, Albert Libertad ou l’anti-éducastreur Jules Celma. Aux bachi-bouzouks me serinant que la famille, ça peut parfois avoir du bon, je rétorquerai volontiers que je leur donne raison. Mais seulement dans certains cas bien précis. Viva, par exemple, la famille fouriériste, celle qui s’éclate dans les familistères du Nouveau Monde amoureux, le chef-d’œuvre de Charles Fourier réédité fin 2013 par les Presses du réel. On y apprend, par exemple, ce que deviendront dans l’ordre social harmonieux préconisé par l’utopiste les mères de familles dites indignes, celles qui délaissent leurs lardons parce que leurs attractions passionnelles les disposent à d’autres voluptés. « C’est une prétention très mal fondée que celle des femmes qui se croient des modèles de vertus républicains parce qu’elles ont le goût de soigner les petits enfants, femmes très intolérantes qui diffament et damnent celles qui, ayant des goûts très différents, abandonnent les marmots pour aller à des réunions de plaisir. Lesdites réunions étant très utiles en association harmonienne, où les sept-huitième deviennent parties de plaisir, une femme sera jugée aussi utile et aussi vertueuse en allant aux parties de plaisir qu’en s’occupant aux soins des petits enfants, service dont la durée sera assez limitée pour qu’une Bonne puisse vaquer à vingt autres plaisirs également utiles et juge elle-même qu’elle n’est pas plus vertueuse au séristère des poupons qu’au colombier, à l’abeillerie, à la buanderie, à l’opéra. » Pour en savoir plus sur les plans harmoniens enivrants de réinvention jouissive du concept-même de la famille, mettre la main sur Charles Fourier ou la pensée en contre-marche de Chantal Guillaume (éd. Le Passager clandestin) dont il faudrait lire à sons de trompe certains passages dans les colloques de l’Éducation nationale.

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