Noël Godin
Publié le 21/08/2012

Robert Dehoux


Les cracks méconnus du rire de résistance

Avez-vous déjà lu quelque part une description du modus operandi pigeonneur des idéologies plus fortiche que celle-ci ? « Toutes les idéologies procèdent de la même manière. Elles partent des faits constatés dans la pratique courante pour les fixer dans une Loi et présenter ensuite cette Loi comme explicative et justificatrice des faits. L’effet devient la Cause, c’est cette Cause qu’on défend, et c’est au nom de cette Cause qu’on fait durer l’effet. » C’est signé Robert Dehoux, un truculent sosie belge de Popeye venant hélas de casser sa pipe (voir hommage vidéo de Be­noît De­lé­pine et Gus­tave Ker­vern) et dont tous les livres, du libelle « Teilhard est un con » (1962) et de la renversante « Survaleur » (autoédité en 1970) au manifeste des anti-ethnologues enragés « Le Zizi sous clôture inaugure la culture » (L’Age d’homme), filent une sacrée chicousta aux préceptes-mêmes de l’économie marchande, du pouvoir hiérarchisé, de « la fabrication des responsables ».
S’ils me semblent aussi balèzes — je n’exagère même pas — que les plus radicales analyses d’un Debord ou d’un Baudrillard, les brûlots de Dehoux présentent la singularité d’être toujours, par ailleurs, foutrement désopilants. Tout autant que ses mots de désordre trompetés parfois lors de manifs ou pendant des cérémonies pompeuses : « Ayons le sens de l’irresponsabilité ! » ; « Evadons-nous de nos cellules familiales » » ; « Détraquons ce qui nous traque ! » ; « Faisons dérailler le train-train quotidien ! ».
Tout autant que l’effarante profession qu’il avait créée et exercée : antilibraire. Dans l’anti-librairie de Robert Dehoux, près de la place Flagey de Bruxelles, outre ses livres séditieux préférés, on trouvait sur la couverture d’espèces de boîtiers des titres connus d’auteurs qui lui hérissaient le poil (Descartes, Hegel, Marx…). Et quand on ouvrait ces anti-livres, on tombait sur une critique gratinée des côtés réacs des ouvrages historiques en question fricassée par la maître des lieux. Robert appelait ça : « dépublier des livres ».
Mais ce ne sont pas les écrits scandaleux de Robert Dehoux, trop peu répandus encore, ni ses dépublications cocasses de livres qui en ont fait un redoutable ennemi des lois et institutions. Ce sont ses voies de fait nocturnes. Qu’il s’agisse de ses fausses alertes à l’expropriation dans des poudrières ouvrières ou de ses opérations commandos, effectuées en famille, de bouchages méthodiques de serrures antipathiques (commissariats, sanctuaires, écoles, cabinets d’huissiers de justice ou de percepteurs du fisc…) à l’aide de bêtes allumettes coupées dans le sens de la longueur puis, plus tard, de colles extra fortes.
Un beau matin, à Bruxelles, aucune banque du centre n’a pu ouvrir ses portes car toutes leurs serrures avaient été artistiquement bouchées durant la nuit.
« En fermant les banques, nous nous donnons l’occasion de ne plus payer nos traites, nos téléphones, nos loyers, etc. Et donc de ne plus entretenir l’armée qui en notre nom nous occupe. En fermant les banques, nous nous donnons à nous-mêmes le crédit que jusqu’à présent celles-ci nous distillaient à partir de notre propre travail. »

Dans le très catholique "Télérama" belge, "Amis du film et de la TV", Noël Godin, dans les années 70-75, a saboté méthodiquement, et sans jamais être démasqué, les différentes rubriques dont il était titulaire en y injectant une tonnelée de faux "camérages" et de fausses interviews de célébrités cinématographiques, et en rendant compte, de retour de festivals, d'une foultitude de films inexistants dont il fournissait les photos de tournage. A part ça, l'escogriffe a écrit quelques traités de haute pédagogie ("Anthologie de la subversion carabinée", "Entartons entartons les pompeux cornichons ! ...) et a réalisé quelques courts métrages bougrement éducatifs ("Prout prout tralala", "Grève et pets", "Si j'avais dix trous de cul"...).
Toute l'actualité anarcho-pâtissière sur http://www.gloupgloup.be 

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Noël Godin

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Les flibustiers libertaires (surtout entre 1650 et 1730)

Les cracks méconnus du rire de résistance

La plupart des films de pirates, à commencer par la fort convenue série des Jack Sparrow-Johnny Depp, ne nous informent guère sur les mœurs pirates, très étonnamment toniques pourtant à plus d’un titre comme en attestent quelques livres rendant justice aux desperados des mers.   L’historien rebelle Hakim Bey va même jusqu’à présenter les repaires flibustiers près de Madagascar ou dans les Bahamas, et les sloop rapides et bien armés des pirates, comme des sortes de « zones autonomes temporaires » grand style. Dans son étude culte Utopies pirates (Dagorno), ainsi que dans les écrits de Markus Rediker et de Gilles Lapouge réédités fin 2011, respectivement chez Libertalia et chez Phébus, on apprend que bon nombre des gibiers de potence qui couraient la grande bordée sur les mers des Caraïbes et l’océan Indien entre 1650 et 1730 en battant pavillon noir préfiguraient d’une certaine manière les avant-gardes anarchistes héroïques du XXe siècle. Tant les insurgés makhnovistes d’Ukraine en 1918-1921 et ceux de Cronstadt, que les guerrilleros de la Colonne de fer ou de la Colonne Durruti libérant des régions entières durant la guerre civile d’Espagne pour y expérimenter l’autogestion et la vie sans contraintes.   Les frères de la côte, en fait, c’étaient les damnés de la mer. Qu’il s’agisse de proscrits politiques, d’esclaves en fuite ou de marins mutinés contre la discipline odieuse régnant à l’époque sur les frégates françaises, anglaises, espagnoles, portugaises, contre la dureté pleine de morgue des officiers, contre l’esprit de lucre des armateurs, c’était avant tout à l’ordre colonial-marchand qu’ils s’attaquaient sauvagement. Rien qu’entre 1716 et 1729, on recense plus de 2 400 navires marchands pillés par nos gredins, ce qui entraîne une véritable crise du commerce « de nation à nation ». « Les flibustiers, précise Markus Rediker, dans Pirates de tous les pays, entravaient le commerce dans les zones stratégiques d’accumulation du capital – les Antilles, l’Amérique du Nord et l’Afrique de l’Ouest – à un moment où l’économie atlantique récemment stabilisée et croissante était source de profits énormes et de pouvoir impérial renouvellé. » Pas mal de vaisseaux marchands, d’ailleurs, capitulent sans tirer un coup de feu dès qu’ils voient surgir au loin le Jolly Roger pirate. Et, pendant les abordages, les équipages attaqués n’entrent pas toujours en résistance. Il arrive même fréquemment que des matelots de la Royal Navy se rallient carrément à la piraterie après avoir offert à leurs assaillants la tête de leurs capitaines et des officiers royaux les ayant maltraités. Quant aux esclaves gisant dans les calles, il sont naturellement libérés et peuvent soit devenir eux-mêmes des pirates, soit lever le camp librement.   Mais comment donc les démons flottants s’organisent-ils ?   Sur mer comme sur terre, absolument toutes les décisions sont prises en commun par des conseils d’équipage. Les capitaines et les quartiers-maîtres sont élus pour leurs strictes compétences technico-guerrières et peuvent être révoqués à tout moment par la base. L’égalité totale règne sans tensions raciales (un quart des frères de la côte sont blacks). Le butin est réparti équitablement. Le blackstrap (mélange de rhum, de mélasse, de vin, de bière) coule à flots. En cas de conflit, les juges, c’est tout le monde autour de bols de punch. Les bases arrière de la flibuste près de Madagascar ou dans les Bahamas s’apparentent aux contre-sociétés ludico-hédonistes auxquelles rêveront les situs et les yippies. Pas de défavorisés : à chacun son hacienda sans haie autour ; à chacun l’abondance grâce aux raids et pillages, les invalides de guerrilla s’avérant particulièrement choyés. Pas de pouvoir hiérarchisé : des assemblées canailles faisant très mai 68 orchestrent tout bordéliquement en démocratie réellement directe. Et ça marche. Pas de frontières : le territoire des brigands des mers, c’est l’immensité océanique. Pas de rapports d’échange codifiés : les notions mêmes de négoce, de travail obligatoire et même d’économie en soi passent par-dessus bord. Les frères de la côte désaxent, notamment, la logique des rituels échangistes chaque fois qu’ils dilapident en quelques jours de folie des richesses absurdement amassées durant des vies entières de lésine. Ou chaque fois qu’ils se harnachent de diamants et d’autres joyaux tout en restant par ailleurs épouvantablement déguenillés, crasseux et malodorants. Pas de problèmes de communication : à Libertalia, dans la baie de Diego-Suarez, on crée une « free press » en recourant à une imprimerie de fortune et un langage synthétique commun, une espèce d’esperanto des Tropiques. Pas d’astreintes familiales (les uniques parents, ce sont les frères d’armes et de bombance), religieuses (« la culture des pirates, explique Rediker, est profane et blasphématoire ») ni morales (c’est la fiesta non-stop avec des essaims de bacchantes volcaniques se sentant bien mieux là qu’ailleurs).   « Les pirates, chantonne Julius Van Daal dans sa préface éperonnante à Pirates de tous les pays, allaient à la mort conscients et fiers d’avoir vécu la vraie richesse, qui n’est ni d’or ni de titres, mais d’art de jouir ensemble et sans mesure. » Les féroces flibustiers (littéralement, en vieux hollandais, les libres butineurs) étaient donc le plus souvent de joviaux utopistes taillant en pièces en toute lucidité le vieux monde mercantile. Et pratiquant avec beaucoup de machiavélisme le rire de résistance. Quelques exemples. En 1623, Belain d’Esnambuc, jeune aristocrate normand se vouant, à ses heures, à la piraterie masquée, obtient du cardinal de Richelieu, à force d’intrigues et de pieuses professions de foi, un magnifique équipage de trois navires et une somme rondelette pour aller prêcher la « bonne parole » aux sauvages de l’île Saint-Christophe (Caraïbes). Et le fripon, sitôt l’ancre levée, de mettre l’armada et les subsides du cardinal au service des frères de la côte. En 1686, le pirate Grammont annonce fièrement au gouverneur Cussy qu’il va ravager la ville de Campêche. Affolé, celui-ci fait mander du renfort. Mais, en guise de forces d’appoint, c’est le flibustier et ses compagnons déguisés en soldats et munis de faux laisser-passer qui s’introduisent dans la forteresse. En 1687, Raveneau de Lussan et ses complices, pour razzier une riche bourgade, près de Guyaquil, se faufilent d’abord nuitamment dans un monastère avoisinant dont ils se rendent maîtres sans bruit. Ensuite, ils dressent des échelles le long des murs du fort de la ville, pelotent le dos des moines prisonniers avec leurs coutelas et les obligent à grimper le long des échelons de sorte que les sentinelles, dans leur désarroi, vident leurs mousquets sur les religieux. Émergeant à leur tour, les pirates font main basse sur la garnison sans subir la moindre perte. En 1636, le terrible L’Ollonois, à Porto Bello, suscite une véritable alerte au fantôme qui fait déguerpir d’un rempart la garde d’une citadelle espagnole.   Terminons en beauté avec l’effronté Jean Laffite (incarné à l’écran par Yul Brynner dans le très enlevé film Les Boucaniers de Cecil B. DeMille et Anthony Quinn) qui, soit dit en passant, finança ni vu ni connu avec la plus value de ses sanguinolentes rapines la première édition, en 1848, du Manifeste du Parti communiste.   La tête de Laffite, un beau jour, est mise à prix : « Une récompense de 500 dollars est offerte à qui livrera Jean Laffite au shérif de la paroisse d’Orléans ou à tout autre shérif. Fait à la Nouvelle-Orléans, le 24 novembre 1813. William C.C. Clairborne, gouverneur. »   Quarante-huit heures plus tard, l’affiche suivante est placardée dans toute la Nouvelle-Orléans : « Jean Laffite offre une récompense de 5 000 dollars à qui lui livrera le gouverneur William C.C. Clairborne. Barataria, le 26 novembre 1813. »   À lire aussi : La palpitante anthologie Omnibus Pirates et gentilshommes de fortune orchestrée par le grand navigateur Dominique Le Brun qui a réuni quelques romans « où la mer, le sang et l’or se mêlent en une liqueur qui a des parfums de liberté extrême ». Parmi ceux-ci, outre L’Île au trésor, des points d’orgue signés Pierre Mac Orlan, Albert t’Serstevens, Edouard Corbière ou même Sir Arthur Conan Doyle. Et une rareté totale, les Cahiers du capitaine Le Golif, dit Borgnefesse. Jubilatoires également la bédé Pavillon Noir de Corbeyran et Bingono (éditions Soleil), le très sombre Tortuga de Valerio Evangelisti (Rivages) et le désopilant Une aventure avec les Romantiques, un des meilleurs épisodes des montypythonesques Pirates ! de Gidéon Defoe (éditions Wombat).

Le 23 septembre 2015 à 09:38

Demain, le nouveau monde ludico-amoureux de Fourier : « Jamais trop. Jamais assez. »

Les seuls lendemains qui me chantent et qui devraient vous chanter aussi si vous n’êtes pas une andouille, c’est la société de la jouissance sans demi-démesures proposée au XIXe siècle par l’inouï Charles Fourier. Pour vous entraîner dans « la volée passionnelle », c’est-à-dire dans « l’ordre social où le minimum quotidien du pauvre sera une table servie à 32 mets quod me memorandum », j’ai interviewé l’auteur du livre le plus chamboulant jamais frigoussé, Le Nouveau Monde amoureux (années 1820), réédité par Stock et par les Presses du réel.   Charles Fourier, quels échos votre programme de réinvention totale de l'entendement humain éveille-t-il aujourd'hui ? ­Nous sommes, dit-on, le siècle des esprits forts. Je voulais éprouver s'il se trouverait quelque tête assez forte pour entendre la théorie des développements et emplois de l'amour. Mais la génération actuelle est trop difforme, trop mal faite et surtout trop grossière pour qu'on puisse lui appliquer de pareilles coutumes.   Sur quoi se base votre théorie ? Sur l'avènement d'une société de jouissances qui saura tirer des perles du fumier passionnel qu'on nomme Civilisation, car elle opérera sur les mêmes passions qui engendrent parmi nous tant d'infamies. Il ne s'agit pas de changer les passions, mais de changer leur marche, leurs voies d'essor, en trouvant un moyen d'utiliser les goûts, même immondes, que la nature nous donne.   Même immondes ! S'agirait-il donc de laisser courir les assassins dangereux sous prétexte que le meurtre est pour eux une passion ? Il n'y a point de passions vicieuses, il n'y a que de vicieux développements. J'admets que le meurtre, le larcin, la fourberie sont des essors vicieux, mais la passion qui les produit est bonne et a dû être jugée utile par Dieu qui la créa.   Votre Dieu serait-il réellement hostile au « dogme anti-voluptueux » qui allaite toutes les religions ? Dire, comme les chrétiens, que Dieu veut que nous luttions contre nos passions pour obtenir le bonheur éternel, c'est dire qu'il doute de sa propre sagesse, qu'il veut se tenter lui-même, en essayant si la faible raison qui vient de nous balancera les forces immenses des passions qui viennent à lui, c'est dire enfin qu'il nous récompensera à jamais si nous détruisons son ouvrage et qu'il nous punira à jamais si nous obéissons à ses dispositions toutes combinées pour assurer le triomphe des passions.   Mais que faites-vous des passions sales, dégradantes, merdiques ? Il y a une frénésie ordurière chez tous les enfants. Est-ce vice d'éducation, défaut de préceptes ? Non, car plus on les sermonnera contre la saleté, plus ils s'y acharneront. Nous ne saurions, en civilisation, débrouiller cette énigme. La manie de saleté qui règne chez les enfants n'est qu'un germe informe comme le fruit sauvage; il faut le raffiner. Cette manie de saleté est une impulsion nécessaire pour aider les enfants à supporter gaiement le dégoût attaché aux travaux immondes, et à s'ouvrir, dans la carrière de la cochonnerie, un vaste champ de gloire industrielle et de philanthropie unitaire.   Et qu’en sera-t-il du germe « informe » de la manie de paresse ? Votre société édénique ne sera-t-elle pas parasitée par les branlotins ? Il n'y a point d'enfants paresseux, même en civilisation. Tous sont des travailleurs infatigables quand la fantaisie leur en prend. Voyez-les dans leurs nobles expéditions qu'ils appellent des farces, quand ils vont casser des vitres, tirer des sonnettes, démolir un mur, arracher des palissades, etc. Ils travaillent comme des maniaques. Eh ! Quel est celui qui s'y porte avec le plus d'ardeur ? C'est le plus petit, tout fier d'être admis à faire des farces avec des plus grands que lui. Dans pareil cas, ces diablotins bravent les frimas et les fatigues, et les dangers pour travailler, car cette prétendue farce est un véritable travail. Elle ne produit aucun plaisir sensuel; loin de là, ils risquent des coups de toute espèce, soit de la part de ceux qui les prennent sur le fait, soit de la part des pédants à qui l'on va porter plainte. Mais l'attraction passionnelle les poussait, et quand elle suscite un groupe d'enfants, elle en fait des travailleurs beaucoup plus ardents que les hommes âgés, et leur ardeur est aussi grande pour édifier que pour détruire. On les voit souvent faire des efforts prodigieux pour élever une digue de cailloux en travers d'un ruisseau, et construire un petit moulin de bois à l'extrémité de la digue.   Mais qu'est-ce qui adviendra, par exemple, en Harmonie, des mères dites indignes, celles qui délaissent leurs lardons parce que leurs attractions passionnelles les disposent à d'autres voluptés ? C'est une prétention très mal fondée que celle des femmes qui se croient des modèles de vertus républicains, parce qu'elles ont le goût de soigner les petits enfants, femmes très intolérantes qui diffament et damnent celles qui, ayant des goûts très différents, abandonnent les marmots pour aller à des réunions de plaisir. Lesdites réunions étant très utiles en association harmonienne, où les sept-huitièmes deviennent parties de plaisir, une femme sera jugée aussi utile et aussi vertueuse en allant aux parties de plaisir qu'en s'occupant aux soins des petits enfants, service dont la durée sera assez limitée pour qu'une Bonne puisse vaquer à vingt autres plaisirs également utiles, et juge elle-même qu'elle n'est pas plus vertueuse au séristère des poupons qu'au colombier, à l'abeillerie, à la buanderie, à l'opéra.   Il s'avère donc toujours socialement utile en Harmonie de vaquer à ses plaisirs personnels. Mais ceux-ci sont-ils toujours si planants que ça ? Ainsi, les orgies harmoniennes sans freins dont vous vous êtes fait le chantre ne s'apparentent-elles pas, en fait, à nos partouzes bourgeoises ? Quelques civilisés, tout matériels, voudraient borner aux parties carrées leurs recherches et prétendent que cette mêlée leur suffit amplement. Faut-il prouver que la concupiscence, l'orgie amoureuse, la communauté des femmes et des hommes est le sentier de la morale naturelle ? Sans exception, dans le monde actuel, on tombe dans le despotisme en politique et dans la monotonie en plaisir. En Harmonie, les individus valent plus les uns pour les autres par leurs différences que par ce qu'ils possèdent en commun. Il n'y a donc pas de plus grande justice envers les autres que d'aller soi-même au bout de son désir et de réaliser ses particularités les plus secrètes. L'orgie renoue avec l'heureuse phase orale de l'humanité, elle donne accès à l'intégralité de la nature et à la cohésion des forces souterraines qui tiennent réellement toutes choses. Toute contrainte abolie, l'individu exerce librement le désir de s'allier à un autre désir par le plaisir de se délivrer de la distance à soi et au monde. Les orgies tendent à montrer la petitesse des amours civilisées. Elles font naître les affections généreuses et le dévouement collectif entre gens qui ne se connaissent même pas de vue et de renommée. Ce genre de bien élève les hommes à un état qu'on peut nommer perfection ultra-humaine. Il les transforme en demi-dieux qui échappent à leurs propres limites et à qui tous les prodiges de vertu et d'industrie deviennent possibles.   Quelles sortes de jeux sexuels préconisez-vous encore pour nous engager à échapper à nos propres limites ? Parmi bien d'autres mignardises, je recommande le coadjutariat qui consiste pour les hommes à s'entremettre à aider des plaisirs saphiques et pour les femmes à s'entremettre à aider des plaisirs pédérastes; les conciles gastrosophiques au cours desquels un aéropage délibère gravement sur des accomodages compliqués de mets après de grands criteriums de dégustation.   Nous parlions de jeux sexuels. La gastrosophie, votre théorie passionnelle du bien-manger, aurait-elle quelque chose à voir avec la luxure ? Oh, un coït modéré avant les repas favorise l'appétit et la digestion. Je recommande encore le maniérisme harmonien dont le postulat est de favoriser le développement extatique des manies lubriques de chacun...   Vous décrivez précisément un monde où aucune manie amoureuse ne restera insatisfaite. Est-ce là bien raisonnable ? On oublie que l'amour est le domaine de la déraison, et que plus une chose est déraisonnable, mieux elle s'allie avec l'amour. Sous ce rapport, les manies lui conviennent éminemment et, en Harmonie, où elles seront de haute utilité, on les provoquera méthodiquement parmi la jeunesse qui les dédaigne aujourd'hui parce qu'on les ridiculise, faute d'en avoir l'emploi. Autres jeux sexuels : ceux instigués par les comités de fées, à qui on attribue le droit périodique d'assigner en sympathie des sociétaires qui visiblement se conviennent pour les assortir galamment. Et les semi-bacchanales de prélude à des travaux collectifs colossaux de longue haleine.   Les semi-bacchanales de prélude à...!!!??? Oui. Au signal donné par la baguette de la fée, on se livre à une demi-bacchanale. Les deux troupes se précipitent dans les bras l'une de l'autre, la mêlée est générale et chacun reçoit et distribue confusément les caresses, et chacun parcourt les appas qui lui tombent sous la main et se livre aux franches impulsions de la simple nature. On voltige de l'un à l'autre, on baise les appas de tous les champions, acteurs, ou actrices, avec autant d'empressement que de célérité. On cherche à visiter, dans la mêlée, tous les personnages sur qui l'on a fixé l'attention précédemment. Cette courte bacchanale coopère utilement à la vérification du matériel et peut disposer déjà plusieurs sympathies. Mais les caresses de parcours ou de reconnaissance du terrain ne doivent durer que peu de minutes. Pour séparer la mêlée, il faut y jeter un dissolvant : puisque tout se fait attraction dans l'Harmonie, il faut entremettre aussi des attractions mixtes et lancer dans la foule deux groupes, l'un de saphiennes et l'autre de spartiates, en vue de distraire l'attention générale. Cependant, cette escarmouche confuse n'est pas du tout la boussole des unions qui doivent suivre. Il serait même de mauvais ton de se fixer son choix dès ce premier moment et avant les opérations de tentative sympathique. Ceux qui se sont convenus dans la mêlée pourront se retrouver et ne s'en aimeront que mieux, si leur sympathie calculée, qu'ils ne connaissent pas encore, vient confirmer les pressentiments de convenance que la salve a pu leur donner.   Et les « champions, acteurs ou actrices » que cette mêlée n'aura pas inspirés ? Oh, les attendent bien d'autres « jouissements » tout à fait inconcevables dans nos limbes sociales.   Pratiquement tous vos disciples et groupies, qu'ils soient vos contemporains ou les nôtres, rejettent une part importante de vos canevas, qu'il s'agisse de ceux que vous venez de survoler ou d'autres qui leur paraissent de même scandaleusement outranciers. J'ensevelirais cent fois ma théorie, plutôt que d'en retrancher une syllabe pour plaire à cette clique malfaisante, et au siècle assez imbécile pour se laisser diriger par elle après avoir si bien appris à la connaître.   Mais en ce siècle « imbécile », tout est-il réellement foutu ? Ou bien… Il n'est qu'un moyen de salut, c'est de reconnaître que nous sommes trahis par nos chefs, et qu'il faut nous sauver et nous gouverner nous-mêmes. Abandonnons cette bannière des lois humaines, et rallions-nous à l'attraction passionnelle. Nous ne souhaiterons jamais trop, jamais assez. Tout nous est dû, comme seuls le savent encore ceux qui osent être insatiables.

Le 1 mars 2014 à 07:41

Corinne Maier

Les Cracks méconnus du rire de résistance

Avec leur bédé biographique Marx (Dargaud), qui cartonne en ce moment, la polémiste cinglante helvéto-bruxelloise Corinne Maier et la dessinatrice hyper-inspirée Anne Simon ont accompli un sacré exploit : réussir à retracer pointilleusement le parcours idéologique et libidinal de l’agitateur barbu tout en amusant foutrement. C’est très-très instructif, très-très caustique, très-très drôle et toute à fait bath visuellement. Comme c’était déjà le cas du Freud dessiné du même tandem qui vient d’être traduit en huit langues. Ce n’est pourtant pas dans les habitudes de l’incontrôlable Corinne de faire l’unanimité. La plupart de ses pamphlets acerbes ont beaucoup choqué. Bonjour paresse a désespéré les bonnes âmes réclamant du travail pour tous. Le Manuel de savoir-vivre en cas d’invasion islamiste (fort proche du mauvais esprit anti-patriotard des Chinois à Paris de Jean Yanne) a atterré à la fois les islamophiles et les islamophobes. No Kid a offusqué les mères de familles nombreuses. Tchao la France ! a piqué au vif pas mal de citoyens français en trompetant que, dans leur république, « faut se battre pour se loger, supplier pour travailler, supporter des leçons de morale à tous les carrefours ». Le brûlot suivant de la pétroleuse, le désopilant Manuel du parfait arrivisme (Flammarion), toujours sur les présentoirs, a été, lui, mieux accueilli parce que, se voulant fort perversement à double tranchant, il peut être pris tout de bon aussi au premier degré. Partant du postulat qu’on vit dans un monde « où prospèrent imposteurs et serial-menteurs », le vade-mecum de Maier offre à ses lecteurs une panoplie de recettes machiavéliques pour qu’ils cessent d’être les éternels pigeons, pour qu’ils se mettent à manipuler cyniquement à leur tour les autres et les événements à coups « de bobards, feintes et faux-semblants ». « Lectrice, vous modérerez vos coups de sang et vos agressions frontales ; pratiquez plutôt le dénigrement subtil, les micro-attaques et les coups fourrés en tout genre. Je sais d’expérience que les femmes ont toutes les compétences pour se comporter comme des sales connes. » « Malheur aux vaincus, bonheur aux faux-culs. » Pour ce, ne soyez ni trop sexy ni trop élégantes ni trop décontractées. « Une féminité sobre est une arme éprouvée qui permet de s’imposer face aux hommes sans se caricaturer. Car les hommes ne condescendent à obéir qu’à des femmes qui ressemblent à des femmes, ils ont très peur des objets sexuels non identifiés ; rien de plus déstabilisant pour eux qu’une hommasse agressive ou débraillée. » Mais c’est du premier au dernier paragraphe que le livre regorge de conseils pernicieux de cette farine : « N’oubliez jamais qu’il n’y a que la mauvaise foi qui sauve. » « Laissez les autres aller au charbon à votre place. » Rappelez-vous que « l’économie a besoin de travailleurs adaptables et de consommateurs soumis, pas de main-d’œuvre qualifiée ou d’acheteurs critiques, que le salarié idéal est un père assagi, consensuel et terne, politiquement incolore ». « Brandissez la carte postale de la famille. » « Offrez à vos enfants une éducation bisounours. » Il résulte de tout ça que lorsqu’on sort de la bible de l’opportunisme de Corinne Maier, ou bien l’on est tenté de devenir un sordide salopard se shootant à la simagrée et à l’entourloupe. Ou bien l’on a envie de rester (ou de redevenir) diablement sincère envers et contre tout. Ce que ne fut que quelquefois en passant le Karl Marx tartufe de son comic strip.

Le 29 juillet 2015 à 08:29

Nelly Kaplan

Les cracks méconnus du rire de résistance

Fallait-il vraiment parachuter dans la ci-présente rubrique de coups de chapeaux aux humoristes rebelles méconnu(e)s la célèbre fiancée du pirate, axe de référence des pétroleuses des année-barricades, compagne de feu du Théâtre du Rond-Point et de la Cinémathèque française, égérie de Breton, Gance, Mandiargues ? Mais oui, mes tous beaux (comme elle aurait dit à ma place), car l’amazone du désordre harmonieux Nelly Kaplan n’est en général acclamée que pour son brûlot filmique de 1969 La Fiancée du pirate devenu cultissime. La plupart de ses partisans les plus résolus n’ont pas vu son Néa, n’ont pas lu son Manteau de fou-rire, n’ont pas bu ses philtres revergondeurs. À eux de se rattraper, mille chaudrons ! À eux de découvrir les autres « péchés capiteux » de la « reine des sabbats ». Quand un bien-aimé a les papillons noirs, je lui montre Charles et Lucie. « Au début, ce ne sont que deux êtres (Daniel Ceccaldi, Ginette Garcin) noyés dans leur médiocrité, noyés dans le renoncement de ce qui était leur côté le plus étoilé, et qui ont perdu toute capacité de lutte. Ils ne vivent plus, ils « durent ». Et ce n’est que parce qu’ils sont confrontés à la réalité rugueuse qu’ils s’aperçoivent que c’est quand même mieux d’être dans la rue les armes à la main (c’est-à-dire en sortant un peu les griffes). » C’est ainsi qu’alors qu’ils se retrouvent « en-dessous de zéro », sans le moindre complice, sans un sou vaillant, sans une croquette pour se nourrir, sans un fil pour se couvrir, Charles et Lucie réussissent à puiser dans leurs bas-fonds les forces nécessaires pour se gaudir de l’adversité et réélectro-aimanter friponnement leur vécu. C’est ainsi également que lorsqu’on me demande quelle est, pour moi, le moment le plus roboratif de toute l’histoire du cinéma subversif-carabiné, j’évoque invariablement un des points d’orgue du long métrage Néa, une adaptation très déviante dédiée à Charles Fourier du best seller d’Emmanuelle d’Arsan qui a été un satané flop commercial en 1976. Nous sommes à la montagne. En pleine tourmente hivernale, l’éditeur Sami Frey promet à Ann Zacharias, qui veut faire criquon-criquette à l’instant même avec lui, de répondre à son souhait le jour où la neige aura fondu sur le toit de la chapelle se profilant dans les hauteurs (c’est-à-dire dans bien plus d’un trimestre !). Sans sourciller, la gisquette s’en va alors sur-le-champ incendier le sanctuaire. Tous les rapports de Nelly Kaplan à notre société couarde et tempérante battent pavillon dans cette scène. Pour la cinéaste, y a pas à lanterner : « Notre folie doit consister à vouloir plus de ce que l’on peut, mais à pouvoir tout ce que l’on veut. » L’histoire de la vie de Nelly Kaplan illustre grandiosement sa profession de foi de 1979 : « Je pense que l’habitude est l’antichambre de la mort et que c’est dans l’aventure qu’on peut rester vivant. » Née d’un père marinier (qui l’initie lui-même à « l’amour absolu, fou, splendidement gratuit, délirant ») et de mère inconnue, « voyante et voyeuse », Nelly entre à seize ans comme préposée au linge dans une maison de rendez-vous de Shangaï où se confirment ses dons divinatoires (elle lit l’avenir dans les gouttes de « liqueur de flux charnel »). Elle partage ensuite ses loisirs entre l’exploration de terrae incognitae, l’apprivoisement de fleurs carnivores en vue d’une rénovation de l’accouchement sans douleur, la lutte armée en Amérique latine, l’érotisme expérimental pratiqué sur des tortues géantes et la rédaction, sous le pseudonyme de Belen, de fééries profanatrices (Le Collier de Ptyx (1971), Le Réservoir des sens (1966), et son autobiographie, Les Mémoires d’une liseuse de draps ou Un manteau de fou-rire (1974)) dans lesquelles les puissances du mal des récits des autres – revenants, grands galactiques, gourgandines, magiciens noirs, androïdes, fées Carabosse, vampires – ont les plus minouches intentions qui soient et ne supplicient que des franches crapules. Sous son propre nom, Nelly frigoussera aussi plus tard les sulfureux Aux orchidées sauvages (1998), Ils furent une étrange comète (2002), Cuisses de grenouille (2005), Et Pandore en avait deux ! (2008) et livrera sous le titre Mon cygne, mon signe sa correspondance libidineuse secrète avec Abel Gance, réalisateur hallucinant et bien plus anarchisant qu’il n’y paraît de J’accuse et de La Fin du monde. Et puis, à sa façon, Nelly Kaplan débauche le septième art en y apportant sa féroce clairvoyance de serpent moucheté, sa décapitante haine des bonnes mœurs et des génuflexions, sa scandaleuse beauté, son goût très vif des puits défendus, son humour écorcheur de chatte-tigresse et son pouvoir mandrakien de faire feu (de joie) de tout bât. Après quelques courts métrages héliothérapiques (dont À la source, la femme aimée, que la censure a clandestinisé), notre chasseresse de snarks fait apparaître avec sa baguette de macralle ses trois comédies-guérilla historiques La Fiancée du pirate (1969), Néa (1976), Charles et Lucie (1979) condamnant au bûcher ce que Dostoïevski appelait « les échasses du devoir et de la morale ». À visionner encore : Papa, les petits bateaux (1971) dans lequel une freluquette bettyboopante fait échouer ravisseurs, guignolos et parents sur les brisants de ses toquades. Et Pattes de velours (1981) qui file une belle rincée aux codes agathachristiques du whodunit. Tout c’qu’y a à dire sur le cinoche d’aujourd’hui, Nelly-Belen le dira dans son manifeste de 1976 Paroles… elles tournent ! : « Poétesses, à vos luttes ! Sorcières, à vos balais ! Pour une création androgyne, douce ou amère, mais violente ! ».

Le 20 mai 2011 à 09:00

Bande de valeurs

Pubologie pour tous

Ce n’est pas facile d’être une banque de nos jours. Dans la grande cour de récré des entreprises, les banques sont un peu le gosse de riches que tout le monde déteste. Celui qui a des shorts en velours et des chemises à carreaux, que sa maman amène à l’école dans une berline avec chauffeur, qui a toujours un super goûter mais qui ne partage avec vous que si vous faites semblant d’être son ami. Mettez-vous un peu à la place des banques. Elles sont malheureuses, parce que personne ne les aime. Ca vous ferait quoi, à vous ? Alors les banques ont trouvé la solution : communiquer sur des valeurs. Ne riez pas. Pensez plutôt à l’énorme travail de recherche que cela doit représenter, pour une banque, de se trouver des valeurs. Equité ? Vu le montant des agios sur découvert, ça ne va pas trop passer. Sécurité ?  Non. Respect ? Non non non. Sincérité ? MOUHAHAHAHAHA. Ils ont bien dû se bidonner, à l’agence. Surtout quand ils ont écrit le communiqué, dont je ne peux m’empêcher de vous livrer un extrait : « Pour illustrer la transparence de ses offres et la simplicité de la relation avec ses clients, la nouvelle campagne a fait le choix d’un style épuré, laissant place à l’émotion et à l’essentiel : le message. » Dans la pub des fois, quand on a mauvais esprit, on dit que lorsqu’on communique sur des valeurs, c’est qu’on n’a rien à dire. C’est faux. C’est ça, la magie de la publicité. Une photo en noir et blanc sur fond blanc, c’est la transparence des offres. Le ventilateur dans les cheveux, c’est l’émotion. Le sourire béat c’est la relation client. Et un texte bidon, c’est un message. CQFD.

Le 2 octobre 2010 à 09:54

Les Yippies

Les cracks méconnus du rire de résistance

On n’en entend plus guère parler. Et pourtant, flottant dans leurs pantalons « groovy » découpés dans des drapeaux américains chapardés, les yippies personnifièrent youpitamment, à la puissance mille, tout ce qu’il y eut de plus déraisonnablement libérateur et de plus burlesquement transgressif dans les années 68. En lançant à la mer la bouteille de tequila de « la révolution dans le plaisir sans entraves », le maxbrotheresque yip (Youth International Party) parvint à « foutre une belle merde » dans les rangs des piliers de l’establishment US comme dans ceux des contestataires psycho-rigides rêvant de substituer à l’oppression capitaliste un despotisme bureaucratique éclairé.C’est ainsi que, ne doutant de rien, les guérilleros loufoques yippies, galvanisés par leurs fuck-leaders Abbie Hoffman et Jerry Rubin, préconisèrent et pratiquèrent dans les seventies le sabotage branquignolesque des cérémonies lugubres, le déboussolage des horloges publiques, l’invasion malotrue des plateaux télé en direct life, la diffusion à grande échelle de vrais secrets d’État ou de fausses directives officielles, le déclenchement incongru des dispositifs d’alarme, l’attentat pâtissier à répétition, l’impression de faux diplômes, le coulage à pic bouffon des meetings électoraux, la mise en panique des Bourses à l’aide de fumigènes et d’avalanches de dollars, le travestissement gredin (« Prends l’habit de juges, de pasteurs, de flics, deviens un imposteur ! »), le cisaillage-surprise des cravates dans les endroits huppés ou la propagation de beaux appels au désordre : « La révolution, c’est abolir les programmes et changer les spectateurs en acteurs. »On se doute que quelques faits d’armes tirebouchonnants des turlupins yippies sont passé à l’Histoire.- En 1967, au grand gala des sénateurs libéraux, des galapiats yip yip s’étant fait engager pour renforcer le personnel de la réception entrent dans la salle du festin entièrement nus et servent aux sénateurs en lieu et place des quartiers de tartes aux pommes prévus… des têtes de cochons.- En 1968, des manifestants contre la guerre du Vietnam, chargés rudement par la flicaille et gazés, réussissent 24h plus tard à injecter les gaz lacrymogènes de la répression de la veille dans le système d’aération du Hilton.- En 1970, à différentes reprises, des adeptes du « Do what that wilt ! » camouflent leurs tires en taxis et viennent cueillir à la sortie de leurs hôtels des délégués de congrès de big boss pour « les débarquer de l’autre côté de la frontière de l’État ».- En 1971, le procès du « troublemaker » Abbie Hoffman, auteur du légendaire « Steal this book », est épique. « Quand nous sommes arrivés devant la Cour, le juge portait sa robe de juge, mais nous portions nous aussi des robes de juge. Nous nous sommes levés et lui avons dit : « Vous êtes tout seul, on est plusieurs, vous êtes coupable ! » (…) Nous avons fait de chaque audience un théâtre, un cirque, une école et le champ de bataille d’une lutte à mort. » Un soir, après des débats mouvementés, Abbie Hoffman, sur son 31, flanqué de son pote l’écrivain-cinéaste Norman Mailer et d’une poignée de comparses, vêtus aussi chiquement qu’eux, a surgi dans le club ultra sélect où son juge avait l’habitude de dîner et s’est installé avec sa bande à la table à côté de lui. « On lui a offert un verre. Le juge a demandé au garçon de transporter sa table à l’autre bout de la salle. Nous l’avons poursuivi avec la nôtre. »Et si, comme les tueurs à gags yip yip, nous prenions le pli de « recréer la réalité partout où nous allons en vivant nos désirs » frappadinguement ? Et si, à notre tour, nous devenions d’incontrôlables yippies en faisant voir de toutes les couleurs aux père la trique de toute farine ?Illustration : Abbie Hoffman

Le 11 août 2010 à 09:45

« Français ou voyou, il faut choisir"

Christian Estrosi, ministre de l'Industrie, Europe 1, lundi 9 août 2010

Normal, c’est la guerre, faut pas se tromper de camp. En cet été 2010, le pays est devenu belligérant  avec déclaration de «  guerre nationale »  par le général Sarkozy, inspection des troupes dans les quartiers des Beaudottes à Sevran et de la Villeneuve à Grenoble par le colonel Hortefeux, charges au clairon des lieutenants Estrosi, Lefebvre ou Marleix. Il faut avoir les oreilles bouchées à la crème bronzante, pour ignorer que la guerre est non pas à nos portes, mais dans nos murs. Les forces hostiles sont assez habiles pour ne pas se présenter en lignes repérables aux frontières, mais agir de l’intérieur en ordre dispersé : braquages,  snipers, caillassages, déprédations et même quelques campements  séditieux. L’adversaire peine ainsi à être cerné car les « voyous »  ne sont pas une nationalité, une ethnie, une classe, une communauté et encore moins une grande cause. Dès lors, avec qui des négociations d’armistice ou de paix pourraient-elles  être engagées ?  Qu’on se rassure,  il n’est pas envisagé par l’état-major sarkozyste d’autre victoire qu’éradicatrice. Christian Estrosi qui a commis une biographie de Napoléon III avec un « nègre » (en situation régulière), l’écrivain Raoul Mille, a-t-il songé pourtant que le sort de la guerre pourrait basculer et que l’ancien maire de Neuilly finisse à Sedan ? Ou même que l’heure de la retraite sonne après le 7 septembre, quand la cinquième colonne syndicale défilera dans les rues ?

Le 17 juin 2011 à 07:46
Le 3 mars 2011 à 08:07

Didier de Chousy

Les cracks méconnus du rire de résistance

« — Cette histoire n’est même pas vraisemblable, me disait un de mes amis, à qui je venais de la raconter, tous les personnages y sont fous.—  C’est justement cela qui me donne à croire qu’elle est vraie, lui répondis-je avec mon bon sens des meilleurs jours. » (Ignis)On ne sait rien rien rien rien sur lui, quand il a vu le jour, quand il a tourné le coin, ce qu’il a fait dans la vie, ce qu’il a vécu dans les faits. Hormis qu’il aurait été à la fois un vrai comte et un receveur des finances patenté, et qu’il aurait compté parmi ses mauvaises fréquentations Villiers de l’Isle-Adam, Charles Cros et quelques piliers du club des Hydropathes. La seule donnée sûre, certaine et canon qu’on ait, c’est que Didier de Chousy a frigoussé en 1883 un ébesillant chef-d’œuvre du rire corrosif complètement pété du casque, Ignis*, étrangement ignoré toujours aujourd’hui, y compris par les fans de science-fiction et d’utopies bien dévissées.L’auteur y préconise fort méthodiquement un régime politico-social de rêve : la pantopantarchie, à savoir le règne féerico-loufoque de tous sur tout. « Chaque citoyen en naissant trouve une couronne dans son berceau et, arrivé en âge de manier un sceptre, exerce le pouvoir absolu, sans autre limite que l’absolu pouvoir de son voisin. L’autorité si nécessaire et la liberté plus précieuse se trouvent donc exactement pondérées. Ce mode de gouvernement a été mal jugé par des personnes qui n’ont pas compris que, si une pareille forme de houlette ne pouvait pas suffire aux anciens rois, pasteurs de peuples pauvres, souffrants, enclins à la révolte, elle convenait à un peuple millionnaire et heureux, assez heureux et assez riche pour que le plus avide soit rassasié dans un état social arrivé à l’égalité vraie, à l’égalité obtenue sans abaisser les sommets et sans faucher les hautes tiges, à l’égalité sur les cimes, par l’accession de toutes les tiges à la lumière, de toutes les têtes à la couronne, par l’élévation de tout un peuple sur un trône assez solide et assez large pour l’asseoir. »Ce qui permet techniquement à chaque habitant d’Industria City d’être, dans un même temps, millionnaire et roi, c’est la conquête géothermale collective du Feu central, une « force soumise » libérant plus d’un million de chevaux-vapeur par jour et affranchissant, du coup-même, tout le monde « du travail et de la peine, de la sueur, des larmes. »L’autre base de la révolution pantopantarchique, c’est la relève totale du prolétariat par les hommes-machines ou Atmophytes, « une race d’animaux mécaniques assez forts pour nous servir, assez bêtes pour nous aimer (…) ne s’arrêtant que sur l’ordre de leurs manomètres pour aller boire aux fontaines publiques qui leur versent l’air comprimé, l’électricité ou la vapeur, c’est-à-dire la force et la vie. » Une « population d’automates » « conversant entre eux par un coassement guttural » assez semblable à celle qu’imaginera très sérieusement, pour sa part, Oscar Wilde, huit ans plus tard, dans son manifeste anarchiste contre le travail L’Âme de l’homme sous le socialisme** .Dans « la civilisation merveilleuse » détaillée par Didier de Chousy, les saisons et les climats seront réglés par des robinets à vapeur. La flore sera « redessinée, recoloriée, refaite par d’incomparables chimistes ». « La faune sera remaniée » par des croisements habiles et des greffes bizarres. « Des merles blancs seront rendus jaune par une infusion de bile. Des serins seront voués au bleu par une nourriture à base de poivre. Et, « pour répondre à des problèmes plus élevés », seront mis au point pour la promenade et pour la chasse des « Horse-Dogs », soit des « chevaux-chiens » relevant aussi bien du chien de selle que du cheval d’arrêt. Les malades seront guéris grâce à « l’homéochromopathie ». Les hypocondriaques retrouveront « la gaieté dans des cabanons en verre noir dépoli. Les intelligences tardives ou anémiques, les gâteux et les idiots se développeront à miracle placés au soleil, les yeux grands ouverts, sous des cloches à melon : méthode imitée de la nature, qui a fait l’œil en forme de globe ou de lentille afin que les rayons solaires s’y concentrent et activent la maturation du cerveau. » Quant à l’éclairage des villes, il sera assuré par une « glu héliovorace » qui captera les rayons du soleil, en vertu de quoi « la ville entière, ses habitants, leurs vêtements de nuit et d’hiver seront enduits de soleil et rendus éclatants et chauds ». Alors que « l’éclairage de la campagne sera obtenu, sans dépense, avec le concours des vers luisants du pays dont une bonne sélection et des croisements habiles accroîtront la taille et développeront l’aptitude photogénique. » « Quel décor que seront ces champs inondés de feu, cette ville suant le soleil, ces rues parquetées de rayons, peuplées d’une foule étincelante, aux habits resplendissants, où chaque passant sera une lueur, un éclat, un scintillement, une flamme de feu de joie, un animalcule de la phosphorescence ».L’humanité dès lors « n’aura plus qu’à se laisser vivre au milieu des luxuriances édéniques du nouveau monde qu’elle aura créé ».* Réédité en 2008 par Terre de brume.** Cf. Les Oeuvres de Wilde en Pléiade ou en Pochothèque.

Le 4 février 2012 à 09:04

Jean Caupenne (1908- ?)

Les cracks méconnus du rire de résistance

Un beau jour de 1930, le premier de promotion de l’École militaire de Saint-Cyr, la recrue Keller, reçoit dans les gencives une lettre assassine provenant de Novaro, dans le Gers.« Nous tenons à vous dire, et c’est pourquoi nous vous écrivons malgré le peu de loisirs que nous laisse la paresse, que nous crachons sur les trois couleurs : bleu, blanc et rouge du drapeau que vous défendez. Nous attendons avec une vive impatience le prochain soulèvement des hommes que vous prétendez commander et qui, demain, avec notre concours, mettront au soleil les sales tripes de tous les officiers de l’armée française et celles des petits binoclards casoardeux de votre espèce (…) ».« Il est du moins indispensable que vous remettiez, sitôt cette lettre reçue, au général directeur de l’école de Saint-Cyr (Seine et Oise), votre démission d’élève de cette école avec l’exposé des motifs de cette décision, en y joignant une copie de la présente missive. Sinon, nous continuerons à vous considérer comme le premier et le dernier des tristes Cyrs dont vous n’aurez pas que l’air (Keller) !! Et, comme tel, nous vous fesserons publiquement sur la place Saint-Cyr ! »La missive fait scandale. Et ses deux auteurs se retrouvent inculpés de « violences sous condition ». L’un d’eux, Georges Sadoul, qui deviendra le célèbre historien stalinien du cinéma qu’on sait, est même congédié aussi sec de la NRF. Et, pour éviter les trois mois de prison ferme que lui vaut sa lettre antipatriote, il préfère prendre le large jusqu’à Moscou aux bras du couple Aragon.L’autre coupable, Jean Caupenne, n’est pas passé, lui, à la postérité. On ne trouve en tout cas trace ni de sa queue ni de ses oreilles dans les principaux dicos et panoramas du surréalisme (Clébert, Nadeau, Passeron, Fauchereau…). Ce qui est d’autant plus curieux qu’à l’époque, Caupenne faisait partie des drôles de paroissiens du mouvement surréaliste. Et que sa prose sulfureuse courait parfois la grande bordée dans ses bulletins de combat (La Révolution surréaliste, Le Surréalisme au service de la Révolution).Comment accommoder le prêtre de Jean Caupenne (1929), dont voici quelques fragments fracassants, peut être tenu pour l’un des chefs-d’œuvre absolu du pamphlet mécréant frénétique.« Chaque fois que dans la rue vous rencontrez un serviteur de la Putain à Barbe de Nazareth, vous devez l’insulter sur ce ton qui ne lui laisse aucun doute sur la qualité de votre dégoût. D’ailleurs, si votre bouche ne déborde pas d’insultes à la vue d’une soutane, vous êtes digne d’en porter une (…) ».« Voler les objets sacrés, souiller les églises, sont des actions essentielles. (…) ».« Quant aux sacrilèges locaux, ils présentent de grands avantages pratiques, étant donné la rareté des chalets de nécessité et la disparition progressive des vespasiennes. Quatre-vingt-cinq églises et soixante-dix temples de divers cultes sont à la disposition des Parisiens (…) ».« Ces trois sacrilèges : insulter les prêtres, souiller les lieux saints, voler les objets sacrés, doivent être les trois principales actions habituelles qu’accomplit un homme probe quand son activité se tourne vers la religion ; mais bien des moyens restent à sa disposition pour se défendre contre les malfaiteurs ecclésiastiques, des moyens variant entre la plaisanterie de mauvais goût et l’ignoble sacrilège et que chacun trouvera, selon ses dispositions, pour la pratique de l’anticléricalisme. On peut, par exemple, comme cela se fit longtemps à Notre-Dame-des-Champs, tirer plusieurs fois dans la nuit la sonnette pour les Saints Sacrements : à la fin le bedeau ne se dérange plus et quelques croyants, au désespoir de leur famille, crèvent sans être munis des Excréments de l’église. Dans le métro, à une heure d’affluence, si vous êtes à côté d’un prêtre, ne le prenez pas à partie immédiatement, mais au bout d’une ou deux stations, vous commencez à hurler, en lui foutant un coup de poing en pleine gueule : « Vieux porc, vous n’avez pas fini de me peloter ! » La foule écoute ; alors vous déclarez : « C’est la troisième fois cette semaine qu’un curé me fait des propositions, et dire qu’on envoie encore les enfants au catéchisme ! » Vous donnez à quelques personnes un exemple réel de l’ignoble hypocrisie des prêtres, ce qui peut, dans certaines circonstances, influencer les actes de ces personnes contre eux.Tout ce qui est fait contre les curés étant bien fait, ce n’est que la volonté de leur nuire qui peut manquer ; que tous ceux qui n’ont pas cette volonté aient la face couverte de nos crachats ».Illustration : photographie de Man Ray : "Au Cabaret du Ciel", Paris, 1927Cette scène de cabaret a été photographiée dans l'intention de la reproduire dans "Variétés", une publication belge dédiée au surréalisme. On y retrouve les penseurs, écrivains et artistes de proue du mouvement surréaliste. Il s'agit de : (debout) Hans Arp, Jean Caupenne, Georges Sadoul, André Breton, Pierre Unik, Yves Tanguy, Cora, André Thiron (qu'on voit de dos, face à Cora), René Crevel, Suzanne Musard, et Frédéric Mégret (avec la cigarette). Assis à la table se trouvent Elsa Triolet, Louis Aragon, Camille Goemans et Madame Goemans.

Le 11 septembre 2010 à 09:47
Le 2 avril 2013 à 08:52

Léon Cladel (1835-1892)

Les cracks méconnus du rire de résistance

« - En résumé, citoyens, il n’y a pas de milieu, conclut-elle avec énergie : ou se résigner à gémir éternellement sous le joug de ceux qui nous exploitent ou s’en affranchir dès demain, une bonne fois pour toute. - Aujourd’hui, non pas demain, proteste de toutes ses forces sa camarade en train de se faufiler à travers les rangs compacts d’une foule extrêmement attentive, aujourd’hui même. - Et comment ça, questionna-t-on de toutes parts à l’envi, par quel moyen ?  - Êtes-vous, oui ou non, le peuple souverain ? - Nous le fûmes, et nous le serons encore, avant longtemps. - Soyez-le tout de suite, il y a péril en la demeure. - Mais il nous faudrait tenir le pouvoir. - Rien de plus aisé : prenez-le et gardez-le. Ne vous laissez plus duper dorénavant. - On y tâchera, mais y réussir, on n’en répond point. - Têtes légères et cœurs timides, vous êtes tout feu, tout flamme s’il s’agit de combattre l’ennemi du dehors, et lorsqu’il faut lutter contre celui du dedans, vous tremblez de froid en caquetant, ainsi que des poules mouillées. - Où et quand avons-nous reculé, nous, les coqs ? -  Un peu partout, presque toujours, ici, chez vous. Aujourd’hui même, vous hésitez à bousculer ceux qui vous abusent. »  (I.N.R.I., 1886) Ces brûlants appels à la contre-attaque immédiate et à la vraie démocratie directe lyrique, ils tisonnent tous les romans d’aventure épiques ou mélodramatiques de Léon Cladel « révolutionnaires dans le fond des idées et dans la forme des phrases, plantant un bonnet phrygien sur la syntaxe », relève le critique Jean Bernard. À l’instar de Michel Zévaco, qui a eu plus de chances que lui avec la postérité, le romancier populaire à succès Cladel ne renoncera jamais à ses « rouges lubies », il veillera toujours à ce que ses histoires rocambolesques soient ancrées dans un contexte historique précis où s’affrontent les classes et à ce qu’on y « prenne parti pour la canaille ». Le Bouscassé (1866) tire tout à coup le couteau pour couper au service militaire. Mon ami le sergent de ville (1867), réalisant la sordidité de son métier, piétine ses insignes policiers, décroche un vieux fusil à pierre et fond dans le lointain en tonnant : « Un branle-bas ! Une révolution ! » Revanche (1873) devient le nom d’un bébé pouponné par 93 des derniers « apôtres de l’absinthe » (c’est comme ça que les Versaillais appelaient les communards) qui espèrent que leur rejeton « perpétuera en lui la haine qu’ils ont pour les tyrans. » Crête Rouge (1871) exhorte à une prise d’armes risque-tout à la Blanqui. N’a-qu’un-œil (1877) suggère aux manants de s’affranchir en « branchant » les aristos. La Fête votive de Saint-Bartholomée porte-glaive (1870) n’y va pas non plus par quatre chemins : « Notaires, huissiers, avocats, juges, gendarmes, percepteurs, autrement dit brigands, assassins, filous et compagnie, sont par nous abolis, et le reste… coule tout seul. » Avec un tel programme, Cladel aura naturellement bien du fil à retordre avec la justice. À la parution de Pierre Patient (1865), qui coïncide avec l’annonce de l’assassinat d’Abraham Lincoln, on accuse l’écrivain de faire « l’apologie du meurtre politique » et on met l’embargo à la frontière franco-belge, sur le très pantouflard journal L’Europe de Francfort dans lequel le roman est débité en épisodes. Pendant la semaine sanglante, on est à deux doigts de fusiller Cladel nous apprend l’historien de la Commune, Maurice Demanget. En 1873, on interdit la réédition de son recueil de nouvelles rebelles Les Va-nu-pieds dont le premier tirage a été épuisé en quelques jours. En 1875, avec Une maudite, le littérateur connaît son premier « outrage aux mœurs » qui le claquemure un mois à Sainte-Pélagie. C’est qu’incorrigiblement, chaque fois qu’il prend la plume, il répète qu’il suffit parfois d’une petite tripotée d’illuminés pour exploser des montagnes : « - Qu’on me donne aujourd’hui carte blanche et seulement une centaine de bons bougres, et que je sois perdu si demain tout n’a pas changé de gamme. - Et que ferais-tu ? - L’impossible. » On pourrait toutefois se demander ce qu’un aussi inflammable « dilettante de l’émeute » s’exprimant aussi crânement au premier degré vient faire dans notre florilège du rire de résistance. Hé bien, qu’on sache d’abord que Léon Cladel avait quelque chose de gougnafièrement rabelaisien. Écoutons sa fille Judith qui fut aussi sa biographe. « Rubens peut-être, Rabelais sûrement. Maintes fois l’analogie m’a frappée au cours de mes lectures. La recherche du terme vivant, sa mise en valeur et en saveur, la surabondance des vocables puisés à toutes les sources, empruntés aux dialectes nationaux et aux formations locales, pris aux anciens lexiques ou agencés de toutes pièces, mais en se conformant soigneusement au génie de la langue, le goût des querelles et des batailles où triomphent la fougue et le bon sens narquois du populaire, celui des discours qui assemblent la pompe et la force, la condensation de l’action autour de ces quelques motifs éternels de l’épopée : combat, ripaille, palabre et luxure. » Qu’on sache encore que l’écrivain était bien malgré lui un grand comique. Engagé comme neuvième clerc, durant son adolescence, dans les bureaux d’un avoué parisien, il n’en rate pas une. Chargé notamment d’un recouvrement important, il oublie son portefeuille débordant de valeurs sur une table de brasserie, ce qui lui coûte sa place. Plus tard, quand il a fait « une petite pelote » grâce à ses bonnes ventes en librairie, il souffre d’une grave maladie : l’enchérite. Assidu des ventes aux enchères, il ne peut s’empêcher de faire monter inconsidérément l’encan. Tant et si bien que sa maison est toujours prête de s’effondrer sous le poids de pyramides et de pyramides d’objets invraisemblables. Et puis l’on peut évoquer la tragédie burlesque de sa vie, à la fois effrayante et à se tordre. Alors que l’écrivain vient de suer sang et eau cinq ans durant sur l’écriture de Celui de la Croix-aux-bœufs et qu’il ne retrouve plus son manuscrit là où il l’a laissé, ne voilà-t-il pas que sa femme de ménage se flatte d’avoir jeté le papier sale qui encrassait son bureau et d’avoir rangé avec soin celui sur lequel il n’y avait rien d’écrit. Au bord de la syncope, Cladel ameute tous ses amis qui galopent avec lui à la fourrière à détritus et organisent une battue à travers les immondices. En désespoir de cause, l’écrivain plonge jusqu’au menton dans la « répugnante macédoine ». Mais c’est peau de balle et balais de crin ! Qu’à cela ne tienne, moins de deux heures plus tard, Léon Cladel est déjà occupé à entièrement recommencer son roman. En guise d’apothéose, pour prouver qu’il pouvait également arriver au farouche, têtu et vindicatif tribun des lettres Léon Cladel d’être délibérément bidonnant, voici un aphorisme de lui qui aurait plu à Pierre Desproges : « L’éternuement est l’orgasme du pauvre. »

Le 3 décembre 2011 à 10:27

Jean-Marie Decheneux

Les cracks méconnus du rire de résistance

Ce mois-ci, les loulous, je vais me faire tout petit-petit et m’effacer résolument devant un véritable petit chef d’œuvre d’humour mutin flagellant qui n’était pas du tout destiné à être diffusé. Il s’agit de la lettre historique qu’adressa en 1966 un bouquiniste wallon, toujours en vie présentement, aux responsables des services hospitaliers de l’Assistance publique de Liège. Lesquels, suite au recommandé qui suit, durent se réunir d’urgence pour statuer sur le bien-fondé des trois contre-propositions qu’y formulait leur ancien patient involontaire Jean-Marie Decheneux. Après bien des tergiversations, c’est sur la solution n°2 que l’Assistance publique se rabattit. Attention, il s’agit là d’une histoire belge, les chiffres figurant dans cette lettre doivent être reconvertis en francs français.   Lettre à l'Assistance publique (1966) Messieurs de la Recette de l'hôpital de Bavière (Assistance publique), il y a un peu plus d'un an, j'ai eu le relatif avantage de séjourner quelque temps dans vos locaux. J'y avais été amené à la suite d'une absorption volontaire et massive de barbituriques. Ayant décidé – avec impulsivité peut-être, mais sain d'esprit – de cesser définitivement tout commerce avec ce qu'il est convenu d'appeler mes semblables, j'avais jugé ce moyen propre à ne pas déranger trop de monde. Mal m'en prit : ma femme, âme sensible, s'émut des teintes curieuses que prenait mon véhicule charnel en voie d'anéantissement, d'où mon arrivée chez vous. Vous me sauvâtes donc ce bien qu'on dit le plus précieux : la vie. Je sortis de vos établissements affligé d'une pneumonie mais sauf. Je me remis besogneusement à exister et, jusqu'à ce jour, je croyais bien ne plus avoir, de longtemps, à vous considérer. Je recevais bien de temps à autre quelques papiers portant en guise d'en-tête votre raison sociale, mais, croyant qu'il s'agissait là de publicités pharmaceutiques que ma qualité d'ancien pensionnaire me valait de recevoir, je les mettais d'une main négligente au panier. L'aspect plus solennel de votre envoi du 17 courant (ref: n°1267/2823/05/x) fit que je lui accordai une attention plus soutenue. J'appris ainsi que vous me réclamiez depuis huit mois une somme de 779 FB pour vos bons soins et que, faute de paiement dans les huit jours, vous vous verriez – pour reprendre vos propres termes – « dans l'obligation de recourir à des mesures de contrainte ». Sans préjuger de la nature, ni de l'importance, de ces dernières, les raisons m'apparaissent nombreuses de ne pas donner suite à cette mise en demeure : 1. d'ordre pratique d'abord ; Il me serait fort difficile de réunir une somme de 779 FB en d'aussi brefs délais, mes bénéfices habituels restant fort en deça d'un tel chiffre ; 2. d'ordre strictement technique ensuite : Il me semble pour le moins étrange que je sois tenu de payer des soins que je n'ai jamais sollicités, qui m'ont été infligés contre mon gré et dont le but manifeste était de contrecarrer ma volonté consciente. De surcroît, durant mon séjour chez vous, j'ai été victime, suite à quelques négligences dans le manipulement de ma personne physique, d'un petit traumatisme crânien dont je porte encore la trace visible, à savoir un espace de peau de 3 x 2 cm entièrement dégarni de cheveux. Je n'ai toutefois jamais songé à vous tenir rigueur de cet accident et encore moins à vous réclamer un dédommagement, quelque manifeste que soit le préjudice moral et esthétique subi ; 3. d'ordre moral enfin : Le nom même de votre organisation – Assistance publique – m'inspire la plus grande méfiance. Je suis d'abord opposé à toute forme d'assistance tant aux pays sous-développés qu'à qui que ce soit ; cette forme particulièrement pernicieuse de charité n'ayant pour objet que de retarder les révolutions libératrices et, de surcroît, je dois vous avouer que la simple référence à toute forme de public, groupe, communauté ou société suffit à éveiller en moi des allergies. Toutefois... Désireux de trouver malgré tout une solution satisfaisant les deux parties et guidé, je l'avoue, par le souci de vous éviter des démarches fatigantes et – qui sait ? – peut-être coûteuses, je prends la respectueuse liberté de vous proposer l'arrangement suivant : je suis prêt à vous verser mensuellement une somme de 10 FB jusqu'à extinction complète de ma dette, soit durant une période de 6 ans et 5 mois. Il va sans dire que, tenant compte du caractère éminemment philanthropique et prophylactique de vos services, je ne vous ferai pas l'injure de vous proposer le moindre intérêt. Trois possibilités s'offrent à vous : 1. Devenus sensibles au côté « technique » de mes précédents arguments, vous renoncez à me réclamer la somme de 779 FB (si je ne devais plus avoir de nouvelles de vous, j'interpréterais ce silence comme une décision en ce sens). Le cas échéant, vous n'auriez d'ailleurs pas à vous en repentir ; je me ferais un devoir de recommander votre maison à mes amis et connaissances ; 2. Tenant par-dessus tout à percevoir ladite somme de 779 FB, vous acceptez l'arrangement que je vous propose (veuillez dans ce cas m'en avertir dans les plus brefs délais, je ferai immédiatement un premier versement de 10 FB à votre CCP) ; 3. Négligeant tout ce qui vient d'être dit, vous persistez dans votre intention d'user de « mesures de contrainte ». Dans ce cas, je me verrai contraint de vous restituer la vie que vous m'avez prêtée en m'excusant de l'avoir conservée aussi longtemps indûment. J'userai alors d'un procédé plus expéditif que celui qui fut à l'origine de notre rencontre : j'ai l'avantage d'occuper le troisième étage de l'immeuble où je suis domicilié, la distance séparant mes fenêtres du trottoir me paraît suffire à l'exécution de mon dessein. Est-il besoin de dire que je souhaite vivement vous voir choisir l'une des deux premières solutions. Inquiets comme vous l'êtes de l'ordre public et de la propreté des rues, je crois pouvoir vous faire confiance à ce sujet. Dans l'attente de vos nouvelles, recevez, Monsieur, l'expression sincère de ma considération distinguée.   Jean-Marie Decheneux   P.-S. Auriez-vous l'obligeance extrême de me faire parvenir le détail de ma dette de 779 FB. Je suis particulièrement curieux de savoir si les secours de notre mère la Sainte Eglise catholique qui me furent aimablement et obligatoirement fournis dès mon arrivée en vos locaux ont été tarifés et si oui à combien. Merci.

Le 28 novembre 2011 à 08:27
Le 6 janvier 2014 à 10:45

Gaston Leroux (1868-1927)

Les Cracks méconnus du rire de résistance

On ne relève guère que le grand roman-feuilletonniste Leroux fut également un grand fantaisiste. Et un grand mutin. Qui s’accorda toute son existence durant le droit à ce qu’il appelait les « audacieuses gamineries ». Enfant de chœur, il fume comme un sapeur Camembert dans les recoins des sacristies et siffle le vin des burettes. En classe, « à l’aide de son porte-plume, il mouchette d’encre les chaussettes d’un blanc immaculé de son vénérable professeur de grammaire, le Père Dupont ». Critique dramatique, il lui arrive de démolir littéralement son strapontin quand une pièce l’horripile. À la soirée de gala béni-oui-oui du Papa Lebumard, il pète vraiment un câble. « Quel scandale ! On doit se mettre à quatre pour me relever. » Chroniqueur judiciaire, il stupéfie ses collègues par sa témérité : « Donc la presse du monde entier s’occupait du marquis de X… Mes confrères attendaient l’audience sans fièvre, moi je bouillais, je voulais voir le marquis ! Mais il était en prison et bien gardé. Cependant deux jours avant l’audience, je parvins à me procurer une feuille timbrée de la préfecture sur laquelle j’inscrivis que M. Arnauld, anthropologiste, était invité à visiter les prisons du Cher. Le directeur de la prison centrale tint à recevoir lui même M. Arnauld et me fit visiter l’établissement et même goûter à la soupe. Quand je sortis, j’avais confessé mon marquis. (…) Le lendemain, Le Matin publiait en première page une correspondance de Bourges qui… Le préfet tombait en disgrâce, le directeur de la prison recevait l’ordre de faire ses paquets. » Reporter de choc, il collectionne les exclusivités grâce à de rouletabillesques stratagèmes, il ose tenter de faire vibrer ses lecteurs pour les impitoyables mais sincères et généreux terroristes anarchistes (Auguste Vaillant, Émile Henry, Santo Ironimo Caserio) dont il est chargé de retransmettre les procès et les exécutions. Et il donne à sa façon des marques de révérence aux figures dominantes de l’actualité ainsi que le rappelle Antoinette Peské dans son panorama Les Terribles : « Vers 1900, notre reporter accompagnait à Brest un ministre. Or, un jour, montant dans la vedette qui devait le conduire au vaisseau-amiral, l’Excellence fit un faux pas et, malencontreusement, se trempa les pieds. Vite, mettant à profit l’instant bref de sa navigation vers la nef amirale, le ministre se déchausse, s’éponge, s’essuie… Un ministre tout grand qu’il soit est sujet aux rhumes de cerveau… Cependant, au moment d’accoster, il cherche, tout le monde cherche les bottines ministérielles, vainement. Plus de bottines ! Gaston Leroux les a, d’une main subreptice, laissées choir dans le flot amer. Le ministre n’en dut pas moins monter à bord du bâtiment, recevoir les honneurs, passer en revue l’équipage, en jaquette, en haut de forme et… en chaussettes ! » Romancier consacré, il ne se montre pas toujours spécialement rassurant pour son voisinage : « Quand j’avais mis le point final à un roman, je bondissais sur le balcon et je déchargeais – en l’air – force coups de revolver. C’était le signal : ma femme, ma fille, mon garçon se précipitaient sur la vaisselle. Verres et assiettes volaient à travers le jardin. Dès qu’il ne restait plus rien à casser, on prenait les casseroles et on tapait dessus : un sabbat de sauvages ! Un jour, une famille amie se trouvait à la maison. Les coups de revolver la surprirent, mais quand mes visiteurs virent tout le monde s’y mettre et la vaisselle voler en éclats, ils crurent que nous étions subitement devenus fous. » Dans son œuvre, c’est pareil, Gaston Leroux travaille constamment du citron et n’arrête pas de « cracher la bobinasse » sur « les bandits gardés par les lois, protégés par la fortune, sacrés par le succès, regrettant que son épée ne soit pas assez longue pour les embrocher d’un seul coup » (Les Mohicans de Babel). Et de vitupérer le colonialisme dans L’Épouse du soleil, la politique dans Les Fils de Balaoo où l’on kidnappe tous les chefs d’État du globe pour que cessent les guerres et les iniquités, la culture bourge dans Une mansarde en or et Le Fauteuil hanté, la religion dans Pallas et Chéri-Bibi (« Ici-bas, chacun pour soi et Dieu contre tous ! ») ou la justice de classe dans La Maison des juges (« Vous faites de la police, mes juges, pas autre chose. Vous dissipez les rassemblements, vous rétablissez la circulation, vous faites la place nette de ce qui gêne la société. Vous gardez les plates-bandes du riche, vous êtes de tragiques gardiens de squares. » Quant aux conceptions sociales loufoquement anarchisantes de Gaston Leroux, elles fleurissent dans son chef-d’œuvre La Double Vie de Théophraste Longuet (1903), incarnée par le flaquant peuple des Talpa expérimentant l’utopie révolutionnaire totale aux fins fonds des Catacombes de Paris. « — Au nom de la loi, je vous arrête ! Cette fois, je crus bien qu’ils avaient compris et que je n’aurais plus à leur expliquer ce qu’est un commissaire de police et un voleur. Mais ils conservaient, qui leur mutisme imbécile, qui leur sourire stupéfiant. (…) Damoiselle de Coucy me demanda la définition de la police. Je lui dis : — La police est une institution qui a pour but de protéger les citoyens paisibles et honnêtes dans leurs personnes et leurs propriétés ! Ils se taisaient encore comme si j’avais dit de l’hébreu. Je m’écriai : — Le commissaire des polices est le gardien des lois ! Ainsi, il y a une loi qui empêche de prendre des chapeaux dans une boutique ! Ils m’interrompirent tous en criant : —   Nennil ! —   Comment, nennil ! Vous n’avez pas de loi ? —   Nennil ! —   Ni de gardien des lois ! —   Nennil ! —   Enfin, fis-je, furieux de cette mauvaise plaisanterie, il y a un État ! —   Nennil ! —   Vous, vous êtes l’État ? —   Nennil ! —   Vous avez des chefs qui sont l’État ? —   Nennil ! Je me pris la tête dans mes deux mains et je résolus de revenir à l’exemple palpable : —   Mon ami n’a pas le droit de prendre ces chapeaux dans la boutique de ce chapelier. —   Oïl ! —   Comment ! Il a le droit de prendre ces chapeaux ? —   Oïl ! —   Ces chapeaux ne lui appartiennent pas ! —   Oïl ! —   Alors, il peut prendre tous ces chapeaux ? —   Oïl ! J’étais cramoisi. Dame de Montfort se pencha vers moi et me confia que tous ces gens me demandaient ce que mon ami comptait faire de tous ces chapeaux. Je lui dis qu’il comptait les vendre. (…) Chez les Talpa, me fit-elle, on ne vend pas, parce qu’on n’achète pas. Chacun prend ce qu’il a besoin de prendre. Et comme il n’a pas besoin de prendre dix chapeaux pour les mettre à la fois sur sa tête, mon ami passait pour un fol, pour un pauvre malheureux triste fol. — Cette plaisanterie a trop duré, fis-je, croyez-en un commissaire de police qui a pu se rendre compte souvent, par lui-même, de la nécessité des lois. Dame de Montfort me demanda à quoi servent les lois. Je lui répondis : —   À trois choses : il y a les lois qui protègent l’État ; il y a les lois qui protègent la propriété ; il y a les lois qui protègent l’individu ! Dame de Montfort me répondit qu’il n’y avait pas besoin de lois chez eux pour protéger l’État, puisqu’il n’y avait pas d’État, ni pour protéger la propriété, puisqu’il n’y avait pas de propriété ! Je l’attendais aux individus. —   Oui, mais vous avez des individus ? —   Oïl ! répondirent-ils tous. Mais dame de Montfort me fit entendre, dès que je lui eus parlé des conflits entre les individus que ces conflits, d’après ce que je lui avais dit, naissant de la propriété, du moment qu’il n’y avait plus de propriété, les conflits n’existaient plus. Pourquoi avoir des lois qui auraient protégé des individus qui n’auraient pas de conflit, puisqu’il n’y a pas de propriétés ? J’étais tellement abruti que je répondis : — Oïl ! »

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