Alain Rey
Publié le 21/05/2014

Comment ça va, "Famille" ?


Je m'appelle « Famille », presque comme Camille ; et j'aime bien rimer avec Brindille (moins avec Faucille). Je suis un nom commun féminin, assez fier (ou fière) de désigner un groupe d'humains primordial, à la base de toute société. Je suis venue d'Italie, mon ancêtre romain s'appelait familia, c'était la fille d'un certain famulus, qui était un esclave de maison, souvent un captif, une prise de guerre. La belle Andromaque, dans l'Enéide, devenue esclave de guerre, se dit être famula. Les famuli, garçons et filles, formaient une familia, sous l'autorité d'un maître – il avait le culot de se dire paterfamilias – et vivant sous son toit. Les Romains, d'ailleurs, opposaient la familia à la gens, l'ensemble des personnes issues d'un même ancêtre.

Adieu paterfamilias

Je n'étais pas très contente d'avoir cette fonction économique, patriarcale, esclavagiste, et, pour tout dire, socialement ringarde. Aussi, après la révolte de ma mère familia, moi, la française famille, j'ai préféré laisser à ma copine mesnie le soin de désigner ce groupe de personnes au service d'un tyran domestique, et devenir l’emblème d'une réunion toute biologique, celle des personnes issues d'un même ancêtre. Adieu ce vieux paterfamilias, plutôt entrepreneur (paternaliste, évidemment) que grand-papa ; Je devenais la détentrice d'une affaire génétique, ce qui était nettement plus moderne et plus valorisant. Mon rôle devenait particulièrement important en français d'Afrique, où la « famille », la grande famille, comprend aussi les oncles, tantes, cousins-cousines, des alliés, et même des tas de gens unis par des liens traditionnels. Mais, comme pour me rabattre mon caquet, ce qu'on appelle par mon nom, en Europe ou en Amérique, s'est réduit à un tout petit groupe formé par « papa-maman-bébé », au mieux avec plusieurs mômes. Quand je pense qu'on a dit famille nombreuse pour seulement deux adultes et trois bambinos ! Enfin, il faut suivre son temps, quand on est mot. Exeunt donc les nombreux grands et arrière-grands, les tatas, les tontons, les pépés, les mémés, la mode de Bretagne pour le cousinage, et tutti, et quanti... Et dans certaines familles, on disait bizarrement que les enfants étaient ceux « d'un lit », qualifié de « premier » ou de « second ». un mot ridicule, parentèle, un autre prétentieux, fratrie, ont prétendu me concurrencer sans grand succès.

Finie cette histoire d'homme-femme-enfants

Cela dit, réduite au groupe minimal mais plutôt affectueux, moi, le nom féminin famille, j'allais me résigner, lorsque tout a été bouleversé.On est venu me dire : « finie cette histoire d'homme-femme-enfants ; ce que tu désignes, maintenant, c'est un ou deux adultes, sans distinction de sexe, et des enfants ». Mon pote, le mot parent, mon cousin, le mot mariage ont changé d'allure ; les dicos n'en pouvaient plus de modifier leur feuille de route, et à ce propos, on m'a proposé des PACS avec de drôles d'adjectifs, monoparental, au féminin, quand même (grâce à Grammaire, famille reste une fille : question de genre) ou encore recomposée, avec parents homos, ou divorcés, remariés, esseulés, et des enfants. On parle même de familles décomposées, ce que je trouve insultant, alors qu'en tant que nom, je ne suis ni dérivé, ni composé, encore moins décomposé (je suis obligé d'employer le masculin, parce que je suis un nom, un mot ; il va falloir réformer ça).

Cependant, je me disais que mon champ d'action d'était comme ça bien étendu. Il n'en reste pas moins que les groupes qui portent mon nom tendent à se réduire : une mère et son petit, ça se permet maintenant de s'appeler « famille ». Et mon gamin, l'adjectif familial, se plaint que les gamins quittent de plus en plus tôt ce qu'on appelle son giron. Parfois même, lorsqu'on dit que quelqu'un est venu avec sa petite famille, je ne sais plus de combien d'enfants je suis le nom. Vexant, non ?

Est-ce que j'ai une gueule de foyer clos !

Heureusement qu'on a compris que cette bougresse d'Etymologie, qui se prétend grecque, ne possède plus le « sens vrai » (etumos logos). Sinon, ceux et celles que je suis chargée de désigner seraient encore des esclaves. Il est vrai que parfois... En tout cas, je refuse de donner raison à André Gide, avec son fameux « Familles, je vous hais, foyer clos, etc. » Est-ce que j'ai une gueule de foyer clos ! Un peu de respect pour les mots, surtout quand ils sont beaux et nobles, comme moi, dame FAMILLE, inventrice d'un jeu épatant : « dans la famille Machin, je choisis la grand-mère ». Et quand on dit qu'on s'est tapé un petit gueuleton « des familles », je suis réconfortée. Donc, dans l'ensemble, ça peut aller.

Après des études de sciences politiques et de lettres, il a été, en 1951, le premier collaborateur de Paul Robert. C'est un observateur iconoclaste de l'évolution de la langue française, qu'il traduit dans les dictionnaires qu'il dirige.
Du Dictionnaire de la langue française (Le Robert, 1998) au Voyage des mots : de l'Orient arabe et persan vers la langue française (2013), il dévoile ce qu'il y a derrière les mots: des idées, des rêves, des passions, la culture, l'histoire pour offrir un regard nouveau sur la façon de penser le monde. 

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Alain Rey

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Le 24 juin 2010 à 18:39

L'enfant sous la table

Je n'ai jamais osé penser écrire pour le théâtre – mais j'aurais dû. Tout était théâtral dans la famille où j'ai grandi, une famille de Juifs algérois où chaque homme avait le verbe plus haut que son beau-frère et où chaque femme savait pertinemment museler son mari. Tout n'était qu'embrassades et coups de gueule, histoires drôles et parties de poker homériques, secrets et faux-semblants. Les adultes vivaient dans le jeu permanent. Pour autant ce n'était pas sur scène (le salon-salle à manger de l'appartement, puis de la maison familiale), mais dans les coulisses que je me sentais le plus à l'aise. Lorsque la "smala" débarquait en nombre de Paris ou de Nice et que les voitures encombraient la cour à l'arrière de la maison, on dressait la grande table. Le soir, après le dîner, les hommes (et quelques femmes) allaient taper le carton dans le bureau de mon père. Les autres femmes (et quelques hommes, les plus discrets et les plus doux) restaient dans la salle à manger. Moi, je me glissais sous la table, et je jouais au petit train avec les porte-couteaux. Tandis que là-bas, dans le bureau, on s'affrontait dans un nuage de fumée, au-dessus de moi, les paroles volaient, les secrets s'échangeaient, les sentiments se déversaient. L'un de mes oncles, pièce rapportée, désignait la famille (celle de sa femme et de ma mère) en disant "Les Borgia". Un jour, j'ai demandé "C'est qui, les Borgia ?" Mon père a répondu : "Des empoisonneurs." Il y a peu, je me suis rendu compte que ma première pièce de théâtre est depuis longtemps en chantier dans ma tête. Sur la scène est dressée une grande table autour de laquelle une douzaine de personnages bruyants sont attablés. Au début, sous la table, un petit garçon joue sans avoir l'air d'entendre ce qui se dit. Mais on ne reste pas enfant éternellement. La pièce s'intitule Samedi chez les Borgia.

Le 30 novembre 2014 à 09:22

Il vaut mieux avoir l'air conditionné que l'air stupide

Les bizarreries du langage

Quand le général de Gaulle se plaignait amèrement de la difficulté à gouverner un pays où l’on ne trouve pas moins de 258 sortes de fromages, c’était sans compter non plus avec les bizarreries du langage qui fleurissent aux quatre coins de l’hexagone. Que dire en effet d’une langue où l’on remercie un employé dont on n’est pas satisfait, où on lave une injure mais on essuie un affront, où l’on pose une question mais on soulève un problème, et où les malheureux qui sont dans de beaux draps passent des nuits blanches à force d’avoir des idées noires et du fait même n’arrivent pas à dormir sur leurs deux oreilles (moi non plus d’ailleurs)?Comment expliquer aussi la présence de l’estomac dans les talons, des pieds dans le plat, du chat dans la gorge, de la confiture chez les cochons, du rubis sur l’ongle, sans parler de la curieuse cohabitation des vessies avec les lanternes !Drôle de pays en effet où il ne faut pas confondre : scène, cène, Seine, saine ou chair, chaire, cher, Cher et où pendule est masculin entre les mains d’un radiesthésiste et féminin entre celles d’un horloger. Mais il y a mieux : amour, délice et orgue, masculins au singulier et féminins au pluriel ! Ce qui faisait d’ailleurs dire à Courteline :« Je ne me vois pas en train d’écrire : J’ai vu un orgue magnifique. C’est le plus beau des plus belles. »Quant à archives, fiançailles et ténèbres, ils sont, eux, condamnés au pluriel ! Bref, tout cela me paraît bien singulier…Curieuse langue enfin, où le mot mnémotechnique est si difficile à retenir…et où il vaut mieux finalement avoir l’air conditionné que l’air stupide.

Le 12 juillet 2015 à 08:15

L'épouse, fée de la famille

Quelques perles tirées d'un Manuel scolaire d'Économie Domestique pour filles dans des écoles catholiques en 1960

FAITES EN SORTE QUE LE SOUPER SOIT PRÊT Préparez les choses à l'avance, le soir précédent s'il le faut, afin qu'un délicieux repas l'attende à son retour du travail. C'est une façon de lui faire savoir que vous avez pensé à lui et vous souciez de ses besoins. La plupart des hommes ont faim lorsqu'ils rentrent à la maison et la perspective d'un bon repas (particulièrement leur plat favori) fait partie de la chaleur nécessaire d'un accueil. SOYEZ PRÊTE Prenez quinze minutes pour vous reposer afin d'être détendue lorsqu'il rentre. Retouchez votre maquillage, mettez un ruban dans vos cheveux et soyez fraîche et avenante. Il a passé la journée en compagnie de gens surchargés de soucis et de travail. Soyez enjouée et un peu plus intéressante que ces derniers. Sa dure journée a besoin d'être égayée et c'est un de vos devoirs de faire en sorte qu'elle le soit. PENDANT LES MOIS LES PLUS FROIDS DE L'ANNÉE il vous faudra préparer et allumer un feu dans la cheminée, auprès duquel il puisse se détendre. Votre mari aura le sentiment d'avoir atteint un havre de repos et d'ordre et cela vous rendra également heureuse. En définitive veiller à son confort vous procurera une immense satisfaction personnelle. RÉDUISEZ TOUS LES BRUITS AU MINIMUM Au moment de son arrivée, éliminez tout bruit de machine à laver, séchoir à linge ou aspirateur. Essayez d'encourager les enfants à être calmes. Soyez heureuse de le voir. Accueillez-le avec un chaleureux sourire et montrez de la sincérité dans votre désir de lui plaire. ÉCOUTEZ-LE Il se peut que vous ayez une douzaine de choses importantes à lui dire, mais son arrivée à la maison n'est pas le moment opportun. Laissez-le parler d'abord, souvenez-vous que ses sujets de conversation sont plus importants que les vôtres. Faites en sorte que la soirée lui appartienne. NE VOUS PLAIGNEZ JAMAIS S'IL RENTRE TARD À LA MAISON Ou sort pour diner ou pour aller dans d'autres lieux de divertissement sans vous. Au contraire, essayez de faire en sorte que votre foyer soit un havre de paix, d'ordre et de tranquillité où votre mari puisse détendre son corps et son esprit.

Le 6 décembre 2010 à 07:23

Avis de recherche

Un homme de 38 ans, Christophe M., a disparu depuis lundi soir. Il semble qu’il ait quitté le domicile conjugal à la suite d’une altercation avec son épouse à qui il reprochait une certaine frigidité. L’homme semblerait s’être rendu ensuite chez son meilleur ami qui est actuellement absent pour plusieurs mois en raison d’une délocalisation de son entreprise en Arabie Saoudite. La femme de celui-ci déclare que Christophe M. lui a effectivement rendu visite dans la soirée de lundi mais qu’il l’a quittée vers deux heures du matin. Christophe M. a ensuite été aperçu au domicile de Monique G., secrétaire de l’entreprise qui l’emploie, où il n’est, semble-t-il resté que deux heures. « Il est venu chercher un certificat de travail » nous a déclaré Monique G qui l’a vu se diriger vers le pavillon de sa voisine, une femme célibataire, qu’il connaissait et que nous n’avons pu joindre. Un peu plus tard, une troupe de majorettes nous révèle que Christophe M. s’est rendu à leur local qu’il a quitté plusieurs heures plus tard en annonçant qu’il comptait se rendre au foyer de jeunes filles de la rue voisine.  La dernière trace que l’on ait relevée de Christophe M. se situait aux alentours du bois de Boulogne où un témoin prétend l’avoir vu s’introduire successivement dans plusieurs camionnettes en stationnement. Depuis plus rien. La famille est anxieuse et lance un avis de recherche. Merci de bien vouloir rassurer une femme et des parents terriblement inquiets.

Le 12 mai 2014 à 09:02

Le plastique

Nous étions à l’étude quand le professeur entra. Et tout de suite, il a vidé son sac sur le bureau et ça a fichu un bordel pas possible. Il y avait une bouteille d’Evian, un stylo Bic, un sac poubelle, un vieux K-Way, une poêle à frire, un emballage de compact-disc, et des chevilles pour mur en plâtre diamètre 10, ou peut-être 12, c’est difficile d’être précis, du dernier rang on voit mal. – Aujourd’hui, je vais vous parler du plastique, a crié Merlan pour couvrir le bruit. À dire vrai, Merlan s’appelle Lambert, mais en verlan, ça fait Merlan, enfin, à peu près. Merlan, c’est un nouveau. Les nouveaux, ils en font toujours trop : la dernière fois, comme il voulait nous parler des dinosaures, il avait amené un carcasse de poulet, toute maigre, montée sur des tiges de métal. Nadia trouvait ça affreux, pas moi : c’était plutôt marrant comme idée, et puis, j’aime bien les squelettes, les films d’horreur. Son poulet tout en os, avec son armature en fil de fer, c’est sûrement ça qu’on appelle un support pédagogique. Ce qui est sûr, c’est que le jour des dinosaures, on a bien rigolé. Merlan, il doit avoir un truc avec le plastique, parce qu’il en a parlé pendant toute l’heure. – Ecoutez-moi bien. Dans l’Antiquité, la plastique était le nom donné à la sculpture, à la peinture, et à toute imitation du corps humain. En grec ancien, le mot plastiké signifie l’art de modeler. – M’sieur, c’est pour ça que les tops modèles elles sont vachement plastiques. – Ludovic, si ça ne vous intéresse pas, vous pouvez sortir et aller chez le proviseur. Je ne vous retiens pas. Moi, je n’ai rien dit. Je ne dis jamais grand chose, d’ailleurs. J’ai écouté Merlan, pour une fois. C’est bizarre, mais ça m’intéressait vraiment, le plastique. Beaucoup plus que la croissance des bambous, ou les poissons des abysses, avec sa projection de diapos nulles. Le plastique, au moins, ça me parlait, c’était du concret. Et puis, j’aimais bien les mots, polymérisation, polycondensation, alors, c’est pas courant, j’ai pris des notes, au lieu de creuser des sillons dans la table avec la lame de mon couteau. – Tous les plastiques ont des propriétés différentes, a expliqué Merlan. Le polyéthylène sert dans les objets ménagers, dans l’isolation électrique. Le polystyrène, dont la formule est C6H5-CH-CH2, sert aux revêtements de meubles. On l’appelle aussi le formica. Le bruit de fond augmentait, alors, pour retrouver un public, Merlan a soulevé sa poêle, et il a demandé : – Et ça, qu’est-ce que c’est ? – Ben, c’est une poêle, M’sieur, a fait Momo en haussant les épaules. – Evidemment que c’est une poêle, monsieur Abou. Je vous demande de quoi est constitué le revêtement de la poêle ? – Elle porte un vêtement, la poêle, Msieur ? – Bon, je vais vous aider. À votre avis, quelle est la marque de cette poêle ? – C’est Carrefour, M’sieur, on vous y a vu la semaine dernière, avec ma mère. – Non, Sabrina, ce n’est pas une poêle Carrefour, c’est une poêle Téfal. Et que veut dire Téfal ? – Oh hé, m’sieur, pourquoi vous achetez Téfal, Msieur ? C’est cher, les marques, c’est bon quand c’est Lacoste, mais c’est trop con pour une connerie de poêle. Vaut mieux acheter Carrefour. – Ce n’est pas le sujet, Sabrina, et puis, apprenez à parler poliment… Téfal signifie téflon-aluminium. Le revêtement est donc en Téflon, un matériau sur lequel la majorité des matières n’accrochent pas. C’est un polytétrafluoroéthylène. Donc une longue chaîne d’atomes de carbones reliés entre eux, et auxquels sont accrochés des atomes de fluor, sous la forme CF2-CF2. — M’sieur, le fluor, comme dans le dentifrice à rayures alors ? — Exactement, Maxime, comme dans le dentifrice à ray... — Alors, M’sieur, on peut se laver les dents direct avec la poêle dans la bouche ? — Bon, Maxime, ça suffit. Ou vous allez directement chez le directeur. Bien. Est-ce que vous savez de quand date le premier plastique ? Nadia ? – Mille ans ? – Ne répondez pas n’importe quoi, Nadia, vous réfléchissez avant de parler. Non, le plastique est vieux d’un peu plus d’un siècle. Le premier plastique a été inventé en 1870, par des Américains, les frères Hyatt : c’était du celluloïd, c’est-à-dire du nitrate de cellulose et de camphre. Et le premier brevet en matière de fil artificiel a été déposé par un Français, le Comte Hilaire de Chardonnet, en 1884. – Et les Arabes, M’sieur, ils ont rien inventé, alors, c’est pas juste ! – Les Arabes ? Euh, non, Mokhtar, pour le plastique, je ne crois pas, mais en mathématique ils ont inventé le zéro, ils ont découvert la circulation du sang, et beaucoup d’autres choses. Bon, et maintenant, qui sait de quand date le Téflon ? – Dix ans ? – Non, Nadia, pas dix ans, mais c’est déjà mieux. Le téflon a été inventé en 1947, par deux chimistes de Dupont de Nemours, qui s’appelait Plunkett et Rebock. – Comme les grolles, M’sieur ? – Comme les quoi ? Non, non, Kevin, Rebock avec un seul E. Rien à voir. Merlan était en train de nous parler de la bakélite, inventée par un Belge qui s’appelait Baekeland, quand la sonnerie l’a interrompu. – Bien, avant de vous lever et de partir, pour la prochaine fois – Ludovic, vous vous rasseyez s’il vous plait, Mokhtar et Sandrine, vous attendez d’être sortis de l’établissement pour faire ce que vous faites –, donc je disais, pour la prochaine fois, je veux que tout le monde vienne en cours avec un objet en plastique, et je veux que vous fassiez l’effort de connaître le nom précis du plastique, et si possible, sa composition. Toute la semaine, j’ai réfléchi à ce que j’allais apporter. C’est des idées de profs, mais ça fait toujours des histoires à la maison. Chaque fois, faut demander le truc aux parents, qui ne sont jamais d’accord, qui disent qu’on va le casser, qu’on ne va pas le rapporter, qu’on va se le faire voler. Ou parfois, ils n’ont rien qui convienne, et quant on retourne en classe, on a l’air d’un bouffon. Il y a un mois, Merlan avait demandé un objet ayant un rapport avec la pluie. Presque tout le monde avait choisi un parapluie, sauf cet abruti de Marc, qui avait ramené son chat, sous prétexte que c’était un chat de gouttière. Et moi, j’avais amené mon couteau, d’abord parce que je l’ai sur moi tout le temps, même quand il pleut, et aussi parce qu’il est en acier inoxydable. Alors, pour le plastique, j’ai réfléchi toute la semaine, j’ai potassé des encyclopédies, un précis de chimie organique, et d’autres livres que je n’aurais jamais lus sinon. Et hier soir, j’ai trouvé ce que j’allais apporter en classe. Finalement, j’ai même décidé de présenter trois objets, qui sont tous très différents, et je crois que c’est assez original. Évidemment, au début, à la maison, personne ne voulait me les prêter. Ma sœur a répété ce qu’elle dit tout le temps, que je suis dingue, qu’il faudrait m’enfermer, des conneries. Ma mère s’est mise à chialer, elle ne sait faire que ça, ça et picoler, et mon père a gueulé, m’a traité de petit salaud, et il m’a cogné, lui aussi il ne sait faire que ça, ça et aller au bistrot. Mais finalement, je m’en moque, parce que la nuit, je me suis relevé, et j’ai pris ce que je voulais. Voilà. Le premier objet est en polychlorofluorure de vinyle, lequel est, mais on s’en doute, un dérivé du polychlorure de vinyle. Le second est majoritairement constitué de silicate de méthyle, malgré deux pivots en acier inoxydables, et le troisième est un phénoplaste thermoformé. En classe, quand les autres ont commencé à déballer leurs plastiques, j’ai tout de suite su que c’était moi qui avait amené les plus intéressants. Nadia avait apporté un flacon d’acétate de polyvinyle, enfin bref, du vernis à ongles Helen Arden, trop nul, qu’elle avait piqué à sa mère. Et la couleur, je vous raconte pas. Ludo a présenté une résine formol-urée, utilisée dans les lunettes à double foyer de son père, et d’ailleurs, c’étaient les lunettes à double foyer de son père. Karim a seulement amené un sac en plastique Ed l’épicier, qu’il avait amené dans un autre sac en plastique Ed l’épicier, mais cet abruti ne savait même pas qu’il était fabriqué à base de polyéthylène vierge. Moi, quand j’ai déballé mon sac, il y a eu un grand silence, tout le monde a reculé de trois pas et Merlan a blêmi, s’est adossé au mur et s’est mis à vomir. Peut-être à cause du sang, je ne sais pas. Sur la table, j’avais posé, de gauche à droite, l’un des seins en silicone de ma grande sœur, la hanche articulée de ma mère, et la prothèse biliaire de mon père. C’est la prothèse biliaire que j’ai eu le plus de mal à extraire. Faut dire que mon père, ces dernières années, il a pris pas mal de bide.

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