Parce que la langue est le lieu d'un champ de bataille
idéologique, pour résister au pouvoir, à tous les pouvoirs, il faut
d'abord s'occuper des mots dénaturés ou vidés de leur sens par les
politiques et les médias. Pour ventscontraires.net, Klemperer
Junior a proposé à des auteurs de les réhabiliter.
Participez vous aussi et postez vos contributions ici.Il y a des mots qui réunissent contre eux les adversaires les plus opposés. C’est en général le signe de leur importance.
Les
soviets (conseils) sont nés en 1905 alors que la Russie est traversée par un puissant mouvement contestataire. Les ouvriers, les paysans, les soldats se réunissent, discutent, s’organisent. Les soviets incarnent la démocratie réelle, locale, réjouissante, dans les mains de tous et pour le bien commun. Ce sont eux qui font naître la révolution de 1917. Mais ils n’exerceront jamais le pouvoir : Lénine, Trotsky et les bolcheviques prennent le contrôle du pays et massacrent ceux qui défendent encore la révolution démocratique. Comble de la barbarie, les meurtriers revêtent le nom des victimes : soviets devient un mot défiguré, il est le prétexte à la dictature, la caution de la fin des libertés.
Lénine n’est pas le seul responsable de ce dévoiement : les soviets ont été abattus comme les Républicains espagnols le seront quelques années plus tard, avec le silencieux assentiment des autres grandes puissances. Si l’on a laissé ce mot être kidnappé et défiguré, c’est qu’il n’arrangeait personne, ni les tsaristes, ni les capitalistes, ni les syndicats. L’expérience qu'il donnait à voir faisait peur à tous les pouvoirs. Il y a eu une unanimité pour oublier son sens réel.
"Soviets" est un mot magnifique, il est comme une luciole, il palpite, on le devine, on s’en approche et il s’échappe ; pourtant il est là, comme la possibilité d’une autre organisation de la société, offerte, si nous le voulons. Les mots survivent. Ils hantent le temps et portent en eux des expériences d'une réalité passée que nous pouvons faire nôtre.
Pour lire les autres contributions de Martin Page à ventscontraires.net, cliquez là
Dernier roman paru : La disparition de Paris et sa renaissance en Afrique (Ed. de l'Olivier)
www.martin-page.fr