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Publié le 01/06/2014

Tobie Nathan : "A terme, la famille ne servira plus à rien"


Comment ça va la famille ? #5

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Des enfants fabriqués en laboratoire

De plus en plus, la société prend conscience que l’enfant n’appartient plus aux ancêtres ; il a de nouveaux propriétaires. Il semble évident qu’à terme, les enfants ne seront plus fabriqués dans la famille mais dans des laboratoires. A la suite d’Henri Atlan et de son livre l’Utérus artificiel, on sait qu’on parviendra d’ici une dizaine d’années à faire pousser un embryon en éprouvette et le conduire jusqu’au bout, ce qui arrangera les femmes qui souhaitent se consacrer à leur vie, leur carrière. Dès lors, la famille ne servira plus à rien et ne deviendra qu’un lieu de socialisation agréable… ou pas.

Le Rond-Point est un rond-point où beaucoup de gens se croisent, se rencontrent, se mélangent, forment des molécules, de nouveaux matériaux, des tissus à motifs inédits. En voilà quelques uns, attrapés par le bras par la rédaction de ventscontraires.net, ils viennent faire un tour avec nous. 

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Tobie Nathan

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Le 2 mars 2018 à 14:38

Tobie Nathan : Le Parlement des dieux

Tobie Nathan écoute des migrants depuis quarante-cinq ans. Professeur de psychologie à Paris VIII, il a fondé en 1993 le Centre Georges Devereux, centre universitaire d'aide psychologique aux familles migrantes. Il a publié une quarantaine d’ouvrages, dont Ethno-roman (Grasset, prix Femina essai 2012) et Ce pays qui te ressemble (Grasset, finaliste du prix Goncourt 2015). Avec Les Âmes errantes (L’Iconoclaste 2017), il affirme ce rare talent d’être un essayiste doublé d’une plume d’écrivain.Et si la laïcité, de moins en moins accueillante, ne parvenait plus à endiguer ce que Tobie Nathan appelle « la guerre des dieux » ? « Et je parle de tous les dieux, tant des divinités païennes que des dieux monothéistes, chacun singulier dans ses exigences, du Dieu des catholiques, des protestants, des musulmans ou des juifs ». Comment penser enfin un monde que les dieux, de fait aussi multiples que les peuples, accepteront un jour de partager en paix ? Peut-on, tel un guérisseur, apaiser ces forces dont les religions n'ont pas réussi à maîtriser la violence ? La République, à travers la loi de 1905, promettait de le faire. Nous en constatons l'échec : « ce sont ces mêmes dieux qui réapparaissent aujourd'hui, rendus d'autant plus cruels qu'ils se trouvent, du fait de la mondialisation, du déplacement accéléré des populations, en concurrence directe les uns avec les autres. » Pour Tobie Nathan, il est grand temps d'ouvrir, au sein de la laïcité française, un large « parlement des dieux ». Conférence programmée par Jean-Daniel Magnin pour le cycle "Nos disques sont rayés #2"Enregistré le 10 février 2018 salle Roland Topor du Théâtre du Rond-PointCaptation et montage Léo Scalco et Sarah-Mei ChanDurée : 02:04:27

Le 28 juillet 2015 à 08:59

Etienne Klein : La gravitation, force négligeable parmi les autres forces

Vous avez dit "boson de Higgs " ? #2

Quand le langage scientifique défait tout ce que nous savons du monde, il faut au moins le talent de conteur du physicien Etienne Klein pour nous le restituer à travers le grand bruit provoqué par la détection du boson de Higgs au CERN le 4 juillet 2012. Le boson de Higgs est à l'évidence une drôle de chose. Mais au fait, s'agit-il vraiment d'une chose ? La détection du boson de Higgs au CERN fut annoncée urbi et orbi le 4 juillet 2012, pas moins de 48 ans après que des physiciens théoriciens ont prévu son existence. Cette découverte est fondamentale en physique, mais pas seulement : elle a aussi des implications philosophiques qui viennent défaire le lien que l'on a l'habitude de faire, depuis la naissance de la physique moderne, entre le concept de matière et celui de masse. En général, nous pensons que ces deux notions sont ontologiquement intriquées : que serait en effet une matière dépourvue de masse ? Et comment imaginer une masse qui ne s'incarnerait pas en particules de matière ? Or ce que révèle la présence de bosons de Higgs dans l'univers, c'est que, contrairement à ce que l'on pensait, la masse n'est pas une propriété intrinsèque des particules élémentaires, seulement une propriété secondaire : elle résulte du fait qu’elles se frottent au vide, plus exactement au champ qu’il contient et qu’on appelle « le champ scalaire de Higgs ». On osera ici une analogie, imparfaite mais éclairante : tout se passe comme si les particules élémentaires étaient des objets sans masse, mais dotées de skis, se déplaçant sur un champ de neige qui serait l’équivalent du champ scalaire de Higgs ; les particules ayant des skis parfaitement fartés se déplacent sans frottement, donc à la vitesse de la lumière, et leur masse apparente est nulle ; celles dont les skis sont mal fartés glissent mal sur la neige, leur vitesse est moindre que celle de la lumière et leur masse est non nulle. La masse apparaît alors comme une mesure de la mauvaise qualité du fartage des skis des particules… > écouter le podcast audio complet

Le 6 mai 2014 à 08:23

Résidence Sophocle

  Aujourd'hui je suis tombé sur mon fils en me risquant hors de la chambre. Le pauvre aveugle n'a pas senti ma présence, il était venu se ravitailler dans le coin cuisine, il tâtonnait à la recherche de son carton de céréales. En passant devant lui sur la pointe des pieds et sans respirer, j'ai pu aller jeter un coup d'œil à la salle de bain pour voir si sa mère y était. Il n'y avait que ses sous-vêtements qui flottaient dans le lavabo. Sa manie de rester propre en toutes circonstances. J'ai eu bien tort de m'inquiéter pour elle. Je farfouille dans la lessive par acquis de conscience, au cas où elle y aurait caché quelque chose pour moi, que sais-je, un signe, un couteau. Mais pourquoi aurait-elle eu cette idée, ils doivent me croire mort en travers du matelas conjugal. Sauf que je me suis relevé et que je vais me casser de cette taule. Je ne sais quel crime j'ai pu commettre pour mériter une humiliation pareille. J'ai dû oublier. Le problème pour m'en aller, ça va être de passer devant leur chambre. Trop risqué pour l'instant. J'attends qu'ils dorment. Une fois dehors qu'est-ce que je ferai ? Je ne suis pas certain d'aller sonner chez le voisin. Le gars ne va pas très bien non plus depuis la visite de son frangin. Ils étaient fâchés depuis des années, je crois que l'un couchait avec la femme de l'autre, aucun de ses gamins n'était de lui. Mais miracolo le cadet a décidé de pardonner, le voilà un beau jour sur le palier avec sa marmite en fonte dans les bras. Il avait mitonné un plat pour se rabibocher avec son grand frère. Les deux hommes s'étreignent en chialant. Descendent des bières et se relaient devant la gazinière pour touiller le ragoût à feu doux. C'est quand même beau la famille. Le fumet s'est mis à envahir la cour, l'immeuble entier bavait sur ce ragoût, moi compris. Mais au milieu de la nuit on a entendu des hurlements atroces – pire qu'un lion dépecé vivant. Au voisin, son frère venait de raconter qu'il lui avait fait bouffer ses deux bambins adultères en sauce. Le malheureux a eu la courante du siècle, des vipères lui roulaient dans le ventre, il voulait se vomir, se retrousser par la bouche. De bas en haut la cour s'est illuminée comme un théâtre à l'italienne, les voisins se marraient, s'envoyaient des commentaires, ça fusait d'une fenêtre à l'autre. La seule qui ne disait rien, une fois de plus, c'était la sorcière du cinquième. La sorcière de l'Est en déshabillé noir. Celle-là personne ne l'a jamais vue sortir de ses gonds. Elle suivait la scène en tirant sur sa clope. Mais elle avait eu son heure de gloire elle aussi, le jour où son gus l'avait plaquée pour une jeune Bettencourt. Sans un mot, elle avait lâché l'un après l'autre ses deux gamins endormis dans le vide de la cour. On a entendu deux splatch puis la fenêtre se refermer lentement. Je me dis que si j'arrive à me tirer d'ici, je monterai plutôt frapper à sa porte. On ne sait jamais, elle me laissera peut-être entrer. Une période de calme s'annonce. Le temps que ça incube. Même le voisin on ne l'entend plus. Lui aussi doit être en train de ruminer sa vengeance. Un plat qui se mange froid, si j'ose dire. Souvent ça implique de repartir à zéro. En fondant une nouvelle famille par exemple.

Le 4 août 2015 à 08:11

Etienne Klein : La masse n'est pas là où on le croyait

Vous avez dit "boson de Higgs " ? #3

Quand le langage scientifique défait tout ce que nous savons du monde, il faut au moins le talent de conteur du physicien Etienne Klein pour nous le restituer à travers le grand bruit provoqué par la détection du boson de Higgs au CERN le 4 juillet 2012. Le boson de Higgs est à l'évidence une drôle de chose. Mais au fait, s'agit-il vraiment d'une chose ? La détection du boson de Higgs au CERN fut annoncée urbi et orbi le 4 juillet 2012, pas moins de 48 ans après que des physiciens théoriciens ont prévu son existence. Cette découverte est fondamentale en physique, mais pas seulement : elle a aussi des implications philosophiques qui viennent défaire le lien que l'on a l'habitude de faire, depuis la naissance de la physique moderne, entre le concept de matière et celui de masse. En général, nous pensons que ces deux notions sont ontologiquement intriquées : que serait en effet une matière dépourvue de masse ? Et comment imaginer une masse qui ne s'incarnerait pas en particules de matière ? Or ce que révèle la présence de bosons de Higgs dans l'univers, c'est que, contrairement à ce que l'on pensait, la masse n'est pas une propriété intrinsèque des particules élémentaires, seulement une propriété secondaire : elle résulte du fait qu’elles se frottent au vide, plus exactement au champ qu’il contient et qu’on appelle « le champ scalaire de Higgs ». On osera ici une analogie, imparfaite mais éclairante : tout se passe comme si les particules élémentaires étaient des objets sans masse, mais dotées de skis, se déplaçant sur un champ de neige qui serait l’équivalent du champ scalaire de Higgs ; les particules ayant des skis parfaitement fartés se déplacent sans frottement, donc à la vitesse de la lumière, et leur masse apparente est nulle ; celles dont les skis sont mal fartés glissent mal sur la neige, leur vitesse est moindre que celle de la lumière et leur masse est non nulle. La masse apparaît alors comme une mesure de la mauvaise qualité du fartage des skis des particules… > écouter le podcast audio complet

Le 24 septembre 2015 à 11:24

Jean-Michel Besnier : "L'ambiance politico-scientifique actuelle a quelque chose d'inquiétant"

L'idée d'innovation a remplacé celle de progrès Dans cette 3e partie de l'interview qu'il a accordée à ventscontraires, le philosophe Jean-Michel Besnier évoque les courants métaphysiques tels que la Gnose, sur lesquels s'appuient certains partisans du transhumanisme, dans l'optique d'un savoir susceptible de parachever la création divine en affranchissant l'Homme de ses limites et contingences. Jusqu'ici optimiste sur les conséquences d'un post-humanisme susceptible d'élargir l'humanité à d'autres êtres tels que les animaux, les cyborgs, les clones ou les robots, Jean-Michel Besnier nous confie aujourd'hui son inquiétude sur ces questions, au regard de l'emprise croisssante des multinationales sur les politiques de recherche. Agrégé de philosophie et docteur en sciences politiques, Jean-Michel Besnier est professeur de philosophie à l’université Paris-Sorbonne (Paris IV), où il a créé et dirigé le Master « conseil éditorial et gestion des connaissances numérisées » de 2001 à 2013 et où il dirige actuellement l’EA 3559 « Rationalités contemporaines ». Il est membre du conseil scientifique de l’IHEST, du Directoire du MURS (Mouvement universel pour la responsabilité scientifique) et de la commission Littérature scientifique et technique du CNL. Parmi ses ouvrages :Demain les posthumains : Le futur a-t-il encore besoin de nous ? Hachette 2009L'homme simplifié : Le syndrome de la touche étoile, Fayard 2012  

Le 11 août 2015 à 08:05

Etienne Klein : Pour comprendre le boson de Higgs, l'exemple du ski

Vous avez dit "boson de Higgs " ? #4

Quand le langage scientifique défait tout ce que nous savons du monde, il faut au moins le talent de conteur du physicien Etienne Klein pour nous le restituer à travers le grand bruit provoqué par la détection du boson de Higgs au CERN le 4 juillet 2012. Le boson de Higgs est à l'évidence une drôle de chose. Mais au fait, s'agit-il vraiment d'une chose ? La détection du boson de Higgs au CERN fut annoncée urbi et orbi le 4 juillet 2012, pas moins de 48 ans après que des physiciens théoriciens ont prévu son existence. Cette découverte est fondamentale en physique, mais pas seulement : elle a aussi des implications philosophiques qui viennent défaire le lien que l'on a l'habitude de faire, depuis la naissance de la physique moderne, entre le concept de matière et celui de masse. En général, nous pensons que ces deux notions sont ontologiquement intriquées : que serait en effet une matière dépourvue de masse ? Et comment imaginer une masse qui ne s'incarnerait pas en particules de matière ? Or ce que révèle la présence de bosons de Higgs dans l'univers, c'est que, contrairement à ce que l'on pensait, la masse n'est pas une propriété intrinsèque des particules élémentaires, seulement une propriété secondaire : elle résulte du fait qu’elles se frottent au vide, plus exactement au champ qu’il contient et qu’on appelle « le champ scalaire de Higgs ». On osera ici une analogie, imparfaite mais éclairante : tout se passe comme si les particules élémentaires étaient des objets sans masse, mais dotées de skis, se déplaçant sur un champ de neige qui serait l’équivalent du champ scalaire de Higgs ; les particules ayant des skis parfaitement fartés se déplacent sans frottement, donc à la vitesse de la lumière, et leur masse apparente est nulle ; celles dont les skis sont mal fartés glissent mal sur la neige, leur vitesse est moindre que celle de la lumière et leur masse est non nulle. La masse apparaît alors comme une mesure de la mauvaise qualité du fartage des skis des particules… > écouter le podcast audio complet

Le 13 février 2018 à 14:24

Tobie Nathan : Le Parlement des dieux

Tobie Nathan écoute des migrants depuis quarante-cinq ans. Professeur de psychologie à Paris VIII, il a fondé en 1993 le Centre Georges Devereux, centre universitaire d'aide psychologique aux familles migrantes. Il a publié une quarantaine d’ouvrages, dont Ethno-roman (Grasset, prix Femina essai 2012) et Ce pays qui te ressemble (Grasset, finaliste du prix Goncourt 2015). Avec Les Âmes errantes (L’Iconoclaste 2017), il affirme ce rare talent d’être un essayiste doublé d’une plume d’écrivain. Et si la laïcité, de moins en moins accueillante, ne parvenait plus à endiguer ce que Tobie Nathan appelle « la guerre des dieux » ? « Et je parle de tous les dieux, tant des divinités païennes que des dieux monothéistes, chacun singulier dans ses exigences, du Dieu des catholiques, des protestants, des musulmans ou des juifs ». Comment penser enfin un monde que les dieux, de fait aussi multiples que les peuples, accepteront un jour de partager en paix ? Peut-on, tel un guérisseur, apaiser ces forces dont les religions n'ont pas réussi à maîtriser la violence ? La République, à travers la loi de 1905, promettait de le faire. Nous en constatons l'échec : « ce sont ces mêmes dieux qui réapparaissent aujourd'hui, rendus d'autant plus cruels qu'ils se trouvent, du fait de la mondialisation, du déplacement accéléré des populations, en concurrence directe les uns avec les autres. » Pour Tobie Nathan, il est grand temps d'ouvrir, au sein de la laïcité française, un large « parlement des dieux ». Enregistré le 10 février 2018 dans la salle Topor du Théâtre du Rond-PointDurée : 02:04:31

Le 8 mars 2018 à 18:34

Céline Milliat-Baumgartner joue avec les fantômes de son enfance

Des bracelets, des boucles d'oreilles, du métal noirci. C'est tout ce qui reste, tout a brulé dans un accident de voiture. Le père et la mère aussi. Céline Millat Baumgartner a écrit autour du vide soudain qui a marqué son enfance, elle joue avec une légèreté magnifique Les Bijoux de pacotille au Rond-Point, dans une mise en scène de Pauline Bureau. Rond-Point — Ces « bijoux de pacotille », vous les visualisez ? Vous savez à quoi ils ressemblent ? Leur forme, leur couleur ? Céline Milliat Baumgartner — Non, je ne vois pas ces bijoux, je ne les reconnais pas, ni leur forme, ni leur couleur. Mais je les entends. Ma mère avait une bague très précieuse et tout un tas de bracelets et de boucles d’oreilles très toc. Le cliquetis des bracelets et des boucles, c’est le bruit de ma mère, c’est mon bruit rassurant, c’est le doudou de mon enfance, celui qui m’aide à dormir. La bague de diamants m’est revenue. Je la porte rarement, j’ai peur de la perdre. Mais les pacotilles toutes légères, celles que je ne vois plus mais que j’entends encore résonner, se sont perdues, elles sont parties en fumée. Et ça leur donne un prix inestimable. Les bijoux de pacotille ce sont ces souvenirs d’enfance, souvenirs brumeux et impalpables, souvenirs inestimables, invérifiables, inventés, souvenirs d’or pur. Les Bijoux de pacotille , c’est du rien dont on fait ses rêves, c’est ce recueil de souvenirs périssables qu’on grave dans un livre pour ne pas oublier, c’est comme le dit Antoine Vitez, le sable sur lequel l’acteur-poète écrit chaque soir. Éphémère et sans prix.   « Jouez-vous » encore ? Est-ce encore « jouer » ? Comment « interpréter » ? Bien sûr je joue. Je joue avec mes souvenirs, et en venant vous les raconter, je les invente encore. Raconter cette histoire, qui est la mienne, que je fais mienne, c’est jouer à démêler le vrai du faux, de la même façon que chaque fois qu’on raconte un souvenir de sa propre enfance, on triche sans le vouloir, on déforme, on invente pour de vrai, on voit tout avec la loupe déformante de nos yeux d’enfant. C’est cet endroit précis du souvenir qui m’intéresse aujourd’hui. Un frère et une sœur adultes ont souvent deux visions différentes d’un même souvenir d’enfance. Chacun réinterprète le moment passé. Moi je viens dans un rapport intime vous interpréter, à vous public, mes bribes de souvenirs, avec le plaisir de vous embarquer dans mon histoire et de la partager avec vous. Et comme tous les acteurs, parce que vous êtes là, parce que je vous tiens, parce que je ne veux pas vous perdre, je vous mène par le bout du nez. Mais je le fais à cœur ouvert, avec fragilité et pudeur, et de toute bonne foi. C’est là tout le jeu.   Propos vidéo recueillis par Jean-Daniel Magnin Interview texte réalisée par Pierre Notte

Le 17 juillet 2014 à 09:23

François Jarrige : "Les changements techniques ne sont pas nécessairement synonymes de progrès social"

Rage contre la machine ? #1

François Jarrige est historien, enseignant-chercheur à l'université de Bourgogne. Il s’intéresse à l’histoire des mondes du travail, des techniques et aux controverses qui ont accompagné l’industrialisation. Il a notamment publié Au temps des « tueuses de bras » (2009) et Face au monstre mécanique (2009). Son dernier ouvrage Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences est sorti en février aux éditions La Découverte. Première partie de l'entretien qu'il a accordé à ventscontraires.net   Dans le monde du travail, l'innovation technique a-t-elle toujours été perçue comme une menace ? Non, les situations ont été extrêmement diverses et contrastées, et tout dépend évidemment de ce qu'on appelle "innovation technique". Une innovation en vue d’améliorer la sécurité ou l'efficacité du travail, ou pour permettre d’améliorer la qualité du produit fabriqué, n’a évidemment pas le même sens pour le travailleur que celles qui visent à son élimination, à la réduction de son autonomie, ou qui introduisent de nouvelles contraintes au nom de l’amélioration de la productivité. Par ailleurs, opposer d’un côté l’innovation technique et de l’autre le monde du travail implique que les deux sont séparés. Or, ce n’est pas nécessairement le cas. Avant les « révolutions industrielles » du XIXe siècle, les artisans et ouvriers étaient les principaux acteurs du changement technique. C’est surtout à partir du XIXe siècle qu’apparaît la séparation croissante entre le travail, sa gestion et son contrôle, l’ouvrier devenant celui qui applique des procédés élaborés ailleurs par les figures nouvelles de l’ingénieur et du technicien de laboratoire. L'opposition réactionnaires-progressistes est-elle un bon prisme pour analyser le rejet ou l'adhésion à la technique ? A mon avis non, cette opposition fait plutôt obstacle à la compréhension et à l’analyse. Est réactionnaire celui qui réagit et s’oppose, progressiste celui qui croit en un progrès linéaire, ce sont des notions à la fois trop floues et trop surchargées d’idéologies, d’autant qu’il s’agit de catégories essentiellement politiques servant à distinguer depuis le XIXe siècle ceux qui sont favorables à des réformes politiques et ceux qui y sont hostiles. Transférer ces notions au domaine des techniques vise à mon avis à empêcher toute discussion en délégitimant les positions critiques. Dans la réflexion sur la technique, la ligne de fracture ne passe pas entre les réactionnaires et les progressistes, mais entre ceux qui prétendent que les techniques sont des outils neutres, que le progrès technique est un dogme non questionnable, et ceux qui y détectent des instruments de pouvoir et de domination qui, à cet égard, méritent être critiqués. Dans la mesure où certaines techniques peuvent accentuer les inégalités, les ravages environnementaux, la domestication des hommes, s’y opposer peut parfaitement s’accorder avec ce qu’on appelle une position progressiste. Les changements techniques ne sont pas nécessairement synonymes de progrès social ou moral et on peut très bien s’opposer à une trajectoire technique au nom d’une certaine conception du progrès social. Pouvez-nous parler de quelques révoltes ouvrières contre l'industrialisation ? Au cours de la longue histoire du capitalisme industriel, de nombreux acteurs ont protesté et tenté de freiner des transformations techniques qu’ils percevaient comme néfastes. Dans le monde du travail, il arrivait fréquemment au début de l’ère industrielle que des artisans s’opposent à des innovations jugées dangereuses. A la fin du XVIIIe siècle, en Angleterre comme en France, des ouvriers du textile dénoncent ainsi les nouvelles mécaniques, ils pétitionnent pour exiger leur interdiction, défilent pour dénoncer leurs effets, et se soulèvent parfois pour les détruire. Dans les années 1790, des attroupements de fileuses « croyant voir leur ruine dans [l’]établissement des mécaniques » se rebellent à Rouen, mais aussi à Troyes ou Cholet. En Angleterre, ce type de protestations atteint une ampleur particulièrement spectaculaire lors des célèbres émeutes dites du Luddisme en 1811 et 1812. L’Europe est alors déchirée par les guerres napoléoniennes, l’Angleterre est en crise. La hausse du prix des grains, le manque d’ouvrage et l’avènement des nouveaux procédés techniques de production conjuguent leurs effets pour accroître la misère. Des milliers de travailleurs britanniques choisissent alors de détruire les machines qu’ils rendent responsables de leur situation difficile. Nommées Luddisme à partir d’un personnage mythique Ned Ludd, qui aurait brisé le métier de son maître à la fin du XVIIIe siècle, ces émeutes dispersées de grande ampleur au cours desquels des ouvriers du textile attaquent les usines et détruisent de nombreuses machines effraient les élites anglaises et acquièrent un écho considérable jusqu’à faire du mot « luddisme » un terme générique pour décrire l’hostilité populaire à l’égard de la mécanisation.

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