Daniel Pennac
Publié le 04/06/2014

Vive la nuit ! Vive mon lit !


Au lit, comment ça se passe ? D'abord entre soi et soi, ensuite entre soi et l'autre et enfin entre soi et ce qui reste de soi. Rien à en dire  de plus depuis le temps que le lit nous inspire et qu'on y expire. Non, vraiment, rien de neuf sous ce drapeau-là

À moins que.

À moins que l'essentiel ne se passe après la petite expiration. On baise, on pèse, on s'endort et "ça" commence à se passer vraiment. Entre soi et l'infra soi, cette fois. En un mot, on rêve. Submersion du plumard par les grandes marées inconscientes. 

Chaque nuit. Avec prime aux cauchemars. (Notez au passage qu'il n'y a pas de mot dans notre lexique pour dire le contraire du cauchemar.) On rêve, donc. On ne maîtrise plus rien. Le lit se délite, s'universalise, on y coule, on y galope, on y plane, c'est selon. On redevient le Little Nemo de Winsor McKay.

Sur quoi on se réveille – à côté de l'autre ou pas – avec le lit à faire et le réel à "gérer" (les mots aussi se mondialisent.) On atterrit quoi.

À  moins que. 

À moins que la veille on ait posé un calepin et un crayon au pied du lit et que le premier réflexe soit de noter le cauchemar qui vient de nous dégurgiter. Mais il résiste, le cauchemar ! Ne se laisse pas souvenir comme ça ! Propose du n'importe quoi. Ok ! On note le n'importe quoi. Le matin suivant idem. Et le suivant encore. Jusqu'au jour où on s'aperçoit que la matière de nos rêves se fait plus docile, propose des petites séquences, des bribes de récit, de l'anecdote mémorable, de l'inopiné désopilant, et, petit à petit de la structure d'ensemble. 

Cet acharnement à transformer nos rêves en récit procure un plaisir de dompteur. Peu à peu c'est une nouvelle qu'on note, ou un petit roman, avec son début, son acmé et sa fin. À ce stade il arrive même que, la nuit, en pleine tourmente onirique, on se dise : "Faut pas que j'oublie de noter ça demain" et quelque chose en nous rigole, qui fait la nique à l'inconscient.

C'est à quoi je m'amuse, moi, dans mon lit, une fois toutes mes lumières éteintes : recycler mes poubelles mentales. Du chaos extraire un récit.

Cela dit, faut pas prendre l'inconscient pour une bille ; même racontantes, ses histoires ne "disent" rien de précis. Très avare de sens, l'inconscient ! Ne lâche rien. Mais feuilletoniste en diable. Chaque nuit une poubelle nouvelle dans le lit du rêveur qui se la joue scénariste.

Vive la nuit, nom d'un chien ! Vive mon lit ! Et vivent les nouveautés du petit matin  ! 

Professeur de littérature de 1969 à 1996 dans un lycée pour enfants en difficulté, Daniel Pennac est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages, parmi lesquels : La Petite Marchande de prose (Prix du livre Inter 1990), la saga de Monsieur Malaussène, ou des récits illustrés par Tardi. Sur scène, il se produit au Théâtre du Rond-Point en 2004 et 2006 avec son texte Merci, élaboré avec la complicité de Jean-Michel Ribes, et depuis 2009 dans une lecture jouée du texte d’Herman Melville, Bartleby. Dans la collection Folio junior, il invente Les Aventures de Kamo, illustrées par Jean-Philippe Chabot. Aux Éditions Hoëbeke, il a signé deux livres avec Robert Doisneau…

En 2012, il publie Le Roman d’Ernest et Célestine aux éditions Casterman, dont il a fait l’adaptation pour le cinéma : le dessin animé Ernest et Célestine réalisé par Benjamin Renner et Vincent Patar, présenté en avant-première à la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes 2012, César du meilleur film d’animation en 2013 et nominé aux Oscars 2014.

En 2012 toujours, il publie Journal d’un corps aux éditions Gallimard, qu’il lit au Théâtre des Bouffes du Nord dans une mise en scène de Clara Bauer. Il écrit, pour une mise en scène de Lilo Baur, Le 6e Continent, créé au Théâtre des Bouffes du Nord en 2012 et publié aux éditions Gallimard la même année.

Il signe l’adaptation pour la scène de son texte jeune public L’Œil du loup créé le 30 janvier 2014 à la Maison des Métallos dans une mise en scène de Clara Bauer.

En février 2014, Journal d’un corps paraît en édition augmentée dans la collection Folio de Gallimard.

 

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Daniel Pennac

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Le 7 juin 2014 à 08:55

Glenn

Glenn dort parfois nu même souvent, mais le lundi surtout ou bien encore les jours de pluie. L'homme a inventé le sexe sur le lit pour oublier que Dieu avait mis des monstres dessous, très serrés les uns contre les autres. L'intimité dans un lit occulte un peu facilement les 2 millions d'acariens qui l'occupent aussi. Comme on fait son lit, on se couche, oui, mais lequel ? Il y a cette scène dans Freddy les Griffes de la Nuit, celle de la mort de Glenn (Johnny Depp), durant laquelle le jeune homme est aspiré par le lit (avec la télévision d'ailleurs, tiens) puis recraché en un impressionnant geyser de sang. Ce n'est pas anodin tant le sommeil est sans doute l'événement quotidien le plus perturbant qui soit puisqu'il nous voit chaque jour inexorablement perdre conscience. Le lit est cet endroit dans lequel nous perdons pied, physiologiquement parlant. Seul notre subconscient survit dans cette expérience qui met nos hormones sens dessus dessous, ce qui en fait un évènement encore moins rassurant tant l'homme aime tout contrôler. Alors le corps a inventé le rêve comme pour enfoncer le clou encore plus loin : il est la superstar de la nuit au grand dam de l'homme. Il n'est guère étonnant que ce dernier ait d'ailleurs bien souvent cantonné le sexe au même endroit. Quand on y pense, le sexe est également une perte de conscience. On meurt dans un lit bien souvent aussi. Avec des draps blancs immaculés comme un jour de mariage : ça fait réfléchir. Le lit est, avec les WC, l'endroit où l'homme se résigne à admettre qu'il n'est qu'un animal comme un autre. En 2145 nous dormirons dans des lits verticaux en compagnie de poules qui donneront du lait lorsqu'on leur pressera les crêtes. Nous serons dirigés par un état totalitaire qui enverra des sous-marins sur Mars pour exploiter le peuple étranger avant de l'éradiquer. Le sexe sera prohibé et l'homosexualité cantonnée à un couple étalon élevé en Argentine pour des études financées par le Nouveau Planning Familial. Le racisme sera cloné et la peur de l'autre deviendra une religion à part entière : on crucifiera des Chinois autant que les gousses de vanille qui seront jugées trop exotiques. Une grosse pastèque sera pape. La Kaaba abritera une baby carotte que tout l'islam vénèrera comme s'il était le Prophète même. L'homme aura rationalisé le sommeil, le lit deviendra un objet de controverse que quelques artistes engagés dresseront comme étendard (du côté hiver seulement, faut pas pousser) mais sans grand succès. Même Lady Gaga XIV s'y cassera les dents. Glenn sera recraché par un Freddy bionique tous les premiers dimanches du mois après le porno kabbalistique en hébreu diffusé sur Canal ++. Les censeurs seront vénérés comme des saints alors que les bouddhistes remettront au goût du jour la Macarena. Réveil chassieux, réveil heureux. Mais avant tout, mon lit restera à jamais cet endroit où nous ne dormirons plus jamais ensemble, Glenn.

Le 17 décembre 2015 à 08:24

Nous irons à Valparaiso

« C'est ton téléphone qui vibre, ou ton pacemaker qui est content de me voir ? » - la Ville Lumière avait su me guider vers un de ces sous-bois romantiques dont elle avait le secret. La dame posée sur mes genoux depuis quelques secondes trouvait les mots pour me remonter le moral. Elle me proposa un verre de champagne tiède, j'y vis un rituel d'accueil. Elle mit sa langue dans mon larynx, la précision anatomique vous surprend, mais moins que moi. « Je suis amoureuse », ajouta-t-elle sitôt ressortie, « il va faire de moi sa chose, voilà ce que je me suis dit quand tu as passé le rideau en lamelles plastiques de l'entrée ». J'étais au Cagibi, un bar de quartier conseillé par le gardien de nuit de l'Hôtel Le Clin d'œil où j'était descendu au hasard. « Ne demandez pas à voir Gigi », avait-il précisé, « ce n'est pas la peine ». Il devait tenir d'une grand-tante médium, parce que précisément Gigi était là, à califourchon sur mon Levi Strauss, une nouvelle bouteille pétillante dans la main – mais où était passée la première ? « Et de trois ! », s'exclama Gigi en la brandissant. Les mathématiques n'étaient pas son truc, la pauvre chérie. Je t'apprendrai l'algèbre, je serai ta chance, pensais-je. Je n'arrivais pas à savoir qui de Moët ou Chandon avait ce pouvoir euphorisant. Dehors, il faisait sombre. Nuit battante, les basses à fond sortant de tous les orifices de la rue. Les néons violets, orange, verts semblaient clignoter sur ce rythme infernal. Des gens entraient sans arrêt, et disparaissaient à l'étage d'où il ne redescendaient jamais. Gigi : « Qu'est-ce qu'on fait mon gros loup ? On se marie tout de suite ? Dis-moi oui dis-moi oui dis-moi oui ! ». Je regardai ma montre : disparue. « Et en plus je suis prestidigitatrice », souria-t-elle. Je repris du champ' éventé, je demandais qu'on y glisse des glaçons, et même là, dans le plus craspec des établissements, ça choquait. J'insistai auprès de la moustache qui servait derrière le bar, et je descendis tranquillement la bouteille. Et encore. Et encore. Le rimmel s'affaissait, Gigi se fatiguait à jouer à Gigi. Elle reposait sa tête sur ses bras croisés, sur le comptoir gras de cacahuètes. Je saisis ma dernière chance. La piquette à bulles me donnait de l'élan, je montai sur le zinc. « Gigi, ma Gigi », lui hurlai-je. Elle sursauta. « Viens, je t'emmène ! On prend l'air, définitivement ». Moustache saisit un objet long sous son évier. Gigi me faisait des signes, et les grands yeux. Mais je sentais bien qu'elle attendait la suite, même quand elle a dit : « Quel crétin, çui-là, je l'ai tout suite senti ». Alors j'ai repris : « Gigi, ma Gigi, demain matin ! Aux aurores, premier vol pour Valparaiso ! Ça sonne, non, Valparaiso ? Ça sent meilleur que le Cagibi ? On refait notre vie, amor des mis amores ! ». J'avais entendu ça dans une vieille chanson... Pan.   Oui, ça a fait pan. Ou pouf. Un bruit mi-dur mi-mou, qui a éteint la lumière. Quand celle-ci est revenue, elle était si vive qu'elle entrait en résonance avec le battement de mon sang dans ma boîte crânienne. Les yeux mi-clos, je pris conscience que j'étais allongé sur un trottoir, en plein jour. Je constatai que mes poches étaient vides. J'en sortis seulement un bout de papier froissé, sur lequel je lus : « Billet pour Valparaiso. Aller simple. Gros bisous. G. »

Le 20 avril 2015 à 10:10
Le 11 juin 2014 à 09:30

Rêves lointains

Rêvons un peu, voulez vous... Une certaine ethnie maya, vivant dans la forêt entre le Guatemala et le Mexique, est connue des anthropologues pour le rapport si particulier qu'elle entretient avec ses rêves. Chez eux, pas de théâtre, pas de chant, pas de danse ni de peinture. Bref, rien, à première vue, de ce que notre société appelle « Art ». Là-bas, l’essentiel de la créativité a lieu au lit.  De quoi rêve-t-on chez les Mayas ? D’abord, de plantes, de fleurs, d'animaux. Chacun ayant une signification bien particulière.Rêver de voir un jaguar signifie que l’on verra prochainement arriver de (dangereux) touristes. Si l’on rêve d’un pied humain, c’est en fait le pied d’un animal. Et si l’on rêve d’un pied animal, c’est forcément un pied humain. Dans le monde du rêve, tout est inversé, et les apparences sont toujours trompeuses. Parfois, leur sommeil ne met en scène que des animaux.Les Mayas sont eux-mêmes, le temps de la nuit, incarnés en animal.Au matin, un des rares rituels qu'on leur connaît par ailleurs, est de se raconter mutuellement leurs rêves.Ce qu'il y a d'étrange dans ce processus, c'est lorsque l'on s'aperçoit que ces derniers se répondent. Parfois même, un habitant racontera qu'il a rêvé rencontrer un certain habitant d'un autre village, qui racontera lui-même avoir rencontré le premier durant son rêve.Comme si l'espace du rêve était réellement un monde parallèle, commun à tous. Un "autre réel". Extrait d’une petite discussion matinale entre deux enfants, rapporté par une amie ethnologue : L'enfant : Cette nuit, j'étais un poisson. J’étais dans le lac et je disais : « l’eau est froide, c’est bien. »Sa soeur : Oui, l’eau est froide le matin. Que faisais-tu dans l’eau froide ?L'enfant : J’étais un poisson, j’étais avec ma femme.La soeur : Que faisait ta femme ?L’enfant : Elle criait. Rires. L’enfant : Je criais sur ma femme parce quelle avait brûlé mon repas, des courges grillées. Rires. La soeur : Ta femme crie parce que les enfants pleurent, ils pleurent parce qu'ils ont froid sous l’eau !L’enfant : Oui, je criais sur elle, ensuite je mangeais du maïs en grain.La soeur : Ah non! C’est impossible, tu es un poisson! Les poissons ne mangent pas de maïs.L’enfant : Si, je mangeais des tortillas que m'a femme m’a préparées. Ensuite, le crocodile est arrivé pour me chasser, j’ai nagé près de la rive pour lui échapper.La soeur : Mais non, les crocodiles ne mangent pas de poisson, ils mangent du gibier. Moi, cette nuit, j’étais le singe hurleur. Je suis descendue pour boire au lac, et c’est vrai, j’ai vu le crocodile s'approcher pour me manger.L'enfant : C'est vrai, j’ai vu le singe hurleur sur la rive, mais ce n'était pas toi, c’était mon père qui était venu pêcher. Etonnant, non ? Le plus surprenant dans tout cela, peut-être, c'est que la plupart des étrangers ayant séjourné plusieurs semaines chez les Mayas, admettent qu'au bout d'un certain temps, leurs rêves évoluent, jusqu'à ce qu'ils ne contiennent eux aussi plus que des mondes constitués de jaguars, de serpents, etc... Comme si le surréel finissait toujours par s'imposer. Lorsque nous pénétrons dans un endroit, nous pénétrons aussi dans tout ce qui dépasse l'espace du visible. Sur ce, je vous souhaite de beaux rêves bien franchouillards.

Le 6 octobre 2015 à 10:52

Émerveillement

Le football, comme la peinture, selon Léonard de Vinci, est cosa mentale, c'est dans l'imaginaire qu'il se mesure et s'apprécie. La nature de l'émerveillement que le football suscite provient des fantasmes de triomphe et de toute-puissance qu'il génère dans notre esprit. Les yeux fermés, quel que soit mon âge et ma condition physique, je suis l'attaquant vedette qui marque le but de la victoire ou le gardien de but qui s'élance au ralenti dans l'éther pour faire un arrêt décisif. J'ai marqué, enfant, des buts stupéfiants (dans mon for intérieur, oui, bon). Les bras que je lève au ciel, alors, dans le salon désert de mes parents, participent autant du rituel et de la fête que le but proprement dit que je viens de marquer. Ce sont les célébrations, les congratulations, l'agenouillement sur la pelouse, les coéquipiers qui se jettent sur moi et m'entourent, m'étreignent, m'oignent et m'encensent, que je savoure le plus, non pas l'action elle-même, c'est mon triomphe narcissique qui m'apporte la jouissance, et nullement le fait qu'il puisse un jour se produire dans le réel, qu'un jour, moi-même, je pourrai contrôler merveilleusement un ballon du pied, pour, avec sang-froid, avec maîtrise, avec adresse, dans un stade réel, face à des adversaires réels, sur une pelouse réelle, le propulser d'une frappe très pure de vingt-cinq mètres dans la lucarne du but adverse, malgré la parade désespérée d'un gardien de but inexorablement dans le vent. L'image est séduisante, certes, mais j'ai d'autres ambitions dans la vie, que d'être adroit du pied. Moi, ce serait plutôt la main, et pas seulement en art. La réalité est presque toujours décevante, cela ne vous aura pas échappé. À treize ans, c'était fini, ma carrière de footballeur était terminée. Mes derniers rêves de gloire date du printemps 1970, c'était à Bruxelles, dans l'appartement de la rue Jules-Lejeune. Mes parents venaient de m'apprendre que nous allions nous installer à Paris, et je regardais tristement le chambranle qui séparait la salle à manger du salon qui me servait de cages de but imaginaires, en échafaudant mes derniers scénarios de gloire footballistique. Une période s'achevait. Le réel, pour moi, c'était maintenant cet avenir inconnu à Paris, la rentrée des classes 1970 où j'entrerais en quatrième comme pensionnaire dans un collège de Maisons-Laffite. Ce serait un déracinement, ce serait la fin de l'enfance, des jours heureux et de Bruxelles. C'en était fini de mes plus belles années. À l'enfance succède toujours l'adolescence, et la vie dans le réel, est intraitable, le ballon, fût-il rond, est indocile et fantastique, il nous résiste, nous contrarie, nous humilie. Extrait de Football, Éditions de Minuit (2015)

Le 24 février 2011 à 15:43

S'écrire, dit-il.

Un texte de Carole Zalberg, à propos du dernier roman de François Bégaudeau

A l'occasion du "Problème", la pièce de François Bégaudeau à voir au Théâtre du Rond-Point jusqu'au 3 avril, ventscontraires.net vous propose un texte de Carole Zalberg (que vous connaissez pour sa contribution à "Au secours les mots!") sur La blessure la vraie, le dernier livre de cet auteur très polyvalent…Tout est dans le titre qui d’emblée annonce le jeu. Que sait-on avant d’entamer la lecture du dernier roman de Bégaudeau ? Ou plutôt, que croit-on savoir ?On sait que l’histoire se déroule durant l’été 86. Et pourquoi celui-là plutôt qu’un autre ? Parce que c’est celui d’un basculement : les étés qui ont précédé étaient ceux de l’enfance. On ne se préoccupait pas encore de poser.Le 7 juillet 86, François, 15 ans, arrive à Saint-Michel-en-l’Herm avec un objectif : coucher. Perdre enfin une virginité traînée comme un boulet. Il n’est d’ailleurs plus question que de ça au sein de la petite bande de garçons qui se retrouvent chaque année au moment des vacances dans ce village de Vendée. Coucher, le dire ou tenter de le faire. Tout se réorganise autour de cette injonction émanant autant des corps que du monde où l’on ne doit plus trop tarder à occuper sa place. Et c’est bien le problème de François, éternel décalé, qui se regardait vivre alors comme il s’écrit aujourd’hui, communiste lettré quand d’autres ne sont que jouisseurs et pressés d’en découdre, plein de phrases à l’heure des baisers. Mais il est volontaire, sait que la vie s’emballe et que faire chou-blanc n’est pas une option. Il se jette dans le bain de la grossièreté, d’une misogynie bon enfant puisque ceux qui y nagent à l’aise sont, étrangement, les élus des filles même s’ils finissent toujours par les faire pleurer.François emploie donc les mêmes mots, prend comme eux l’air de celui qui ne veut remplir que ses mains et s’en vante, mais au fond il a tendance à se pâmer, il rêve de partager plus que de la salive, succombe quand il sent les pensées irradier sous la peau.Et l’on revient au titre qui insinue l’échec ou, en tout cas, une déception. Mais là encore, pas seulement. En affublant la blessure d’un « la vraie », l’auteur, dont on connaît la précision, sème le doute. Ce qui s’affirme authentique est forcément douteux. C’est comme clamer partout qu’on est heureux.Cela ne signifie pas qu'on ne trouvera aucune trace de blessure dans ce récit. Elles se ramassent même à la pelle et presque à chaque page, autant que le rire souvent voilé de nostalgie. Les vannes, les rejets, les chutes, les défaites, les trahisons dont le narrateur est tour à tour victime ou coupable font mille entailles qui ne cicatriseront pas. Elles sont le relief des individus, leur géographie.N’est-ce pas finalement cela qu’observe Bégaudeau avec une justesse telle qu’après lecture on a le sentiment d’avoir vécu ces péripéties, porté ces habits connotés ? On était là quand les plaisanteries souvent lourdes, et vives, en même temps, gorgées de vitalité, fusaient au bar du village, on était là quand il fallait se lever et marcher jusqu’à l’eau, sur la plage, passer ainsi l’épreuve des regards. On était là quand un idiot, un sublime innocent était malmené par le groupe tandis qu’on se taisait. On était là, dans les conversations poussives et aussi dans l’évidence d’une ultime rencontre, sa promesse qui ne serait jamais tenue. On était dans ce rythme et ce décor daté, quasi disparu, dans ces lieux que la tempête, vingt ans plus tard, viendrait effacer.On était là quand Bégaudeau, sous nos yeux, s’inventait écrivain. Et l’on en sait gré à la blessure quelle qu’elle soit.Voir un autre texte de Carole Zalberg, dans la rubrique "Au secours les mots"

Le 24 juillet 2013 à 09:32

Francis Bacon, clochard céleste, portrait 43

le rire rouge de la nuit

Francis Bacon chanta comme un loup cette nuit. Un loup rouge prêt à tordre la lune. Francis Bacon mâche la nuit dans ses dents. Il traverse Londres à pied, chaque nuit que le sang blanchi. Il traverse Londres, et Paris et Dublin et Bruxelles et Berlin. Chaque nuit la vrille de son cri rouge se trimballe comme une lune rouge dans le verre d'acier de nos ventres. Francis bacon a bu tout notre brouillard. Le pauvre. Un loup rouge prêt à tordre la lune. Il a mâché et léché et mâché et léché et mâché et léché toutes les nuits de la terre depuis que Lilith la pute nous a abandonné dans des lambeaux de limbes mécaniques à mourir. Lilith la pute nous a abandonné mais Francis Bacon a bu tout le brouillard. Le pauvre. Francis Bacon explique : Vois tu mon petit chat, il y a la douleur et il y a la couleur. Vois tu mon petit chat, c'est doux et c'est simple comme la vie est horrible. Il faut crier. Il faut crier et rire un rire rouge comme la Lune. Un rire de couleur et de douleur. Un rire tordu qui cri comme nos dents que Lilith la douce est partie, la pute notre mère est partie. C'est pourquoi il faut boire à grandes gorgées de cris rouges, à grandes gorgées de rires, il faut boire le brouillard. Oh le joyeux accident de chair qui boit tout le brouillard dans le coeur rouge de la nuit! Oh le loup qui boit le lait horrible de nos questions inutiles! Oh Francis Bacon le rire criard et tordu des orphelins de la lune! Tous orphelins de Lilith la pute! Oh Francis Bacon chanta comme un loup cette nuit!

Le 26 août 2012 à 09:16

Le renard d'un Romand

« Plus rusé, ton prochain texte », m’a-t-on demandé. Je me suis donc mis, pour chercher l’inspiration, dans la peau d’un renard, un animal qui, comme le prouve une récente étude de l’Université de Cambridge, est réputé pour sa ruse. Enfin, quand je dis « je me suis mis dans la peau », il faut le voir au sens métaphorique du terme, n’appelez donc pas immédiatement Brigitte Bardot, merci : alors que les températures flirtent avec les normes saisonnières en raison de la dépression centrée sur les Açores, se mettre physiquement dans une peau de roux serait une idée particulièrement peu rusée. Je me suis mis dans la peau d’un renard, donc, mais d’un renard urbain, cet animal fougueux qui a su s’adapter à la modernité, délaissant les poulettes pour se rapprocher des centres-villes, où il y a quand même plus de choses à faire le samedi soir. Alors qu’autrefois, le goupil était obligé de suivre un entraînement rigoureux dans les plus célèbres académies ninja pour pouvoir approcher sans se faire surprendre des poulaillers, il mise aujourd’hui sur des arguments différents : il a bien compris, comme avant lui le moineau qui a pourtant une cervelle de moineau, que pour pouvoir se prélasser dans les rues de nos villes, sans naturellement travailler , le renard a un terrible poil dans la main, il lui suffisait d’être mignon. Il a beau éventrer nos sacs poubelles et dévorer nos chatons, le renard a droit de cité dans nos cités grâce à sa grâce. Et c’est de la même manière que je vais tenter de faire passer ce billet un brin poussif à l’aide d’un sourire charmeur.

Le 23 septembre 2010 à 16:32

Les chroniqueuses de ventscontraires.net sur les tables des libraires

Ventscontraires.net vous le dit parce qu’elles-mêmes sont trop modestes pour vous en parler. Plusieurs de nos chroniqueuses viennent de publier un livre dans cette rentrée littéraire dont on cause. Marie Nimier est la chouchou des médias, il faut dire qu’elle a du métier et n’en est pas à son coup d’essai. Son Photo-photo, qu’elle a écrit à partir d’une séance photo avec l’énigmatique et énervant Karl Lagerfeld, bénéficie du soutien amoureux d’une presse fidèle de livre en livre. Judith Perrignon est plus discrète, mais pas moins appréciée par ceux qui ont su dépasser la liste des sept ou huit livres qu’on voit partout. Avec Les chagrins, elle mêle ses qualités de journaliste à sa plume de romancière et plonge ses lecteurs dans la France des années 70, sur les pas d’une jeune femme détenue à la prison pour femmes de la Petite Roquette. Il y a aussi Nathalie Kuperman, dont le nom ne vous aura pas échappé, sans doute, dans la rubrique de Klemperer Jr, chez qui elle défendait le mot chômeuse (voir sa chronique). Nous étions des êtres vivants, son sixième ouvrage, fait partie de cette catégorie que la presse appelle le « roman d’entreprise ». Ici, on préfère le désigner comme roman tout court, et vous engager à le lire, comme les deux précédents.Photo-photo, Marie Nimier, Ed. GallimardLes chagrins, Judith Perrignon, Ed. StockNous étions des êtres vivants, Nathalie Kuperman, Ed. Gallimard

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