Special Guest
Publié le 25/06/2014

Agnès Giard / Sex in Japan #3



Ventscontraires.net a interviewé l'écrivain et journaliste Agnès Giard, spécialisée dans les questions de la sexualité, en particulier au Japon. On lui doit notamment Les Histoires d’amour au Japon. Des mythes fondateurs aux fables contemporaines (Glénat), Les objets du désir au Japon (Glénat) et L'imaginaire érotique au Japon (Albin Michel). Troisième et dernière escale au Pays du Soleil Levant.

Diriez-vous que les Japonais sont plus libérés que les européens en matière de sexualité ?
Dans nos cultures monothéistes, ce sont les instances religieuses (maintenant déguisées en instances médicales) qui - prenant en charge la gestion des sexualités -, ont mis au point une typologie des pratiques classées par catégories : « licite » et « illicite ». Au Japon, la religion qui domine les activités liées à la vie, c’est à dire le shintô, ne comporte aucune table des lois ni aucune liste d’interdits. La sexualité est donc « libre », pourvu qu’elle n’entre pas en conflit avec les règles de vie en société, c’est à dire l’obligation d’élever des enfants. On est marié, père ou mère de famille à l’extérieur. A l’intérieur, on est tout ce qu’on veut et si possible heureux. Tous les plaisirs sont dans la nature, considérés comme des besoins aussi naturels que la soif et la faim. Pour Itsuo Tsuda, adepte du seitai : « Quand un organe accomplit sa fonction normale, on éprouve un plaisir naturel. Il y a du plaisir quand on mange à sa faim. Je ne vois pas pourquoi on doit faire exception des organes génitaux. » La plupart des Japonais qu’il m’a été donné de rencontrer semblent adhérer à cette vision des choses… A noter que le mot hentai qui se traduit couramment « pervers » peut aussi se traduire « changement, mutation, transformation ». Il renvoie à des processus de métamorphose considérés comme les seuls moyens dont les êtres vivants disposent pour affronter le danger ou accéder à des niveaux supérieurs .

La place de la femme y est-elle fondamentalement différente ?
Au Japon, l’identité sexuelle relève de la performance. Le corps n’est que le véhicule temporaire d’une identité qui circule à travers des objets, des plantes ou des animaux, au fil des réincarnations ou des rêves… Certains représentants shintô défendent l’idée selon laquelle chaque humain possède quatre âmes, capables de voyager dans l'espace et le temps. Quant aux adeptes du bouddhisme, ils affirment que d’une vie à l’autre, l’être change de forme constamment. On peut donc renaître dans un corps de femme après avoir été homme, et retrouver une personne aimée dans sa vie précédente, tout en ayant changé de sexe biologique. Cet amour-là est-elle homosexuelle ou hétérosexuelle  ? La question n'a aucun sens. Les Japonais se contentent donc de souligner que le corps, par nature impermanent, n'est qu'un support d'expression. Il s'agit de se construire en fonction de désirs, aussi ambivalents que ces parts féminines et masculines qui nous portent à bouger, adopter des postures, des tons de voix, des manières de s’habiller et de se coiffer suivant des chorégraphies comparables aux kata des arts martiaux… Pour devenir femme au Japon, il suffit d'adopter un kata de femme. Les onnagata (littéralement «  forme de femme  »), acteurs de théâtre kabuki spécialisés dans les rôles de princesse ou de prostituée, avaient donc au XIXe siècle leurs entrées dans les bains des femmes, lorsque ces bains sont devenus séparés. Il aurait été choquant de les en exclure sous prétexte qu'ils n'avaient pas les «  bons  » organes génitaux. « Une femme n’est pas un trou » (onna ha ana ja nai).

Le Japon, un pays à la pointe dans la technologisation du sexe ? Précurseur de ce que deviendra le sexe en Europe et dans le monde ?
Le mot « technologisation » me semble péjoratif. Disons que l’industrie des objets sexuels est très développée au Japon, tout comme la production de ces autres adjuvants que sont les images érotiques ou pornographiques. A l’époque Edo, ainsi qu’Andrew Gerstle, historien spécialisé dans les «  images de printemps  » le précise : «  les valeurs véhiculées par les shunga sont celles du plaisir, partagé par tous. De nombreux ouvrages établissent que les hommes doivent apprendre les techniques et s'efforcer de procurer du plaisir aux femmes. Wagô (l'harmonie entre les sexes) est souvent présenté comme un idéal.  » En 1821, l’artiste Katsushika Hokusai publie un livre qui s'achève sur la représentation minutieuse de jouets sexuels. Ce livre s'intitule Manpuku Wagôjin, «  Les 10 000 dieux de l'harmonie entre les sexes  »… Tout comme ces «  images pour rire  » (warai e) dont le nom commence par la syllabe wa (harmonie), les «  instruments pour rire  » (warai dôgu) sont censés donner l'accès au bonheur, suivant une logique mimétique qui attribue au plaisir sexuel la valeur d'une expérience faste. La masturbation elle-même est une action bénéfique  : il s'agit d'attirer sur soi la félicité… en se la procurant. Dans les années 50-60, à la faveur de la libération sexuelle, les jouets pour adulte vont donc progressivement réapparaître sur le marché japonais comme des auxiliaires de jouissance, des ustensiles indispensables pour explorer son corps et apprendre à s'en servir mieux.

Signe des temps  : au début des années 2000, la masturbation, synonyme de maîtrise, est associée à une pratique connue sous le nom de  sundome qui signifie «  contrôle » dans le vocabulaire du judo. Lorsqu'il est inscrit sur les jaquettes des vidéos d'AV, sundome signifie que l'acteur se masturbera jusqu’au point extrême du plaisir puis stoppera net juste avant l’éjaculation et cela, à répétition, tout au long d'une ascèse filmée à la manière d'une épreuve sportive. Epreuve assaisonnée de suspens : l'acteur parviendra-t-il à se retenir  ?

Leader sur le marché des jouets masturbatoires, la firme Tenga, qui voit le jour en 2005, fait sa spécialité d'outils conçus comme des stimulateurs haute technologie, dont le design est calqué sur celui d'ordinateurs  : ce sont les «  équivalent d'Apple dans l'industrie du sextoy  ». Leurs noms  – Egg, Flip hole, 3D – jouent sur l'image de jouets issus de la recherche en réalité virtuelle et en cybernétique. Afin de démontrer l'efficacité de ces produits, Masanobu Sato, employé de la firme Tenga, participe en 2008 au concours international Masturbate-a-thon, à San Francisco. Il s'inscrit dans la catégorie «  endurance  » et enregistre le record de la masturbation la plus longue du monde  : il se maintient en érection pendant 9 heures et 33 minutes, à l'aide tout l'arsenal des produits Tenga et notamment d’une gaine masturbatoire appelée Egg. Un an plus tard, le 2 mai 2009, Masanobu Sato se réinscrit au Masturbate-a-thon et bat ses 50 concurrents à plates coutures en maintenant son pénis rigide pendant… 9 heures et 58 minutes. Il bat son précédent record de 25 minutes, devant un jury sidéré. A un journaliste du Nikkan Gendai, il explique: « J’ai une petite copine. Mais même quand elle prépare le dîner, je ne peux pas m’empêcher de me masturber. Je me masturbe depuis l’âge de 5 ans. Je dois mon endurance à cet entraînement intensif, à l’utilisation du Egg, à mon imagination mais peut-être surtout à mon alimentation. J’adore toutes les nourritures visqueuses: le natto (haricots de soja fermentés), l’okra (variété de poivron visqueux), le mekabu (partie génitrice de l’algue wakame)…». Il est stupéfiant de constater la permanence, depuis au moins l’époque Edo, de ces associations d’idée entre les aliments glaireux et le pouvoir qui leur est attribué. Manger du gluant : offrir à son corps une vie nouvelle. Se replonger dans les substances visqueuses : revenir aux origines. Le Kojiki raconte que les graines qui servent de nourriture aux humains sont sorties du corps d’un dieu en putréfaction. Il me semble qu’il y a un lien évident avec cet outil masturbatoire appelé Egg, si évocateur de la cellule fécondée, de la graine et du germe divin.

Pour finir avec le Japon, diriez- vous que le Japon est « à la hauteur » de nos fantasmes sur ce pays ?
Il y a surtout beaucoup de quiproquos. On fantasme un pays de couples sexless, de femmes soumises et de célibataires frustrés qui reniflent des culottes… en oubliant un peu trop vite la leçon de Montesquieu : comment peut-on être nippon ?

> Première partie de l'interview

Le Rond-Point est un rond-point où beaucoup de gens se croisent, se rencontrent, se mélangent, forment des molécules, de nouveaux matériaux, des tissus à motifs inédits. En voilà quelques uns, attrapés par le bras par la rédaction de ventscontraires.net, ils viennent faire un tour avec nous. 

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Agnès Giard

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Le 2 juin 2014 à 07:00

Et au lit, comment ça se passe ?

l'Edito

Le sexe. Marronnier des marronniers pour une presse en panique de lecteurs : « sexe chez les ados », « sexe et politique », « comment être un bon coup », « tendances et nouvelles pratiques »… Notre intimité fait vendre, comme si le voyeurisme des médias venait redoubler notre curiosité pour une guerre sans précédent menée contre le plus secret des continents, peut-être le dernier : notre fort intérieur. La traçabilité des vies, des désirs et des âmes est en cours. Et tout se met en place pour qu’il ne soit même pas nécessaire de faire voler des drones à taille de moustiques au-dessus de nos alcôves : les corps iront gentiment se publier eux-mêmes, les pratiques sexuelles s’homogénéiseront autour du scénario standard élaboré par une pornindustrie qui se rêve d’être considérée comme l’accomplissement mondial des philosophies libertaires. Jouissance obligatoire pour tous. Voilà le décor, version film catastrophe. Sauf que nos vies se foutent d’être ou non dans la bible de la série, vous ne croyez pas ? Au lit ça me regarde. Et je t’y regarde. Je bois ta tendresse et les mots qui vont avec. Je crève d’en manquer. Au lit, j’y meurs souvent comme une viande lourde écrasée par la journée. Je m’y consume aussi, offert aux petites morts de l’amour, du sommeil et des rêves. Mon lit est le dernier carré de forêt libre où rester magicien. Il n’est pas à vendre. Il est à partager.

Le 22 avril 2015 à 09:23

Rodrigo García : "Le Net c'est vertigineux et souvent superficiel"

Rencontre avec l'écrivain, metteur en scène et directeur de théâtre Rodrigo García au resto du Rond-Point. 3e épisode : le Net. "Pour moi, Internet est un outil de travail magnifique. Par exemple quand je lis un livre et que l'auteur cite un autre auteur qui cite lui-même un auteur, avant, il fallait que j'aille à la librairie, que je me déplace, que j'achète le livre, que je le commande, maintenant je peux savoir rapidement qui est l'auteur. Chacun utilise Internet pour ce qu'il veut. Avant, les gens devaient se déplacer au cinéma porno pour se masturber, maintenant, ils peuvent se masturber à la maison et c'est un avantage parce que les gens peuvent se masturber à la maison et évacuer leurs tensions sans aller au cinéma porno en supportant l'humiliation d'être vus par d'autres gens. Pour la recherche, c'est aussi très intéressant mais il faut faire attention parce que les informations ne sont pas toujours authentiques et elles ne sont pas toujours complètes alors même si j'aime beaucoup aller d'un auteur à un autre, naviguer sur le réseau, je préfère de loin aller dans une bibliothèque, prendre les livres et y consacrer du temps parce que le temps en ligne est un temps vertigineux, très rapide. C'est agréable de prendre le livre, de l'ouvrir, chercher la page et je pense que ça prédispose à une meilleure lecture et à une meilleure compréhension. De l'autre manière, c'est vertigineux et souvent superficiel." Traduit de l'espagnol par Vincent Lecoq

Le 11 septembre 2012 à 10:56

Sex Toy

Entretien avec Jean-Marie Gourio

Jean-Marie Gourio est l'auteur d'un des romans remarqués de cette rentrée littéraire. Son Sex Toy publié chez Julliard nous entraîne dans le sillage de Didrie, une jeune fille de 13 ans, perdue dans un monde trop grand pour elle, entre pornographie omniprésente, binge drinking et questions existentielles. Un ouvrage sombre, inspiré, haletant, désespéré, tragique et dérangeant. Pour ventscontraires.net - où il a déjà publié 135 pensées, brèves et haïkus - Jean-Marie Gourio a accepté de répondre à quelques questions. - L'univers que vous décrivez dans Sex Toy est très sombre. Considérez-vous qu'il est conforme à la réalité ou avez-vous noirci le trait ? - Les deux. Il est conforme à ce que vivent certains adolescents. Quant à noircir le trait, il fonce de lui-même du fait même que c'est la gamine de 13 ans qui raconte sa vie et donc trace les contours de son désarroi, c'est elle qui parle, nous sommes dans sa tête. Il faut imaginer une fillette au bord d'une falaise sujette à un terrible vertige, il y aura donc l'image de cette silhouette immobile au bord du gouffre et ce qu'elle ressent. Le malaise ressenti est immense. Bien plus grand que ce que nous pourrions discerner en restant hors d'elle. Peut-on dire que nous grossirions le trait en quittant la périphérie et en nous installant en son coeur pour le décrire ? Au même titre, il y a une monde entre l'image d'un alcoolique qui titube en criant des insanités et ce qui se passe dans sa tête à ce moment-là. La noirceur totale. La mort. La peur. La rage. La violence. Il n'y a pas de noir ajouté à la noirceur. Au contraire, les mots l'éclairent et la font voir. Comme chez Soulages.   - Sexe, alcool, Internet, l'univers des adolescents en 2012 vous semble-t-il plus dangereux que celui dans lequel vous avez évolué ? - L'Univers dans lequel j'ai évolué, un lycée en banlieue, à Vitry, était très proche de celui de Didrie. Alcool. Scarifications en classe. La violence sexuelle me paraît avoir été moins grande, même si je me souviens avoir assisté très jeune à des scènes extrêmement violentes qui se passaient au bord de la Seine, près de la centrale hydroélectrique d'Alfortville, un lieu où nous allions traîner. Je me souviens du surnom donné à la gamine malmenée, Pip-Pip. ( Les deux cheminées rouges de cette centrale sont visibles depuis les trains qui arrivent en Gare de Lyon) Chaque fois que j'arrive à Paris, je repense à ces moments, au Lycée Romain Rolland, à la Cité des combattants, à la Cité Balzac, dont une barre vient d'être détruite à l'explosif. C'est dans cette cité qu'une gamine a été aspergée d'essence et brulée vive, dans un local à poubelles, il n'y a pas si longtemps. Je suis de là-bas.   - Les adolescents que vous mettez en scène sont en perte totale de repères. Le retour annoncé de la morale à l'école vous semble-t-il une solution pour y remédier ? - Bien sûr que non. Il n'y a de morale que celle du cœur. L'affection doit être la morale à respecter entre jeunes élèves et professeurs. Je ne connais pas de savoir qui ne se transmette sans chaleur.   - Est-ce plus difficile d'être un parent aujourd'hui qu'il y a 20 ans ? - Il est toujours très difficile d'être parent. Curieusement, si faire des enfants est un acte naturel, être parent ne l'est pas du tout. On apprend à conduire en conduisant. Cela peut être dangereux quand la vie tourne et se perd en lacets.   On vous connaît subversif et anti-conformiste. Peut-on dénoncer les dérives d'une société sans devenir un vieux con ? - C'est vite arrivé et c'est bien de le savoir. Cela permet de faire taire ce vieux con qui n'a de cesse de vouloir installer son mobile home au milieu de votre esprit et de faire des barbecues en regardant la télé, dos tourné à la mer. A cela sert le théâtre, le cinéma, la littérature. A regarder la mer. Et voir les baigneurs qui s'y noient.   - Quels retours avez-vous reçu de vos lecteurs ? - Beaucoup de lectrices ont été frappées par la justesse de la voix de la petite Didrie. J'ai eu la plaisir de m'entendre dire que ce livre était mon meilleur texte. Je croise les doigts. Le culot aura payé.   - S'il fallait trouver une note d'espoir dans votre roman, laquelle pourrait-ce être ? - Ce livre existe. Il a été écrit, compris, édité, et peut être lu. Jean-Marie Gourio, Sex Toy, Julliard

Le 9 septembre 2015 à 08:28

Perdu dans Tokyo #9

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

vendredi 4 septembreSécuritéÀ chaque coin de rue, et dans le métro, des miroirs et des caméras partout, pour voir venir. Des coupe-ongles sont vendus pour cent yens avec loupes grossissantes, et on trouve des coton-tiges noirs pour les oreilles, histoire de voir ce qu’on fait. Toujours, tout le temps, partout. La sécurité, dit Masako. Surtout depuis l’attentat de 1995. Elle me parle de la situation politique, qu’on pourrait considérer en France comme à droite de l’extrême-droite, gouvernement ultra conservateur, visant l’armement, la militarisation, et un protectionnisme forcené. Mon désir de vivre à Tokyo s’érode un peu. Masako me dit que les Japonais peuvent se montrer très accueillants avec les touristes, les voyageurs, les passants, mais qu’ils peuvent devenir des voisins redoutables. Elle expose les différents clichés des Japonais sur les étrangers qui s’installent au Japon. Fêtards, incontrôlables, bruyants. A nos côtés, vendredi soir, dans un petit restaurant chinois, un gros monsieur et trois femmes ; elles hurlent de rire, il parle plus fort, ils fument, lui crie, elles hurlent, il rote, très fort, plusieurs fois, puis tout le monde se tait. Masako semble me dire que tout est normal. Ce sont des espaces de grandes libertés. Il y a aussi qu’au Japon, on fait du bruit en mangeant. Bruit en aspirant les nouilles, la soupe, le reste. Cela signifie qu’on est bien, que c’est bon, qu’on est heureux, reconnaissant. Ce bruit-là est une fête, quand partout dans la ville tout contribue semble-t-il à deux choses encore contradictoires, faire taire ou assourdir.RépétitionsLes comédiens me demandent d'arriver à 14h. En réalité, ils se préparent et s'échauffent à partir de midi. Nous avons dessiné le mouvement général, les déplacements, nous travaillons sur chaque phrase, chaque mot, chaque réplique, à redéfinir les enjeux, les codes de jeux, les liens entre chacun, les regards. L’intensité, et la nécessité impérieuse d’être là et pas ailleurs, de vivre ça, de porter ce monde catastrophique qui dépasse jusqu’à la comédie noire les limites du tragique. Et on chante, on danse, sur les ruines. On s’invente de nouvelles histoires, on nourrit le jeu, les enjeux. On avance. Le décor sera noir. Tout sera peint.UrinoirsUrinoirs et toilettes partout dans la ville, le métro, les extérieurs, les jardins. Magie d’un mobilier légendaire. Les wc sont des meubles à lunettes chauffantes, parfois électroniquement relevables. Un bouton pour un jet d’eau provenant de l’intérieur de la cuvette vers le trou des fesses unisexe, un autre bouton pour le sexe féminin dit aussi vagin. Un bouton pour la puissance des tirs, un autre pour de l’auto-nettoyage des petits tubes à jets qui peuvent être souillés. Un autre bouton encore pour le son, dit musique. Mais il s’agit d’un faux son de chasse d’eau, imitation bien faite, qui permet à l’usager de couvrir les bruits biologiques naturels sans faire couler l’eau inutilement. D’autres options encore possibles. Les urinoirs des lieux publics sont beaucoup plus longs que les nôtres, ils arrivent quasiment au sol, lui-même souvent recouvert de moquette. Mais le bec de l’urinoir arrivant lui-même quasiment au sol, il est rare qu’on en foute partout alors qu’ailleurs, en France, les hommes font essentiellement pipi sur leurs godasses. A noter encore que dans les toilettes publiques, des installations pliantes de chaises pour bébés sont installées dans beaucoup de chiottes hommes ou femmes, afin d’asseoir le bébé près de soi quand on fait ce qu’on a à faire. samedi 5 septembreHôtelJe suis le client d’hôtel le plus affreux que je n’ai jamais fréquenté. A Shinjuku, je demande à changer d’endroit, je rêve de plus d’espace, j’aurai la même chambre. Mais j’y gagne en vue et en wifi. À Ueno, je demande à changer de lieu pour m’installer dans une chambre aux lits rapprochés, sinon double. C’est impossible, j’insiste, plusieurs jours, j’en visite une finalement, tellement petite que toute circulation autour des lits en est impossible, je renonce, je la laisse. Puis je demande à changer de chambre quand j’aperçois l’intérieur de la chambre voisine 1204, les têtes des lits sont au nord et la vue est dégagée quand ma chambre donne sur une façade d’immeuble. Je change de chambre. C’est mieux. Rentré à minuit, dans mon nouveau territoire, je me démène avec la climatisation, inévitable. Pas un immeuble sans ses vingtaines de verrues extérieures de climatiseurs. Dans le métro, quand la climatisation ne suffit plus, des ventilateurs sont installés au plafond. Dans la chambre, la clim s’active. Chaleur lourde, humide, fin d’été à typhons et canicules. Tout est écrit en japonais. Il fait chaud, très chaud, de plus en plus. Je me rends compte à une heure du matin que j’ai mis le chauffage dans une chambre aux fenêtres condamnées. Malin « De la coutume du hara-kiri, les Japonais ont gardé la manie du cure-dents » dixit Claudel. Les cure-dents sont partout à disposition. Hier, je croise une oie dans la rue. Autour, des parcmètres à vélos, payants. Et des parcmètres pour voitures, disposés par engin et par emplacement, à chacun sa machine. Des voitures s’arrêtent là, au bord du trottoir, et les usagers dorment, un temps. Les taxis. Repos. Repartent. Je constate que les stations essence disposent les manettes en hauteur, à plusieurs mètres du sol, accessibles par une ficelle sur laquelle on tire pour faire descendre les distributeurs de pétrole. Malin. Je croise un rosier qui émerge du goudron, à même le béton, plante jaillie comme ça, qui fissure le sol et monte, fleurit, et sent la rose dans un brouillard d’essence humide, à même la route. Au supermarché, on met ses courses dans un panier, on pose le panier sur la caisse, le cassier ou la caissière dispose les courses dans un autre panier, on paye ses courses, et on va s’installer un peu plus loin, sur une table ou un plateau commun, pour disposer les mêmes courses du nouveau panier dans des sacs en plastique. Hyper malin. Tout ici est pensé, futé. Tous les urinoirs sont dotés d’un petit carré en matière rêche ou d’une petite accroche, emplacement destiné au parapluie du monsieur. ParadisC’est dimanche. Trois grandes artères sont, quelques fois, le dimanche, fermées aux voitures l’après-midi. Akihabara, Ginza et Shinjuku. Les Japonais appellent ça le « paradis des piétons ». Masako s’en fout, ça ne l’intéresse pas. C’est fait pour les touristes, les consommateurs du dimanche. Mais c’est frappant, l’espace vide, alloué aux bolides, soudain déserté par la machine. Marcher sur une cinq ou six voies étendue et sans bagnole jusqu’à l’infini, dans l’absence de bruits de moteur, c’est sidérant. Tokyo se dote comme toutes les villes du monde de ces quartiers à piétons, de préférence commerçants, fête de l’instinct grégaire à visée marchande. Une fois par semaine mais quand même, remettre la voiture à sa place quelques heures, au sous-sol, dans une ville où la plupart des espaces lui sont consacrés, sacrifiés. Autoroutes, routes, périphériques, parkings. Pas de trottoirs dans les petites rues qui d’ailleurs ne portent pas de nom, mais des bandes blanches au sol, pas franchement sécurisantes. Le piéton, devenu voiture à son tour, doit garder sa gauche, toujours, partout, j’ai fini par comprendre ça à force d’essuyer des regards assassins. Tenir sa gauche, dans l’escalier, dans la rue, sur les petites routes. C’est simplement ça, ou la fin du monde. Interdit au moins de 18 ansJe me perfectionne, me spécialise dans la pornographie de mangas japonais. Des immeubles entiers à Ikihabara consacrés aux mangas, huit étages dont trois à la pornographie, exclusivement destinée aux hommes hétérosexuels. Les autres se débrouillent. Il semble exister des librairies spéciales pour les femmes, au moins des rayonnages dans les magasins Book Off, avec des mangas dits « sentimentaux », histoires explicites de couples de garçons. Pour l’heure, je me consacre aux mangas pour hommes hétérosexuels. Bandes-dessinées, tous formats, plutôt en noir et blanc. Les parties génitales et leurs ébats sont toujours cryptés, pixellisés ou barrés de deux à trois petites bandes noires. Mais tout est là, plutôt visible. Ce qui frappe avant tout, c’est que tout est possible. Tout est représentable, jusqu’à l’inimaginable. Tout ce qui peut sembler prévisible, connu, déjà vu, mais aussi la torture, le meurtre, les monstres, les déformations, des difformités, et les enfants. Tout, absolument tout. Mais les sexes sont toujours cryptés, ou barrés. Et les yeux des sujets ne sont jamais bridés.SurfJe quitte le quartier Akihabara, prends des vacances vers le quartier des livres anciens, brocanteurs et bouquinistes. Mes études en pornographie me laissent amer, froissé, bizarre. Pas sûr de poursuivre. Je cherche les brocanteurs de livres, mais tout est fermé ce dimanche. Sauf les magasins de sport. Tout un quartier, comme un arrondissement parisien, consacré au surf, au ski, aux sports de glisse. Du bruit lointain. Des cris. Je me rapproche. Des manifestants circulent en camionnettes, stoppés par des barrières de flics qui tendent d’étranges perches à micros, pour enregistrer je suppose les voix des revendicateurs. Ils s’insurgent contre la Corée du Nord, diffusent les photos d’une jeune femme disparue il y a vingt-cinq ans. Mariage traditionnelJe quitte les flics de Kanda, j’oublie la pornographie d’Akihabara, je me perds dans Akasaka, je me réfugie dans le sanctuaire Heijinja. Mariage religieux, traditionnel. Le son des flûtes et des percussions, quelques personnes, un jeune grand prêtre donne à boire à la mariée, puis au marié. Lent, sans parole, presque personne, des enfants, plus loin, en kimonos bariolés, un photographe officiel. Un touriste européen se penche, s’accoude sur l’autel extérieur, que j’imagine peut-être à tort un peu sacré, pour mieux voir, il prend des photos avec son smartphone comme s’il était lui-même invisible. Les mariés à peine sortis de l’adolescence sont debout, droits, en costumes traditionnels, rien ne se produit que le bruit des flûtes et des percussions. Je descends, direction Sud-Est, et je suis bien content de trouver l’application archaïque de la boussole sur mon machin digital pour me diriger. C’est à l’image de la ville de Tokyo, ultra moderne, nous sommes dépassés, et à la fois archaïques absolument. Un vingt-deuxième siècle planté dans un paysage féodal. Je me dirige sans le savoir vers les appartements et les bureaux du premier ministre Abe, espaces ultra sécurisés pour l’ultra conservateur. C’est une forêt d’uniformes dans un désert sans vie. Ils portent des grands battons, pour pouvoir se tenir à quelque chose je suppose dans ce brouillard de chaleur humide qui voile la ville. Des barricades et des barrières, et le silence. Plus loin, les jardins impériaux, quasiment inaccessibles. Faire encore des détours de plusieurs demi-heures pour arriver quelque part. Les clodosÀ Shinjuku, comme à Shibuya et autour des grandes gares, des « hôtels capsule », et des « love hotel » de tous les noms. Dans ceux-là, on reste une nuit ou on ne fait que passer. Dans les hôtels capsule, pour trois à cinq mille yens, on vient passer la nuit, seul, dans une capsule, chambre à coucher divisées en deux dans le sens de la hauteur. Pas de fenêtre. On s’y tient assis, sur le lit, on dort et on repart, parce qu’on a ni le temps ni les moyens de repartir chez soi pour la nuit, trop de boulot, trop de distances, trop de transport. Pratique. Pas seulement inhumain. Mais contrairement aux légendes en vogue, il y a visiblement plus de quartiers populaires, d’immeubles d’appartements, de pâtés résidentiels, de zones pavillonnaires dans Tokyo que dans Paris. Je croise des hommes en costume, élégants, qui trimbalent de grands morceaux de cartons, ils s’allongent, à l’abri. Autour, des étudiants, jeunes, habillés proprement, pareil, allongés sur des cartons. Trop tard pour rentrer, pas de capsule, pas d’hôtel, on dort dehors. Pas loin des SDF. Pendant ce temps, Brice à Paris manifeste place de la république, et se renseigne, savoir quoi faire, être moins inutile dans la crise humanitaire, et je voudrais savoir comment appeler autrement que migrants des gens qui sont loin d’être réfugiés.

Le 21 mars 2018 à 14:09

Pierre Guillois : "Opéraporno, bien sûr il y a de l'inconscient"

Opéraporno de Pierre Guillois et Nicolas Ducloux arrive le 20 mars au Rond-Point. Comme l'écrit Jean-Michel Ribes : la comédie, en faisant la satire de la pornographie "plutôt que de la rendre plus désirable encore en l’interdisant, n’est-elle pas la meilleure façon de lui ôter son venin ? Le cinéma s’en est parfois occupé, le théâtre un tantinet, l’opéra jamais. Voilà qui est fait grâce à Pierre Guillois et à Nicolas Ducloux." – Opéra ? Pierre Guillois — Il s’agit plutôt d’un bouffe ou d’un théâtre musical, mais accoler porno et opéra est irrésistible et indique mieux l’endroit de profanation sur lequel nous prétendons nous divertir avec les chanteurs. La musique légère connaît une tradition grivoise... Nous poussons seulement le bouchon un peu plus loin, époque oblige. Sous les atours « faciles » d’une œuvre libertine se cache un défi immense : celui de conduire une pièce lyrique dans les affres du sexe le plus déviant en relevant le pari d’une comédie réussie et d’une musique capable d’émouvoir.   — Porno ? — Notre opérette (donc) est plus ordurière qu’érotique. Est-ce encore de la pornographie ? Probablement pas. Mais scandaleuse oui et sexuelle absolument : l’ordre familial est pulvérisé et son ciment moral détruit à coup de sodomie, inceste, pratiques scatologiques et autres perversions particulièrement dégoutantes. Les interprètes ne seront pas exposés tels des acteurs de film X mais devront jouer de sensualité pour incarner dans toute leur complexité ces protagonistes lubriques lâchés au cœur de situations intolérables et terrifiantes.   — Comique ? — La seule clé de notre salut est l’humour. Le rire seul nous sauvera du véritable outrage. Il ne s’agit pourtant pas de prendre tout cela à la légère. En se jouant des plus grands tabous, des peurs les mieux enfouies, l’écriture prétend faire jaillir un humour particulièrement féroce. Le rire n’en sera que plus libérateur, plus puissant, provenant du plus profond, du plus intime, du plus secret de l’être – car nous avions oublié que toutes ces choses étaient possibles et combien elles étaient interdites   En partenariat avec Théâtre-Contemporain.net qui a réalisé cet entretien

Le 23 septembre 2015 à 16:06

Perdu dans Tokyo #12

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

Jeudi 17Tchèques et BarthesDans le métro, une heure de Tchèques, touristes à voix forte. Ils se parlent depuis des rangées qui se font face, sans être proches, de loin en loin, de plus fort en plus fort, dans ces transports où le silence fait loi, et la discrétion règne, jusque là. Eux s’en foutent. Ils gueulent, rient, crient. Brice me lit des extraits de « L’empire des signes », Barthes raconte cette satisfaction éprouvée à entendre un brouhaha de langue inconnue, non maternelle, d’où il ne discerne ni les niveaux de langue, ni les classes sociales, ni les humeurs, ni la grossièreté ni la vulgarité des individus qui parlent. Ceux là sont vulgaires et grossiers, mais ils nous épargnent le sens, on n’a que le son, c’est trop mais on tient. On se couvre de honte pour les Occidentaux, on ne veut pas être assimilés, on s’écarte en demandant pardon pour eux à tout le monde, on porte la misère de la vulgarité tchèque sur nos épaules, on en fait trop. On est puni le lendemain matin, à huit heures au petit déjeuner, une meute de séminaristes français d’une entreprise de transports sans doute envahit les salles, ils sont bruyants, balourds, malpropres, ils déballent leurs voix du matin rocailleuses et s’interpellent au-dessus d’une foule de gens tranquilles, mal réveillés et taiseux qui aspiraient à la paix avant de retrouver cette France gueularde, où dans chaque groupe tout le monde devient petit.   Vendredi 18OdaibaSous la pluie incessante, ville plongée dans une eau permanente, comme noyée dans un nuage lourd, Tokyo n’est plus visible. On se réfugie à Shinagawa, on se perd des heures hors de la gare, s’enferme dans un aquarium avec spectacle de dauphins domestiqués, sautillants, frétillants, pauvre théâtre de l’aliénation, cirque grandiose avec bêtes sauvages soumises par d’étranges bipèdes en collants moulants qui font des tours de bassin hissés sur leur museau et leur balancent les sardines qui avilissent. Des méduses, un aquarium avec passage sous tube et toit de raies géantes que croisent des requins-scies. Des enfants hurlants sous leurs casquettes jaunes, et plus loin, à Odaiba, une grande roue de cent-soixante mètres de hauteur d’où on ne voit rien, tout perdu dans un ciel plombé, grisé de flotte. On quitte cet hiver blanc pour rejoindre la salle de théâtre. Troisième ce soir après une matinée à 14h, c’est la coutume. Salles pleines. Tout se passe à merveille et de commentaires. Comédiens meilleurs encore. Ils m’ont suggéré de rester en loge, ils ne veulent pas m’avoir en face. Ils se lâcheront mieux, davantage. Durée ce soir, une heure vingt et vingt secondes. Avec You et les acteurs nous convenons qu’il faut déplacer cette production à Paris. IncongruitésLa fête d’halloween se prépare, beaucoup de jouets, de déguisements, de citrouilles en caoutchouc. On trouve aussi une fausse moustache d’Hitler, collée à une image de la bouche du type, photographiée depuis une statue de cire, probablement. Je n’avais jamais vu ça, le postiche d’Adolphe. Le même jour, on découvre des croissants à la glace et au haricot noir en forme de poissons, au cœur du quartier Ebisu, espace vallonné perlé de petites rues à cafés chics, situé quelque part entre Amsterdam et San-Francisco. On mange des chouquettes à la crème vanillée. Je constate que les abribus sont montés à l’inverse des nôtres ; la structure verticale est placée du côté de la route, et non sur le trottoir. Ainsi l’abri bus n’est plus un obstacle pour tous ceux qui se foutent d’avoir un arrêt de bus sur leur passage. On croise des enfants, petites filles surchargées, qui portent un parapluie et un à deux sacs en plus de leur cartable gigantesque, carapace cubique. Les gosses de six ans prennent le bus et le métro, seuls. Et calmement. Jolis uniformes bleus-marine et blancs. Shorts, jupes, et casquettes ou chapeaux blancs. Je croise beaucoup d’établissements chirurgicaux pour la face et pour les dents. Remonter les sourires, soigner la dentition. J’avais été frappé, lors de mes quatre précédentes venues au Japon, par la multiplicité des dentitions délirantes, notamment chez les jeunes gens. Dents dessus dessous, sur le devant, par derrière, chevauchantes, bizarroïdes, enchevêtrées. Cette année, constat très différent. Beaucoup d’établissements de soins dentaires, beaucoup moins de bouches cassées. En revanche, ces cinq dernières années, je courais la nuit en cachette dans les Seven Eleven pour acheter du mauvais sucre, des saloperies saturées. J’en étais frustré, en manque. Le sucre était absent de la ville. Aujourd’hui, des boulangeries ont fleuri dans tous les quartiers, magasins spécialisés, brioches, cheese-cakes, chaîne de donuts américains, chaîne Eric Kayser, glaces aux fruits et crêpes glacées. Pour finir la journée et la liste des incongruités, je découvre par hasard une version japonaise de J’ai besoin de toi, j’ai besoin de lui, de Nicole Croisille, par Koshiji Fubuki. Et je définis une nouvelle quête désormais pour nos deux derniers jours, un nouveau défi ; trouver des Kit-Kat au thé vert pour les copines. Samedi 19Journée passée sous les faucons de Kamakura, qui planent au-dessus de la mer et des crânes des bouddhas. Longer le fleuve de Yokohama, avec éruptions de poissons volants ; sauts de un à deux mètres. Les avenues désertes, les ruelles bondées. Instinct grégaire autour des soldes, on vend des fringues à la criée. Le soir, au théâtre, venue attendue de maître Fujii, universitaire et spécialiste de Rambert et Fisbach, salle attentive, à l’écoute, studieuse. Amabilités puis il file manifester contre Abe et son neuvième amendement. L'amie Yuko, interprète officielle de François Ozon au Japon est là aussi. En soirée, les membres de la Directors Japan Association, Kenichi Shinomoto et Hyo Hirota, organisateurs du stage, et des stagiaires. Beaucoup de rires, d’agitation dans la salle.Shinjuku GardenYuko me suggère d'écrire une pièce inspirée par le Japon, "une grande et belle histoire d'amour tragique" dit-elle. Elles le sont toutes, partout. Au jardin de Shinjuku, il y a un jardin japonais, élégants, sinueux, compliqué et apaisant ; un autre anglais, touffu, paresseux, calme et dégagé ; un troisième français, rectiligne, droit, apprêté, et prétentieux. C'est la manière qui change. Pour le reste. Vivre est une tragédie et l'amour une catastrophe, ici aussi. Mais il y a la manière. Et il y a les exceptions. Dimanche 20DernièreDernier jour de l’aventure au Japon. Dernière représentation. Hier, matinée, une heure dix-neuf et trente secondes. Le soir, une heure vingt et seize secondes. Dernière matinée, dimanche 26 septembre, une heure, dix-neuf et trente six secondes. Ponctualité japonaise. La pièce est devenue grave, une tragédie drôle à force d'être irrecevable. Écrin noir, lumières découpées, couleurs, jeu intensifié, pas de distance, mais des folies, des langages opposés, des contradictions tragiques, des maladies de la parole et de l’amour qui ne sait pas se dire. Et la noirceur loufoque d’un humour féroce pour ne pas sombrer. Brice m’engueule, me dit que je ne peux pas attendre que les gens s’esclaffent devant mes pièces si je décide de les monter comme des tragédies.  Démontage immédiat, tout le monde se plie en quatre, agitation, bousculade, pour vider le lieu, démonter le décor, ranger les costumes que Michiru vend à bas prix aux comédiens. Personne ne veut se séparer de sa peau de scène.Quatre cent cinquante mètresEn haut de la Skytree, à quatre cent mètres au-dessus du sol, les touristes coréens, vietnamiens, chinois et occidentaux se bousculent, piaffent, se piétinent, laissent hurler leurs enfants rois. Dehors, une sorte de gouttière, à quatre cent mètres du sol, où une petite tornade remue une dizaine de grillons morts, jetés par les vents, échoués sur les vitres et tombés là. En dessous, beaucoup de piscines japonaises construites sur les toits des immeubles. La ville semble calme, ordonnée. Mais là-haut, aucune des règles de respect, en cours dans les rues, sur les quais des métros, sous l'emprise du collectif tout puissant, n'est plus observée dans ce nid touristique achevé il y a trois ans, encore moins ce dimanche, jour de relâchement. Jour de fête. Dehors, on se déguise. On croise dans le métro deux lapins et un extraterrestre. On court dans Asakusa, Akihabara, Ueno, voir une dernière fois le panda avant la fête de dernière, dans un café voisin. Embrasser les otaries endormies, possible joli titre. Des mots de Yoko Kanze, la marraine de l’aventure, depuis cinq ans, elle porte tout, à bout de bras, les mots des comédiens, Akiko, Natsuki, Kaze. La fête est finie, on est ivres, on rit fort, il y a des larmes, aussi. Rapporter des merdouilles, faire les valises, une lessive, les adieux, une nuit complète de plus de cinq heures, et partir ce lundi 21 septembre, c’est mon anniversaire, à l’aéroport de Narita, décollage imminent, et c’est la fin de l’histoire.

Le 19 août 2015 à 11:11

Perdu dans Tokyo #1

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

17 aoûtPremier jourParis. Paris cinq heures. Vivre à l’heure de Tokyo, il est déjà midi là-bas. Cinq heures à Paris un dix-sept août. L’air opaque des fantômes au dehors. Dedans, le silence et les acouphènes. Peur panique de partir cinq semaines. Maison dans l’obscurité plongée. Valise ouverte, prête, mais la fermer se serait partir. Je refais du café. Lundi 17 août, c’est le matin de la réouverture des portes du Rond-Point, c’est ma date de départ pour Tokyo, j’y mènerai un stage d’une semaine, j’y donnerai une conférence, et j’y finirai la mise en scène de Moi aussi je suis Datherine Deneuve, en japonais, entamée en 2010, interrompue pour cause d’accident nucléaire, tout simplement. Roissy. Décollage de Roissy, on ne peut partir plus loin, l’autre bout du monde exactement. Dans l’avion, une dame japonaise me fait demander via l’hôtesse de l’air japonaise si je veux bien céder ma place à un jeune homme dont on me dit qu’il est son fils alors qu’il pourrait être son grand-frère. Protocole déjà compliqué, j’obtempère. Devant moi, deux frères et sœurs, la vingtaine, se chamaillent, et regardent des films, lui d’animation, elle comédies romantiques. A côté, une jeune femme qui a de gros problèmes digestifs, et les odeurs qui vont avec. Juste derrière, un type qui tape comme un malade sur l’écran vidéo accolé à mon appui tête, pas de chance. J’essaie deux films, je tiens vingt minutes en tout. Je prends deux somnifères, et je ferme les yeux sur mon sort. Narita. Arrivée à Narita, Yoko et Masako sont venues me chercher. Dans le bus vers Shinjuku. Masako est en forme, on parle, beaucoup. On passe devant Disneyland. Elle désigne Yokohama, là-bas sur la gauche, je lui explique que c’est impossible, et je lui montre le Palais Impérial et le parc Yoyogi. On rit beaucoup, elle est nulle en géographie tokyoïte. Yoko sort sa brochure de Moi aussi je suis catherine deneuve, elle apprend son texte. Déjeuner en bas de l’hôtel, je découvre une soupe de canard avec nouilles dans un bistrot où fumer est possible. Promenade. Cri strident des grillons ou cigales, monstres radioactifs. Comme les corbeaux japonais, énormes bestioles, qui boufferaient nos corneilles. 19h30 Ça y est, il fait nuit noire ici. Un dix-sept août. À dix-neuf heures trente. Masako me dit que ces amis japonais n’ont pas bien compris la couverture du Charlie Hebdo, « tout est pardonné ». Ils y lisent une ambigüité. S’agit-il d’aspirer au pardon et à la paix dans le monde, mais comment alors pardonner les massacres perpétrés ? Contradiction française. On s’explique. On parle du Rond-Point, état des lieux après le 8 janvier, la position du directeur, les phrases antérieures sur les affiches et sur les sacs, « on ne vous empêche pas de croire, vous ne nous empêcherez pas de penser ». Dans le restaurant, en sous-sol, des groupes de japonais en chemisettes blanches crient, rient, boivent beaucoup et fument énormément. La cigarette n’est pas interdite dans les lieux publics.  En revanche, fumer à l’extérieur est prohibé, si ce n’est sous des kiosques prévus pour, à certains endroits très précis, avec alignements de cendriers. Contradiction japonaise.  Nuit dans Shinjuku, repérages, affiches gigantesques de Mission impossible. Des meutes de jeunes femmes filment depuis leurs portables des écrans géants sur lesquels sont projetées des images d’un éphèbe torse nu à abdos très dessinés sous une veste blanche qui chante très fort en dansant beaucoup. Retour à l’hôtel, seule connexion possible à Internet sur le socle des toilettes. Prodige japonais, le wc est doté de plusieurs propositions de jets d’eau provenant de l’intérieur du meuble, plusieurs propositions de puissance de tir et de températures du jet, avec sons artificiels pour couvrir les bruits naturels, et en sus donc une connexion viable pour l’Internet.

Le 3 juillet 2014 à 10:04

2m50

Encore une histoire de sexe

Ils sont dans l’obscurité totale, sous l’eau, à 1500 mètres de profondeur.Ils mesurent 18 mètres de long, pèsent chacun leur trois tonnes, et possèdent à eux deux 16 bras et 4 tentacules.La femelle ? Elle fait sa timide.Ce que l’on comprend, quand on sait que l’organe sexuel de son partenaire mesure 2 mètres 50 de long et qu’il fonctionne comme une seringue hypodermique à haute pression. Son but pour assurer la survie de l’espèce est de percer le bras de sa dulcinée pour la féconder. Avec sa lance à incendie, il attaque tout ce qu’il trouve, et parfois, sans le vouloir, c’est à lui-même qu’il fait l’Amour.Son nom est truffé de A : Il s'agit du calamar géant. Sa réplique minuscule pourra, farcie, frite ou à l'armoricaine, se retrouver dans nos assiettes et nous pénétrer de sa texture si particulière. Mon suc te remonte à la gorge, chantait Léo Ferré, avec son goût d’entre dégoût. C’est l’éternité qui dégorge, et la mort qui tire son coup.Un autre animal, de la même façon, injecte son sperme dans n'importe quelle partie du corps de sa partenaire — le dos, le cœur, la tête. Un animal petit, noir, et non comestible que l’on trouve aussi sur les bureaux… Des fourmis ? Non, pas des fourmis. Des mouches ? Non, sur un bureau… Des trombones ? Non, pas des trombones, tu chauffes… Des punaises ? Bingo ! Les fameuses punaises de lit qui envahissent les capitales américaines, allant jusqu'à occuper les étages élevés de l'Empire State Building au grand dam des services de la morale sanitaire. Les mâles sont de formidables fornicateurs, ils font l'horrible chose plus de deux cents fois par jour. Avec d'autres mâles punaises, ou des femelles, ou n'importe quoi qui passe par là.Un chat. Une cuisse. Une chauffeuse.Ça laisse rêveuse.

Le 7 juin 2011 à 01:30

Le corps des femmes après Berlusconi

Un documentaire de Lorella Zanardo, Marco Malfi Chindemi et Cesare Cantù

Ça n'est pas une majorité morale serrée du cul qui a dit "assez" à Berlusconi en lui infligeant sa plus humiliante déculottée électorale. Mais des spectateurs se frottant les yeux après des décennies de "pornocratie" triomphale. Même la ville d'Arcore, près de Milan, où Silvio Berlusconi possède la luxueuse villa de ses soirées "bunga bunga", est passée à l'opposition.Voici un documentaire éclairant sur la manière dont l'Italie berlusconienne a traité le corps des femmes. "Nous sommes partis d’un état d’urgence. La constatation que les femmes, les femmes vraies, sont en train de disparaître de la télévision et qu’elles ont été remplacées par une représentation grotesque, vulgaire et humiliante", racontent les réalisateurs de ce film disponible en sept langues sur leur site il corpos delle donne (le corps des femmes). "La perte nous a semblé énorme : l’élimination de l’identité des femmes était en train de se produire sous les yeux de tous mais sans qu’il y ait une réaction appropriée, même de la part des femmes. A partir de cette constatation, l’idée a fait son chemin de sélectionner des images de la télévision qui auraient en commun l’utilisation manipulatoire du corps des femmes pour raconter ce qui est en train de se produire, non seulement à qui ne regarde jamais la télévision, mais aussi et surtout à qui la regarde mais « ne la voit pas  ». L’objectif est de nous interroger et d’interroger sur les raisons de cette disparition, un véritable « pogrom » duquel nous sommes tous les spectateurs silencieux. Le travail a donc donné une importance particulière à l’élimination des visages adultes de la télévision, au recours à la chirurgie esthétique pour éliminer le moindre signe du passage du temps et aux conséquences sociales de cette élimination."

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