Pacôme Thiellement
Publié le 09/07/2014

Maintenant nous sommes devenus la Mort


Nous vivons nos vies sous une dictature financière dominée par l’inquiétante bienveillance d’une minorité de criminels, qu’on appelle les super-riches. Le problème, leur problème, c’est qu’ils ne savent pas quoi faire de nous. Tout d’abord, ils vivent sur des principes d’une grande bêtise, qu’ils nous forcent à avaler : l’idée que la compétition entraine l’innovation ; l’idée d’un monde où la richesse appelle la richesse, et où de plus gros profits engendreront davantage de savoir, d’éthique, de bienveillance, de bonté… Autant de beautés et de grandeurs qu’ils n’ont toujours pas réussi à obtenir pour eux-mêmes, mais qu’ils imaginent résider pour nous quelque part au bout de leur incessante quête de réformes plus radicales, et d’inégalités plus massives. Soit ils sont idiots, soit ils nous prennent pour des idiots

En fait, le pouvoir rend idiot. Et l’argent rend idiot. C’est presque mathématique : plus ils deviennent riches, plus ils ont peur, et puis ils nous font une vie infernale, remplie de mesures sécuritaires, d’interdits. Ce qu’il leur manque, c’est d’un véritable sens économique à long terme, où ils comprendraient que : plus ils ferment des usines, plus ils créent de la délinquance, et plus ils dépensent leur petits sous à acheter des instruments de flicage. Ce qu’il leur manque, c’est d’une véritable intelligence de l’humain, où, au lieu de considérer autrui comme un prédateur, ils comprendraient que les hommes, dans leur majorité, ne demandent pas mieux que de se comporter correctement, décemment. Leur seule excuse, au fond, ce serait qu’ils soient pervers. Leur seule excuse, ce serait qu’ils aient besoin de savoir que nous souffrons à cause d’eux pour qu’ils soient heureux. Ainsi parlait Jules Renard : « Il ne suffit pas d’être heureux : il faut encore que les autres ne le soient pas. » Leur seule excuse, ce serait qu’ils soient malades.

Ils vont nous tuer à la tâche – c’est clair, mais laquelle ? Pour augmenter leurs marges, nos dominants licencient à tour de bras, et ils se retrouvent avec nous, sans maîtres et sans moyen d’adorer leur dieu « immatériel » : l’argent. Et maintenant, pour couronner le tout, ils ont peur. Peur qu’on leur foute de grosses grèves dans la gueule – une bonne grosse grève générale, crémeuse comme un gâteau de mariés, qui « immobiliserait » tout le pays et les « prendrait en otage ». Alors ils nous montent sans cesse les uns contre les autres. Ils créent des conflits partout ; c’est leur seul moyen de tenir. Maintenant il faut en plus qu’ils aient peur. Ce sont des enfants.

Le travail – on en a besoin pour être. On en a besoin pour apprendre. On en a besoin pour rire. On en a besoin pour créer. On en a besoin pour aimer. Il n’y a rien de plus horrible que de ne pas travailler… La plus perdue de toutes les journées est celle que l’on a chômée. C’est le professeur Choron qui a raison quand il répond à Pierre Carles dans son grand film Choron dernière :

« – Une société où les gens méprisent le travail, c’est-à-dire qu’ils méprisent ce qu’ils font… Pour quelle raison ? Tu vois bien les gars qui foutent rien. Qu’est-ce qu’ils font ? Où c’est que tu les retrouves ? Ils ont rien à se dire.

« – Mais c’est pas naturel de travailler.

« – Ta gueule, eh con, c’est pas naturel ! Mais tu me parles comme un âne ! Tu sais les ânes, ils ont toujours plein de trucs, plein de machins chouettes, etc. Ils ont tout lu. J’ai lu Proust, la Recherche du Temps perdu, etc. etc. etc. Plus ils ont d’« et cætera », plus ils ont l’air érudit ! Eh ben, le sage, il te dit qu’il faut flinguer tous les gens qui travaillent pas, ça c’est le comble de la sagesse ! »

Le travail était autrefois indissociable du parcours initiatique : tout travail était sacré, parce que, dans tout travail, il y avait la transmission d’un regard, et la création d’un rapport entre nous et le monde. Dans tout travail, il y avait la possibilité d’apprendre un instrument qui serait à la fois une arme et une alliance dans la guerre nuptiale entre soi et la réalité. Aujourd’hui, après avoir détruit toute possibilité de transmission d’un savoir-faire avec leurs révolutions industrielle puis cybernétique, ils confient les jobs à des machines, nous privent de travail, et ensuite ils nous traitent de feignants. Mais ce profit a un prix : il plonge la Terre dans les ténèbres. Le monde devient petit. Le monde devient sombre. Ils sont peu et nous sommes beaucoup. Et ils le savent. Et ils savent qu’on ne s’arrêtera pas ; on ne s’arrêtera jamais.

Le travail présente trois visages. Le premier visage, c’est la création. Le second, c’est la conservation. Et le troisième visage, c’est celui de la destruction. Quand il n’y a rien, il faut créer. Quand il y a quelque chose de beau, de juste, de décent, il faut le conserver. Et quand ce qu’il y a est pourri, il faut le détruire. Cette destruction est encore un travail, est peut-être le plus difficile de tous. Comme dit le Père Ubu : Nous n’aurons point tout démoli si nous ne démolissons mêmes les ruines !

Cornegidouille : il faut concevoir un travail shivaïque, un travail ubuesque, un travail apocalyptique. Il faut concevoir un travail qui soit le travail de la destruction. Moins ils nous donneront du travail, plus nous travaillerons à détruire cette absence de travail et nous leur prendrons même ce qu’ils ne nous donnent pas ; même ce qu’ils n’ont pas. C’est à détruire leur monde que nous travaillerons. Maintenant nous sommes devenus la Mort.

Pacôme Thiellement, né en 1975. Ecrit des essais mêlant pop culture et tradition ésotérique. Dernières parutions : Tous les chevaliers sauvages (consacré à Hara-Kiri, éd. Philippe Rey, 2012) et Pop Yoga (éd. Sonatine, 2013). A aussi co-réalisé une cinquantaine de films avec Thomas Bertay. Prépare avec ce dernier un long-métrage sur Zappa et les Freaks nommé Rituel de décapitation du Pape. (www.popedecapitation.com). 

 

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Le 8 avril 2010

Comment gagner 100.000 dollars sans bouger

Je vis dans une petite rue d'East Atlanta

Une petite rue qui n’a jamais valu grand-chose. Encore moins après la crise de septembre 08. Je me souviens, sur Fox News, ils avaient annoncé la fin du monde. The end of the world, en toutes lettres sur l’écran. Rien que ça. Alors avec ma femme, on s’est installé sur les marches de devant avec de la bière et des cigarettes et l’on a commencé à regarder les mauvaises herbes grimper et bouffer les 2 maisons d’en face – les proprios venaient de se faire éjecter. Après les pillages en règle, les chiures de mouches et la pisse d’âne, des types sont arrivés dans un camion et ils ont cloué des planches aux fenêtres et aux portes d’en face. De notre côté, on faisait fondre des pilules roses dans la bière. Plus la rue se détériorait, plus la nature la bouffait, plus le prix de notre maison chutait. Comme ça pendant des mois. À perdre. Juste perdre. Et puis il s’est pointé dans le soleil qui tombait. On aurait dit John Wayne, putain ! Sauf qu’il était Canadien. Il a descendu la vitre de son chevrolet Tahoe noir, 320 chevaux. – Comment est le voisinage ? – Tranquille, j’ai dit. – Je vais acheter ces deux maisons, il a dit. – Okay, j’ai répondu. Mais il a fait mieux que ça : il les a achetées, les a remises à neuf et doublées de volume, pelouse impeccable, haie de bambous et mimosas, et puis, et puis il les a vendues ! Obama venait d’être élu et Fox News, écœuré, pariait sur un hiver rigoureux. Notre rue s’embellissait de jour en jour. Chaque matin, on se réveillait, et chaque matin, on gagnait. En quelques mois, la valeur de notre maison fit un bond de 100 000 dollars. Comme ça, sans bouger. Alors avec ma femme, on s’est installé sur les marches de devant avec de la bière et des cigarettes et l’on a commencé à regarder les Corvettes passer au ralenti.

Le 23 mai 2015 à 08:11

Le Professeur Pascal répond à vos questions

Les riches sont-ils à plaindre?

OUI. Non seulement les riches sont à plaindre, mais il faut absolument les aider à repousser le triste sort qui les accable. Etre riche, vous savez, ce n'est pas drôle tous les jours. Quand on a tout, on ne fait pas grand-chose ; on glande. On glande chez Fauchon, Hermès, Louis Vuitton. On déprime un peu. On se mouche dans des billets de 200 euros. On achète ceci ou cela, mais on n'en a pas vraiment envie, parce que de toute façon, en tant qu'actionnaire majoritaire, on est quasiment propriétaire du magasin. En plus de ça, en tant qu'actionnaire, il faut veiller à ce que l'argent rentre bien tous les jours et qu'il n'aille pas se perdre dans des investissements stupides qui feraient baisser la courbe du chômage. Créer des emplois, c'est bien joli, mais trop de gens qui travaillent c'est autant de grévistes potentiels et de candidats à l'assistanat. Si on est riche, ce n'est quand même pas pour faire plaisir aux autres ! L'argent doit rester là où il est, entre gens bien nés qui savent jouer au bridge et apprécier un Dom Perignon. Oui, les riches sont bien à plaindre, d'autant que, s'ils jouent au bridge, c'est parce qu'ils ne peuvent pas jouer au Millionnaire, vu qu'ils sont déjà bien pourvus de ce côté-là. Et s'il leur arrive parfois de jouer au Loto, c'est juste pour voir à quoi peut bien ressembler ce rêve de pauvre qui consiste à cocher des grilles à la con avec un stylo offert par la Française des jeux. Le stylo fuit affreusement. Le bar-tabac sent l'anisette et le vieux manteau humide. Bonjour l'ambiance ! Tout ça ne vaut pas une coupe au Fouquet's, encore que les Champs ne sont plus ce qu'ils étaient, avec tous ces jeunes de banlieue qui déboulent le ouikend et qui posent leurs pattes sales sur les vitrines de luxe. Eh oui, eux aussi ils aimeraient être riches. Les pauvres ! Les inconscients ! Ils ne savent pas combien il est difficile de conserver sa fortune sans se faire spolier par l’État, combien l'exil fiscal relève aujourd'hui du parcours du combattant ! A ce prix-là, il vaut mieux être pauvre et y rester. Les soucis sont moindres et l'avenir se décline au présent.

Le 1 avril 2010

Contributions : la question de la censure

Courrier interne

Chère amie et co-rédactrice en chef,Je vous interroge sur un problème que je qualifierais d’éthique. Madame X (je tais le nom mais son avatar a des ailes de papillons, vous voyez qui je veux dire ?) a parcouru avec succès toutes les étapes de la Piste d’envol. Trois de ses innombrables posts ont fini par être acceptés par nos soins et ont été publiés dans cette section réservée aux internautes. Jusque là tout va bien. Simplement, comme le veut la règle de notre revue fort ludique, certes, mais extrêmement rigoriste quant à son fonctionnement, Madame X a légitimement le droit devenir une chroniqueuse officielle de ventscontraires.net. Ce qui a été fait en grande pompe : Stéphane Trapier, l’illustrateur illustre, lui a dessiné l’avatar de ses rêves (avec des ailes de papillons donc). Madame X vient de nous envoyer une quarantaine de nouvelles inédites qu’elle n’est jamais parvenue à faire publier. C’est infâme, chère amie et co-rédactrice en chef : infâme. Que pouvons-nous faire ? Dites-moi vite !Jean-Daniel Magnin Cher ami et co-rédacteur en chef,Vous avez voulu être chef, maintenant, il faut assumer. Votre neutralité suisse dût-elle en prendre un coup. Un chef, ça fait des choix. Madame X peut avoir toutes les ailes de papillon qu’elle veut, si ses textes ne méritent pas d’être publiés dans notre revue fort rigoriste et néanmoins ludique, ils ne le sont pas. Même chose pour nos chroniqueurs de choix, même chose pour vous, cher ami et co-rédacteur en chef. Et même chose (aïe) pour moi. Pas de collier anti-éthique, dura lex, sed, vous savez… lex.  Laure Albernhe

Le 2 décembre 2011 à 08:49

Henri

Dans son petit appartement du bourg de Saint Honoré des Agios, le jeune Henri fume une cigarette. Il est blond comme le blé qui refuse de pousser dans son champ des possibles. Il s'est inscrit au Pôle Emploi du coin. Ponctuellement, on l'y convoque. Quand il réclame un salaire, on lui répond RSA, quand il demande un emploi, on lui répond RAS. « Enfer et Dame Nature, s'écrie-t-il en bon chrétien scientiste, serais-je un éternel insatisfait ? Quand je travaillais, j'avais de l'argent et je n'avais pas le temps de le dépenser, et maintenant que je suis au chômedu, j'ai tout mon temps, mais j'ai plus d'argent. C'est fâcheux. » Son licenciement économique a été pour lui une vraie blessure, il faut l'avouer. Maintenant, chaque fois qu'on lui demande : « Quoi de neuf ? », c'est comme si on remuait le couteau dans la plaie. Du coup, il voudrait la gagner, sa croûte, juste pour ne pas avoir l'impression qu'on le juge. Parfois, en allumant la télévision, il est vert de rage. Mais, quelque part, le vert reste la couleur de l'espoir. D'ailleurs, il n'en veut à personne. Il est de ceux qui considèrent que la vengeance est un plat où il ne faut pas mettre les pieds. D'autres fois, devant la télévision, il rit jaune. Mais, quelque part, le jaune reste la couleur de ses cheveux. Comme un bon rire vaut un steak, il a acheté le livre de Bruno Lemaire, Nourrir la planète, pour tromper sa faim. Il sait, Henri, que tout vient à point à qui sait attendre. Sauf le steak, qui calcine.

Le 19 août 2014 à 08:32

Deux mois dans une fourmilière - suite

Comme je vous l’ai raconté dans mon premier article, j’ai effectué, pendant ma prime jeunesse, un stage de deux mois dans une fourmilière. Beaucoup de lecteurs m’ont contacté pour me demander pourquoi je n’avais pas cherché à y rester, mais en CDI. Après tout, un job bien payé et pour lequel on ne travaille qu’au tiers de son potentiel, ça ne se refuse pas. Pour mémoire, une fourmi ne travaille réellement que le tiers des heures pointées. Le reste du temps, elle l’occupe à ne rien faire, où simplement à faire ce qui lui plaît. La raison qui m'a poussé à ne pas persévérer dans cette voie, c'est que j’étais ambitieux. Pendant ces deux mois, j’ai voulu me rapprocher du sommet de la fourmilière, alors j’ai travaillé dur, très dur. Et travailler deux fois plus que les autres – ce qui ne m’amenait toujours qu’aux deux tiers de mon potentiel, un ratio somme toute raisonnable – m’a permis de gravir plusieurs échelons chez les fourmis. Le problème, c’est que ma méthode fonctionnait, mais que ça n’était pas la meilleure, et à force de me faire passer devant par toutes les fourmis qui utilisaient leur temps libre uniquement à se faire bien voir par la reine, j’ai fini par jeter l’éponge. Maintenant je suis sûr d’une chose, on ne réforme pas une fourmilière de l’intérieur. En revanche, un jet d’eau et quelques bons coups de pelle devraient parfaitement faire l’affaire.

Le 30 novembre 2015 à 11:16
Le 7 janvier 2013 à 10:14

Henry Bauër (1851-1915)

Les cracks méconnus du rire de résistance

On connaît le rejeton officiel d'Alexandre Dumas dont la Marguerite Gautier a ouvert bien des écluses. On ne fait pas grand cas aujourd'hui, par contre, de son autre fils, le fringant bâtard Henry Bauër, surnommé « le mousquetaire de la plume », un géant fascinant qui avait hérité du bel esprit virevoltant de son paternel. « Comme lui, relève Jean Savant de l'Académie d'Histoire, il aurait pu déclarer, en éclatant de rire, au sortir d'un dîner plutôt morne, alors qu'on lui demandait : - Eh bien, Dumas, comment s'est-il passé ce dîner ? » « - Ma foi, si je n'avais pas été là, je me serais bien ennuyé. »   Considérant que l'art d'écrire, qu'il possède magnifiquement, se doit d'être « inséparable de l'action », Henry Bauër, durant son adolescence, ne loupe aucun charivari anti-professoral, aucun sabordage de cérémonial austère ni aucun tohu-bohu contre la culture académique. C'est l'époque où l'on ne peut représenter au Français ou à l'Odéon les pièces des auteurs barbants bien en cour sans que ce ne soit le couac. Sitôt le lever de rideau, en effet, ou bien de jeunes hutins sautent sur scène pour y improviser des tirades malséantes, ou bien, empêchés de le faire par les sergents de ville quadrillant la salle, ils opèrent dans la légalité en éternuant, en toussant, en hoquetant et en applaudissant intempestivement sans fin ni cesse acculant le spectacle à se jouer comme une pantomime.   Henry Bauër n'est pas pour autant un garnement irréfléchi. C'est en parfaite connaissance de cause et de manière méthodique qu'il rompt en visière, stipule son biographe Marcel Cerf, avec « le plat et le vulgaire, l'artifice et les conventions, la grossièreté de style et la banalité de la pensée ». Dans sa préface cinglante à L'Alphabet pour les grands enfants du dessinateur Hermann Paul, en 1898, il remonte à la source du décervelage universel : « Aux premières lettres que balbutie l'enfant, on lui apprend à former les mots de respect héréditaire, les termes de préjugés, de conventions sociales, les vocables de religions à l'image de la société et de ceux qui la gouvernent. On lui inculque, avec les notions rudimentaires, toutes les variétés du mensonge qui composent l'État et la loi des hommes réunis. »   Dans l'une de ses chronique à L'Écho de Paris, il proclame son pacifisme radical : « Aurais-tu du goût, mon fils, pour le métier militaire, l'uniforme, les roulements de tambour et la flamme des drapeaux ? Apprends que le continuel souci, le suprême effort des nations concourt à s'entretuer ; que patrie et gloire correspondent à ce massacre prémédité, systématique, à ce déchaînement organisé de l'animalité, de la sauvagerie, qu'on nomme la guerre. »   Dans une allocution historique en l'an 1900, il célèbre l'artiste se trouvant « opprimé par les traditions scolastiques, les règles du faux goût, les modes, les grammaires qui emprisonnent l'imaginaire, oblitèrent la vision et opposent convention, formule et discipline au développement et à l'expansion des facultés créatrices ».   Des positions de principe irréductibles qui amènent le redouté critique du Réveil et de La Petite République à tirer l'épée pour tous les pestiférés de la fin du XIXe siècle : Henri Becque, Octave Mirbeau, Richard Wagner, Émile Zola, Gerhart Hauptmann, Oscar Wilde, Auguste Rodin, Félix Fénéon… À superviser une traduction nouvelle de la pièce de théâtre la plus subversive-carabinée, selon moi, qui existe : Un ennemi du peuple d'Ibsen. À en venir quasiment aux mains pour défendre Ubu-Roi qui fait scandale au théâtre de L'Œuvre en décembre 1896 et qui personnifie pour lui le nécessaire « vent de la destruction, l'inspiration de la jeunesse, contemporaine qui abat les traditionnels respects et les séculaires préjugés ». Bauër et Jarry pour lors doivent faire face à une impressionnante curée orchestrée par le maurassien Léon Daudet, par le pauvre André Gide et par l'illustre littérateur salonnard Ernest Lajeunesse « que l'on comparait volontiers à un pou, précise Marcel Cerf, en raison de sa laideur ». Le duel Lajeunesse-Bauër est passé à l'histoire. Ernest Lajeunesse à Henry Bauër : « - Je n'ai pour vous que du mépris. » Bauër : « - Et moi, je n'ai pour vous que de l'onguent gris. » Il faut savoir que l'onguent gris est un médicament d'usage externe contre les poux.   Les pugilats culturels de Dumas junior n°2 ne tournèrent pas toujours bien (son biographe indique que « l'aventure d'Ubu lui porta un grave préjudice » au point qu'« en quelques semaines, sa situation s'écroula »). Mais son activisme politique lui valut également, on peut l'imaginer, quelques désagréments.   Rien qu'en 1870, le carabin Bauër se fait embastiller quatre fois pour « cris séditieux », « rébellion et outrages à agents », « incitation à la désobéissance » et « coups à magistrat ». Il a cependant l'embellie car il est extirpé de Sainte-Pélagie par les émeutiers du 4 septembre 1870 et de Mazas par ceux de la nuit de colère du 22 janvier 1871. La Commune, dont il n'arrêtera pas de vitupérer la pondération et les ridicules, le nomme en pleine semaine sanglante chef d'état-major général au Ve arrondissement. « Il tient ses barricades comme un enragé », raconte Jules Vallès et s'acoquine avec les pétroleuses du carrefour Bréa-Vavin.   Déporté dans la presqu'île de Ducos (Nouvelle-Calédonie), d'où sa vieille maman essaie à toute heure de le faire évader, il goûte régulièrement du cul-de-basse-fosse. Pour se distraire entre deux punitions, il fait répéter une pièce canaque à des bagnards grimés de la tête aux pieds et a droit à une grandiose surprise : le jour de la générale, c'est une authentique révolte indigène qui éclate. Henry exulte moins, en 1876, quand les représentations de sa pièce La Revanche de Gaëtan au théâtre du bagne sont annulées cette fois par un cyclone.   En amour en tout cas, Henry Bauër ne sera guère à plaindre. Il fera criquon-criquette avec moultes beautés, vivra l'amour fou même au bagne (avec une cantinière de 23 printemps) et s'offrira pendant sept ans une passion amoureuse à sa stature : Sarah Bernhardt, la belle gredine-même (on le rappelle rarement) qui entraîna Zola dans la défense de Dreyfus.

Le 12 décembre 2011 à 08:44

Janvier 2005 - Van Gogh aux ciseaux

Chroniques à retardement #2

Les chroniques à retardement ressuscitent de petits ou grands événements qui se sont perdus dans le flot frénétique de l’actualité. Du réchauffé, du come-back, du léger différé : une deuxième chance pour ces nouvelles obsolètes.   Les riches, peut-on lire un peu partout, sont de plus en plus capricieux. Un millionnaire anglais a célébré ses cinquante ans en compagnie de trente pingouins loués pour l’occasion. A Paris, la conciergerie d’un hôtel de luxe a dû trouver en une heure quatre cent kilos de sucre de régime pour un cheikh arabe qui voulait en rapporter chez lui une provision. Tel autre nanti, un soir qu’il se sentait mélancolique, a loué le château de Versailles et l’a peuplé d’une armée de valets en costumes d’époque. Puis il a déambulé, seul, dans les allées du jardin. Il s’y serait, dit-on, un peu ennuyé.   En ce début d’année 2005, Takashi Hashiyama, lui, vend sa collection de tableaux. Ce patron japonais, dont la société fabrique des Connecteurs, des Coupleurs et des Systèmes d’Imagerie Passifs à Ondes Millimétriques (on voit par là qu’il s’agit d’un homme respectable), se sépare de ses Van Gogh et de ses Picasso. Il s’adresse pour cela à deux maisons de ventes aux enchères : Sotheby’s et Christie’s. Et, indécis face à leurs offres qu’il juge équivalentes, il leur propose de jouer le vainqueur à pierre-feuilles-ciseaux.   Voilà donc les représentants des deux prestigieuses maisons face à face dans une salle de réunion d’Osaka avec, dans leur poing fermé, plusieurs possibles millions. Ils transpirent doucement dans leur costume de marque. L’ambiance est quelque peu tendue.   Monsieur Sotheby’s, persuadé que le hasard décidera, est venu sans préparation. Madame Christie’s, elle, a cherché conseil autour d’elle. Les filles d’un collègue, âgées de neuf ans, lui ont recommandé de jouer d’abord ciseaux. Elle a pris note de leur avis en hochant la tête, puis elle a passé le reste de la semaine à prier et – suivant une tradition japonaise pour se donner bonne chance – à disperser aux quatre vents de petites pincées de sel.   L’heure est venue. Madame Christie’s joue ciseaux. Monsieur Sotheby’s, papier.   Ce qui prouve deux choses importantes. Un, il faut toujours écouter les enfants. Deux, un Dieu salé sera toujours mieux disposé qu’un Dieu nature.   C’est ainsi que les caprices des riches font progresser la science. Il faut leur en être reconnaissants.

Le 9 janvier 2013 à 08:51

La mélopée des pierres

Le monde de la finance et de l’économie ne tournant pas rond, celui-ci prend tout sons sens dans les débats du Rond-Point. C’est ainsi que dans son excellente chronique La bulle de l’euro (version 1.0), Pierre-Antoine Durand, chroniqueur économique de ces lieux, nous éclaire brillement sur l’éclatement de la bulle de l’euro et ses conséquences désastreuses pour la Grèce (ou à cause de la Grèce, suivant que l’on se positionne du côté des spartes ou du côté du théâtre de l’Athénée, non loin des Champs-Elysées où la guerre de Troie n’a paraît-il jamais eu lieu). En guise de souffle zéphyrien, je me permets d’ajouter que si l’éclatement de la bulle monétaire est peut être à l’origine de la crise, il n’en est pas de même pour la pierre, dernière valeur refuge des marchés. Preuve en est avec Athènes où beaucoup se bousculent encore pour y visiter ses ruines. Et là, toute la question se pose. Comment ce berceau antique de la civilisation à qui l’on doit  des personnages aussi illustres et essentiels que Socrate, Platon, Aristote, Pythagore, Sophocle, Aristophane, Nana Mouskouri, a-t-il pu finir à ce point endetté ? Rappelons que le mot « économie » vient du grec “oikos” (la maison) et “nomos” (l’ordre). Dans Ethique à Nicomaque, Aristote dénonce l’accumulation de la monnaie pour la monnaie, activité contre nature qui déshumanise ceux qui s’y livrent, condamnant par là même le goût du profit et l’accumulation des richesses. Puisque, selon Aristote, cette activité se veut contre nature, alors pourquoi ne pas spéculer à présent sur quelque chose de plus naturel, à commencer par les océans marins : plus riches, plus vastes, plus diversifiés et d’une profondeur bien plus abyssale que n’importe quelle dette souveraine. Dans un monde suffisamment absurde pour vous faire culpabiliser de prendre l’avion avec votre tube de dentifrice en cabine, rien n’est impossible. Ainsi, nous pourrions spéculer sur la prolifération des algues, l’ouverture des plages boursières dépendrait des marées et le thon n’aurait qu’à bien se tenir. Le cours des actions marines fluctuerait au gré des alizés et le change des devises en fonction de la brise. Selon l’indice de la houle, les agences de notation balnéaires agiteraient des drapeaux de couleur verte, jaune, voire rouge en cas de grosse vague et risque d’effondrement des rochers sur les places côtières. Enfin, les embruns monétaires seraient régulés par le Fonds Marin International lui même administré par des phoques à vingt mille lieues sous les mers. Ah, j’oubliais, pour en revenir à la Grèce, que les marchés se rassurent, la Grèce reste l’un des pays les plus riches, riche de son histoire et de son passé et qu’elle peut être fière, elle, de ne pas voir sa star Nana Mouskouri s’exiler comme d’autres en Russie puisqu’elle réside en Suisse.

Le 30 octobre 2014 à 08:17

Le Professeur Pascal répond à vos questions

Mon fils a toujours le nez dans les étoiles, est-ce grave ?

OUI. Si votre fils a perpétuellement le nez dans les étoiles, je m’inquiéterai pour son avenir et je prendrai conseil auprès d’un psychologue. Je suppose qu’il s’agit d’un ado. Je suppose aussi qu’il se pose beaucoup de questions sur l’univers, Dieu, les soucoupes volantes, toutes ces questions inutiles qui l’empêcheront plus tard de devenir un bon consommateur, un homme heureux, un adepte du sport, un amateur de belles voitures et de Prozac. Quand on se pose des questions, c’est bien connu, on passe à côté de l’essentiel : on n’a plus envie de jouer à la console ou de taper dans un ballon de foot. On devient rêveur. On est dans la Lune. On se voit déjà sur Mars en train de tutoyer les martiens au comptoir d’un bistrot. Là, il y a danger. Il est temps de revenir sur Terre et de songer à l’avenir. Avoir un bon métier, c’est important, même si au final on devient maître-chien à Leader-Price, parce qu’on n’a rien trouvé d’autre après cinq ans d’études en sociologie. Pour en revenir à votre fils, je m’inquiéterai aussi pour sa sexualité. Les étoiles, c’est bien joli, mais les filles s’en foutent pas mal quand il s’agit de les draguer. Personnellement, la seule fois où j’ai dit à une fille que j’avais un beau télescope, elle n’a pas du tout compris de quoi je parlais. A présent, je dis les choses comme elles sont et ça va beaucoup mieux. Bref, il serait peut-être mieux pour votre fils qu’il mette son nez dans les jupes des filles ; cela le détournerait de toutes ces mauvaises questions sur l’origine de l’univers, les trous noirs, les trous normands, la vitesse de la lumière sur autoroute, etc. Et s’il persiste, confisquez-lui son télescope ! Abonnez-le à Play-boy.

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