Philippe Mouchès
Publié le 23/08/2014

Pas facile de trouver un bon boucher


Peintre
Fondateur et théoricien du Divisionnisme Périgourdin
Membre de l'Oupeinpo

http://doublevue-mouches.blogspot.fr/

 

Partager ce billet :

Tous les billets du dossier

À voir aussi

Le 24 mai 2010 à 10:49

Laurent Tailhade

Les cracks méconnus du rire de résistance

Si, à la fin du XIXe siècle, Léon Bloy avait surnommé Laurent Tailhade « le cyclope des vespasiennes », c'est parce que c'était un cyclope (l'écrivain anar avait été énucléé, oh ironie !, par l'explosion d'une bombe ravacholesque) et parce que ses piques ne volaient pas toujours extrêmement haut (« Romain-Rolland ? De la littérature de pasteur qui sent mauvais des pieds. »). Illustre poète mondain aux cravates rouges légendaires se rendant chaque jour chez le barbier du « Jockey-Club » en fiacre et prisant fort les latinismes pédants, ogre rabelaisien dont les déjeuners étaient couramment composés d'une douzaine d'oeufs, deux côtelettes et un faisan, « le dernier gentilhomme », ainsi qu'on l'appelait volontiers, se fâchait tout rouge dans les journaux contre « la hideuse fiction du nationalisme » et « la justice des hauts de forme » ; faisait le coup de poing dans les théâtres pour défendre les pièces anarchisantes boycottées comme Un Ennemi du peuple d'Ibsen ; trempait dans des canulars gloupitants avec son poteau Alphonse Allais (à la fin de sa vie, il frigoussera même de faux Rimbaud qui seront authentifiés par la critique !) ; et entrait impromptu dans les églises chics pour y apostropher les prêtres officiants (« Vomissons nos dieux ! » ; « Vomissons les soeurs de charité, ces monstres doucereux et sans entrailles, châtrées de tout sentiment humain »). Mais ce qui faisait surtout scandale à la Belle Epoque, c'était les fulminations de Laurent Tailhade contre « le bétail infâme des honnêtes gens, aux âmes fétides et carnassières, ces larves faites en bourgeois que Forain dessine en des poses d'irréfutable ignominie ». En 1901, ça se corse pour « le serpent à sonnets ». On ne lui pardonne pas d'avoir eu un accès d'humeur dans le journal Le Libertaire contre le tsar Nicolas II, « l'escroc impérial de toutes les Russies » en visite diplomatique en France, et contre les « lécheurs de bottes » qui l'accueillent, « ceux de l'Académie et ceux des maisons closes, les trigauds de la presse, les pouacres de l'Etat-Major, les pieds plats de l'Elysée et les bassets du Ministère, dans une épilepsie unanime de domesticité » :  le canard est saisi et Tailhade est condamné à douze mois ferme. C'est alors que, dans ses oubliettes, le littérateur a la bonne idée de poser sa candidature à la députation contre le ministre du Commerce Millerand, lequel se hâte de négocier la levée d'écrou du fauteur de troubles contre une promesse de désistement. La vie de « ce coquillard de Tailhade », comme disait Anatole France, ne fut pas le moins du monde assombrie par sa réclusion. Pas plus que par la perte de son oeil ou que par ses duels tournant mal. La seule et unique chose qui pouvait vraiment mettre à la torture le pamphlétaire, c'était quand, après s'être rabiboché avec une personnalité qu'il avait insultée en vers, il devait s'escrimer, lors de la réédition du poème en question, à se trouver un ennemi dont le nom avait la même rime et le même nombre de pieds.   Laurent Tailhade par Félix Valloton, pour Le Livre des masques de Remy de Gourmont (1896)

Le 7 janvier 2013 à 10:14

Henry Bauër (1851-1915)

Les cracks méconnus du rire de résistance

On connaît le rejeton officiel d'Alexandre Dumas dont la Marguerite Gautier a ouvert bien des écluses. On ne fait pas grand cas aujourd'hui, par contre, de son autre fils, le fringant bâtard Henry Bauër, surnommé « le mousquetaire de la plume », un géant fascinant qui avait hérité du bel esprit virevoltant de son paternel. « Comme lui, relève Jean Savant de l'Académie d'Histoire, il aurait pu déclarer, en éclatant de rire, au sortir d'un dîner plutôt morne, alors qu'on lui demandait : - Eh bien, Dumas, comment s'est-il passé ce dîner ? » « - Ma foi, si je n'avais pas été là, je me serais bien ennuyé. »   Considérant que l'art d'écrire, qu'il possède magnifiquement, se doit d'être « inséparable de l'action », Henry Bauër, durant son adolescence, ne loupe aucun charivari anti-professoral, aucun sabordage de cérémonial austère ni aucun tohu-bohu contre la culture académique. C'est l'époque où l'on ne peut représenter au Français ou à l'Odéon les pièces des auteurs barbants bien en cour sans que ce ne soit le couac. Sitôt le lever de rideau, en effet, ou bien de jeunes hutins sautent sur scène pour y improviser des tirades malséantes, ou bien, empêchés de le faire par les sergents de ville quadrillant la salle, ils opèrent dans la légalité en éternuant, en toussant, en hoquetant et en applaudissant intempestivement sans fin ni cesse acculant le spectacle à se jouer comme une pantomime.   Henry Bauër n'est pas pour autant un garnement irréfléchi. C'est en parfaite connaissance de cause et de manière méthodique qu'il rompt en visière, stipule son biographe Marcel Cerf, avec « le plat et le vulgaire, l'artifice et les conventions, la grossièreté de style et la banalité de la pensée ». Dans sa préface cinglante à L'Alphabet pour les grands enfants du dessinateur Hermann Paul, en 1898, il remonte à la source du décervelage universel : « Aux premières lettres que balbutie l'enfant, on lui apprend à former les mots de respect héréditaire, les termes de préjugés, de conventions sociales, les vocables de religions à l'image de la société et de ceux qui la gouvernent. On lui inculque, avec les notions rudimentaires, toutes les variétés du mensonge qui composent l'État et la loi des hommes réunis. »   Dans l'une de ses chronique à L'Écho de Paris, il proclame son pacifisme radical : « Aurais-tu du goût, mon fils, pour le métier militaire, l'uniforme, les roulements de tambour et la flamme des drapeaux ? Apprends que le continuel souci, le suprême effort des nations concourt à s'entretuer ; que patrie et gloire correspondent à ce massacre prémédité, systématique, à ce déchaînement organisé de l'animalité, de la sauvagerie, qu'on nomme la guerre. »   Dans une allocution historique en l'an 1900, il célèbre l'artiste se trouvant « opprimé par les traditions scolastiques, les règles du faux goût, les modes, les grammaires qui emprisonnent l'imaginaire, oblitèrent la vision et opposent convention, formule et discipline au développement et à l'expansion des facultés créatrices ».   Des positions de principe irréductibles qui amènent le redouté critique du Réveil et de La Petite République à tirer l'épée pour tous les pestiférés de la fin du XIXe siècle : Henri Becque, Octave Mirbeau, Richard Wagner, Émile Zola, Gerhart Hauptmann, Oscar Wilde, Auguste Rodin, Félix Fénéon… À superviser une traduction nouvelle de la pièce de théâtre la plus subversive-carabinée, selon moi, qui existe : Un ennemi du peuple d'Ibsen. À en venir quasiment aux mains pour défendre Ubu-Roi qui fait scandale au théâtre de L'Œuvre en décembre 1896 et qui personnifie pour lui le nécessaire « vent de la destruction, l'inspiration de la jeunesse, contemporaine qui abat les traditionnels respects et les séculaires préjugés ». Bauër et Jarry pour lors doivent faire face à une impressionnante curée orchestrée par le maurassien Léon Daudet, par le pauvre André Gide et par l'illustre littérateur salonnard Ernest Lajeunesse « que l'on comparait volontiers à un pou, précise Marcel Cerf, en raison de sa laideur ». Le duel Lajeunesse-Bauër est passé à l'histoire. Ernest Lajeunesse à Henry Bauër : « - Je n'ai pour vous que du mépris. » Bauër : « - Et moi, je n'ai pour vous que de l'onguent gris. » Il faut savoir que l'onguent gris est un médicament d'usage externe contre les poux.   Les pugilats culturels de Dumas junior n°2 ne tournèrent pas toujours bien (son biographe indique que « l'aventure d'Ubu lui porta un grave préjudice » au point qu'« en quelques semaines, sa situation s'écroula »). Mais son activisme politique lui valut également, on peut l'imaginer, quelques désagréments.   Rien qu'en 1870, le carabin Bauër se fait embastiller quatre fois pour « cris séditieux », « rébellion et outrages à agents », « incitation à la désobéissance » et « coups à magistrat ». Il a cependant l'embellie car il est extirpé de Sainte-Pélagie par les émeutiers du 4 septembre 1870 et de Mazas par ceux de la nuit de colère du 22 janvier 1871. La Commune, dont il n'arrêtera pas de vitupérer la pondération et les ridicules, le nomme en pleine semaine sanglante chef d'état-major général au Ve arrondissement. « Il tient ses barricades comme un enragé », raconte Jules Vallès et s'acoquine avec les pétroleuses du carrefour Bréa-Vavin.   Déporté dans la presqu'île de Ducos (Nouvelle-Calédonie), d'où sa vieille maman essaie à toute heure de le faire évader, il goûte régulièrement du cul-de-basse-fosse. Pour se distraire entre deux punitions, il fait répéter une pièce canaque à des bagnards grimés de la tête aux pieds et a droit à une grandiose surprise : le jour de la générale, c'est une authentique révolte indigène qui éclate. Henry exulte moins, en 1876, quand les représentations de sa pièce La Revanche de Gaëtan au théâtre du bagne sont annulées cette fois par un cyclone.   En amour en tout cas, Henry Bauër ne sera guère à plaindre. Il fera criquon-criquette avec moultes beautés, vivra l'amour fou même au bagne (avec une cantinière de 23 printemps) et s'offrira pendant sept ans une passion amoureuse à sa stature : Sarah Bernhardt, la belle gredine-même (on le rappelle rarement) qui entraîna Zola dans la défense de Dreyfus.

Le 29 octobre 2011 à 08:18
Le 17 décembre 2014 à 09:44
Le 21 septembre 2010 à 14:56

Le Guili-guili show

Rire et résistance en République islamique d'Iran

Contrairement aux idées du prêt à porter médiatique en vogue, il ne faut pas confondre les Iraniens et les institutions qui les gouvernent. Plus les lois morales d’une société sont rigoureuses, plus forte est l’envie de rire et de s’en moquer. Plus il y a d’interdit, plus le désir de transgression devient un état permanent de la société, un passe-temps collectif. Les gens ne s’identifient pas aux lois, ils se mettent en face d’elle et n’arrêtent pas de chercher des moyens de les détourner. Tout peut devenir objet de dérision. Au début de la révolution islamique, il y avait à la télévision une émission animée par un ayatollah qui donnait une interprétation et une explication minutieuse à des situations improbables que pouvait rencontrer dans sa vie tout bon croyant : « Si lors d’un tremblement de terre un homme habitant le cinquième étage tombe sur une femme résidant au quatrième et qu’à l’issue de cette collision un enfant naît, le fruit de cette union est-il légitime ou illégitime ? ». Cette émission qui se voulait sérieuse rencontra un immense succès comique. Les Téhérani l’appelaient le « Guili-guili show ». Vingt ans plus tard la censure s’est assouplie, elle autorise la sortie du Lézard, long métrage de Kamal Tabrizi racontant l’histoire d’un voleur qui s’échappe de prison déguisé en mollah et qui se retrouve malgré lui le saint prédicateur d’une mosquée de village. Il est harcelé par de jeunes apprentis mollahs qui lui demandent ce qu’a prévu le Livre pour le cas où deux cosmonautes homme et femme se trouvent en apesanteur dans l’espace et se touchent ? « Doivent-ils faire un mariage provisoire ? ». En trois semaine, ce film a pulvérisé le record de fréquentation de toute l’histoire du cinéma iranien, avant d’être retiré des salles par les autorités…

Le 24 décembre 2014 à 09:46
Le 10 mars 2012 à 08:45
Tous nos invités
Tous les dossiers

derniers podcasts

je m'abonne :   
La masterclass d'Elise Noiraud
Live • 16/04/2021
La masterclass de Patrick Timsit
Live • 16/04/2021
La masterclass de Lolita Chammah
Live • 16/04/2021
La masterclass de Tania de Montaigne
Live • 08/03/2021
La masterclass de Sara Giraudeau
Live • 08/03/2021
Tous les podcasts

ventscontraires sur Youtube

Découvrez la chaîne
La revue en ligne du Rond-Point
Auteurs maison   Vedettes etc.   Confs & Perfs   Archives   Tous les chroniqueurs
Les vidéos   Les sons   Les images   Les textes  Nous contacter   Presse
ventscontraires.net, revue en ligne, vous est proposée par le Théâtre du Rond-Point.
Site administré par
© 2014 - CC.Communication