Philippe Mouchès
Publié le 30/07/2014

La Laitière : Entretien d'embauche


Peintre
Fondateur et théoricien du Divisionnisme Périgourdin
Membre de l'Oupeinpo

http://doublevue-mouches.blogspot.fr/

 

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Le 7 juillet 2010 à 16:27

La rue mouvementée le matin et sans le plaisir de la tour Saint-Jacques droit devant soi

(Chose vue)

La rue mouvementée le matin est avec le plaisir de la tour Saint-Jacques droit devant soi. La tour Saint-Jacques, majestueuse et blanche, derrière à l’exact opposé. La rue est bruyante de tous côtés. Il faut être vite dans la vie de la ville ce matin. D’abord un café le coude sur le comptoir, une winston for winners et se souvenir de cet homme qui parlait des musiques qu’il écrit, de la difficulté de plus en plus d’être sur la scène et sous les feux des projecteurs. Il enviait la solitude, être à sa table, et le face à face avec l’écran de l’ordinateur. J’enviais, un peu, l’émulation du groupe. L’instinct grégaire en berne, pour le dire comme ça. Le retour à la rue il fait plus froid peut-être et je suis comme à contre-courant. Disparaître ici, l’insatisfaction est un moteur. Pourquoi pas. Le col de la veste remonté haut, la tête dans les épaules et la main droite dans la poche du pantalon noir, les doigts jouent avec l’objet et le briquet. La femme et l’enfant s’avancent vers moi. La femme et l’enfant avec les rollers elles roulent vite sur le trottoir. L’écharpe de la femme virevolte pour ainsi dire et l’enfant tient la main de l’enfant, elle est encore endormie. Elles sont la main dans la main et filent sur le bitume, la femme sourit et l’enfant se tient les yeux mi-clos. Elles descendent la rue vers le centre de la ville, l’enfant se rapproche de la femme et enserre un peu sa taille, colle sa tête contre la hanche de la femme dont la main se pose sur sa tête.

Le 27 septembre 2012 à 07:08

Inscrivons la réalité au livre des records

Entre le plus long baiser de cinéma et la plus grosse bulle de savon, le livre des records nous dresse le portrait de l'homme le plus lourd du monde... l'intéressé pèse près de 600kg. On rit, on moque, on plaisante et on dédaigne. De la même manière que le plus petit des hommes est opposé au plus grand, pourquoi le plus maigre n'est-il pas présenté au côté du pachiderme humanoïde de 600 kg confiné aux quelques mètres carré de son lit sur mesure, le sourire aux lèvres ? Moi, je verrai bien quelques photos de ces enfants squelettiques aux yeux jaunes, les paupières luttant contre le va et vient de la mouche parasitaire, les pieds fixés dans ce sable chaud, le visage poussierreux... fantôme immobile dans un paysage désertique. Imaginez le record, quelques 30kg pour 1m45 ! On peut même imaginer le record de la plus grande communauté d'affamés au km², de famine en une année, de pauvreté sur un continent entier... Les auteurs du livre des records pourraient s'amuser à établir des données aussi précises que celles pour le meilleur mangeur de hot-dog. Mais l'idée ne plaît pas. Pas assez spectaculaire comme record. La banalité du phénomène est trop grande, nous sommes trop habitués à cette misère pour être surpris. Mais que voulez-vous, si les choses sont ainsi, c'est bien qu'il y a une logique ! De toute façon, chez nous aussi, il y a des pauvres. Moi-même, étudiant, je fais des sacrifices: je mange des pâtes au beurre. Rions de toutes ces surprenantes images. A l'instant, je lis que la plus longue barbe fut taillée une fois le record établi... n'est-ce pas le symbole d'une sagesse disparue ? Inscrivons la réalité au livre des records. Ensuite, nous pourrons mesurer le phénomène et prendre conscience de sa gravité.

Le 4 juillet 2012 à 10:06

L'objet du délire #2

Tout a déjà été dit.

Tout a déjà été dit sur le dentifrice. Les grands penseurs se sont penchés depuis longtemps sur son cas, Aristote, Platon, Nietzsche, Locke, Voltaire, j'en passe. On connaît la rengaine. La silhouette du tube révèle la psychologie du propriétaire : un ventre creux et des extrémités bombées dessinent un personnage impulsif et bon vivant, assez mauvais en mathématiques et versatile ; l'extrémité opposée au bouchon retroussée au fur et à mesure de l'usage augure au contraire d'un caractère calculateur, méthodique mais angoissé, prompt à dérailler lors des crises conjoncturelles. Psychanalyse de lavabo messieurs les penseurs. Quand on a dit tout ça, on n'a rien dit du dentifrice. Rien. Parce qu'on n'a pas parlé de son goût, de ses bandes colorées, (magie de la technique, elles s'entremêlent à la sortie), de l'enfance éternelle qui jaillit sur la brosse. Le dentifrice n'est pas seulement le soleil de nos salles de bain, la moelle substantifique qui irrigue nos vies en parfumant nos bouches, en blanchissant nos sourires, en chassant le soir la carie qui pourrira nos rêves. Le dentifrice, c'est l'onguent qui nous sauve de la sauvagerie, qui crée le baiser et le désir du baiser, l'artifice que la nature n'a pas su inventer et qui fait de nous ce que nous sommes, des êtres humains debout. En vérité, la seule vraie différence entre l'homme et l'animal, c'est le dentifrice. D'ailleurs les animaux ne s'embrassent pas. Ils se reniflent le derrière.

Le 16 juillet 2011 à 09:21

Steak haché

Le merveilleux Hippocrate n’a rien perdu de son actualité. Et qu’on ne vienne plus l’appeler « vieux schnock » après la lecture de la présente ! D’aucuns s’obstinent à ne voir dans ses recommandations diététiques qu’un tissu de bêtises. Quant à moi, je suis tout à fait persuadé de la véracité de sa théorie des humeurs. Tout le monde a un voisin, ou un ami de type « sanguin » (la face rouge, la démarche joviale, les canines acérées), qui raffole de viande en sauce et de grands crus bordelais.   Il y a quelque temps, alors que je faisais des emplettes au supermarché, une femme qui déposait consciencieusement sur le tapis de caisse un ensemble d'articles retint mon attention. Pas une once de protéine ! En revanche on trouvait, çà et là, un genre de gâteau roulé sous les aisselles, une soupe de potirons du Larzac, une salade garantie 100% bio, et livrée avec ses limaces et ses pucerons… Joyeux délire organico-végétal !   C’est à ce moment que je convoquai mon cher Hippocrate. Mon Dieu, me dis-je (avec tout le respect que cette vénérable entité mérite), me voici face à un spécimen typique de flegmatique ! Aisément repérable, de surcroît : le teint pâle, la silhouette grêle et le regard proche de l'extase manifestaient une béatitude rarement atteinte chez les plus grands mystiques.   Ne peut-on entrevoir, pensai-je sans pédanterie aucune, l’essence même de notre époque actuelle ? La protéine animale ne convainc plus, son cours à la bourse est en berne. Pire, elle est de mèche avec les plus grands pontes du crime organisé : elle fricote avec les bactéries et les microbes les plus infâmes. Il se peut, me dis-je encore, que cette sainte femme nous montre alors la voie ! Comme elle, et de toute urgence, devenons des flegmatiques ascétiques !      Je revins tout à coup à la raison, et déposai à mon tour un steak sur le tapis de caisse, sans trembler.

Le 20 août 2015 à 10:49

Nina

Nina était une jeune fille aveugle et heureuse. Jusqu'au jour où elle recouvra la vue. Cela aurait pu se passer autrement et ailleurs, comme se passent souvent les choses, mais ce fut un jour de pluie, à la terrasse d'un café du quartier Montmartre. Le ciel touchait les toits en zinc et les gouttes explosaient sur le trottoir. Un pigeon boiteux dodelinait du chef pour planquer sa frousse sous les branches d'un platane indifférent. Cachée derrière ses lunettes noires, abritée par le store du café, Nina fumait une cigarette. Elle avait perdu la vue à l'âge de six ans, un coup de massue tombé sur son enfance sans cause identifiée. On connaît en détail la topographie martienne, la température au cœur du soleil et la structure de l'ADN. Pas les yeux de Nina. Les médecins s'étaient acharnés, ils avaient inspecté l'iris, creusé la rétine, palpé le nerf optique, fouillé le fond de l'œil. Tout était à sa place, tout fonctionnait. Ils n'avaient jamais su comprendre et soigner cette cécité soudaine. Ils auraient bien voulu continuer à lui triturer les yeux, lui tordre la cornée, vriller sa choroïde, plier en douze son sclérotique et lui perforer le cristallin, c'était un cas vraiment intéressant, mais après des mois d'échecs, les parents de Nina s'opposèrent à toutes nouvelles tentatives. Nina avait beaucoup pleuré au début, mais elle avait grandi dans un biotope familial favorable au développement du bonheur. Un terreau de tendresse et des sourires au nitrate dans lesquels tout peut pousser, même les graines les plus cabossées. Avec le temps, elle avait fini par admettre que ses yeux ne lui serviraient plus qu'à pleurer. Chose qu'elle fit de moins en moins, toute concentrée qu'elle était à se construire une enfance heureuse. Nina n'était jamais plongée dans le noir total, sauf quand vraiment tout allait de travers, quand elle se sentait seule, quand elle avait froid dans son lit les soirs d'été ou quand quelqu'un la traitait de connasse dans le métro. La plupart du temps, elle percevait des couleurs, des tons, des nuances. Jusqu'à treize ans, elle vit surtout de la terre de sienne et du gris souris. Puis, à l'adolescence, elle eut une longue période indigo qui filait vers l'azur. A vingt ans, elle était entrée dans une zone qui oscillait entre le grenat et la fraise écrasée. Les ténèbres de Nina s'éclairaient encore davantage quand elle écoutait de la musique et les teintes principales s'effaçaient pour laisser d'autres couleurs imprimer leurs marques électro-chimiques dans son cerveau. La musique classique, c'était toujours du blanc. Avec des nuances : Mozart était blanc crème, Chopin blanc cassé, Beethoven opalin, et Satie scintillait comme de la neige fraîchement tombée. Le jazz était rouge écarlate avec des reflets sablés et de drôles de serpents sombres qui ondoyaient comme de longs spermatozoïdes. Orangé avec des pointes de soufre et parfois des stries grèges, le rock colorait le plus souvent sa chambre d'adolescente. La variété n'avait pas de couleur propre, chaque titre s'irisait de sa propre teinte. Les chansons de Justin Bieber hésitaient entre la moutarde et le poil de chameau. Nina n'écoutait pas de rap, hélas, on aurait bien aimé connaître la couleur des chansons d'Eminem. Nina ne contrôlait pas les nuances de cette palette sonore. Les couleurs s'imposaient. La voix de sa mère était toujours turquoise. Celle de son père, gris perle. Le vent, vert olive. Le vrombissement d'un avion, bleu nuit, et la pétarade de la circulation parisienne, mauve ou rose. Le gris n'évoquait rien de triste dans l'esprit de Nina, le rose rien de gai, elle n'attachait pas les mêmes valeurs aux couleurs que les voyants. Quand il faisait froid, les tons étaient plus nets, quand sa peau se réchauffait sur la plage, tout devenait flou, comme de l'aquarelle noyée dans l'eau. Nina s'était construite sa propre image mentale de la beauté. C'était bleu ou vert. Tout ce qu'elle aimait était bleu ou vert, l'océan, l'herbe, les arbres, le ciel. Alors quand Nina se sentait bien, quand elle buvait un thé à la cannelle et dévorait une tartine de Nutella en lisant avec ses doigts agiles une incroyable nouvelle de Dezso Kosztolanyi, l'émeraude et le saphir scintillaient dans sa nuit, à la manière des aurores boréales dans les ciels d'Islande. Tout au long de son enfance, Nina demandait souvent à ses parents si elle était jolie. C'était une angoisse sourde de fille aveugle. Ses parents lui décrivaient patiemment son petit nez retroussé, ses joues roses, la fossette qui creusait son menton. Nina glissait son doigt sur le visage de sa mère puis sur le sien jusqu'à ce qu'une lueur verte vacille dans sa nuit. Elle s'endormait alors, rassurée. A la terrasse du café, Nina sirotait un cappuccino au goût ocre. Elle distinguait parfaitement le grésillement beige du tabac qui se consumait au bout de sa cigarette. Elle discernait le halo vert menthe des gouttes de pluie qui éclataient sur le sol et distinguait le tintement gris anthracite de sa cuillère dans sa tasse. Elle voyait aussi le son poil de chameau et moutarde du numéro de claquettes qu'exécutait involontairement le pigeon sur le trottoir mouillé. C'était curieux, mais la musique de Justin Bieber et le bruit des pattes du pigeon sous la pluie avaient la même couleur. Nina attendait une amie. Elles devaient aller ensemble découvrir une exposition de Sophie Calle. Nina adorait flâner dans les expositions. A chaque fois, elles goûtait des mélanges de couleurs inédits. Son amie ne lui décrivait jamais les œuvres, quelques mots rapides, rien de plus. Quand elle était petite, sa mère l'amenait au Louvre et tentait de lui décrire précisément la Vénus de Milo, La femme au miroir du Titien, La nature morte à l'équichier de Lubin Baugin ou bien sûr la Joconde. Mais Nina n'éprouvait rien en écoutant la voix turquoise de sa mère. Elle préférait capturer l'ambiance autour de l'œuvre, elle écoutait le bruit mandarine des pas des gens, s'ils étaient immobiles, s'ils se balançaient d'une jambe sur l'autre, les chuchotements garances qu'ils échangeaient, les silences, le son des trois pas en arrière. Et ça donnait des couleurs fantastiques à cette encre collée sur ses prunelles, des explosions de noirs charbon, des jaunes bouton d'or qui dansaient avec du havane et de la groseille, et par-dessus tout ça, des grêlons de cyan et des ondées de corail. Par dessus tout, ce qu'elle préférait, c'était encore aller seule au cinéma pour se noyer tout entière dans un film d'amour. Elle adorait les couleurs des histoires d'amour. Casablanca avait aveuglé sa cécité dans des éclairs d'oranges sanguines. Et la Strada, Autant en emporte le vent, Ghost, Les parapluies de Cherbourg, Sur la route de Madison, et tant d'autres... A chaque fois, elle avait pleuré de joie et si un rayon de soleil avait pu entrer dans le cinéma et heurter les larmes qui coulaient sous ses lunettes noires, la lumière se serait diffractée en arc-en-ciels inimaginables. Nina n'avait jamais réussi à embrasser un garçon. Elle ne s'expliquait pas cette solitude têtue qui perdurait en dépit de sa bonne humeur, de son humour, de sa joie de vivre. Son handicap n'y était pour rien. Elle avait beaucoup d'amies aveugles qui filaient le parfait amour avec des voyants ou des non voyants et plus encore qui multipliaient les aventures sans lendemain. Une seule fois, elle avait essayé de forcer le destin, posant sa main sur celle d'un garçon, celui-ci avait déguerpi dans un bruit d'ébène et elle avait vu longtemps après son départ les tâches sombres de sa fuite hanter sa propre nuit. Nina souffrait de l'impossibilité physique de toucher et d'être touchée par un autre corps. Elle connaissait la couleur de ses orgasmes, de gigantesques geysers rouges et or qui tournoyaient à toute vitesse balayant son obscurité comme des pulsars célestes. Mais quelle couleur aurait la main d'un homme sur sa peau ? Quelle teinte prendrait son sexe dur dans son ventre ? Quelle est la couleur d'un baiser ? Quelle est la couleur de l'amour ? Personne n'avait jamais escaladé ses hanches, personne n'avait jamais salivé dans sa bouche. Personne ne l'avait jamais aimée. Et Nina n'avait jamais aimé personne. Elle en crevait. A l'adolescence, Nina cessa de demander à ses parents si elle était jolie. Elle n'osait plus. Trompés par sa joie de vivre, ses parents ne pensaient pas à l'éclairer, à la rasséréner sur ce point. Dans la solitude de sa chambre, elle passait des heures à laisser glisser ses mains sur son visage. Elle s'imaginait. La minceur de ses lèvres l'inquiétait bien plus que la taille de ses seins. Le contour de ses yeux dessinait une cartographie qu'elle ne parvenait pas à interpréter. Son front, ses joues, ses cheveux ne lui livraient aucune clé ; Nina ne savait pas si elle était jolie. Sa beauté était indéchiffrable, illisible. Dans les musées, elle avait caressé le visage de beaucoup de statues, elle avait posé ses mains sur les visages de ses meilleures amies, elle savait les reconnaître, elle savait quels visages lui plaisaient davantage, elle avait même fini par apprécier ses propres traits à force de les explorer dans le miroir de ses doigts, mais elle ne savait pas du tout si l'image mentale de sa propre beauté correspondait à ce que percevaient les voyants.   Nina rêvait peu et cauchemardait encore moins. Quand elle tombait dans la trappe d'un cauchemar, c'était toujours le même, pas vraiment un cauchemar, simplement le diaporama tremblant des dernières images que ses yeux avaient perçues avant de s'éteindre. Au fil du temps, sa mémoire visuelle s'était effacée et tout ce qu'elle avait vu jusqu'à ses six ans avait disparu, les traits des visages de ses parents, son propre reflet dans le miroir. Tout s'était gommé sauf ces images-là, les dernières. Elle jouait dans un square. Elle portait une chemisette blanche, une petite jupe fleurie et des chaussures jaunes tachetées de ronds multicolores. Elle courait sur l'herbe rare de la fin de l'été, défrichée par les parties de football sauvages et les batailles d'eau des enfants. Elle se dirigeait vers un ballon en plastique rose. Trois moineaux apeurés s'étaient envolés d'un buisson. Assis sur un banc, une homme venait de croiser les jambes. Il lisait un livre. Et puis soudain, tout s'était éteint. Elle se rappelle distinctement ces trois moineaux qui s'envolent de leur buisson, elle voit clairement leurs couleurs beige, grise, brune et blanche, le noir de leur bec, le rose grisé de leurs pattes. Et puis, il y a cet homme sur ce banc. Il porte une paire de lunettes de soleil. Il est brun, la trentaine, un nez très droit, des oreilles un peu décollées, des cheveux drus, peut-être gominés. Il est plongé dans un livre à la couverture écrue sur laquelle un couple dessiné s'enlace ou danse. Elle se rappelle ce ballon en plastique rose bonbon qui roule sur l'herbe verte, puis qui disparaît avec le reste dans un gouffre noir. La pluie redoublait. Nina avait encore une fois porté la cigarette à sa bouche et c'était arrivé, comme arrivent souvent les choses quand on ne les attend pas. Une rupture violente, un gigantesque craquement de banquise en plein silence. Un flash blanc zigzagua dans ses ténèbres et explosa dans une lumière qui inonda tout avant de refluer, lentement, comme un tsunami qui retourne dans son trou béant, laissant derrière lui des images, des couleurs, des formes, des contours : la vue. Nina avait paniqué. Elle avait l'impression d'avoir absorbé une drogue mauvaise. Une ivresse sans alcool, sans chimie, une ivresse sale, l'impression de respirer soudain l'air vicié d'un monde difforme. Les tasses étaient noires, le pigeon avait une patte presque arrachée, la pluie était huileuse et dégoulinait dans le caniveau. Elle avait d'abord regardé ses mains, elle les voyait pour la première fois et elles étaient exactement comme elle les avait conceptualisées à force de toucher, des paumes légères, des phalanges brèves, des menottes plutôt que des mains. Et puis elle avait laissé dix euros sur la table et elle était partie en courant jusqu'à son appartement, laissant derrière elle sa canne d'aveugle et ses lunettes noires. Partout autour d'elle la rue bougeait, les voitures tanguaient, les immeubles se penchaient, menaçants. Elle courait comme courraient des marins à terre après quatorze ans d'océan. Au coin de sa rue, elle se figea devant une immense affiche publicitaire qui vantait une marque de sous-vêtements féminins. Sur trois mètres de haut, une jeune sylphide blonde exposait en souriant la silhouette affolante que lui avait redessinée un logiciel. C'était le premier être humain que voyait Nina depuis ses six ans. Arrivée chez elle, elle découvrit pour la première fois son appartement, son entrée, son poster du Carré blanc sur fond blanc de Malevitch qu'elle n'avait jamais vu que sous la forme de tâches de couleur, son tapis persan, ses meubles Ikea, les manteaux accrochés dans l'entrée, moins ravissants que dans la couleur qu'elle leur avait donnés à force de les toucher. Elle était allée directement dans la salle de bain. Elle avait ralenti le pas, comme si elle pressentait quelque chose, comme si la salle de bain était un piège. Et si elle était affreuse ? Les voyants ont des années pour faire l'apprentissage de leur laideur, pour s'accoutumer à leurs traits, faire le deuil d'un nez droit, d'un œil bleu, d'une symétrie enfantine dissoute dans la chaux vive de l'adolescence. Elle n'aurait le temps de rien. Devant le miroir, Nina avait d'abord fermé les yeux. Elle avait peur. Elle les avait rouverts très lentement en actionnant une lourde manivelle intérieure. Et Nina s'était vue pour la première fois. Son nez était retroussé ; ses yeux n'étaient pas exactement de la même taille, une dissymétrie très légère ; ses lèvres étaient fines et peu dessinées ; ses joues et son menton fendu par une fossette étaient ronds et il était difficile de savoir si c'était l'enfance qui courait encore sur ses traits ou si la nature avait achevé son œuvre. Aucun de ces détails n'était frappant, Nina n'était pas laide du tout, pour dire vrai, elle était même craquante et beaucoup d'hommes devaient la trouver à leur goût, mais tous ces détails mis ensemble composaient un visage qui ne plaisait pas à Nina, un visage moins lisse et régulier que celui qu'elle caressait quand elle ne se voyait pas. Une goutte tomba sur le carrelage de la salle de bain. Dehors, la pluie avait cessé. Sur son panneau publicitaire, la blonde sylphide souriait. Nina avait décidé qu'elle n'était pas jolie.  

Le 15 septembre 2014 à 15:21
Le 21 décembre 2010 à 12:57

Laissez Noël en paix (réactualisé)

Conseil Citoyen 6

Nous voilà en décembre et ton moral en berne Face au jeu malicieux de ceux qui nous gouvernent Te fait conjecturer que pour le réveillon Tes rejetons n’auront ni cadeau ni bonbon, Que seuls de pauvres trous rempliront leurs chaussettes, Que tu n’auras pour feu que quelques allumettes Et que le seul sapin restant à décorer Ce sera ton cercueil et ses quatre poignées.   Arrête-là, veux-tu  et redresse la tête Surtout pour ce qui est de préparer les fêtes. Ne sais-tu pas, l’ami, que la nuit de Noël, Avec tous ses présents et sa bonne nouvelle,C’est l’arnaque du siècle et le baise couillon Le plus élaboré pour prendre ton pognon ? Si tu crains de sombrer au cœur de la tourmente Ne va pas te mêler aux masses consommantes. Il y a des moyens pour remplir une hotte Qui ne coûtent pas plus qu’une boîte de crottes.   Surtout pour ce qui est des tout petits enfants, Je veux parler de ceux qui ont moins de trois ans. Dis-toi bien que ceux-là ne savent pas du tout Si Noël est en mai, en décembre ou en août. C’est donc quand tu le veux, si tu veux bien le faire Et il en va de même à leur anniversaire. Et si pour eux quelqu’un te donne des étrennes Tu les mets dans ta poche et puis tu les fais tiennes.   A partir de trois ans et disons jusqu’à sept Si tu ne donnes rien, ils te feront la tête. Alors n’hésite-pas, vas-y le cœur en liesse, Rends leurs allègrement le menu de leur pièce ; Tableaux de grains de riz, cendriers de Saint-Jacques Poupées de mie de pain ou colliers de pâtes.   Pour les plus grands, ma foi, tout est dans l’emballage Et dans la marque aussi. Ce qu’il faut pour leur âge, C’est un logo connu qu’ils pourront exhiber. Dans ce goût tout est bon et rien n’est prohibé. Passe chez Emmaüs et pique une étiquette Recouds là bien en vue sur une autre liquette Et ne t’affole pas à cacher l’origine Grande marque ou chiffon tout est cousu en Chine.

Le 29 avril 2014 à 15:06

Travail, Famille, Freak Show

La question de la famille ne se poserait pas si l’homme était capable de subvenir seul à ses besoins. La question de la famille ne se poserait pas si l’homme pouvait, seul, s’en sortir. Or, à mesure que nous avançons dans l’Histoire, une minorité toujours plus petite devient toujours plus riche alors que la majorité de l’Humanité est plongée dans une misère de plus en plus grande. Que le jovial Pascal Lamy propose désormais d’accumuler les jobs en dessous du SMIC alors que les super-riches se sont encore enrichis jusqu’à l’obscénité ne doit donc étonner personne : cette « crise » n’est pas une anomalie historique, ce n’est pas une erreur ; c’est étudié pour ; c’est la règle stricte de leur monde infernal. Du coup, la zone de compensation, ou le service après-vente inventé par ce monde, a été la « grande famille de l’Etat » – un peu comme naguère la « grande famille du cinéma » – des maffias au sens le plus strict du terme : des « familles » de substitution, attendu que l’homme n’est toujours pas payé pour son travail (et il le sera de moins en moins) mais nourri de subventions en raison d’une allégeance qui le permet, en contrepartie, de travailler. Famille d’un côté, patrie de l’autre, pétainisme partout : nous sommes maudits ! « Tracas, famine, patrouille » disait Léon-Paul Fargue. Ou plutôt, il faudrait citer Groucho Marx en hôtelier devant les grooms non-payés de Coconuts : « Le salaire est la base de l’esclavage des prolétaires – et je veux que vous soyez libres. » Nous travaillons, mais nous ne sommes pas payés, nous appartenons, soit à la famille, soit à la patrie. Du coup, face à cette double impasse, il est temps de trouver une solution. Celle-ci est, et a toujours été, la Famille des Freaks, la « Tod Browing & Schlitzie Appreciation Society », la Parade des Monstres – l’Utopie. Aujourd’hui, il est impossible de regarder Freaks (1932) sans pleurer. Certes, nous avons déjà presque totalement perdus les monstres eux-mêmes, suite à un eugénisme scientifique strict qui ne dit pas son nom et qui, déjà à l’époque de Browning, se proposait de débarrasser les familles américaines de ces « êtres encombrants ». Nous avons perdu les hommes-limaces qui allumaient leurs cigarettes avec leurs lèvres, les sœurs siamoises qui jouaient ensemble de deux saxophones sopranos et surtout les pinheads androgynes microcéphales au langage mystérieux et qui se collaient contre vous pour un câlin protecteur. Mais nous avons surtout perdu ce qui les reliait, cette relation magique, au-delà de l’amitié, qui tient au sentiment d’étrangeté réciproque et qui devrait toujours être la source des amours humains. Nous avons perdus leur de la solidarité cosmique, leur espèce de rosicrucianisme d’opérette, leur maçonnerie bricolée de forains : « We accept you ! We accept you ! One of us ! One of us ! Gobble-Gobble ! Gobble-Gobble ! » En perdant les freaks, c’est nous que nous avons perdus. Nous avons perdu ce que nous avions de plus beau, de plus noble, de plus juste. Nous devons retrouver la solidarité des monstres, cette façon de ne jamais voir la Terre que comme un territoire hostile sur lequel les bizarres doivent s’entraider pour survivre. Nous devons recommencer à voir la Terre comme la route des pèlerinages de la parade des monstres et des forains, dont chaque lieu n’est qu’une étape et la géographie d’une épreuve, comme dans la série Carnivàle de Daniel Knauf (2003-2005). Plus que jamais, nous sommes pris en sandwich par une fausse gauche et une vraie droite, appels à choisir entre une fausse démocratie et une vraie dictature. Refusons ce chantage. Reconstruisons la Famille des Freaks ; notre famille.

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