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Publié le 31/07/2014

François Jarrige : "Et si on imaginait une société où le travail serait libérateur ?"


Rage contre la machine ? #3

François Jarrige est historien, enseignant-chercheur à l'université de Bourgogne.

Il s’intéresse à l’histoire des mondes du travail, des techniques et aux controverses qui ont accompagné l’industrialisation. Il a notamment publié Au temps des « tueuses de bras » (2009) et Face au monstre mécanique (2009).

Son dernier ouvrage Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences est sorti en février aux éditions La Découverte.

Troisième et dernière partie de l'entretien qu'il a accordé à ventscontraires.net

> Première partie

 

Rencontre-t-on des oppositions majeures à ce mouvement ? Quelles formes prennent-elles ?

Assez peu, il me semble. La colonisation de nos vies par l'informatique est si rapide, l’atomisation des individus si poussée et la croyance dans les vertus intrinsèques du progrès technique si puissante que la contestation de ces nouvelles trajectoires semble très limitée. Les protestations existent, mais elles sont marginales et marginalisées et très peu relayées par les médias et les institutions dominantes. On peut par exemple citer le cas de ces éleveurs résistant à l’électronisation de leur troupeau, et à la généralisation du puçage des bêtes couplés à des logiciels de traçage. Contre cette évolution un collectif intitulé « Faut pas pucer » a vu le jour ; des groupes d’opposants sont apparus dans les régions de montagne où subsiste un petit élevage, comme dans le Tarn, les Alpes-de-Haute-Provence ou l’Ariège.

 

Doit-on se résoudre à entrer dans une société post-travail ? Faut-il s'en inquiéter ou s'en réjouir ?

Cette question ne cesse de revenir et a beaucoup occupé les sociologues, les philosophes et les économistes depuis 30 ans. Le débat sur la fin du travail et la forme d’une société « post-travail » semble renaître à chaque phase de chômage de masse, on le trouvait déjà dans les années 1930. Dans les années 1990 on a beaucoup discuté de la « fin du travail » ou du moins de la place du travail dans la société de loisir qui s’annonçait. Il est indéniable que le volume de travail a fortement diminué dans les pays industrialisés, le temps travaillé en Europe constitue moins de 20 % du temps éveillé aujourd’hui contre 40 à 50 % dans l’industrie du XIXe siècle. Face à ce constat, deux positions se font face : certains s’en réjouissent et voient dans la disparition du travail une chance à saisir. La réduction drastique du temps du travail au profit des loisirs, voire la création d’un « revenu universel » découplé de tout travail, devrait permettre à chacun de s’émanciper en profitant du temps libéré. Les médias et la culture de masse, les séries TV et les jeux vidéo, semblent d’ailleurs tout prêts pour occuper ces temps de loisirs rendus disponibles. D’autres s’en inquiètent au contraire car le travail reste une valeur centrale, l’horizon essentiel par lequel les individus s’insèrent dans la société et obtiennent des biens aussi bien matériels que symboliques.

 

Quels sont les scénarios de transition possibles ou souhaitables ?

Ce qu’on appelle une société post-travail a en réalité peu de sens car elle peut revêtir des visages très différents. S’il s’agit de supprimer le travail salarié le plus aliénant au profit d’un monde d’égaux, on ne peut que s’en réjouir ; s’il s’agit en revanche de créer un peuple d’humains soumis et désœuvrés, dépendants des robots et de leurs prothèses numériques, alors l’avenir s’annonce assez sombre. L’alternative n’est pas à mon avis entre un monde dominé par le travail et un monde libéré du travail, il est plutôt entre un monde fondé sur un travail absurde et aliénant et un monde du travail émancipé et émancipateur. Tous les travailleurs savent combien le travail peut être épanouissant et joyeux, et combien certaines activités manuelles sont tout aussi dignes – voire bien davantage – que les « tâches cognitives » des cadres supérieurs. Au lieu d’une « société des loisirs » floue et illusoire, j’aimerai une société du travail libéré, créateur et écologiquement sain. Ne pourrait-on pas imaginer de réorienter les trajectoires techniques pour les redensifier en travail, au lieu de la quête incessante de productivité visant à éliminer l’humain ne serait-il pas possible d’imaginer une société où le travail serait libérateur, source de joie et de plaisir, sans effet prédateur à l’égard du monde et des autres ?

Le Rond-Point est un rond-point où beaucoup de gens se croisent, se rencontrent, se mélangent, forment des molécules, de nouveaux matériaux, des tissus à motifs inédits. En voilà quelques uns, attrapés par le bras par la rédaction de ventscontraires.net, ils viennent faire un tour avec nous. 

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François Jarrige

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Le 10 février 2014 à 13:13

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Trousses de secours en période de crise, saison 2 : la crise du travail

Une conférence-performance de Pascale Murtin et François Hiffler (avec la participation exceptionnelle de Liviu-Adrien Dârgãu) Le travail ? Connais pas. « Nous ne sommes pas très bien placés, peut-être même très mal placés pour parler du travail, n'ayant à ce jour et après trente ans d'activité jamais travaillé. C'est précisément à ce titre que nous allons nous risquer à discourir quelques quarts d'heure sur le sujet, histoire de faire part de notre inexpérience en la matière. »Les performers Pascale Murtin et François Hiffler prétendent – en dépit et grâce à une méconnaissance quasi-totale du théâtre, de la danse et de la musique – réaliser les spectacles auxquels ils rêveraient d’assister. Et ça marche : leurs spectacles sont très réussis et les émeuvent. Depuis 1982 (avènement de Grand Magasin), leur ambition consiste à croire possible que d’autres partagent cet enthousiasme.Grand Magasin :Un beau jour, Pascale Murtin et François Hiffler, deux danseurs contemporains, décrètent que la danse est une discipline contre nature. Ils tournent le dos à leur formation classique et fondent en 1982 la Cie Grand Magasin, "une association de bons intérêts". Ensemble, ils ont créé une vingtaine de pièces, numéros et performances, s’adjoignant parfois les services de leurs amis (dont Bettina Atala de 2001 à 2010) : des spectacles sans costume, sans décor, ni prouesse technique, à la poésie parfois absurde... de drôles d’objets spectaculaires mariant humour et rhétorique.Leur manière de jouer des mots et de l’absurde, leurs créations intelligemment décalées leur ont valu des comparaisons avec Queneau, Tati ou encore de participer à l’exposition Dada organisée par le Centre Pompidou en 2005. Leur style au pragmatisme faussement naïf et à l’humour pince-sans-rire, c’est encore eux qui le définissent le mieux : fuite du spectaculaire, raréfaction des accessoires et des paroles, évacuation de la scénographie, répugnance à gesticuler, dégoût de l’illusionnisme. Conférences en auditorium, interventions en décor naturel, démonstrations dans une galerie d’art ou déploiements sur une scène de théâtre, il s’agit dans tous les cas de grand spectacle. Enregistré le 6 février 2014 dans la salle Roland Topor Théâtre du Rond-Point. Durée : 42:28 > les autres Trousses de secours dédiées au travail En partenariat avec Cinaps TV et Rue 89

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Dominique Méda : "La réduction du temps de travail devrait absolument être pensée comme un projet de société"

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Dominique Méda est professeure de sociologie à l'Université Paris-Dauphine, titulaire de la chaire Reconversion écologique, travail, emploi, politiques sociales au Collège d’études mondiales. En 2013, elle a publié La Mystique de la croissance. Comment s’en libérer chez Flammarion et Réinventer le travail avec Patricia Vendramin aux PUF. Deuxième partie de l'entretien qu'elle a accordé à ventscontraires.net La réduction du temps de travail est-elle essentiellement un outil de lutte contre le chômage ou un pas vers un autre type de société ? Elle devrait absolument être pensée comme un projet de société ou du moins comme l’un des instruments intéressants nous permettant d’organiser la transition vers une société où les différentes activités marchandes et non marchandes seraient mieux équilibrées, où elles seraient également mieux réparties entre hommes et femmes (par exemple, j’avais pu mettre en évidence avec des collègues que la RTT avait permis un début de rééquilibrage dans la prise en charge des enfants) et où la qualité de l’emploi devrait être mise au cœur de nos préoccupations. Plus généralement, je pense qu’il faut tenir ensemble les questions relatives à l’avenir du travail et à la nécessité d’engager nos sociétés dans une véritable reconversion écologique qui nécessitera un plus grand volume de travail, qu’il nous faudra répartir sur un plus grand nombre de personnes. La RTT pourrait donc être un instrument puissant au service du changement du travail, de la lutte contre le chômage et de la transition écologique.   L'automatisation croissante nous condamne-t-elle à une disparition du travail ? Je ne le crois pas. Certes, des tâches de plus en plus nombreuses seront prises en charge par des robots, mais de très nombreuses activités nécessitent du travail humain dans l’éducation, la prise en charge des enfants ou des personnes âgées, la santé…Surtout, nous devons bien comprendre que la nécessité de prévenir le changement climatique et donc de réduire nos émissions de gaz à effets de serre nous oblige désormais à produire de façon très différente et très certainement, comme l’a bien mis en évidence Jean Gadrey, avec plus de travail humain.   Tous les secteurs d'activité sont-ils aujourd'hui menacés ? Nous ne devons pas céder au déterminisme technologique : certains secteurs seront certainement plus robotisés et permettront des économies de travail humain, mais nous devrons avoir recours à de plus grandes quantités de main d’œuvre dans bien d’autres : tous ceux qui nécessitent du lien, comme je le disais plus haut, mais aussi le secteur des énergies renouvelables, l’agriculture, le bâtiment, le recyclage qui, étant données les contraintes écologiques auront besoin d’un plus grand volume de travail. Philippe Quirion a évalué le nombre d’emplois accompagnant l’un des scénarios présentés lors du débat sur la transition énergétique, le scénario Négawatt, fondé sur un surcroît d’efficacité et de sobriété. Il a mis en évidence que la mise en oeuvre de ce scénario s’accompagnerait de créations d’emplois en nombre non négligeable. Par ailleurs, on peut penser que la relocalisation des activités nécessitée par l’anticipation du changement climatique et le souhait des populations de retrouver du sens au travail pourrait pousser dans ce sens. Il n’en reste pas moins que nous continuons et continuerons sans doute à faire des gains de productivité et qu’il importe de réduire le temps de travail à due proportion. Il y a d’ailleurs autour de cette question des gains de productivité de véritables choix de société à opérer : cessons de penser que nos comportements doivent nous être dictés par l’évolution du progrès technique. A nous de dire quels services nous voulons, avec quelle qualité de travail, avec quelle quantité de main d’œuvre employée. Si nous utilisions pour mesurer nos progrès d’autres indicateurs que le PIB, nous pourrions faire des choix de façon plus informée. Pour revenir aux gains de productivité, je suis d’accord avec Gadrey qui pense qu’on doit cesser de vouloir en faire dans certains secteurs et que l’on doit y substituer des gains de qualité et de durabilité.

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Ventscontraires.net vient de trouver par hasard entre deux sièges d’un TGV un document jauni apportant une lumière inédite sur l’affaire BHL/BOtul : le philosophe globe-trotter médiatique s’était ridiculisé en reprenant très sérieusement une citation de Jean-Baptiste Botul dans son ouvrage De la guerre en philosophie – alors qu’il était de notoriété publique que l’auteur de La Vie sexuelle d’Emmanuel Kant n’est qu’un canular inventé joyeusement par Frédéric Pagès et de ses amis. Le document : il s’agit d’un brouillon de lettre à l’écriture rageuse, où l’on a la surprise de découvrir que BHL est lui aussi un écrivain fictif ! En fait ils sont trois – ce qui expliquerait en passant la productivité du label « BHL ». Epuisé par son incessant labeur sous une mansarde du 15e et à la bibliothèque de Beaubourg, « L » (le philosophe) aurait demandé en vain à « H » (le médiatique) de l’inviter au moins une fois dans un des fameux salons parisiens qu’il fréquente assidûment. Vexé de n’avoir reçu aucune réponse de « H », il s’est tourné vers « B » (le globe-trotter au grand cœur) qui aurait accepté de le prendre avec lui pour son prochain voyage humanitaire. « H » se serait alors violemment interposé, arguant que la date de sortie de leur ouvrage De la guerre en philosophie ne pouvait être repoussée au vu du grand nombre de rendez-vous média calés. Blessé par tant de mépris, « L » griffonne d’une main tremblante : « La guerre en philosophie, vous allez l’avoir ! » Et il révèle qu’il s’est vengé en glissant une bombe à retardement dans le manuscrit du livre… la citation de Botul allait faire le tour de toutes les rédactions.

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