Jorge Bernstein
Publié le 21/08/2014

Force de vente


La Bureautique des sentiments par Jorge Bernstein et Julien Solé est paru le 20/8 chez Fluide Glacial.

Assez peu doué en électronique moléculaire et en chirurgie orthopédique, Jorge Bernstein s’est orienté vers le rock’n’roll garage et l’écriture d’ouvrages majeurs de la littérature et de la bande-dessinée.
 
Constatant que cette orientation lui rapportait beaucoup moins d’argent que l’électronique moléculaire ou la chirurgie orthopédique, Jorge Bernstein s’est lancé à corps perdu dans des études de physique, de chimie, de science des matériaux et d’anatomie.
 
Deux jours plus tard, il écrivait finalement un nouveau tube de rock et un strip BD d’une incroyable drôlerie. Depuis, il attend tranquillement le succès et ses corollaires : drogues exotiques, filles de joie délurées, signature d’autographes sous les néons blafards de la FNAC, maisons avec piscine sur la côte, fondation à son nom pour la lutte contre l’illettrisme et collection de voitures de sport.

jorgebernstein.tumblr.com

 

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Le 17 mai 2010 à 17:32

Manifestez en restant dans votre lit

Conseil citoyen 5

Quand ta profession se décide à la grèveTu savoures avec joie cette journée de trêveQui permet de rester chez soi à se détendreTout seul, pour une fois, sans aucun compte à rendre.Mais comment faire face aux autres syndiquésQui ne manqueront pas de venir critiquer,Le lendemain matin, ton absence notoireEt feront circuler à travers les couloirsQue tu as désiré, en n’allant pas au front,Montrer ton allégeance à l’égard du patron. Pour éviter, l’ami, cette mise au placardDevance la mêlée comme tout bon briscard.Fais-toi des tous premiers, au mot d’ordre lancé,A saisir cette info pour la faire passer.Fais suivre les e-mails, mais surtout improviseUn accompagnement qui les personnalise ;Un petit mot de toi : « Amis et camarades,Plus on sera nombreux…» Ce genre de salade.Ayant montré ainsi ton implicationQui pourra se douter de ta défectionEt si tu mobilises et que la foule est denseBien malin qui pourra affirmer ton absence. Remets-en une couche à deux jours d’y allerEn prenant soin surtout de ne pas étaler.Il serait, en effet, tout à fait embêtantD’être soudain perçu comme un grand militant.On te ferait marcher aux côtés des ténorsEt tu dirais adieu à ton jour de confortOu pire et ce serait, avoue-le, pas de bolIl te faudrait, l’ami, porter la banderole. Venons-en maintenant au jour de la manif.Bien qu’au chaud dans ton lit, tu dois rester actif.En fin d’après-midi, appelle un vieux copain.Un de ces bons grognards qui sont sur le terrain ;Distributeurs de tracts, adhérents de toujoursQui mangent la saucisse au moment des discours.Tu lui demandes alors ce qu’il en a penséEt tu as les détails de ce qui s’est passé,De quoi, le lendemain, tenir la dragée hauteA tous ceux qui pourraient vouloir te mettre en faute.

Le 24 mars 2015 à 09:32

Logique séparée du monde de l'autre

« or before I go stark mad with the uncertainty of things & the inability to continue a quiet programme of solitary nocturnal writing » , H.P.  LovecraftL’autre est devant et agit pour moi. C’est un choix par défaut. On n’a pas trouvé autre chose pour l’instant. Il accepte. Il n’a pas le choix. L’autre de soi est la construction qu’en avant sans cesse on construit pour être protégé des bruits, des visages, des paroles, des actes : leur monde ne nous convient pas. Il en souffre, mais moins que moi. Il a confiance. C’est ensemble. La nuit ici est favorable. La nuit est un écran. La nuit est scène où nous avons construit nos ruines, celles qui nous conviennent. On soutient dans l’espace le passage des phrases. Elles sont fragiles. Elles ne supporteraient pas le monde gris, et froid, le monde avec l’argent, le monde avec les formalités, les courses, les heures salariées, les chemins contraints. J’ai rompu progressivement. On s’est dissocié progressivement. Si je tendais la main à travers l’écran, je rejoignais les choses grises et concrètes, dont le contact me déplaisait. Le destin du monde m’indiffère, l’aventure est finie. On a assez sédimenté. Il suffisait de se retourner. Alors je suis entré dans l’écran, et maintenant, lorsque ma main passe à travers ce sont elles, les phrases que je tends dans la nuit. Et ce sont toutes les phrases et les visages et le grand silence du passé. Ceux-là, qui oeuvraient, sont mes frères. Il en viendra d’autres, heureusement, dans le monde gris qu’ils ont repris. Je les salue à distance. C’est l’avantage d’être soi et son autre – on continue ici les corvées mais c’est lui qui fait le travail, et passé l’écran il y a les phrases et la nuit. Il y a une seule phrase. Au bout de la phrase il y a un blanc. C’est la partie qu’on doit réaliser soi. L’autre va son chemin, on a peine pour lui, c’est l’argent c’est les trains et c’est l’état usé du monde. Là on doit juste compléter la phrase dans la nuit, on est dans les grandes constructions où on arrive en traversant l’écran. Je n’ai plus de maison parce que je n’ai plus de monde. C’est la tâche de l’autre avec tous les autres. Ici où on marche on se salue de loin, on est nombreux les travailleurs dans la nuit de l’écran et les grandes constructions dans la nuit. Parfois l’autre revient. On essaye que ce soit plus possible. On se tient, on se serre fort. On est même et autre. On n’a pas vraiment besoin de se dire. Il y a si longtemps, quitté le monde, que j’ai plus besoin de dire, ni à lui ni à personne. La phrase à construire dans la nuit, le fragment de phrase qui est nôtre, n’exige pas qu’on parle ni qu’on dise. Il se réalise pour lui-même et n’appartient pas au monde, là où sont les mauvais vents, le mauvais gris, le terrible bruit et l’impasse de ce qui finit. Je ne dis pas que nous ayons choisi cet équilibre. Je ne dis pas que cet équilibre nous convienne. Je dis encore moins que je n’aie pas nostalgie du monde, et regret de la retraite dans la nuit de l’écran, où seul le passé parle, et que ce fragment de phrase qu’il nous revient de faire est déjà désigné par la vieille nuit et lui appartient. Je dis que l’autre et moi, ou le contraire, on s’en accommode parce que. Il y a ici de la beauté. Le seul truc curieux c’est quand lui, parfois aussi, parfois quand même, le dit aussi.

Le 17 septembre 2013 à 10:18

Passer le Kärcher

On ne dira jamais assez combien passer le Kärcher est un travail ingrat et fastidieux. Il s'en faudrait de peu que vos proches ne remarquent même pas que vous avez nettoyé la terrasse avec cet instrument ce samedi pluvieux, au lieu de vous cultiver comme font tous les hommes libres. Peut-être aurez-vous eu la visite de Madame au beau milieu de votre besogne. Observant le contraste entre la partie nettoyée qui recouvre la couleur originelle de ladite terrasse et la partie sale de couleur indéterminée, elle vous aura alors gratifié d'un « eh beh !? y'en avait bien besoin ! ». Vous aurez alors ressenti cette fois encore, l'amalgame très subtilement féminin qui mêle en trois mots la congratulation soft et le reproche de n'avoir pas traité le problème plus tôt ! Si par malheur personne ne passe pendant le temps de votre tâche, votre initiative, les heures où vous avez moisi dans vos bottes, sous votre cirée jaune, les doigts crispés sur une gâchette ridicule et dans le bruit de la buse, sombreront dans les oubliettes de la petite histoire. Un peu, Mesdames, comme quand vous rentrez de chez le coiffeur et que Monsieur n'avez rien remarqué. Car vous y avez passé un certain temps, en effet, à promener le jet d'eau sous pression qui décape la surface d'une pièce de deux euros. Il vous aura fallu la patience du laboureur pour promener cette zone dérisoire sur l'ensemble de votre terrasse. Vous aurez glorifié la patience de ces générations de laboureurs qui passèrent leur vie à retourner paisiblement la terre d'un bout à l'autre de leur parcelle. Vous aurez encensé les tricoteuses qui alignèrent avant l'invention de la machine, les rangs à l'envers, à l'endroit dans la progression lente de leur ouvrage. Ne te presse pas ni ne te disperse, petit homme du XXIème siècle qui vit dans le monde du deux point zéro. Fais abstraction de toute autre préoccupation pendant deux heures. Ne cherche pas à finir avant d'avoir commencé. Lenteur et longueur. Abnégation. Tu dessines des figures géométriques avec le jet. Tu calcules le temps qu'il te reste pour terminer peut-être un jour. Tu tentes de maîtriser ta crispation qui monte par moment... Tu respires fort et attends la fin de cet interminable labeur. Un jour, un Ministre avait promis de nettoyer métaphoriquement une dalle de banlieue parisienne avec cet instrument. L'image était bien mal choisie. Mais peut-on reprocher ce mauvais choix à un homme qui ne s'est pas illustré dans sa carrière, par la droiture du sillon qu'il a creusé symboliquement dans son champ ?

Le 27 novembre 2010 à 09:38

Petite résistance ordinaire

Il se servit un autre café. Il savait pourtant que cela n’arrangerait rien. La peur avait pris totale possession de son être et les tremblements qui l’agitaient ne se contrôlaient qu’au prix d’une crispation épuisante. Ses mains moites gouttaient sur le sol et l’encre du message qu’elles tenaient se diluait, rendant le texte illisible et donnant au papier l’aspect sale et torchonneux d’un vieux brouillon à jeter. Il aggravait son cas. Qu’importe ! Il écarta toutes les cogitations résultant de cette auto-observation. Spectacle navrant. Fermons les yeux ! Il n’arrivait cependant pas à évacuer la douleur, douleur sourde et multiforme qui semblait, elle-même, se moquer de lui. Elle grignotait son cerveau, par petits morceaux mais en prenant soin de frapper en tous points, plantant ses dents acérées dans la gélatine flasque. Elle grignotait ses boyaux, entremêlant toute sa tripaille, faisant des nœuds et des boucles avec. Elle grignotait ses articulations, en essayant de les scier comme avec une grande scie qui grince en râpant l’os. De guerre lasse, il desserra à nouveau son esprit qui se remit à errer dans les sombres territoires de l’angoisse. Il envisageait les conséquences possibles de l’acte qu’il allait commettre : le ridicule et la raillerie, le bannissement et la déchéance, la vengeance et la persécution. Il imaginait sa chef esquissant un petit sourire cruel après qu’il ait bu un café par elle servi : « Vous venez d’avaler une dose mortelle de poison, mon cher ». Quand soudain la porte s’ouvrit. – Que me voulez-vous ? dragonna-t-elle. – Juste vous dire que votre décision de virer Alain est totalement injuste et injustifiée…

Le 12 février 2013 à 09:54

L'homme qui prétendait avoir trouvé du travail malgré la crise était un mythomane

Dijon – Stupéfaction à Dijon après l’euphorie du week-end. L’homme qui, vendredi, affirmait avoir trouvé du travail malgré la crise a reconnu devant les enquêteurs avoir totalement inventé l’histoire. Une annonce qui vient briser les nombreux espoirs d’un redémarrage prochain de l’économie française. Une région sous le choc La joie aura été de courte durée. L’homme qui prétendait avoir trouvé du travail malgré la crise a reconnu devant les enquêteurs avoir inventé l’histoire de toutes pièces. « Visiblement, nous sommes en présence de quelqu’un qui était en mal de publicité » ont expliqué les enquêteurs lors de la conférence de presse. Les médias ont été aussi montrés du doigt pour ne pas avoir vérifié davantage l’information. « Il y a dans cette affaire des responsables, mais nous refusons de servir de boucs émissaires » a protesté d’une seule voix la presse. L’homme, quant à lui, à refusé de donner plus d’explications sur son mobile. « C’était quelqu’un d’équilibré, je ne comprends pas pourquoi il a fait ça » explique un proche. « J’ai été choquée d’apprendre qu’il avait menti. Des gens avaient beaucoup d’espoirs et maintenant tout est fini » raconte une jeune femme avant de fondre en larmes. Dans l’immédiat, le gouvernement se refuse à commenter l’affaire plus que de raison. « Cela ne remet pas en cause les agissements et les décisions du gouvernement. C’est un incident isolé, nous souhaiterions que l’opposition ne monte pas cet événement en épingle et se comporte de manière républicaine » a fait savoir Arnaud Montebourg. Le Gorafi Illustration : iStock

Le 29 octobre 2011 à 08:47

Albert Cossery, clochard céleste

Portrait 27

Albert Cossery est né le 03 novembre 1913 au Caire et il est mort 94 ans plus tard à Paris. Entre temps il s’est beaucoup assis, a beaucoup lu et a un peu écrit. Sous les rides d'Albert Cossery, se cachait l’élégance fripée des corbeaux qui ne se laissent pas apprivoiser. Il vient d’une famille bourgeoise d’Egypte et débarque à Paris juste après la seconde guerre. Il s’installe alors dans une minuscule chambre d’Hôtel  et y reste. Jusqu’à la fin. Albert Cossery pratique la paresse (tout comme Perros) comme un art martial. Celui de la contemplation séditieuse. Albert Cossery sait que les choses ne tournent pas rond et que ce n’est pas en allant pointer que la terre se remettra sur ses pieds. Albert Cossery se fait aider par Henry Miller pour publier son premier livre. Il est du côté de l’ironie de la vie et de l’insolence des mendiants. Dans ses romans la fange est noble et  belle. Elle triomphe toujours des servitudes de l’ordre établi. Mais il ne l’idéalise pas. Il est de son côté. C’est tout. Les titres de ses romans sont  beaux comme des poèmes dans la fumée d’un narguilé : Les Morsures, Les Hommes oubliés de Dieu, Les Fainéants dans la vallée fertile, Mendiants et orgueilleux, Un complot de saltimbanques,  Une ambition dans le désert, etc. Lorsqu’on lui demandait « Pourquoi écrivez vous ? » Il répondait : « Pour que quelqu'un qui vient de me lire n'aille pas travailler le lendemain »...> Illustration Frederico Penteado

Le 13 décembre 2013 à 10:10
Le 22 décembre 2014 à 11:00

En quoi donc peut-on encore croire, ventre de boeuf ?

Je ne crois pas en tout cas En Dieu, « ce grand linge sale, dont le nom n’est jamais invoqué que pour faire tourner en eau de boudin la colère du peuple aux poings de pierre, aux yeux de flamme, et qui, tant qu’il n’aura pas été chassé comme une bête puante de l’univers, ne cessera de désespérer de tout ». René Crevel. À lire ses très jouissives Œuvres complètes, éditions du Sandre, 2013. En l’abstinence : « La règle stoïque de subvenir à nos besoins en supprimant nos désirs équivaut à se couper les pieds pour ne plus avoir besoin de chaussures. » Jonathan Swift. À lire les désopilants Modeste Proposition et autres textes, Folio, 2012. Et Résolutions pour l’époque où je deviendrai vieux et autres opuscules humoristiques, Flammarion, 2014. À la morale et au bon goût : « La morale et le bon goût sont un vieux ménage : ils ont pour enfants la bêtise et l’ennui. » Francis Picabia. À lire le tranche-dedans Man Ray / Picabia et la revue Littérature, Centre Pompidou, 2014. En l’électoralisme : « Nous ne voulons pas voter, mais ceux qui votent choisissent un maître, lequel sera, que nous le voulions ou non, notre maître. Aussi devons-nous empêcher quiconque d’accomplir le geste essentiellement autoritaire du vote. » Albert Libertad. À lire le féroce Et que crève le vieux monde !, Mutines Séditions, 2013. En la gauche parlementaire : « Toutes les oppressions, suppressions, prohibitions légales qui se sont accomplies depuis la malencontreuse invention du régime parlementaire sont dues beaucoup plus à l’opposition qu’aux gouvernements : je dis beaucoup plus, parce que c’est à deux titres que ces mesures tyranniques incombent à l’opposition, premièrement parce que c’est elle qui les a provoquées, en second lieu, parce qu’elle s’est rendue régulièrement complice de leur adoption en les discutant. » Anselme Bellegarrigue. À lire ses explosifs Textes politiques présentés par Michel Perraudeau, L’Age d’Homme, fin 2014. Au travail : « Le droit au travail, c’est un nonsense. Le monde ne peut être sauvé que si tous les hommes refusent de travailler. Il faut apprendre à tous la paresse avec sa beauté difficile. Il est urgent de déshonorer le travail. » Albert Paraz. À lire les truculents Le Gala des vaches. Valsez saucisses. Le Menuet du haricot. L’Age d’Homme, 2013. À la cause du peuple : « Qu’est-ce que c’est que le Peuple ? C’est cette partie de l’espèce humaine qui n’est pas libre, pourrait l’être, et ne veut pas l’être ; qui vit opprimée, avec des douleurs imbéciles ; ou en opprimant, avec des joies idiotes ; et toujours respectueuse des conventions sociales. C’est la presque totalité des Pauvres et la presque totalité des Riches. C’est le troupeau des moutons et le troupeau des bergers. » Georges Darien. À lire son impitoyable L’Ennemi du peuple. L’Age d’Homme, 2009. Et je ne crois pas plus, comme Ernest Cœurderoy, En la propriété : « Ta propriété !, c’est le vol ; elle engendre le vol – à détruire. » Au mariage : « Ton mariage !, c’est la prostitution ; il perpétue la prostitution – à détruire. » En la famille : « Ta famille !, c’est la tyrannie ; elle motive la tyrannie – à détruire. » Au devoir : « Ton devoir !, c’est la souffrance ; il répercute la souffrance – à détruire. » À lire le génial Jours d’exil d’Ernest Coeurderoy, en trois tomes. Archives Karéline, 2010. Non, jambon à cornes !, je ne crois pas en toutes ces carabistouilles. Mais en quoi donc peut-on encore croire ? En la Zomia par exemple. En la Zomia que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam il y a encore quelques printemps. D’autant moins qu’elle n’apparaissait sur aucune carte. La Zomia, chouagamment décrite par le prof d’anthropologie de Yale James C. Scott dans Zomia ou l’art de ne pas être gouverné (Seuil),  qui est aussi bien que son titre, serait, d’après notre puits d’érudition, « la dernière région du monde dont les peuples refusent obstinément leur intégration à l’État-nation ». Assez récent, le terme Zomia désigne l’ensemble des territoires se nichant à des altitudes supérieures à environ 300 mètres, des hautes vallées du Vietnam aux collines élevées du Nord-Est de l’Inde, en passant par le massif continental du Sud-Est asiatique (le Vietnam, le Cambodge, le Laos, la Thaïlande, la Birmanie) et par quatre provinces chinoises. « Il s’agit d’une étendue de deux millions et demi de kilomètres carrés abritant près de cent millions de personnes appartenant à des minorités d’une variété ethnique et linguistique tout à fait sidérante ». Et les habitants de cet immense territoire montagneux à la périphérie de neuf États et au centre d’aucun, et à cheval sur les découpages régionaux courants (Asie du Sud-Est, Asie de l’Est, Asie du Sud), réussissent depuis deux millénaires à échapper aux contrôles des gouvernements des plaines. Traités de « barbares » par les États entendant les soumettre, les peuples nomades évoluant dans cette vaste zone d’insoumission ont en effet mis en place des stratégies de résistance parfois étonnantes pour échapper au travail forcé, aux impôts et aux corvées, à la conscription, aux guerres, aux épidémies, aux hiérarchisations diverses et aussi à l’enfermement dans des identités imposées (« leur identité, précise James C. Scott, c’est l’autonomie »). Leurs pieds de nez non-stop aux contraintes de la société d’en bas et aux « discours de civilisation » « n’imaginant jamais la possibilité que des gens choisissent volontairement de rejoindre les barbares » sont favorisés bougrement par leur dispersion physique dans de gigantesques espaces accidentés pas encore fliqués, leur mobilité infinie, leurs modes de survie (le pastoralisme, le glanage, l’agriculture itinérante) et leur sens développé de l’auto-organisation spontanée qui sonneraient le glas du vieux monde autoritaire-marchand s’il se propageaient. Propageons donc. Dong, dong, dong, dong, dong !

Le 8 juillet 2011 à 08:54

Huile de coude, ou comment la cruciale question de l'emploi trouve des solutions simples et élégantes.

Cornegidouille ! Si la question de l’emploi est prépondérante, (je n’oserais dire incontournable, afin de ne pas empiéter sur le lexique journalistique), c’est que nous avons négligé les débouchés physiques de certaines formes de travail, peut-être même les plus attrayantes. C’est une anecdote qui m’a mis la puce à l’oreille : il y a peu de temps, un des mes amis s’est vu demander par un client de l’huile de coude. Il y avait certainement de la malice dans cette demande aux allures excentriques. Mon ami, loin de se décontenancer pour si peu, s’est évertué à satisfaire l’acheteur. Mais du rayon lingerie fine au service après-vente du rayon électroménager, ladite huile est restée introuvable. Diable !     Pensons bien, chers humanoïdes et ceux qui s’en rapprochent, combien nous pourrions subvenir aux besoins de nombre de nos semblables, en réhabilitant l’honorable tâche de producteur d’huile de coude !     Vous sentez une grande fatigue s’abattre sur vous ? Vous avez la démarche morne et lente ? Construire un nichoir vous demande un effort désespéré ? Problèmes Ô combien quotidiens, handicaps sociaux véritables ! Mais voilà, les producteurs d’huile de coude, organisés en une S.A. des plus dynamiques, recrutent avec force bonne volonté. Point d’expérience exigée, CDI à la pelle physique. Juré. Jeunes bienvenus, mais point trop jeunes non plus. Car voyez-vous, l’huile de coude est une denrée dont on ne saurait se passer. Elle vous accompagnera toute votre vie, sous forme de spray, de pastille, de gel, d’infusion, de patch. Et ce n’est qu’un début !   Voilà chers jurés, satrapes, ministres, amoureux du genre humain et ceux qui l’honnissent, quelles sont les mesures, simples et révolutionnaires à la fois, que je propose en vue de donner un second souffle au marché de l’emploi. Vous aussi, pariez sur l’huile de coude !

Le 9 juillet 2014 à 09:37

Maintenant nous sommes devenus la Mort

Nous vivons nos vies sous une dictature financière dominée par l’inquiétante bienveillance d’une minorité de criminels, qu’on appelle les super-riches. Le problème, leur problème, c’est qu’ils ne savent pas quoi faire de nous. Tout d’abord, ils vivent sur des principes d’une grande bêtise, qu’ils nous forcent à avaler : l’idée que la compétition entraine l’innovation ; l’idée d’un monde où la richesse appelle la richesse, et où de plus gros profits engendreront davantage de savoir, d’éthique, de bienveillance, de bonté… Autant de beautés et de grandeurs qu’ils n’ont toujours pas réussi à obtenir pour eux-mêmes, mais qu’ils imaginent résider pour nous quelque part au bout de leur incessante quête de réformes plus radicales, et d’inégalités plus massives. Soit ils sont idiots, soit ils nous prennent pour des idiots En fait, le pouvoir rend idiot. Et l’argent rend idiot. C’est presque mathématique : plus ils deviennent riches, plus ils ont peur, et puis ils nous font une vie infernale, remplie de mesures sécuritaires, d’interdits. Ce qu’il leur manque, c’est d’un véritable sens économique à long terme, où ils comprendraient que : plus ils ferment des usines, plus ils créent de la délinquance, et plus ils dépensent leur petits sous à acheter des instruments de flicage. Ce qu’il leur manque, c’est d’une véritable intelligence de l’humain, où, au lieu de considérer autrui comme un prédateur, ils comprendraient que les hommes, dans leur majorité, ne demandent pas mieux que de se comporter correctement, décemment. Leur seule excuse, au fond, ce serait qu’ils soient pervers. Leur seule excuse, ce serait qu’ils aient besoin de savoir que nous souffrons à cause d’eux pour qu’ils soient heureux. Ainsi parlait Jules Renard : « Il ne suffit pas d’être heureux : il faut encore que les autres ne le soient pas. » Leur seule excuse, ce serait qu’ils soient malades. Ils vont nous tuer à la tâche – c’est clair, mais laquelle ? Pour augmenter leurs marges, nos dominants licencient à tour de bras, et ils se retrouvent avec nous, sans maîtres et sans moyen d’adorer leur dieu « immatériel » : l’argent. Et maintenant, pour couronner le tout, ils ont peur. Peur qu’on leur foute de grosses grèves dans la gueule – une bonne grosse grève générale, crémeuse comme un gâteau de mariés, qui « immobiliserait » tout le pays et les « prendrait en otage ». Alors ils nous montent sans cesse les uns contre les autres. Ils créent des conflits partout ; c’est leur seul moyen de tenir. Maintenant il faut en plus qu’ils aient peur. Ce sont des enfants. Le travail – on en a besoin pour être. On en a besoin pour apprendre. On en a besoin pour rire. On en a besoin pour créer. On en a besoin pour aimer. Il n’y a rien de plus horrible que de ne pas travailler… La plus perdue de toutes les journées est celle que l’on a chômée. C’est le professeur Choron qui a raison quand il répond à Pierre Carles dans son grand film Choron dernière : « – Une société où les gens méprisent le travail, c’est-à-dire qu’ils méprisent ce qu’ils font… Pour quelle raison ? Tu vois bien les gars qui foutent rien. Qu’est-ce qu’ils font ? Où c’est que tu les retrouves ? Ils ont rien à se dire. « – Mais c’est pas naturel de travailler. « – Ta gueule, eh con, c’est pas naturel ! Mais tu me parles comme un âne ! Tu sais les ânes, ils ont toujours plein de trucs, plein de machins chouettes, etc. Ils ont tout lu. J’ai lu Proust, la Recherche du Temps perdu, etc. etc. etc. Plus ils ont d’« et cætera », plus ils ont l’air érudit ! Eh ben, le sage, il te dit qu’il faut flinguer tous les gens qui travaillent pas, ça c’est le comble de la sagesse ! » Le travail était autrefois indissociable du parcours initiatique : tout travail était sacré, parce que, dans tout travail, il y avait la transmission d’un regard, et la création d’un rapport entre nous et le monde. Dans tout travail, il y avait la possibilité d’apprendre un instrument qui serait à la fois une arme et une alliance dans la guerre nuptiale entre soi et la réalité. Aujourd’hui, après avoir détruit toute possibilité de transmission d’un savoir-faire avec leurs révolutions industrielle puis cybernétique, ils confient les jobs à des machines, nous privent de travail, et ensuite ils nous traitent de feignants. Mais ce profit a un prix : il plonge la Terre dans les ténèbres. Le monde devient petit. Le monde devient sombre. Ils sont peu et nous sommes beaucoup. Et ils le savent. Et ils savent qu’on ne s’arrêtera pas ; on ne s’arrêtera jamais. Le travail présente trois visages. Le premier visage, c’est la création. Le second, c’est la conservation. Et le troisième visage, c’est celui de la destruction. Quand il n’y a rien, il faut créer. Quand il y a quelque chose de beau, de juste, de décent, il faut le conserver. Et quand ce qu’il y a est pourri, il faut le détruire. Cette destruction est encore un travail, est peut-être le plus difficile de tous. Comme dit le Père Ubu : Nous n’aurons point tout démoli si nous ne démolissons mêmes les ruines ! Cornegidouille : il faut concevoir un travail shivaïque, un travail ubuesque, un travail apocalyptique. Il faut concevoir un travail qui soit le travail de la destruction. Moins ils nous donneront du travail, plus nous travaillerons à détruire cette absence de travail et nous leur prendrons même ce qu’ils ne nous donnent pas ; même ce qu’ils n’ont pas. C’est à détruire leur monde que nous travaillerons. Maintenant nous sommes devenus la Mort.

Le 14 décembre 2011 à 08:48
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