Pierre Notte
Publié le 05/09/2014

L'école - 2000


C'est Noël tant pis - Journal de bord, carnet de route d'une création #1

> Premier épisode

J’ai quitté l’école à leur âge. Ils sont en première et en terminale. Groupe d’option théâtre facultative du Lycée St-Louis St-Clément de Viry-Châtillon. Quatrième année, avec Sylvie Jopeck et Hélène Pavamani, nous menons des projets pédagogiques autour de l’écriture et de la représentation, une école de spectateurs. Ils vont au théâtre, à Paris, aventure compliquée, dix fois par an. À quoi ça sert, où ça nous mène, jouer à représenter le monde sur les plateaux. Comment ça marche, comment ça se fait. On rencontre les artistes avant les représentations, on interroge ce monde-là, ces métiers, où des gens vivants payent très cher des places inconfortables d’où ils regardent des gens vivants faire des tas de trucs et des machins bizarres sur des scènes avec ou sans décor qui racontent ou non des histoires. Qu’est-ce qui fait de ces moments-là des errances, des tortures ou des grâces ? Parfois des moments fondateurs d’actions communes, penser les autres et le monde, les réfléchir et sentir ensemble, partager ce moment-là d’expérience unique d’échange de vivants à vivants autour d’une aventure humaine, une histoire ou une peinture, un fragment du monde pour y voir plus clair, y vivre moins comme des chiens,  prendre le recul nécessaire au travail d’amélioration, y rire aussi mais si c’est pour ces raisons-là. Et tous les pièges à fuir, l’attrait du donneur de leçon, du redresseur de torts, le goût du divertissement à consommer, la séduction diabolique des émotions collectives. On travaille à tout ça, avec Sylvie et Hélène, profs de lettres et d’histoire. On emmène les élèves à Rome et à Capri, quand on travaille sur la représentation au plateau de scènes filmées. On s’intéresse au Mépris de Godard Moravia, alors on part jeter un coup d’œil sur la villa Malaparte à Capri, et on visite Cinecittà grâce à l’intervention de Danièle Heymann. On emmène les élèves à Stockholm quand on s’intéresse au théâtre épique, scandinave, aux parcours initiatiques chez Ibsen, Bergman, Strindberg. On monte notre petit Peer Gynt à nous et une flopée de portraits dramatiques. J’écris pour eux Les couteaux dans le dos, une aventure nordique, qu’ils jouent au Théâtre L’Envol de Viry et au Théâtre de la Bastille. J’écris pour eux des pièces pour qu’ils s’en coltinent un, d’auteur vivant, avec ses doutes, ses machineries, ses accidents et ses erreurs, son travail en cours, son organisation solitaire et sa manie du collectif. J’écris pour eux Pour l’amour de gérard philipe, une autre année. Parce qu’on s’intéresse cette année là à la forme du cirque. Il est toujours question de la famille, ses désastres, ses fêtes, ses rites, ses tueries. On emmène les élèves à Tokyo, parce que la même pièce y est créée simultanément en japonais. Ils présentent leur performance au Théâtre Caï, sous l’impulsion de Masao Tani, producteur, qui m’avait demandé deux ans plus tôt d’écrire une pièce sur son idole, Gérard Philipe. C’est fait, on va au bout des choses, on a de la suite dans les idées. On fonce. Et Marie Notte et moi, deux frangins, nous livrons un récital de chansons autour de la figure du comédien avec Machiko Yanase au piano. La même année. Avec ça, je donne une conférence le jour même de notre arrivée à Tokyo sur Gérard Philipe, l’engagement citoyen, l’acteur star et l’homme de troupe. Les élèves dévastés par le décalage horaire tombent comme des mouches pendant ma conférence. Le spectacle du sommeil de vingt-six gamins français réjouit davantage les tokyoïtes que mon blabla. Mais cette année là, c’est la famille qui est en jeu.  Parce que tous les gamins en ont une et nous aussi. Parce que c’est un premier lieu de sociabilité à tendance belliqueuse. Espace de rites, d’humiliations, de joies parfois, de guerres intestines, de failles et de déracinement forcément, à un moment donné, il faut négocier avec le départ. On travaille là-dessus et sur la figure centrale de la  mère, de la figure maternelle et matriarcale. On la retourne comme une crêpe, on désacralise, on interroge, on enquête, on rassemble les informations, les points de vue, pour comprendre mieux comment ça marche, à quoi ils tiennent, nos effrois, nos peurs et nos tourments. Les élèves écrivent, jeux d’écriture autour de la mère, on chante, on danse, on joue, on déclame, on profère. On se demande aussi ce que cela veut dire, une langue maternelle. On la triture dans tous les sens, on joue avec les armes de la parole sur le plateau, toutes les armes de la représentation, on se forge un autre langage pour dire le monde, l’autre, l’être aimé, la figure qu’on voit mieux avec un peu de distance. La culture pourrait être ça, aussi, ce lien qui fourbit des armes nouvelles du langage et de la parole, qui constitue un moment où ensemble quelque chose se fait contre tous ces temps passés à rester seul à ne rien faire, contre la consommation abrasive, aporétique, anéantissante des produits de consommation culturelle courante qui visent à la décérébration lente des consommateurs isolés et réduits à l’état inoffensif de poupées mécaniques végétales. Pareil sur le plateau, s’il s’agit d’une chose à apprendre, c’est à s’affranchir. Facile à dire. Autour de la mère, on s’empare des textes écrits, extraits, fragments, chez les vivants, Grumberg, Minyana, Renaude, Kribus, Aubert. Et des chansons, des films, des poèmes. On étudie les langues et les manières de les porter. J’écris à nouveau pour eux, les élèves, une pièce courte pour le groupe des terminales. Pour eux, avec eux, comme ils sont, à quoi ils ressemblent, comment ils jouent. Ils sont une dizaine, ils vont passer l’option facultative du bac avec ça, ce petit machin là, ce bout du truc écrit pour eux autour de la figure matriarcale et des liens familiaux, ces catastrophes humaines qui tiennent à un oui, un non, un fil. Dans cette promotion, les élèves de terminales sont une vingtaine, j’écris pour eux huit rôles dédoublés. Le père et la mère, anciens petits patrons d’une sorte de fabrique de moules à tarte d’une toute petite ville de province, Nathan, frère aîné condescendant, Tonio et Geneviève, couple hétéro vaguement plouc, Zoé et Lola, couple de lesbiennes, un médecin et une grand-mère. Chaque figure a son double qui le commente, l’observe, le juge, l’analyse, le condamne ou l’absout, et comment le tout. Chacun des commentateurs s’en prend aux autres, et en miroir à la fête de famille s’organise aussi une petite guerre sociale des commentateurs, être supérieurs et pathétiques, chacun son tour. Tout le monde s’y met, ça dégénère, ça se déglingue, c’est très compliqué mais assez rigolo. Les personnages portent les prénoms ou les diminutifs de certains des élèves, ou des dérivés. Nathan, Tonio, Lola, Zoé, Et d’autres. Je réunis alors autour de la grand-mère mourante quelques monstres que la peur, le rassemblement, le deuil à faire et la panique révèlent, dévoilent, dénoncent. Ils s’illustrent tous, chacun, dans leur horreur et dans leur projet de rassemblement réconciliateur pour finir, leur misère aussi. Les miennes, toujours. J’avoue. J’écris la réunion familiale d’individus dont les secrets implosent. C’est une pièce de quinze minutes, et c’est l’avant-dernière scène de la pièce C’est Noël tant pis, scène appelée aujourd’hui « déflagration dramaturgique ». C’est par là que cela commence. La scène est jouée à Viry et à la Bastille, les élèves la présentent au Bac. La scène rassemble une dizaine de figures familiales qui se réunissent, s’entredéchirent, et commentent les ravages faits ou observés, jouer de l’action, sans distance, l’incarner absolument, et en sortir, tout le temps, s’en détacher l’interroger, la dépeindre et l’analyser. C’est rigolo et vachement périlleux, ces allers-retours. On y arrive, les élèves sont épatants. La scène alors s’intitule Ma mère pour en finir avec, parce que je me débrouille toujours pas mal avec les titres. Depuis la représentation, par les élèves, de leurs écrits, des extraits des pièces des autres et de la mienne, j’ai entrepris de mettre en place une politique définitive de conciliation avec la mienne, de mère. Arrêter un peu de la faire chier, de lui faire payer tant et tout, l’accuser de la pluie et du froid qu’il fait. L’éprouver, la torturer pour voir jusqu’où tient son amour, et apprendre à supporter l’idée de sa disparition, long boulot. La scène nous fait jouer à ça, aussi, aux petites leçons d’anatomies des sentiments. Et à l’école, ce que j’aurais fait de mieux, et qui va devenir C’est noël tant pis, c’est peut-être ce petit machin là, mais c’est assurément ce temps passé avec Sylvie et Hélène et leurs élèves, sur treize ans d’action culturelle, concrète, tangible, d’aventure d’une option théâtre intensive pendant laquelle l’écriture et le travail au plateau, le geste artistique, ont pris un sens matériel définitif. Notre option aura été une entreprise de bâtisseurs. Du vent peut-être, mais dans le désert c’est mieux avec que sans. Du vent utile, qui vaut toujours mieux qu’un vieux prout. Et puisque rien ne sert à rien, autant faire ça ensemble, que rien tout seul. 

Ex Secrétaire général de la Comédie-Française, Pierre Notte a été trois fois nommé aux Molières dans la catégorie auteur. Il chante, joue, écrit, met en scène ses pièces à Paris ou à Tokyo, il est auteur associé et conseiller au Théâtre du Rond-Point, se prend pour Catherine Deneuve et c'est rien de le dire qu'il se la pète. 

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Le 16 mai 2011 à 12:00

Denis Robert : "Pourquoi accepte-t-on d'être dominé ?"

Interview

Nous avons déjà diffusé 8 épisodes de ton Bankenstein, la conférence-confidence-causerie amicale sur l'affaire Clearstream que tu nous avais donnée cet automne, avant la relaxe. Qu’est-ce que ça a représenté pour toi de venir dans un théâtre parler de tes coulisses intimes, alors que tu n’étais pas encore sorti d’affaire ?Denis Robert : Ça a été très intéressant car cette situation (la scène, un public, un lieu chargé de cette histoire-là) crée une distance nouvelle par rapport à ce qu'on dit et ce qu'on est. Un théâtre est lieu de (plus de) liberté et d'expérimentation. On est dans un espace-temps différent. On sent qu'on doit être vrai. C'est étrange. Dans une université, à la télévision ou dans n'importe quelle salle de conférence, le rapport aux autres est plus codé. Le fait d'être dans l'incertitude (quant à l'issue des procès) créait une énergie, un humour particuliers. Même si j'ai gagné aujourd'hui contre l'hydre Clearstream, je ne suis pas sorti d'affaires. Ils refusent de payer leurs amendes, me poussent à reprendre le combat. Il faut une mission d'enquête parlementaire européenne. Il faut des relais. Si mes livres disent le vrai, et la cour de cassation m'autorise à le dire, alors les politiques, les juges, voire les citoyens doivent se saisir du problème. Sinon il faut accepter l'idée qu'on se fait plumer en toute connaissance de cause.Qu’est-ce qui selon toi fait le lien entre toutes les activités dans lesquelles tu te lances : enquête, écriture, film, peinture, spectacle, et à présent une pièce de théâtre ? Où est le point nodal  ?DR : Des questions centrales m'habitent et me taraudent... En voici une "Comment et pourquoi un pays aussi riche que le nôtre produit autant de pauvreté? "... En voici une autre "Pourquoi accepte-t-on d'être dominé ?"... Une troisième pour la route : "Où est la bonne information (la bonne place) dans cet univers en mouvement ?"... J'essaie de répondre... Mon métier de base, c'est l'écriture... Tout part de là... Les toiles ont existé car on m'a empêché d'écrire. Je parle de la censure de mes livres... Pour ce qui est de la bédé, c'est différent. C'est un vrai travail, la bédé demande un énorme recul et un gros effort de pédagogie. De l'humour aussi... Les chorégraphies ou le théâtre, c'est encore différent et plus nouveau pour moi. J'adore expérimenter et entre deux livres ou des toiles, travailler en équipe... Le point nodal, disons que c'est de ne jamais me répéter, ni m'ennuyer, de ne pas me soucier du regard des autres et d'avancer dans ma compréhension du monde et des hommes qui le composent. Ça fait un gros point nodal...Le monde irait mieux s’il y avait plus de... ? Moins de...? DR : Plus de contre-pouvoir, de danseurs et de danseuses, d'oiseaux de nuit... Moins d'oligarques, de policiers, de policières, de Jean-François Copé...Le monde va comme il est c’est tout, on doit se battre dedans ?DR : CertesQu’est-ce que ça te fait de passer ainsi ta vie dans les vents contraires ? On s’y sent plus seul ? Moins seul ?DR : Je passe ma vie à avancer contre des vents contraires. J'essaie de tenir droit. Pour l'instant ça marche. Sans vents contraires, on se ferait bien suer... > Denis Robert contre Bankenstein, feuilleton vidéo sur ventscontraires.net

Le 29 avril 2013 à 10:21

"Postillon"

Les mots que j'aime et quelques autres

Petit éclat de salive projeté sur votre interlocuteur quand, lors d'un déjeuner, vous lui racontez l'ascension du Ballon de Guebwiller avec votre grand-mère pour lui prouver qu'elle pouvait encore apprécier le bon air des Vosges. L'acteur passionné peu également postillonner. C'est vers le deuxième acte qu'il arrose le public, lorsqu'il demande avec véhémence la clémence de son roi. Si la pièce et forte, les trois premiers rangs de spectateurs ne lui en tiennent pas rigueur. L'effet cathartique fonctionne à plein, ils ressentent sa douleur mais pas les mini-crachats dont il les recouvre. Le postillonnage est également fréquent dans les lieux publics. Raison pour laquelle, à La Poste par exemple, le préposé à qui vous demandez si vos allocations familiales sont arrivées est séparé de vous par un Hygiaphone, petite paroi en plastique transparent percée de trous minuscules pour que le son passe mais pas les postillons.Ce qui est surprenant, c'est que le postillon désigne également le cocher qui conduit la malle-poste chargée de porter le courrier aux quatre coins du pays. Le postillon est donc d'une certaine façon un postier, donc quand vous parlez à l'employé de La Poste derrière un Hygiaphone pour le protéger de vos postillons, vous ignorez que lui-même est un postillon et... et... Bon, je ne sais plus très bien où je voulais en venir. Désolé...  Extrait de Les mots que j'aime et quelques autres © Points 2013 > Le livre sur le site de l'éditeur > Le livre sur le site du Rond-Point des Livres

Le 6 juillet 2015 à 08:11
Le 4 septembre 2014 à 15:27

Philippe Meirieu : "Ça va bien à l'école ?"

Première partie

D'abord instituteur puis professeur de philosophie et de Lettres, Philippe Meirieu est aujourd’hui professeur des universités en sciences de l’éducation à l'université LUMIERE-Lyon 2. Engagé à plusieurs reprises dans des chantiers importants de l’Éducation nationale, il a beaucoup travaillé sur le collège, le lycée et la formation des enseignants. Parmi ses derniers livres : Faire l’Ecole, faire la classe (ESF éditeur, 2009), Lettre aux grandes personnes sur les enfants d’aujourd’hui (Rue du Monde, 2011), Pédagogie : des lieux communs aux concepts-clés (ESF éditeur, 2013), Le plaisir d’apprendre (Autrement 2014). Une version refondue et actualisée de sa Lettre à un jeune professeur sort en librairie le 10 septembre. Pour Ventscontraires.net, il accepté de répondre à quelques questions. Première partie de cette instructive plongée au coeur de l'école.   En écho au titre de notre dossier mensuel, diriez-vous que « ça va bien à l'école » en France aujourd’hui ? Si l’on en croit tant les statistiques nationales officielles que les comparaisons internationales comme PISA (Programme international de suivi des acquisitions des élèves de 15 ans), « ça va bien – et même très bien - à l’école » pour une partie de nos élèves, environ 20% d’entre eux… Ca va bien pour les enfants plutôt « bien nés », comme on disait jadis ; ça va bien pour les enfants qui ont trouvé leur panoplie de bon élève au pied de leur berceau, pour les fils et les filles de professeurs, de cadres supérieurs et de professions libérales… Ils intègrent, très tôt, des écoles maternelles et primaires plutôt tranquilles, puis se dirigent vers des collèges – publics ou privés mais bien cotés - avant d’être scolarisés dans nos meilleurs lycées… C’est que leurs parents ont développé, dès leur plus tendre enfance, des stratégies culturelles et scolaires efficaces : ils leur ont lu des livres de littérature de jeunesse, le soir, quand ils étaient petits, les ont amenés dans les musées et les théâtres subventionnés ; ils ont régulé leur consommation de télévision et de jeux vidéos ou, du moins, se sont préoccupés de ne pas les laisser trop seuls devant les écrans ; ils ont discuté avec eux, régulièrement de tout ce qui leur arrivait, en s’efforçant de les amener à « parler juste », à préciser leur pensée, à faire des phrases correctes, à raconter des histoires bien construites et à faire des démonstrations cohérentes… Et puis, ces parents ont géré au plus près la carrière scolaire de leurs enfants : ils ont rencontré régulièrement les enseignants, sollicité des aides extérieures dès que le niveau devenait préoccupant ici ou là. Enfin, ils ont choisi minutieusement les langues, filières et options de leurs enfants ; ils ont pris, parfois, quelques libertés avec la carte scolaire, afin d’être certains que leurs fils ou leurs filles seraient bien acceptés dans les « classes préparatoires aux grandes écoles » et pourraient ainsi accéder aux meilleures études et aux meilleures places ! Bien sûr, cela ne marche pas toujours systématiquement ! Fort Heureusement, d’ailleurs ! L’éducation d’un enfant n’est pas la fabrication d’un objet et il arrive que l’un d’entre eux, malgré la sollicitude dont il est entouré, rue dans les brancards et déjoue tous les pronostics. De même, quelques boursiers, à l’environnement social difficile, se hissent parfois jusqu’aux plus hautes marches et justifient ainsi « l’élitisme républicain » dont on a cru longtemps qu’il était capable de faire triompher « l’égalité des chances » contre « l’hérédité des conditions »… Mais ce ne sont là que des exceptions bien rares. D’année en année, les chiffres sont de plus en plus accablants : l’école reproduit les inégalités, elle ne comble pas la fracture sociale, mais la creuse. Alors, oui, ça va plutôt bien dans les « bonnes classes » des quartiers favorisés ; ça va très bien dans les « grandes classes » de nos lycées d’élite ; ça va vraiment très bien dans nos laboratoires de recherche scientifique dont plusieurs pays au monde se disputent les « meilleurs éléments »… Globalement, notre École va bien pour ceux qui pourraient presque réussir sans elle, ceux qu’elle accompagne dans un parcours sans heurts majeurs ni échecs particuliers, ceux qui ne s’interrogent jamais vraiment sur leur « orientation » car, ayant toujours de bons résultats, ils passent toujours « naturellement » dans la meilleure des classes supérieures… Mais, pour les autres, malheureusement, ça va moins bien : que ce soit pour les élèves « moyens », toujours à la merci d’un accident de parcours et qui grossissent, le plus souvent, le flux des filières aux débouchés incertains, ou que ce soit pour ceux qu’on nomme pudiquement les « élèves défavorisés » qui n’échapperont au décrochage que parce qu’on les « orientera » à temps vers des « filières professionnelles » dont nos décideurs ne cessent de proclamer « l’égale dignité » tout en se gardant bien d’y mettre leur propres enfants ou de s’interroger sur les statuts sociaux et les revenus financiers auxquels elles conduisent. Alors, finalement, notre École ne va pas si bien que cela. Nous avons démocratisé l’accès à notre institution scolaire (aujourd’hui tous les élèves ont accès au collège), mais sans démocratiser la réussite dans l’institution scolaire : les « victimes » d’hier (ceux que « l’école de la bourgeoisie » laissaient délibérément à la porte) sont devenus les « coupables » d’aujourd’hui (ceux à qui l’on a donné leurs chances et que l’insuffisance de leurs efforts et l’incurie de leur parents entraineraient inéluctablement vers l’échec !)… À la juxtaposition de deux systèmes étanches qui dominaient dans les années 60-80 (le système « primaire-professionnel » et le système « secondaire-supérieur ») s’est substituée progressivement une dérive des continents scolaires, une « fragmentation de l’offre », comme disent les sociologues, qui favorise plus que jamais le développement de « l’entre soi ». Notre École est ainsi devenue un archipel d’établissements multiples entre lesquels les réseaux de cooptation surdéterminent, de toute évidence, l’accompagnement exigeant du travail des élèves et l’éducation au choix ; notre École classe et enferme, assigne à résidence et définit des trajectoires qui ne se recoupent guère. Elle isole et crée des ghettos quand elle devrait réunir et permettre de construire l’avenir du commun qui nous fait tant défaut aujourd’hui. Autant dire que, même pour les élèves pour qui « ça va bien l’école », ça ne va pas si bien que ça ! Les sujets les plus « brillants » y apprennent, de fait, la suffisance, ignorant qu’ils ont tant à apprendre de ceux et celles qui n’ont pas été des enfants gâtés, ignorant qu’ils ont tant à recevoir des « manuels » et des « exclus », de ceux qui sont porteurs d’autres façons de voir et de penser le monde, de ceux qui ont à partager l’humanité avec eux… Quant aux autres, aux déshérités de toutes sortes, à mille lieues des espaces scolaires protégés, ils intègrent souvent malheureusement – en dépit du travail pédagogique exemplaire que les militants pédagogiques s’efforcent de mener avec eux – que la culture n’est pas leur affaire et que, face au monde des nantis, ils ne disposent, pour occuper leur vie, que des formes les plus élémentaires de la débrouillardise et du divertissement… Non, décidément, ça ne va pas bien à l’école. Parce qu’au vrai sens du terme, il n’y a plus une École, un lieu qui rassemble les « petits d’hommes » pour leur permettre de penser ensemble leur avenir en commun… Il n’y a plus que des écoles où chacune et chacun s’affaire pour garantir sa réussite individuelle… ou éviter d’y perdre son temps trop longtemps si l’échec est inévitablement au bout du chemin.   L'école est-elle plus que jamais un champ de bataille idéologique ? Oui. Ma conviction est que l’École, en tant qu’institution républicaine, référée à des valeurs communes, est aujourd’hui réellement menacée par une vision libérale, d’ailleurs déjà assez largement mise en œuvre. La logique de privatisation qui permet de cultiver « l’entre soi » au profit des plus favorisés est déjà là, jusque dans l’enseignement public lui-même ; la concurrence entre les établissements est devenue une banalité, quand ce n’est pas le mode de fonctionnement lui-même du système scolaire incarné par la formule du « pilotage par les résultats »… Pourtant, le système tient encore, vaille que vaille, dans une grande partie du pays, mais il faudrait peu de choses pour que tout bascule : que l’on encourage encore plus la concurrence entre les personnes et les établissements, qu’on invite les parents à la faire jouer massivement et les files d’attente vont s’allonger devant les « bonnes écoles » qui pourront, sans difficulté, choisir les « bons éléments » et devenir encore « meilleures » ! La fracture scolaire deviendra gigantesque, mais assumée par les idéologues du « que le meilleur gagne » ! Tenir, face à cela, pour une institution qui garantisse la qualité de l’éducation sur tous les territoires de la République exige un vrai choix politique et des mesures urgentes. Autant dire que rien n’est gagné dans ce domaine !   Le métier d'enseignant est-il toujours « le plus beau métier du monde » ? En quoi le regard des parents sur cette profession a-t-il changé, ces dernières années ? Sur le fond, je suis convaincu que le métier d’enseignant est un métier à la fois passionnant et essentiel ; c’est une aventure formidable que de devoir accompagner l’arrivée dans le monde des nouvelles générations ; c’est un défi extraordinaire que de ne jamais se résigner à l’échec et à l’exclusion de quiconque, de parier sur l’éducabilité de toutes et tous… Je voudrais, d’ailleurs, que, dans la formation des enseignants, cette dimension - ce « foyer mythologique » du métier, pour reprendre la belle expression de Castoriadis – soit plus présente et qu’au-delà de la maîtrise des « référentiels de compétences », de l’acquisition des connaissances disciplinaires et didactiques indispensables, on se soucie de faire vivre ce « foyer », en particulier par une réflexion plus poussée sur les enjeux philosophiques, politiques et anthropologiques du métier. L’approche par la littérature peut, d’ailleurs, être très précieuse aussi pour cela… Mais, bien sûr, les conditions d’exercice du métier ont changé : à l’École, comme en matière de justice ou de santé, les citoyens ne s’en remettent plus aveuglément à une institution et à des personnes qui seraient définitivement à l’abri de tout regard critique. Ils veulent savoir comment ils sont traités et s’ils ne sont pas victimes d’injustices. Dans le domaine scolaire, un sociologue, Robert Ballion, a pu, dès les années 1980, parler de l’émergence des « consommateurs d’école ». Et le phénomène s’amplifie aujourd’hui considérablement… tant et si bien que les enseignants ont parfois le sentiment d’exercer leur métier sous contrôle, voire d’être victimes d’intrusions inacceptables dans leur domaine de compétence. Je comprends, bien sûr, leur inquiétude : comment exercer sereinement son métier quand on a le sentiment que chacun considère que le plus important est la satisfaction de ses aspirations personnelles, même si c’est au détriment du projet collectif ? Mais cela nous renvoie précisément à notre capacité à porter un projet éducatif pour la nation et à y associer l’ensemble des citoyens. Comment peut-on reprocher aux personnes leur individualisme quand, précisément, nous n’avons rien à leur proposer qui puisse emporter leur adhésion, quand il n’y a plus de cap éducatif clair et que l’on n’est pas mobilisé ensemble sur un avenir commun ? C’est pourquoi, il ne sert à rien de stigmatiser l’individualisme des « consommateurs d’école » : il vaudrait mieux leur proposer une École dont l’ambition soit forte, à laquelle ils puissent adhérer et, même, qu’ils aient envie de contribuer à construire ensemble, avec les enseignants et les cadres éducatifs, et non contre eux !   > Deuxième partie : "Une école qui libère et qui unit"

Le 1 septembre 2015 à 09:16

Perdu dans Tokyo #6

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

29 août Déchets. Yoko apporte des sucreries, petits gâteaux, chocolats. On boit dans des gobelets en carton, café, thé, eau, et on jette le tout dans un petit sac plastique, taille ordinaire. Yoko quitte la répétition avec le sac. Nous dînons dans un petit endroit, Yoko garde avec elle son sac à main et son sac poubelle, qu’elle rapporte jusque chez elle. C’est comme ça, une intégrité sans concession du traitement des déchets. Dans la rue, le soir, des dizaines de caisses jonchent le sol, proprement alignées, de couleurs vertes ou bleues, en plastique. Elles contiennent des bouteilles vides, ou des cannettes, ou des sacs en plastique, des bouchons de bouteilles. Tout est déjà trié, selon les différences du plastique. You m'explique que l'humidité ici est telle que la moindre crasse provoquerait des catastrophes hygiéniques, champignons, moisissures, pourrissement immédiat, la propreté s'impose, c'est un fait, c'est comme ca, pour ne pas sombrer. Les secousses Jour de répétition avec filage. Chansons, jeu, enjeux, tout est en place. Demain, je demanderai aux acteurs une italienne, puis une allemande, mots ici inconnus. Les différentes traductions successives font du texte un objet difficile à mémoriser, mais tout le monde y travaille, comme moi devant ce clavier japonais, privé de mon outil, impossible d’écrire, empêché, mais je lutte et je me débats. Comme dans la chambre hier soir à minuit, je me suis tenu, retenu de ne pas crier, pleurer, courir, avec six secondes intenses d'une secousse sismique, un truc qui laisse le corps terrifié, effaré, effrayé. Au douzième et dernier étage, on imagine tout de la chute, de l'effondrement de l'immeuble, et plus rien, c'est passé. On oublie, zolpidem, cachet entier, et on s'endort ou on fait semblant.   30 août Liste inutile à sortir en cas de trou dans une conversation mondaine à frime ; cette année je peux me vanter d'avoir vu des otaries à Amsterdam, à Manhattan, au zoo du Bronx et dans celui de Ueno à Tokyo. On me demandera si je n'avais que ça à foutre. Journal désormais écrit avec un doigt sur l’iphone, le traitre d’ordi a fini en beauté ici à Ginza, je me débrouille quand même, je ne veux pas ou ne sais pas renoncer.   Hirayama Masaru Hirayama a mis en scène au Japon Moi aussi je suis la grande blonde ; deux petites dames vers le nord ; pour l'amour de Gérard Philipe ; et Les couteaux dans le dos. Je le rejoins pour dîner dans Shinjuku, manger du foie gras avec des baguettes, un truc bizarre mais bon jusqu'à ce qu'il me dise qu'il s'agit d'un poulpe cru, parler beaucoup de la situation politique du pays, grande inquietude, putain de trouble et grande peur dit il, et le quitter en voulant l'embrasser, lui qui rougit un peu, ça ne se fait tellement pas par ici. Des hugs peut-être, pour rire. Mais la bise, le baiser, jamais. Mon assistante You me fait la bise d'une manière presque enfantine, en débutante. Mais on tient à ce rituel qui me rassure et crée un lien unique. Avec les autres, comédiens, régisseurs, amis ou assistante, embarras permanent. Roux Je traverse Shinjuku par le quartier des hôtels. Les tremblements de terre interdisent les trop hautes constructions je suppose. Tout ici fait Las Vegas sur quelques pâtés de maisons, drôles d'hôtels californiens, fantasques, aux noms interlopes, genre hôtel Passion, pour "rest" ou "stay". Grand luxe ou misère de la restauration. Des affiches de jeunes hôtes, roux, yeux d'or, peaux diaphanes, placardées partout. Très féminins. Bars avec serveurs ou salons de beauté. Plutôt pour le public féminin. Les hommes ont droit à des petits magasins spécialisés, avec fiches, photos, propositions... Ils demandent ce qu'ils veulent, on leur trouve le meilleur dans le quartier. J'essaie de comprendre. You, japonaise, me dit que beaucoup de choses lui echappent, a elle aussi, et Masako ne sait pas non plus exactement comment ca marche.   31 août Le silence Pour la première fois en quinze jours je comprends. Il y a bien des Américains qui parlent fort, hurlent parfois. Des européens qui conversent à voix haute. Des quartiers de bruits infinis, les pachinko, la publicité, les grillons, mais le long des grandes cinq voies, parfois, une sorte d'étrange silence. Des gens, du monde, des voitures, mais peu de bruit. Peu de voix. Un calme bizarre. Et pour la première fois en quinze jours, j'entends un klaxon. Bruit oublié, son aussi navrant qu'un aboiement de chien. Choses rares, presque inexistantes ici. Et vu tout de même un chien tenu en laisse par une dame avec des clignotants sur le dos (le chien, pas la dame). Des passants Un petit homme gris dans Ueno s'arrête au milieu de la rue, me regarde comme au zoo de Ueno les enfants regardent les girafes. Un jeune type en boxer noir fait de grandes enjambées genre gazelle sur la cinq voies en tirant un pousse pousse et deux touristes. Samedi soir, minuit dans le métro, un monsieur élégant, ivre, se tient à un pilier, et fait pipi sous lui. Une dame me sourit dans un supermarché, une autre me propose de m'aider à trouver mon chemin dans Akiabara. Là, je trouve à la fois un DVD de film avec Jean-Louis Barrault, un autre avec Micheline Presle et Gérard Philipe. Dans un magasin voisin, je cherche le dernier cd de Kylie Minogue pour le copain Sébastien. Je trouve les fameuses machines à culottes d'étudiantes, collégiennes ou lycéennes. Propres ou portées, difficile de savoir. Barrault est moins cher qu'une culotte sale. Italienne Difficile italienne du texte avant répétition. Peur de la mémoire. Fastidieux exercice. J'observe, et on s'en fout , que le japonais dit très très vite pourrait passer pour de l'espagnol. Michiru Fuji, photographe et costumière du projet, japonaise installée à Paris depuis vingt-cinq ans, débarque à Tokyo après quinze ans d'absence. Drôle de choc. Elle déniche des numéros spéciaux de Vogue consacrés à Deneuve. Elle rapporte une malle de costumes et d'accessoires. Revolver, lapin, chapeaux, sac franprix. Un manteau de fourrure confectionné dans un tapis de fausse peau d'ours blanc.  

Le 20 août 2015 à 08:51

Perdu dans Tokyo #2

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

19 aoûtShinjuku Réveillé en décalé à cinq heures. Marcher dans Shinjuku Park, où les grillons, sortes de sauterelles disproportionnées envahissent les arbres à cette époque avec des cris stridents, bruissements suraigus faits de grincements de portes alternatifs. Quartier des bureaux, hôtel de ville, le tout encore assez calme. Dans le métro, une fillette, dix ou onze ans. Habillée comme une poupée, tunique blanche, robe bleue, jolies couettes. Elle se maquille, petite trousse sur les genoux. De l’or sur les yeux, paupières vertes, du rouge aux lèvres et du rose aux joues. Couleurs à outrance. Poupée sexuelle dans un costume de communiante. Troublante métamorphose. Dehors, sur les trottoirs, mais cachés sous les ponts ou sur les passerelles, des alignements plutôt bien organisés de clodos. Discrets, corps au sol comme suspendus dans le temps sur un asphalte propre comme la Suisse.    Le stage Le stage commence à treize heures, je fais la queue dans un FamilyMart pour acheter mon petit plat tout fait de sushis sous plastique, excellents, et deux bananes à cent vingt yens. Très belle queue finement déployée dans tout le contour intérieur du magasin qui dessine un U très respecté par tout le monde. Tout le monde, c’est-à-dire des mecs en chemisettes blanches et pantalons noirs ou gris. Le stage commence, présentation du Rond-Point, de son équipe, de son projet, de son histoire. Diffusion du film fameux mais un peu daté sur le fonctionnement des lieux. Questions réponses, les auteurs vivants et le théâtre français. Le stage commence, les acteurs japonais se déplient, portent des vêtements de sportifs, ils se détendent, se préparent. Exercices, échauffements, improvisations. On travaille à réduire les signes, les mimes, l’imitation du réel. On différencie les personnages et les figures. On préfère les tableaux aux scènes. On fuit le mensonge, la construction, on interroge l’artifice des lignes des corps et le jaillissement de la vérité chez l’acteur. Belles métamorphoses. Beau travail, je dis otsoukarésamadéchta. J’apprends vite. Kabuki Nouveau Puis c’est la course jusqu’à Ikebukuro Theater Garden, mon assistante You signe la co-mise en scène d’une pièce de Kabuki Nouveau. Une fable ancienne, des samouraïs dont le chef est humilié. Une affaire de vengeance, avec batailles, suicides de soldats, servants, adultères et geishas. Un machin énorme, avec des tas de signes, des fumigènes, de la musique du monde tout le temps, des effets, des lumières style Broadway. Un nouveau genre naît là, le Kabuki Bollywood. Passionnante métamorphose. Tout existe ici au Japon, chaque extrême et son contraire. L’acteur principal, à la fois auteur et metteur en scène, voix grave, gutturale, hyper viril, joue le fou des soldats assassins. Masculinisé à outrance, tous muscles sortis. Beau, grave, lourd, militaire. Aux saluts, deux heures et demie plus tard, il se met à parler pour remercier son auditoire. Soudain, c’est un jeune type au grand corps frêle, fragile. Voix avec zozotement, féminine, aigue, un peu voûté, mignon comme tout. Plus rien à voir. Autre métamorphose. Saluts dans les coulisses, le grand samouraï est un petit garçon timide, attentionné, il s’excuse car je n’ai rien pu comprendre, je répète bravo otsoukarésamadéchta. Sur le retour, entre Ikebukuro et Shinjuku, dans la rue, une trentaine de garçons dansent un hip hop robotique contre la devanture d’un magasin fermé. Nouveaux sushis au FamilyMart, il est tard, je ne prononce que des mots japonais, je salue en m’inclinant, je ne regarde personne directement, je me métamorphose. 

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