Vincent Lefebvre
Publié le 27/09/2014

Les anonymes et l'école


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Le 21 septembre 2011 à 08:41

Les amis qui viennent au Liban sont toujours sidérés de voir comment on arrive à vivre dans ce foutoir

Dans quel état est le Liban ? Lamentable à tous les niveaux, notamment au niveau gouvernemental et de l'Etat. Mais j’oserais dire qu’on est habitué à vivre dans cette merde, on s’en arrange très bien. Les amis qui viennent sont toujours sidérés de voir comment on arrive à vivre dans ce foutoir. Mais en même temps, on n’a pas Hadopi, on télécharge gratuitement, tu peux acheter n’importe quel nouveau programme pour 1$. Tu peux fuir les impôts sans problème, tout le monde s’en fout. De toute façon, la corruption passe au-dessus de tout ça. C’est des petites conneries qui contrebalancent la merde dans laquelle on vit et qui font qu’on est bien content de vivre là-bas. C’est bien sûr affreux, la corruption dans l’Etat. Mais d'un côté, la vie de tous les jours est un peu moins prise de tête qu’en Europe. Si à trois heures du matin tu arrives à un feu rouge et qu’il n’y a personne, tu peux passer. Même s’il y a un policier. Tu as encore ton libre-arbitre. Mais, on vit aussi dans un état d’entre-deux-guerres. On ne sait pas d’où elle va venir : est-ce que c’est d’Israël ? Est-ce que c’est une guerre civile ? Il y a plein de scénarios possibles et ça, c’est dur. Depuis qu’on est jeune, au Liban, on a appris à ne pas faire de projets à long terme. Dans trois ans, il y a de fortes chances que tu ne sois plus ici ou que tu ne sois plus du tout. C’est une vie au jour le jour et je m’en arrange très bien. Quand j'étais plus jeune, je voulais venir en France ou en Belgique, dans un pays francophone où j’aurais pu faire de la bande dessinée. Mais en voyageant avec les tournées de musique, j’ai découvert que ça n'est pas mieux ailleurs. Bien sûr ici il y a des subventions pour la culture, il n’y a pas de guerre. Mais en contrepartie, il y a aussi de moins bonnes choses. > Mazen Kerbaj "Gens de Beyrouth - gens de Paris", exposition à la librairie du Théâtre du Rond-Point jusqu'au 14 octobre 2011En partenariat avec les associations libanaises ASSABIL, les amis des bibliothèques publiques, et KITABAT, association pour le développement des ateliers d'écriture, et avec le soutien financier de la Région Ile-de-France

Le 18 août 2014 à 09:59

Démission

Je me suis appliqué

J'ai livré. J'ai coiffé. J'ai salué. J'ai couru. J'ai corrigé des dictionnaires. J'ai endormi des patients. J'ai servi des verres. J'ai musclé un poète. J'ai chassé en ligne. J'ai emballé des médicaments. J'ai cherché de l'or. J'ai mouché des enfants. J'ai vendu des parties de mon corps. J'ai loué des extrémités. J'ai marqué des buts. J'ai pelé les bananes d'une famille aisée. J'ai gratté les piqûres de moustique d'un industriel zurichois. J'ai charmé des serpents. J'ai soigné des morsures. Je me suis appliqué.   J'ai cuit des pâtisseries d'ici et de là. J'ai rempaillé des chaises. J'ai conseillé des touristes. J'ai encadré des équipes et des tableaux. J'ai raconté du vrai. J'ai menti. J'ai construit du solide. Je me suis appliqué.   J'ai enduit des murs, des sols, des plafonds. J'ai peint des murs, des sols, des plafonds. J'ai préparé des silures, des soles, des saumons. J'ai supervisé des cures sur la Costa del Sol pour un fabriquant d'avirons. Je me suis appliqué.   Et puis j'ai eu un regret subit et total. J'ai successivement cessé de chasser, de livrer et de cuire. Ah j'aurais voulu n'avoir rien fait de tout cela. Alors j'y suis allé à reculons. J'ai racheté tout ce que j'avais vendu, unité par unité. J'ai vidé ce que j'avais rempli, j'ai débranché, j'ai dépoli, j'ai désarticulé. J'ai remis les fautes dans le dictionnaire et la morve aux enfants. J'ai énervé les serpents, récupéré l'intégralité de mon corps, caché l'or, dit au revoir. Ce fut un très long travail, mais tout y est passé.   Je me suis assuré alors qu'il ne resterait plus une trace de mes activités professionnelles. Puis je suis passé à la compta prendre mon chèque.

Le 24 février 2012 à 12:33

Activité n'est pas travail

Une vie à peigner la girafe

Quand j’avais vingt ans, je cherchais un travail. On m’a demandé de peigner la girafe. Je me suis donné beaucoup de mal pour bien faire : échelle de corde pour l’escalade et brosse le poil, brosse le crin. Des heures durant. Quand j’avais trente ans, il me fallait nourrir mes enfants. On m’a demandé de peigner la girafe, pour avoir de l’argent. J’ai dit : « Pas question ! Je n’ai pas fait toutes ces études pour en arriver là! Je refuse de perdre mon temps et mes forces à de pareilles balivernes. Je ne suis pas prête à n’importe quoi pour survivre ! » Nous avons mangé des cailloux, dignement, mes enfants et moi. Quand j’avais quarante ans, je voulais encore travailler. Etrange obsession. On m’a demandé de peigner la girafe. J’ai organisé une vaste campagne pour revendiquer la liberté des girafes à vivre ébouriffées. J’ai convaincu la terre entière que les girafes étaient aussi belles et heureuses, poil en bataille que poil peigné. Un homme est venu me dire : « Arrêtez de peigner la girafe ! » Je l’ai gratifié du petit sourire suffisant de celle qui a tout compris avant les autres. Quand j’avais cinquante ans, j’avais pris des goûts de luxe qui me réclamaient salaire. On m’a demandé de peigner la girafe. J’ai plongé l’animal dans une préparation dépilatoire, puis je l’ai peint en vert. On m’a virée, j’ai perdu un procès long et coûteux contre la Ligue Protectrice des Animaux et mes goûts de luxe. J’ai pleuré sur mon sort d’artiste incomprise. Quand j’avais soixante ans, on m’a expliqué que j’étais trop jeune pour la retraite. On m’a demandé de peigner la girafe. J’ai trouvé cette activité émouvante et belle, j’ai vécu des moments de communion intense avec la girafe. J’ai découvert ma vocation de peigneuse de girafe. Quand j’avais soixante-dix ans, j’ai demandé à peigner la girafe.

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