Jean-Marie Gourio
Publié le 06/09/2010

Semons le doute


1517: Marignan
1889 : Révolution Française
Pi : 7,14,41
L'orange : Pond des oeufs, fait cot cot.
Henri IV : Mort en voiture avec Camus.
La terre : Carrée, comme une prune
Le ciel : Salé, plein de poissons.
Il commence à écrire en 1976 dans le magazine Hara-Kiri, dont il devient bientôt rédacteur en chef adjoint. C'est là que paraissent ses premières "brèves de comptoir". Il écrit aussi pour la radio, la télévision, le cinéma et la bande dessinée. Et puis des romans, 9 à ce jour. Depuis 1987, il publie un recueil de Brèves de comptoir par an. Après ses Nouvelles Brèves de comptoir au Rond-Point avec Jean-Michel Ribes, il va lancer sur ventscontraire.net des Haïku de comptoir, des essais philosophiques épais comme un fil, des visions, des pensées en rond, des tribunes de stade...
 

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Jean-Marie Gourio

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Le 4 septembre 2014 à 11:33

72 saisons en Enfer

Si la divinité s’est retirée du monde pour le laisser aller à sa guise et à sa perte, tout ce qui ne relève pas du non-agir et du non-vouloir est de l’ordre du Malin. Or, il n’y a rien de plus volontaire que le dressage de l’enfant. Jamais la puissance contraignante ne s’exerce sur l’individu avec autant d’opiniâtreté que pendant ses jeunes années. Pendant 18 ans, soit un quart de notre vie, nous avons du écouter, répéter, copier, recopier, être corrigé, puni, conseillé et orienté, faisant de nous ces « morceaux d’hommes » que nous avons appris à connaître et détester : des superflus infichus de réparer un évier bouché mais susceptibles de disserter pendant des heures sur un film que nous n’avons pas vus ; des « civilisés », c’est-à-dire des personnes capables de réagir à l’horreur du monde par une moue boudeuse. J’ai toujours pensé qu’une école digne de ce nom devrait régulièrement lâcher deux ou trois crocodiles dans les couloirs. Pour la maigre perte de quelques petits enfants dévorés (et que les parents pourraient sans doute aisément refaire à l’identique ; cette chose étant, comme le vélo, une fois apprise, fort difficile à oublier) tous les autres seraient brusquement éveillés au caractère magiquement incertain de la vie. Sans la présence de la mort violente, la vie cesse d’être un miracle. Elle devient, elle-même, une mort. L’enfant naît avec Tout ; et l’éducation est sa liquéfiante descente parmi les ombres – sa perte lente mais sûre de sa jeunesse fabuleuse, héroïque, à écrire sur des feuilles d’or. La plupart ne s’en remettent jamais. Les freaks d’hier deviennent les technocrates de demain. Les fées Clochette se réveillent en Carabosse. C’est que les âges de la vie reprennent ceux du monde. L’âge d’or, c’est l’enfance, et tous les enfants sont les Brahmanes de la seule authentique religion, Carnaval. L’âge d’argent, c’est l’adolescence, et tous les teen-agers sont des Kshatriyas mi-Lancelot mi-Kurt Cobain, en guerre contre l’injustice et intensifiés par la vivacité de leurs sentiments amoureux. L’âge d’airain, c’est l’adulte moyen, et, de 30 à 60 ans, tous les hommes ne sont plus que des commerçants, les sempiternels Vaishyas monnayeurs de tout – et surtout des maigres restes de leur intégrité passée. L’âge de fer, c’est la vieillesse, et, pour quelques merveilles d’hommes et de femmes qui sont déjà sur l’autre cycle, et dont les yeux réfractent la lumière azuréenne de l’âge d’or, la plupart des personnes âgées ne sont guère plus que les esclaves volontaires de la vie, fantômes d’eux-mêmes obsédés par leurs échecs, amers, inquiets, anxieux, étrangers à la sagesse ou à la sérénité. Si le génie, c’est l’enfance retrouvée à volonté ; la maturité, c’est toujours le génie perdu à profusion. L’éducation repose sur une croyance discutable : celle qu’on puisse apprendre quoi que ce soit. A ce titre, comme toujours, les tenants d’une éducation progressiste (républicaine, laïque, tolérante) et ceux d’une éducation réactionnaire (religieuse, militaire) sont deux biscuits d’une même farine : ils pensent qu’un enfant finira forcément par penser comme eux. Ce qui est, non seulement malsain, mais bête. L’école ne doit pas s’occuper des âmes mais des corps ; elle ne peut être que de l’ordre de la répétition contraignante de gestes. Ce qui doit toujours être appris, ce n’est jamais une doctrine, ou une « façon de penser » ; c’est seulement une suite ininterrompue de mouvements : écrire, dessiner, jouer un instrument, danser, courir, démonter un réveil, tracer une équation sur le tableau noir, fixer le volatil. Toute pensée qui ne naît pas d’une pratique, c’est-à-dire de la confrontation douloureuse entre nos rêves et la force de résistance de la réalité, n’est qu’une sale manie. Même l’apprentissage de la pensée doit donner l’impression d’un artisanat conceptuel – et tous les grands modèles professoraux que nous avons connus et imités dans notre jeunesse, ces êtres d’exception qui faisaient de leur cours des enchantements de chaque journée, ressemblaient souvent à des enfants qui construisaient soigneusement le parcours complexe d’un train électrique… Voire à des enfants qui veulent impressionner leurs parents, et qui passent deux heures dans la salle de bain à se passer de la gomina dans les cheveux et renouer leur nœud papillon de prestidigitateur. Et c’est pour cela que nous les aimions. C’est pour cela que nous voulions nous réapproprier certaines de leurs méthodes, certains de leurs thèmes. Derrière chaque grand éducateur, il y a un enfant qui se déguise en Mandrake et qui ne veut pas louper son tour de magie devant son public de « grands ». Ce qu’il nous apprend alors, c’est Mâyâ ; c’est le caractère illusoire de la réalité, de nos vies, de nos croyances, de nos passions. Et c’est la façon dont on va devoir dealer avec Mâyâ. Ce qu’il nous apprend, c’est à faire de chaque instant le lieu d’une ascension et de chaque échec le support d’une épiphanie. C’est à ne pas nous laisser raconter par les « grands de ce monde », les sempiternels hommes de volonté et propagandistes d’eux-mêmes, mais que notre non-croyance ne se transforme pas en amertume. Ce qu’il nous apprend, c’est à voir dans chaque personne, même la plus corrompue et la plus laide, le petit enfant qui a été maltraité et abusé, et qui ne comprend rien à ce qu’il fait ou pourquoi il le fait. Ce qu’il nous apprend, c’est comment le monde marche et pourquoi il marche si mal ; et la manière de ne pas contribuer au Mal tout en refusant d’en être la victime. C’est à ne pas succomber aux ténèbres que nous avons décelées chez autrui – et de savoir reconnaître les nôtres. Ce qu’il nous apprend, c’est le corollaire et miroir du voile de Mâyâ. C’est qu’il nous apprend, c’est le Regard Parfait.

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