Roger-Pol Droit
Publié le 24/09/2014

Cahier


C’est un objet daté, enfant de l’âge industriel. Rien à voir avec les tablettes de cire, les parchemins, rien à voir non plus avec les écrans et les claviers. Sa singularité : constituer un ensemble de feuilles vierges reliées. C’est une chose réceptacle, destinée à conserver en ordre des traces manuscrites. Chose archaïque, donc, et même doublement. Dans l’histoire des techniques d’écriture : même s’il persiste encore longtemps, le cahier appartient au passé. L’ordinateur le concurrence, l’électronique de poche commence à le narguer. Dans l’histoire de l’individu : le cahier entretient presque partout, aujourd’hui encore, un lien indéfectible à l’enfance.

Le cahier sent l’école. Les lignes, les carreaux, la marge, le souci de s’appliquer, la crainte de l’erreur, du désordre, des taches, des traits de travers. C’est l’un des principaux instruments de contrainte, contention et discipline ensemble, dans l’apprentissage des normes sociales relatives au maniement explicite et codé du symbolique.

Ne pas négliger l’ensemble relié de feuilles vierges. Cousues ou collées, ou les deux, ou spiralées. Quadrillées ou lignées ou blanches. Le format varie, le nombre de pages également. Demeure toujours cet ensemble relié offert à l’inscription. Différent de la feuille volante, distinct du bloc, destiné, lui, à voir ses feuilles dispersées. Le cahier recueille et conserve un parcours, une série de traces disséminées dans la succession du temps. Calepins, registres, livres de comptes ont pour même fonction de rassembler les traces en ordre réglé.

L’épaisseur du cahier : celle du livre et du temps. Comme eux, il ne peut se donner tout entier d’un seul coup. Il se découvre successivement, page à page, voire ligne à ligne. D’où la fascination et le vertige que suscitent les cahiers neufs, sur lesquels rien n’est encore inscrit. Tant de possibles en réserve, plus nombreux qu’on n’en peut même rêver.

Avancer dans l’écriture d’un cahier, c’est voir à mesure s’écarter une multitude de possibles. S’inscrit ligne à ligne un seul texte, aussi pluriel qu’on voudra, un seul malgré tout.

Je déteste les scènes en abîme - cinéma dans le cinéma, théâtre dans le théâtre, roman sur le roman, vache qui rit sur la vache qui rit - je passe donc sous silence la chose où j’écris ces lignes. Il y a encore pas mal de blanc. Tant mieux.

(extrait de Dernières nouvelles des choses, Odile Jacob, 2003)

Roger-Pol Droit est philosophe, écrivain et journaliste. Auteur d’un trentaine de livres, dont plusieurs sont traduits dans le monde entier, comme 101 expériences de philosophie quotidienne (Odile Jacob, 2001, Prix de l’essai France Télévisions), il vient de publier Si je n’avais plus qu’une heure à vivre (Odile Jacob, 2014). Il sera sur la scène du Rond-Point, du 3 au 31 octobre 2014, salle Topor, pour 20 représentations de Comment vont les choses ? spectacle mis en scène par Anouche Setbon, adaptation de son livre Dernières nouvelles des choses (Odile Jacob, 2005).

> www.rpdroit.com

(Crédit photo : Bruno Lévy)

 

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Le 17 août 2011 à 08:36

Gruto Parkas, l'ironie balte

Carte Postale de Lituanie

Il existe un lieu, au milieu d’un pays ravagé par 50 ans de soviétisme, où vous trouverez une centaine de statues datant de l’ère stalinienne de leaders, tyrans, criminels, officiers de l’Armée Rouge et autres partisans antipathiques. Tous ces Lénine, Staline, Dzerzhinsky déboulonnés après l’indépendance de 1991 ont été récupérés un à un par un certain Viliumas Malinauskas. Ce PDG d’une usine de conserves de champignons a voulu recréer l’atmosphère pesante, propagandiste et terrifiante de la pensée unique qui a opprimée la Lituanie pendant plus d’un demi-siècle. Sous couvert du devoir de mémoire, ce parc d’attractions (c’est ainsi qu’il est présenté) vous propose ainsi de pénétrer un camp sibérien reconstitué au milieu des pins et des marais, entouré de miradors et d’haut-parleurs hurlants chants patriotiques et hymnes staliniens. L’ambiance est donnée tout de go via la visite d’un wagon qui vous (dé)portera au prochain Goulag, puis par un parcours pédestre égrenant les statues des tortionnaires les plus belliqueux de la Terreur Rouge autour desquelles les familles se pressent de se faire photographier (sic) et où l’on oscille doucement entre ironie et indignation. Comble de l’effroi vous découvrirez une boutique de souvenirs aux effigies des tyrans croisés plus tôt, mais aussi un restaurant dont les serveuses vêtues d’un foulard rouge vous accueillent et vous proposent de revivre la cuisine frugale de l’ère soviétique (comprenez 2 sardines et 3 rondelles d’oignons) en lisant un journal russe arborant le portrait du petit père des peuples. Quand on apprend que la Lituanie a vu la déportation d’un tiers de sa population et la mort de 250.000 personnes, ce parc d’attractions, qui semble frôler parfois une nostalgie fétide plutôt que la dénonciation d’une idéologie, laisse un gout amer, une nausée qui vous tenaille longtemps encore après avoir quitté les barbelés du Gruto Parkas sous le regard inquisiteur d’un Josef Stalin en bronze de 3 mètres de hauteur.

Le 19 juin 2014 à 07:19

L'amour dure des millions d'années

Histoires d'os 49

N’en déplaise à notre versatilité moderne, ils s’aiment depuis 47 millions d’années. Une constance amoureuse que même Baucis et Philémon leur jalousent secrétement. Héros de cette intrique : neuf couples de tortues lacustres, aujourd’hui disparues vue la lenteur extravagante de leur procréation. On les a retrouvés, fossilisés en pleins ébats, sur de belles  plaques de schiste. Cas pour le moins exceptionnel d’érotisme paléontologique, tant il est vrai que la fossilisation surprend assez rarement ses victimes en pleine action. Les couples se sont formés à la surface de l’eau où le mâle, obstinément, a tenté d'enjamber la carapace glissante de sa docile partenaire. Puis, enfin parvenu à arrimer son impatience, il a aimé sa belle sans prendre la peine de dégrafer son encombrant corset d’écailles. Les amants satisfaits sont ainsi demeurés dans cette étreinte sportive, assez peu favorable à l’exercice de la nage. Lentement, ils ont coulé vers les eaux plus profondes où la mort les attendait sous forme de vapeurs toxiques. Ces amants éternels n’ont qu’assez peu de points communs avec Roméo et Juliette et il est douteux que le grand Shakespeare aurait daigné écrire le moindre vers sur leur infortune. Mais leur étreinte post mortem les rapproche des grands destins tragiques qui alimentent notre vision poétique de l'amour. Comment ne pas songer aux estampes japonaises devant cet émouvant Kamasutra zoologique ? A moins de laisser la parole à la sagesse de La Fontaine : qui veut voyager loin, ménage sa monture ? A défaut de septième ciel, la course de l’amour peut conduire au Musée. 

Le 9 avril 2015 à 08:33

IRL

(Imprimeries Réunies de Lausanne)

- Moi, ça ne me dit rien, tous ces réseaux sociaux. Je préfère la vraie vie.- Mais les réseaux sociaux, c'est comme de la vraie vie, mais avec un écran devant.- Justement. Un écran. Ne dit-on pas "faire écran" ? C'est bien la preuve. Tout ça ne vaudra jamais une rencontre autour d'un café à la menthe dans un établissement traditionnel.- Mais oui mais regarde, sur Facebook, je peux très bien créer un évènement, "café traditionnel" à 16 heures, et j'invite tous mes amis à y participer et regarde, il y en a déjà trois qui ont dit "Peut-être" ! - Mais c'est facile, tout ça. Facile de se dire ami. Facile de dire "peut-être". Mais ce n'est pas ça, la vraie vie ! Nous, dans la vraie vie... déjà, à 16 heures, on travaille. Car la vraie vie, il faut la gagner. - Mais c'est quoi que tu appelles la vraie vie, au juste ?- Mais je ne sais pas, les rencontres au supermarché, à la poste, dans les transports publics, partout, la vie est partout si l'on prend le temps de lever le nez de son téléphone portable. - Ah mais nous aussi, dans la fausse vie, on adore le supermarché, la poste, les transports publics. Ça fait toujours des super statuts, très likogènes.- Voilà, toujours cette recherche d'attention, cette envie de plaire en permanence.- Mais dis moi, n'as-tu pas rencontré Gunda, ta charmante épouse, précisément par le biais d'internet ?-  Ah mais ça n'a rien à voir. Nous nous sommes rencontrés sur le forum d'un site de cuisine, dans les commentaires d'une recette de gougères. Le fromage, ça, c'est de la vraie vie. - Ça dépend. Pas l'emmental.

Le 13 octobre 2014 à 08:23

Leurs mains comptaient cinq doigts

Dans la nuit du 5 au 6 hyuz, Trdm Krzt affirme avoir été enlevé par des jouglas bleus. Voici son témoignage : « Il faisait un pyrex pas possible cette nuit-là. J’étais posté à la fenêtre de ma chambre à prendre l’air quand soudain j’aperçois une sorte de Dzoing volant, carré comme un huissier. Dans un grand vacarme, l’engin se pose à une centaine de mètres de ma demeure et en descend trois jouglas bleus d’une taille impressionnante – ils faisaient dans les deux prouks, deux prouks et demi, chacun. Après s’être étirés, ils se mettent à marcher d’un pas lent à inspecter les lieux. Bientôt, je réalise qu’ils se dirigent vers chez moi. Je me rue sur mon secrétaire et me saisis de mon Katrol 38. Ils sonnent à la porte. J’ouvre en braquant mon Katrol sur eux. Effrayés, ils lèvent leurs longs bras vers le ciel. L’un d’entre eux me dit dans une langue très étrange (la réplique a été captée par le EIM - Enregistrement Intra Muros) : - Pogrul loumirnie dotru. Castre pryst tombolot acite grouza im potiron ! A quoi je réponds : - Je ne comprends rien à ce que vous racontez. Allez-vous-en ! C’est alors qu’un deuxième se met à s’exprimer avec les mains – qui comptaient cinq doigts ! Je comprends enfin qu’ils cherchent un toit pour la nuit. Pour prouver leur bonne foi je suppose, le troisième sort de sa poche un billet vert et me le tend. Le billet ressemble beaucoup, mais en bien plus petit, aux diplômes qu’on accroche fièrement dans nos salons. Toujours en braquant mon Katrol sur eux mais avec moins de véhémence, je leur fais signe d’entrer en leur demandant d’enlever leurs zobasses avant de franchir le seuil. Puis, comme le veut la tradition, je leur sers un Partzel au chocolat. En les observant siroter leur boisson je finis par les trouver touchants et sympathiques. A un moment donné, il y en a un qui a voulu se prendre en photo avec moi. « Selfie ! Selfie ! » qu’il a crié automatiquement… Ensuite, somnolent et quelque peu rassuré, je prends congé pour aller me coucher, les laissant dormir dans le salon… Le lendemain matin, j’ouvre les yeux dans un endroit qui m’est parfaitement inconnu. Je suis attaché sur un chariot de la tête aux pieds. On m’a probablement anesthésié car je ne sens rien et je peux à peine bouger. Des jouglas bleus vêtus de blouse blanche s’affairent autour de moi. Je regarde dehors, il y a une sorte d’immense suppositoire qui s’apprête à décoller. A moitié endormi, je demande à l’un des jouglas bleus en blouse blanche – une  meuf – où est-ce que je me trouve. N’ayant pas l’air d’avoir saisi ma question, elle me répond par une autre question, laconique :  - Nasa ? Je fais non de la tête – « non, je ne veux pas faire pipi » – et je me rendors. Quand je rouvre les yeux, je me retrouve cette fois-ci chez moi, dans mon lit, avec une énorme tache violette à l’avant-bras… » A la question « comment décririez-vous les jouglas ? » Trdm Krzt répond : « Les jouglas sont bleus. Leur planète est bleue. Chez eux tout est bleu presque. Bleu comme la tristesse. »

Le 20 septembre 2012 à 09:40

Energie renouvelable

Contre la surproduction éditoriale qui nous engloutit sous une marée de livres diversement atroces, le Tampographe s'interroge et trouve des réponses qui assainiront l'économie de l'édition.   Le Tampographe le proclame : brûlons les livres ! Brûlons les livres pour produire de l'électricité et faire tourner les usines, les aciéries, les chaînes d'assemblage de voitures, de chars d'assaut ou de godes-ceintures, de tout ce qu'on voudra pourvu qu'on les crame et qu'on fasse tourner les turbines, que les dynamos grésillent, que les chaudières rougeoient partout à l'horizon, que les cheminées d'usines fument à en faire tomber la nuit en plein midi. La combustion d'un livre de pagination moyenne alimente une machine à coudre assez longtemps pour assembler trois uniformes, permet d'actionner une emboutisseuse le temps de produire une gamelle et une cuillère en inox d'excellente qualité, dégage assez de courant pour tondre vingt soldats. Camarade, participe à l'effort de redressement de l'édition française et à la réindustrialisation de la Patrie! Achète ce tampon. Offre-le à ton libraire. Tu observeras de grosses larmes de gratitude rouler sur ses joues creusées, tu verras luire la reconnaissance dans ses yeux épuisés, tu auras fait un heureux et tu rentreras à ta caserne content et satisfait.   Du 20 septembre au 20 octobre, le Tampographe Sardon expose ses oeuvres à la Librairie du Rond-Point (du mardi au vendredi de 11h à 23h, le samedi de 15h à 23h et le dimanche de 14h à 18h)

Le 6 novembre 2011 à 09:00
Le 22 décembre 2014 à 11:00

En quoi donc peut-on encore croire, ventre de boeuf ?

Je ne crois pas en tout cas En Dieu, « ce grand linge sale, dont le nom n’est jamais invoqué que pour faire tourner en eau de boudin la colère du peuple aux poings de pierre, aux yeux de flamme, et qui, tant qu’il n’aura pas été chassé comme une bête puante de l’univers, ne cessera de désespérer de tout ». René Crevel. À lire ses très jouissives Œuvres complètes, éditions du Sandre, 2013. En l’abstinence : « La règle stoïque de subvenir à nos besoins en supprimant nos désirs équivaut à se couper les pieds pour ne plus avoir besoin de chaussures. » Jonathan Swift. À lire les désopilants Modeste Proposition et autres textes, Folio, 2012. Et Résolutions pour l’époque où je deviendrai vieux et autres opuscules humoristiques, Flammarion, 2014. À la morale et au bon goût : « La morale et le bon goût sont un vieux ménage : ils ont pour enfants la bêtise et l’ennui. » Francis Picabia. À lire le tranche-dedans Man Ray / Picabia et la revue Littérature, Centre Pompidou, 2014. En l’électoralisme : « Nous ne voulons pas voter, mais ceux qui votent choisissent un maître, lequel sera, que nous le voulions ou non, notre maître. Aussi devons-nous empêcher quiconque d’accomplir le geste essentiellement autoritaire du vote. » Albert Libertad. À lire le féroce Et que crève le vieux monde !, Mutines Séditions, 2013. En la gauche parlementaire : « Toutes les oppressions, suppressions, prohibitions légales qui se sont accomplies depuis la malencontreuse invention du régime parlementaire sont dues beaucoup plus à l’opposition qu’aux gouvernements : je dis beaucoup plus, parce que c’est à deux titres que ces mesures tyranniques incombent à l’opposition, premièrement parce que c’est elle qui les a provoquées, en second lieu, parce qu’elle s’est rendue régulièrement complice de leur adoption en les discutant. » Anselme Bellegarrigue. À lire ses explosifs Textes politiques présentés par Michel Perraudeau, L’Age d’Homme, fin 2014. Au travail : « Le droit au travail, c’est un nonsense. Le monde ne peut être sauvé que si tous les hommes refusent de travailler. Il faut apprendre à tous la paresse avec sa beauté difficile. Il est urgent de déshonorer le travail. » Albert Paraz. À lire les truculents Le Gala des vaches. Valsez saucisses. Le Menuet du haricot. L’Age d’Homme, 2013. À la cause du peuple : « Qu’est-ce que c’est que le Peuple ? C’est cette partie de l’espèce humaine qui n’est pas libre, pourrait l’être, et ne veut pas l’être ; qui vit opprimée, avec des douleurs imbéciles ; ou en opprimant, avec des joies idiotes ; et toujours respectueuse des conventions sociales. C’est la presque totalité des Pauvres et la presque totalité des Riches. C’est le troupeau des moutons et le troupeau des bergers. » Georges Darien. À lire son impitoyable L’Ennemi du peuple. L’Age d’Homme, 2009. Et je ne crois pas plus, comme Ernest Cœurderoy, En la propriété : « Ta propriété !, c’est le vol ; elle engendre le vol – à détruire. » Au mariage : « Ton mariage !, c’est la prostitution ; il perpétue la prostitution – à détruire. » En la famille : « Ta famille !, c’est la tyrannie ; elle motive la tyrannie – à détruire. » Au devoir : « Ton devoir !, c’est la souffrance ; il répercute la souffrance – à détruire. » À lire le génial Jours d’exil d’Ernest Coeurderoy, en trois tomes. Archives Karéline, 2010. Non, jambon à cornes !, je ne crois pas en toutes ces carabistouilles. Mais en quoi donc peut-on encore croire ? En la Zomia par exemple. En la Zomia que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam il y a encore quelques printemps. D’autant moins qu’elle n’apparaissait sur aucune carte. La Zomia, chouagamment décrite par le prof d’anthropologie de Yale James C. Scott dans Zomia ou l’art de ne pas être gouverné (Seuil),  qui est aussi bien que son titre, serait, d’après notre puits d’érudition, « la dernière région du monde dont les peuples refusent obstinément leur intégration à l’État-nation ». Assez récent, le terme Zomia désigne l’ensemble des territoires se nichant à des altitudes supérieures à environ 300 mètres, des hautes vallées du Vietnam aux collines élevées du Nord-Est de l’Inde, en passant par le massif continental du Sud-Est asiatique (le Vietnam, le Cambodge, le Laos, la Thaïlande, la Birmanie) et par quatre provinces chinoises. « Il s’agit d’une étendue de deux millions et demi de kilomètres carrés abritant près de cent millions de personnes appartenant à des minorités d’une variété ethnique et linguistique tout à fait sidérante ». Et les habitants de cet immense territoire montagneux à la périphérie de neuf États et au centre d’aucun, et à cheval sur les découpages régionaux courants (Asie du Sud-Est, Asie de l’Est, Asie du Sud), réussissent depuis deux millénaires à échapper aux contrôles des gouvernements des plaines. Traités de « barbares » par les États entendant les soumettre, les peuples nomades évoluant dans cette vaste zone d’insoumission ont en effet mis en place des stratégies de résistance parfois étonnantes pour échapper au travail forcé, aux impôts et aux corvées, à la conscription, aux guerres, aux épidémies, aux hiérarchisations diverses et aussi à l’enfermement dans des identités imposées (« leur identité, précise James C. Scott, c’est l’autonomie »). Leurs pieds de nez non-stop aux contraintes de la société d’en bas et aux « discours de civilisation » « n’imaginant jamais la possibilité que des gens choisissent volontairement de rejoindre les barbares » sont favorisés bougrement par leur dispersion physique dans de gigantesques espaces accidentés pas encore fliqués, leur mobilité infinie, leurs modes de survie (le pastoralisme, le glanage, l’agriculture itinérante) et leur sens développé de l’auto-organisation spontanée qui sonneraient le glas du vieux monde autoritaire-marchand s’il se propageaient. Propageons donc. Dong, dong, dong, dong, dong !

Le 12 juin 2015 à 08:31

30 millions d'amis

et moi, et moi, et moi

Je ne suis pas raciste, mais tout de même, vous trouvez ça normal, vous, qu'on nourrisse des pigeons idiots qui passent leurs journées à roucouler et dont les fientes abîment nos murs et nos statues, et tout ça aux frais du contribuable, bien sûr ? Vous avez déjà vu une petite vieille mettre du vieux pain sur son balcon pour attirer les rats, les cafards ?   En Suisse, une loi vient de passer pour interdire la détention de dauphins. Toujours les mêmes animaux qui ont la belle vie. Toujours les mêmes pour lesquels on légifère. Les dauphins, les ratons-laveurs, les petits lapins, les poneys. Parce qu'ils sont si choux. Pendant ce temps-là, on massacre des colonies entières de fourmis coupables d'avoir volé un peu de sucre, dans l'indifférence générale. Prenez la Constitution helvétique, je vous mets au défi de trouver une seule ligne sur les gnous, les agoutis, les carcajous ou les podagres. Alors je vous pose la question. Est-ce vraiment normal ? Est-ce vraiment ce monde-là que nous voulons pour nos chinchillas ?   Et moi, par exemple, qui vous parle, si j'étais un chaton, il me suffirait d'être mignon pour faire trois millions de vues sur youtube sans avoir besoin de me creuser la cervelle (et heureusement, parce bon, le chaton, on parle de quelqu'un qui peut poursuivre sa propre queue pendant des heures, alors se creuser la cervelle, excusez-moi, mais c'est pas tellement le genre de la maison) pour trouver une chute à cette chronique « plus animalière ».

Le 29 mai 2012 à 08:34

Shape

Yves-Noël Genod : exercice d'admiration numéro 6

> premier épisode Le type est grand, mince, légèrement beckettien, peau laiteuse, imberbe, petites lunettes rondes, cheveux fins qui semblent sortis du lit, adulte sage ou ado attardé, peut-être un peu des deux, il s'appelle Philippe Gladieux. Je l'ai rencontré il y a quelques mois, au Théâtre de la Bastille, il faisait déjà les Lumières pour Yves-Noël Genod. C'était l'hiver et il s'agissait de La Mort d'Yvan Ilitch, le solo avec Thomas Gonzales. Lumières, c'est une façon de parler car dans La Mort d'Yvan Ilitch, Thomas G. était plongé dans les ténèbres, habillé de ténèbres. Le plateau était fait de noir et de nuit, velours noir, profond, nuit lunaire, avec cette sorte de lumière blanche, invisible, noire, qui rend les peaux phosphorescentes. C'était un soir de répétition pour Thomas (répétition chez Yvno = recherche du duende), je m'étais assis par hasard à côté de Philippe Gladieux. Il y avait un problème technique avec le néon que portait Thomas dans ses bras. "Salut. Salut. Olivier. Moi c'est Philippe." On parle à voix basse, on se serre la main. Philippe a cette douceur rare des vrais hétérosexuels, ceux qui n'ont aucun problème avec l'homosexualité, c'est à dire avec le féminin en eux. En même temps il est peut-être homo, en fait je ne sais pas et je m'en fous, mais je ne crois pas qu'il le soit, pas du tout. De Philippe émane un calme fascinant, plus que l'orientation sexuelle, c'est ça qui frappe en premier. Aussitôt je me dis que Duras aurait aimé travailler avec lui, je ne sais pas pourquoi mais j'imagine un feeling possible entre Duras et lui. Je n'ai jamais connu Duras mais je la connais comme si je l'avais faite, c'est ridicule mais tout ce que je vis me ramène toujours un peu à elle. Ma vie est dédoublée par la présence de Duras. LOL. Bon, Duras est morte, paix à son âme, Philippe travaille avec Yves-Noël Genod et c'est de ça dont on parle. Sur son site Philippe dit qu'il est "patient avec un sentiment d'urgence". Pour parler de lui il dit "éclairagiste". Il dit aussi : "Les volutes impriment comme des spectres dans l'espace des dessous. Au fil des heures, la circonvolution des pensées fait naître un vortex (d'où l'on verrait un langage organique). On n'imagine jamais rien, c'est la structure qui initie la clarté, nous lions en lisant ; le sujet intérieur. Dans une enveloppe, la lettre est pliée en trois. C’est toujours ce rythme ternaire !" Je navigue dans le blog de Philippe. Pour écrire cette chronique je pourrais l'interviewer, j'y ai pensé, mais je préfère garder encore un peu de distance avec lui. Ou plutôt je ne veux - pas tandis que j'écris sur lui - de cette distance que l'on a avec les gens qu'on connaît, les proches. J'apprends qu'il est l'inventeur d'un truc, un procédé qui s'appelle Shape. Philippe écrit qu'en éclairage traditionnel, il "navigue manuellement, attentif au pré-mouvement. Il joue la lumière en inspirant l’air de la pièce, séduisant jusqu’au filament de la lampe; un élan d’autofiction. Parce que les consoles d’éclairages n’étaient pas adaptées à sa recherche, il en a conçu une d’un type nouveau, sans séquentiel, sans mémoires. Shape est un procédé traduisant en lumière les percepts du corps. Son organicité, sa réactivité en terme de rythme, impulsions, sensualité ouvre un espace imaginaire comme on regarde les nuages, le feu ou un être aimé. Techniquement, Shape interfère sur la lumière comme un filtre virtuel. Si le soleil est un ensemble de projecteurs, alors Shape s'insère entre lui et le sol, créant les ombres. Par exemple on pourrait reconnaître un arbre dans le vent ou l'eau de la mer ou un ventre qui respire... Shape restitue les flux où ils subissent une suite de transformations sur lesquels Philippe peut agir en temps réel en terme d'intensité, dynamique, s'adaptant aux situations de l'instant, aux nécessités de surprendre, accompagner, guider, suspendre, figer... Le spectateur y met ses rêves, ses peurs, ses désirs.  Ainsi naît l'abstraction, de l'absence de l'arbre ou de l'eau. Parce qu'on y voit pas nécessairement de l'eau mais un macrophage qui se nourrit de lui même ou un spectre in-voluant en l'eau. On perd l'équilibre en changeant de référentiel. Et l'on se propulse dedans, comme aspirés par le vide. Pourquoi aurait-on peur du silence sinon ? Shape participe de qui se décompose, se découvre, tisse un lien entre le sujet, les interprètes et l'imaginaire de chacun. Une relation d'équivalence." C'est sur ce mot que j'arrête ma lecture, "Equivalence", je ne veux pas en savoir plus, pour l'instant. Au Rond-Point Philippe fait les lumières, bien sûr, mais aussi le son. Comme dit Yvno, "l'ambiance du lieu, c'est lumière du jour, fenêtres ouvertes, 7h du soir, c'est l'idée d'un jardin, du théâtre comme jardin. Il y a des plantes. Mais surtout beaucoup d'imaginaire. Philippe a un iPhone et de temps en temps il fait sortir des chants d'oiseaux qui viennent, du coup, de derrière les spectateurs - c'est très agréable – et qui se mélangent aux bruits réels de la rue et de la soirée – les Champs-Elysées - parfois un corbeau, mais c'est pas toujours un corbeau, parfois une manif... Jeu de mot lacanien à la con: Gladieux, Glas / Dieu... Tu sais ce que c'est que le glas, Yvno ? Bien sûr, tu sais, mais je vais te le dire quand même, j'aime trop faire mon wikipedia : le glas est une petite sonnerie faite avec une cloche publique pour signaler la mort d'un habitant. Une idée pour le spectacle ? Pour qui sonne ce glas ??? Sinon, oh, une fois, oh oui je m'en rappelle, c'était génial, des chevaux sont passés sur l'avenue ! Et en parlant de chevaux, "Phlippe", tu sais ce que ça veut dire ? Celui qui aime les chevaux. Tout est déjà écrit, depuis le début.

Le 16 mai 2011 à 12:00

Pirate 2.0

Nous savons enfin qui est La Régie, mais nous n'avons pas encore trouvé le moyen de l'empêcher de nuire.

Il aura été pendant longtemps le chroniqueur le plus mystérieux de ventscontraires.net. « Il » ou « elle » ? Son nom de chroniqueur, c’est « La Régie ». Qui frappe fort et juste. La Régie qui ne respecte rien ni personne, qui transgresse les tabous, qui dézingue les marques, bref, La Régie ne pouvait être qu’un ou des affreux jojo(s). Et pourtant, à l’en croire, « c’est une organisation unipersonnelle ». Son idée était d’ « d’infiltrer la rédaction de ventscontraires.net pour “promouvoir” les intérêts des grandes marques et du monde financier. Aujourd’hui, ajoute le chroniqueur masqué, on peut tout dire (ou presque) d’un président ou d’un pape, mais attaquer de front une marque en utilisant son logo, son univers visuel, etc., c’est bien plus subversif. C’est même illégal. » La Régie est aussi au-dessus des lois. D’ailleurs, grâce à une enquête approfondie, on a appris que La Régie envoyait ses missiles graphiques depuis le port de Sète. Il (elle, eux ?) avait donc décidément tous les attributs du pirate. Un pirate 2.0, qui, baignant dans la masse des informations comme dans celle de la publicité, a choisi de « marketer l’actu. » Exemple, son acide vision du handicap : « C’est un peu triste à dire, mais je fonctionne sur le mode du règlement de compte. Ma mère me demande si j’ai fait ma promesse de don au Téléthon, et hop, une forte envie me vient d’être méchant avec les handicapés. » Méchant, oui, c’est son principal trait de caractère, et c’est aussi pour ça qu’on l’aime, à ventscontraires.net. Mais ne nous y trompons pas, même les plus purs sont corrompus, et si La Régie est si à l’aise avec l’outil graphique, c’est parce que c’est son métier : « Je suis graphiste et je gagne bien mieux ma vie en servant les marques qu’en les flinguant ! Dommage… » Même s’il considère que « la discrétion est de mise pour une bonne infiltration », nous avons fini par le démasquer. « Le », oui, car « La » Régie est un homme, il s’appelle Nicolas Ripoll et c’est le responsable de la maquette de ventscontraires.net, nous venons de l’apprendre. La discrétion, en effet, est de mise pour une bonne infiltration. Nous l’avons vu apparaître dans un tourbillon sur la Piste d’Envol, Jean-Daniel Magnin et moi-même en étions tout décoiffés (ce qui est, pour Jean-Daniel, notez un exploit).

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