Jean-Daniel Magnin
Publié le 02/10/2014

Allô la Terre !?


Je me souviens parfaitement de l'instant où les Extraterrestres sont entrés dans mon cerveau. Soudain un faisceau radio m'a balayé à plein tube l'intérieur du crâne, comme si on cherchait à me contacter sur les grandes ondes. Mais pourquoi moi ? Après trois secondes je me suis calmé en me disant que c'était sûrement une hallucination, que j'allais devoir freiner sérieusement niveau nuits blanches et fêtes en tous genres. Ce qui je crains ne leur a pas plu : le signal a stoppé net. Je me revois idiot pelle en main devant un poêle à charbon — je venais de quitter mes parents pour une vieille maison sans chauffage. J'avais dix-sept ans et n'ai plus pensé à cet incident jusqu'au présent édito où je dois vous annoncer que notre thématique d'octobre se synchronise avec la géniale Exoconférence d'Alexandre Astier — Big Bang, cosmos, galaxies, Martiens —  le Rond-Point devient une soucoupe volante.

—"Allô la Terre?! Y a quelqu'un chez vous ? Qui voudrait bien lever un peu le nez vers nous ? On peut tout de même se parler même si on est trop loin pour s'entendre?"

C'était donc ça le message furtif, presque timide, que j'avais refusé d'écouter ?

Alors je vous en prie si comme moi ça vous attriste l'idée qu'on soit absolument seul dans le Grand Univers, envoyez pendant tout le mois d'octobre vos messages d'amour à nos frères inaccessibles.

Mes rêves : ouvrir à 17 ans le Boui-Boui, café d’art à Genève ; filer à Berlin ; étudier la philo à Paris ; créer des spectacles « hors théâtre » aux festivals de Nancy, Polverriggi ou Avignon ; ouvrir Mac Guffin, cabinet de scénaristes ; voir vivre mes pièces de théâtre à la Renaissance, dans le In d’Avignon, à la Bastille, au Vieux Colombier avec la Comédie-Française, et à l’étranger. Et ce rêve de rassembler les écrivains de théâtre en 2000 ; et d’écrire avec Jean-Michel Ribes le projet du Rond-Point ; et là, de mettre ventscontraires.net sur la piste d’envol.

Dernière publication, un roman : Le Jeu continue après ta mort

 

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Le 29 août 2015 à 10:10

Perdu dans Tokyo #5

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

24 août  Les trottoirs. Quand il y en a, ils sont divisés par des lignes jaunes en relief destinées à la circulation des aveugles. Systèmes sonores et bandes jaunes partout. Tout est prévu, organisé, pensé pour les aveugles et les mal voyants. La plupart des trottoirs sont divisés encore par une ligne plus fine, les passants ne partagent pas leur territoire. Il y a deux sens. Ceux qui montent et ceux qui descendent. Trottoir intérieur et trottoir extérieur. Parfois pour les vélos, parfois non. Escalators, pareils. Si je ne marche pas dans l'escalator, je me bloque à droite, et je ne bouge plus. Une sorte de bande d'urgence qu'on respecte absolument, même en cas d'absence d'affluence. Traverser la route, pareil. On attend le signalement, le bon signal vert pour les piétons, même s'il n'y a ni voiture ni bruit de voiture ni fantôme de voiture à des kilomètres. On attend, on respecte. Et on fait la queue les uns derrière les autres. J'imagine que sans ça, sans ces prérogatives, la ville entière plongerait dans le chaos et la barbarie. Les caméras de surveillance, qui jonchent partout la ville, contribuent sans doute à ce maintien de l'ordre. Ueno Changement de quartier, de ville, de temps, d'humeurs, d'hôtel. Quartier moins raffiné. Plus populaire. Plus agité, plus pressé, bordélique. Plus touristique aussi. Plus agressif. Même Shinjuku semble plus paisible. Des artères immenses, entrecoupées d'autoroutes superposées, des trains en hauteur, des ruelles étroites aux ciels de nœuds de fils électriques, croisées d'avenues géantes. Des quartiers saturés de lumières électriques et des déserts d'obscurités, quadrillés jusqu'au fleuve ; deux à trois fois la Seine. Des Japonaises me proposent des choses en japonais. Massages probablement. Bars, cafés, restaurants, échoppes, cahutes, marchés, drugstores, partout. Je me laisse fasciner par les Book Off, quatre étages de dvd, cd, mangas, dont des multitudes à cent yens, soit quatre vingt centimes à peu près l'objet. Rayons mangas, beaucoup de romances, de combats, beaucoup de pornographie. Des rayonnages de mangas avec garçons, jeunes hommes ou très jeunes hommes aux relations explicites, sexes toujours cryptés mais le reste y est. Je crois comprendre que ces rayonnages sont réservés aux femmes et aux jeunes filles, et je ne trouve pas d'équivalence réservée aux hommes ; mangas représentants des femmes et des jeunes filles aux rapports clairs et nets. Mais j'enquête, je poursuis, je peaufine, j'affine ma recherche. Je serai spécialiste de la question.    Feu d'artifice Hirota et Mugi m'emmènent voir à l'Est de la ville un feu d'artifice attendu par des milliers de Tokyoïtes. Costumes traditionnels d'été, le kimono, sandales en bois rehaussées avec bruits dingues. Un monde fou dans le métro, dans les ruelles anciennes, pour rejoindre des points stratégiques de vues possibles sur la fête. Les places sont payantes à certains endroits, c'est « sold out ». On n'ira pas jusqu'à la rivière, on reste en retrait, à quelques centaines de mètres, derrière des maisons, du côté des rizières d'une très proche banlieue, à vingt minutes de train, puis vingt minutes de marche. Là, c'est gratuit. Les routes tout autour sont fermées. Ça commence. Il fait nuit noire, il est 18h50. Le 15 août, on assistait avec les copains au feu d'artifice de Dieppe, où il y a la mer et une fête foraine. La différence ici, c'est qu'au feu d'artifice de Tokyo, il y a surtout un feu d'artifice. Une heure entière, rythmée, avec parties et sous-parties, huit mille effets annoncés. Grand spectacle de mégalopole, avec compétition d'artificiers. Sur le bord des chemins, on vend des boulettes de porc, des brochettes de viande et de saucisses de Francfort. Il faudra compter près de deux heures pour le retour au centre ville. Autant pour s'en remettre. J'observe fasciné que mes camarades comme les centaines de spectateurs avec lesquels je voyage trimbalent leur poubelle, sac plastique, énorme, moyen, petit, avec détritus triés, « combustibles » et « non combustibles. » On rentre avec chez soi. On ne laisse rien nulle part. On sort, on déballe ou on achète, puis on range, on remballe, on rapporte et on jette. La ville est d'une propreté suspecte. Ce soir, pour la première fois en une semaine, j'ai marché sur un mégot.    25 août. Premier jour de répétition On lit la pièce, on fait du café, il y a des spéculos, des petits gâteaux au chocolat blanc, à profusion. On chante. On se rappelle le dispositif de 2010. Les leurres du décor sont près, le sol est quadrillé de scotch blanc. Grand plateau. On reverra la fin de la pièce, traduction d'une fin réécrite pour la version Bulgare qui n'a rien à faire là. On s'y perd trop, on raccourcira. Masako et You traduisent, travaillent depuis la traduction de Machiko, plus vivante qu'une précédente, vraisemblablement signée par un universitaire, très littéraire. You m'assiste, Yoko produit et joue la mère. Natsui joue Marie, Kaze joue le frère  et Akiko Geneviève. Le régisseur et l'administrateur sont là. On travaille six heures à quitter le jeu démonstratif, explicatif, commenté. On cherche les figures, les créatures, les folies de chaque monstre, on condense, on intensifie, et on revoit les mouvements. Intensif travail de réajustement. Les comédiens maîtrisent tout, parfaitement.  Diner italien Restaurant avec deux petites tables et une carte d'Italie au mur. Yoko commande des salades, avec lardons, mozzarella, tomates, jambon de pays, elle insiste « mange des légumes ». Le régisseur s'appelle Georges. Il fera tout, construction des décors, des meubles, accessoires, peintures. Je demande à chacun de m'indiquer son quartier favori dans Tokyo. J'irai. Tension palpable autour de la question des lumières. J'en ai parlé à Masako, qui en parle à You, qui en parlera à Yoko, alors que j'aurais dû en parler directement à You, mon assistante. La question de la place de chacun est posée. Essentielle, grave. Chaque place, responsabilité, dès le premier soir, est évoquée. Tension vive à ce sujet. Je comprends, j'entends bien. Je ferai gaffe. Je raccompagne Masako au métro, qui me rassure. Tout va bien, tout est normal, c'est comme ça, toujours. Un Tokyoïte de vingt-deux heures passe, mallette à la main, chemisette blanche, il grogne après nous, fort, violent, nous ne sommes pas à notre place sur le trottoir. On s'écarte. J'ai envie de pleurer. Masako change de place, mais elle ne réagit pas, tout va bien, tout est normal.   26 août Trop chaud sur les trottoirs. On promène des petits chiens mais on les porte. Le sol est brûlant. Les chiens sont dans des paniers, à vélo, beaucoup de bicyclettes dans cette sorte de Los Angeles plat et organisé. Beaucoup de vélos sur les trottoirs, c'est la loi. Sauf à Ginza, quartier commerçant ultra chic, on ne prendra pas le risque de laisser bousculer une dame qui irait chez Vuitton. Nombreuses femmes à porter des jupes à rayures blanches et noires. Moins de garçons aux cheveux roux, quelques blonds rares, décolorés à outrance, mais cette mode que j'observais lors de ces cinq passages à Tokyo semble dépassée. Certaines promènent leurs chiens entre copines. S'il pleut, les bestiaux peuvent porter des imperméables. Je n'ai jamais croisé une seule crotte de chien ni de rien jusqu'ici dans les rues de la ville. Encore une différence marquante avec la ville de Dieppe.  Deuxième jour de répétitions. On s'attarde sur les états, les enjeux. Jouer une seule chose, pour commencer, un état, qui n'est pas forcément celui qui est écrit, mais qui est là, qui sous-tend tout, qui porte tout, et les liens, les rapports qu'il induit. Jouer, et vite, et droit, et fort. Pas ce qu'on dit, ce qu'on est. Incarner. Et revenir à des choses vraies. Oublier les ponctuations, les points nécessaires ajoutés lors des traductions successives, revenir à une musique plus limpide, plus rapide. On travaille six heures, petite pause, quelques minutes, et filage de l'ensemble, une heure de mouvement général dessiné.   27 août Les Tours Dans la nuit de Ryogoku, je croise des cafards qui semblent n'émouvoir personne, longs comme des doigts. Mais la ville est d'une telle rigueur côté de l'hygiène, même quand tout peut paraître insalubre, et les toilettes, publiques ou non, d'une telle propreté, tout le temps et partout, que les cafards n'ont plus rien à voir avec la crasse, ils sont là comme des chats. Des mouches, des grillons. Pas grave. Je me promène à l'opposé, dans Asakusa, repérages autour du temple, très beaux lieux, jardins, sculpture de flamme de Philippe Starck, « Asahi Flame », près de laquelle est érigée la plus haute tour de la ville, la skytree, plus de six cent mètres. Folie récente, masse grise et quadrillée, aux lumières savantes qui lui tournent autour, la nuit. Elle est noyée ce matin dans la brume. Jusque là, la Tour de Tokyo, dite Dai-Jingu, au Sud, en rouge et blanc, semblait une petite chose miniature un peu perdue dans les immensités de la ville. Sorte de réplique volontaire de la Tour Effel. La Dai-Jingu pourtant est plus haute que son modèle français. Question de proportions et d'environnement.   28 août In excelsis ordi Je me souviens des catastrophes passées dans d'autres villes, cités de soudain ressentiments. Crise de paranoïa à Venise, pickpocket à Rome, crise d'angoisse au Caire, crise d'aphte à New-York. A Tokyo, crise d'ordinateur.  Le mac en panne, plus rien. Ni voix de Radio France, ni poadcast, fini House of cards, deuil de skype, plus de lien, plus d'outil. Écrire, compliqué. Correspondre, difficile. Regarder, écouter, voir, impossible. Panique à bord. Journée à Ginza à chercher l'Apple store. Un ascenseur sans bouton, automatique, qui s'arrête à tous les étages, monte et descend, tout le temps, mais les Japonais eux-mêmes sont perdus, ils cherchent à appuyer quelque part, cela me rassure. On est tous pareil, on cherche le bouton. À l'ouverture du quatrième étage, déjà une file d'attente. Réservation obligatoire. Revenir dans l'après-midi, horaires de répétitions.  Catastrophe, crise de larmes infantiles. On diagnostique l'appareil mort. « Traumatisme accidentel ancien ». Quelques cent mille yens pour une réparation et une récupération des données. Compter plus de dix jours minimum. Repanique. Masako me prête une tablette, Machiko me renseigne depuis Paris pour que je puisse louer un PC à l'hôtel, tandis qu'un noyau dur de l'équipe du théâtre, amical et dévoué, se plie en quatre pour m'envoyer un ordi du bureau. Vingt-quatre heures plus tard, l'ordi se réveille, s'allume, répond, repart, revis, fonctionne. Je suis à deux doigts de le fracasser contre un mur. Répétition Le responsable du son, la créatrice des lumières, un agent, l'administrateur, la comédienne qui jouait Marie dans l'ancienne version, une responsable de la billetterie et le régisseur Georges assistent à la répétition. Long travail sur les chansons, rendre les mots plus évidents, courts, limpides, fluides sur les notes. La pièce devait en France durer une heure vingt. Elle peut durer ici deux heures, dans la mesure où chaque phrase française prend en japonais deux fois plus de temps, de nuances, de tergiversations, de sens, de mots. Deux syllabes en français pour dire merci, quatre pour aligato. Quatrième jour de répétitions, et le dessin général de la pièce est tracé. Les mouvements, les déplacements, les enjeux. Demain, filage. Tout le monde demande un jour de repos. Ce sera dimanche. Les yeux On dîne dans un restaurant de brochettes. Salade de petits poissons frits.  Je mange, je ne regarde pas, puis je discerne des sortes de petites choses, longues et fines et blanches, comme des vers, avec deux billes noires. Je reconnais des petits poissons, ils croustillent. Je deviens adulte, j'en mange, et je me souviens de Marie Notte qui lançait des défis à Tokyo et à Beyrouth, promettait de manger les yeux des poissons servis avec la tête. Et elle gagnait toujours.        

Le 1 août 2012 à 10:40
Le 22 avril 2015 à 09:23

Rodrigo García : "Le Net c'est vertigineux et souvent superficiel"

Rencontre avec l'écrivain, metteur en scène et directeur de théâtre Rodrigo García au resto du Rond-Point. 3e épisode : le Net. "Pour moi, Internet est un outil de travail magnifique. Par exemple quand je lis un livre et que l'auteur cite un autre auteur qui cite lui-même un auteur, avant, il fallait que j'aille à la librairie, que je me déplace, que j'achète le livre, que je le commande, maintenant je peux savoir rapidement qui est l'auteur. Chacun utilise Internet pour ce qu'il veut. Avant, les gens devaient se déplacer au cinéma porno pour se masturber, maintenant, ils peuvent se masturber à la maison et c'est un avantage parce que les gens peuvent se masturber à la maison et évacuer leurs tensions sans aller au cinéma porno en supportant l'humiliation d'être vus par d'autres gens. Pour la recherche, c'est aussi très intéressant mais il faut faire attention parce que les informations ne sont pas toujours authentiques et elles ne sont pas toujours complètes alors même si j'aime beaucoup aller d'un auteur à un autre, naviguer sur le réseau, je préfère de loin aller dans une bibliothèque, prendre les livres et y consacrer du temps parce que le temps en ligne est un temps vertigineux, très rapide. C'est agréable de prendre le livre, de l'ouvrir, chercher la page et je pense que ça prédispose à une meilleure lecture et à une meilleure compréhension. De l'autre manière, c'est vertigineux et souvent superficiel." Traduit de l'espagnol par Vincent Lecoq

Le 15 février 2017 à 12:25

Jean-Pierre Filiu : Un tour de France des Arabes #3

Nos disques sont rayés - quinze jours sur les blocages français

« Chaque nouveau débat sur l’Islam en France est plus lourd que le précédent. Je choisis pour ma part de parler des Arabes plutôt que des Musulmans, de peuples plutôt que d’une religion, d’une culture plutôt que d’une foi. Les attentats du 13 novembre 2015 ont suscité de nombreuses d’interventions de ma part dans le cadre d’initiatives citoyennes de natures très diverses. J’ai ouvert ce cycle spontané devant deux cents lycéens de Mantes-la-Jolie, quelques jours après le massacre terroriste. Je n’ai depuis cessé de présenter et de dialoguer, depuis Dunkerque jusqu’à Montpellier, de Douarnenez à Vesoul, en passant par Le Havre, Bourges, Bordeaux, Périgueux, Nîmes ou Grenoble. J’y ai rencontré des femmes et des hommes de tous âges et de tous milieux, désireux de comprendre et d’agir pour ne pas céder à la tentation populiste. Ce Tour de France des Arabes a profondément transformé ma vision de ce pays et de son rapport à l’autre. Oui, les Lumières arabes s’efforcent depuis deux siècles de s’imposer malgré l’hostilité locale et internationale. Non, il n’y a pas de fatalité à la violence et le jihadisme n’est qu’une secte née trente ans plus tôt, appelée à disparaître si on ne lui fait pas l’immense service de l’assimiler à l’Islam. » Conférence enregistrée le 1er février 2017, salle Topor Captation et montage Larissa Pignatari, Léo Scalco

Le 18 juin 2014 à 11:27

Agnès Giard / Sex in Japan #2

Ventscontraires.net a interviewé l'écrivain et journaliste Agnès Giard, spécialisée dans les questions de la sexualité, en particulier au Japon. On lui doit notamment Les Histoires d’amour au Japon. Des mythes fondateurs aux fables contemporaines (Glénat), Les objets du désir au Japon (Glénat) et L'imaginaire érotique au Japon (Albin Michel). Deuxième escale au Pays du Soleil Levant. Dans quelle mesure la religion influence-t-elle la vision des Japonais sur le sexe, sur la question des tabous ? Le tabou n°1 au Japon n’a rien à voir avec la religion : il porte sur l’expression des émotions. Dans le cinéma pornographique japonais, la transgression consiste donc non pas à filmer l’entre-jambes en gros plan, mais le visage… qui est le vecteur principal des émotions. Il s'agit de montrer une personne qui tombe le masque, littéralement.  Une personne qui non seulement perd ses moyens mais la face  : rien n'est plus excitant. Voilà pourquoi les productions érotiques japonaises évoquent l'idée de la contrainte et de la violence  : l'ouverture de l'âme ne se fait pas sans grand bouleversement. En Occident, la transgression, c’est le plaisir. Nos productions érotiques montrent donc des personnes qui expriment leur désir en souriant et manifestent leur jouissance de façon ostentatoire. Cela peut sembler plus gai, mais il ne fait pas se leurrer  : quelle que soit la forme de transgression, tout est codifié.   La question de la déviance et de la perversion se pose-t-elle différemment ? La déviance ou perversion n’est pas une notion morale, ni religieuse dans le Japon pré-Meiji (avant l’ouverture forcée des frontières aux Occidentaux). C’est une notion sociale. Sont désignés comme relevant du « désordre » tous les comportements qui menacent le fonctionnement du groupe : refuser de fonder un foyer par exemple. Refuser d’avoir des enfants. Ou pire : refuser le sexe. Ce refus-là est connoté si négativement que dans les campagnes, jusqu’à une époque récente, les filles qui sont encore vierges au-delà de 16 ou 17 ans se font tirer au sort par les garçons du village. Il s’agit de l’exorciser. Il s’agit surtout de « faire monter l’eau » (mizuage) en elle, d’amorcer la pompe qui permettra par contamination aux rizières d’être inondées, au riz de pousser, aux grains de germer. Peu importe sous quelles formes les êtres humains se « réjouissent », ils sont appelés à célébrer la vie, à la façon d'un rite apotropaïque  : il faut le faire le plus souvent possible, afin que par contagion les plantes aussi soient régénérées… Dès l'époque Jomon, durant la préhistoire, des statuettes de femmes aux caractéristiques sexuelles évidentes sont fabriquées en terre cuite, ainsi que des phallus de métal coulés dans des moules. On retrouve également la trace de bâtons nommés seki, dont certains sont mâles (in-seki) et d'autres femelles (yo-seki), parfois les deux à la fois (in-yo), et dont l'existence se perpétue jusqu'à nos jours sous la forme de bornes bicéphales appelées konsei-sama, konsei signifiant “énergie” ou “pouvoir d’or”, c’est à dire énergie précieuse ou magique. Surnommé Konsei dai myojin ("Racine de vie grand dieu dieu brillant”) ou encore Konsei-sama (“Racine de vie vénérée”), le symbole mâle-femelle, fait l’objet d’un culte dont les origines se perdent dans la nuit des temps. “Ce culte est lié à la riziculture, explique l’ethnologue Hiroshi Kubo. Pour s’assurer de bonnes récoltes, les Japonais ont toujours organisé des fêtes de la fertilité marquées par la présence des organes génitaux mâles et femelles. Il est dit que si on vénère les pénis et les vulves, cela permettra de voir ses enfants grandir en paix et de faire prospérer ses cultures.” Jusqu’à l’arrivée des occidentaux, le Japon rend donc un culte national aux phallus et aux vulves, représentée sous la forme d’un monolithe en trompe l’oeil. De dos, c’est un pénis. De face une princesse. Il est partout : le long des routes sous forme de bornes aux formes explicites, dressé aux carrefours ou à l’entrée des villages, konsei guide et protège les voyageurs. Il pullule également dans les sanctuaires, qui accumulent des phallus de bois ou de pierres sculptées, parfois des racines aux formes suggestives ou des galets oblongs. On trouve aussi des rangées de konsei sur le kamidana (l’autel domestique shintô) de toutes les femmes travaillant dans les quartiers de plaisir. Chaque jour, elles s’inclinent devant les pénis de bois ou de papier mâché afin qu’ils leur assurent du succès auprès des hommes. Vendu sous forme de charmes et d’amulettes, transporté à dos d’homme lors des fêtes de fertilité, le konsei est partout, protecteur universel et bienveillant, montrant la voie du bonheur aux enfants qui grandissent à l’ombre de son gland décalotté.   En quoi le rapport des Japonais à l'érotisme et à la pornographie se distingue-t-il de celui des occidentaux ? Si l’on examine les shunga (« images de printemps ») on peut facilement noter que mis à part leurs organes génitaux, rien ne permet de distinguer physiquement le mâle de la femelle. Ce qui est excitant c’est donc ce contraste entre des sexes surdimensionnées et des identités indéterminées. Les corps ont la même forme de haricot. Les caractéristiques sexuelles secondaires sont effacées - pas de sein, pas de hanche, pas de pilosité - et les visages des amants ressemblent à des reflets inversés dan un miroir… La seule manière de distinguer le mâle de la femelle (en dehors des organes génitaux donc) c’est la tenue et la coiffure. Quand les organes sont masqués, pour peu que les personnages soient travestis, on peut facilement se tromper… Comment déterminer le sexe réel d’un personnage si celui-ci porte le costume et la coiffure de l’autre sexe ? Il s’avère donc qu’au Japon, avec plusieurs siècles d’avance sur nous, on sait faire la distinction entre d’une part le sexe (mâle, femelle) et d’autre part le genre (masculin, féminin). Le sexe est une donnée biologique. Le genre est une construction culturelle. Et l’érotisme au Japon consiste à jouer de ce hiatus qui laisse les humains libres d’être ce qu’ils sont, c’est à dire des créatures perpétuellement « en devenir ». La même indétermination traverse les films pornos. Dans les Adult video, les actrices disent « kimochi »  : «  Je me sens bien avec toi, nous partageons les mêmes émotions, nous sommes sur la même longueur d'onde  »… Ce mot suggère l’idée que la « rencontre » avec l’autre se déroule dans plusieurs dimensions. L’espace des corps est aussi flou que celui des esprits. Il n'y a pas d'opposition nette entre intérieur et extérieur dans l'architecture japonaise. Les frontières sont poreuses. S’il faut en croire le photographe Takashi Shima, rencontré en 2003, pour L’Imaginaire érotique au Japon : « Alors qu’en Occident, le Moi est au centre d'un monde binaire, cartésien, aux angles nets - je/tu, mâle/femelle - chez nous le Moi se dilue dans un univers qui se construit et se déconstruit sans cesse... Nous recherchons l'ombre. Nous aimons l'ambiguité. Nous demandons aux femmes de cacher leurs émotions et en même temps nous faisons tout pour qu'elles se dévoilent ».   Le Japon (notamment dans les grandes villes) est souvent décrit comme un pays où l'individu se retrouve particulièrement isolé. Est-ce, selon vous, une réalité et cela induit-il des pratiques sexuelles particulières ? Je ne sais pas quel est le pourcentage de célibataires dans les grandes villes japonaises, mais ça ne doit pas être pire qu’à New York ou Paris… Et comme « chez nous », il y a à Tôkyô ou Osaka des backrooms, des clubs SM, des sex-shops, des soirées fetish mais surtout beaucoup de soirées de cul privées… Comme la prostitution est officiellement interdite le seul moyen de pratiquer l’échangisme c’est à la maison : les tentatives de créer des clubs échangistes (happening bars) se heurtent à la résistance des autorités qui assimilent le prix d’entrée au club à une transaction vénale déguisée.   > Première partie de l'interview > Suite et fin de l'interview

Le 21 octobre 2015 à 08:58

Manger avant d'avoir faim

(le jour où je suis devenu cycliste)

Je suis né à Saint-Etienne, au pied du col de la République. Ce n’est pas de ma faute, je ne l’ai pas fait exprès. Plus grave encore, j’y suis né à une époque où la ville était la Mecque du vélo : on y soudait les plus beaux cadres, on y chromait les fourches, on y fabriquait des accessoires qui tenaient la dragée haute à l’italien Campagnolo. Les cyclistes de toutes religions venaient s’y servir. Chaque année, les cyclotouristes du monde entier – ces gens-là sont voyageurs – s’y réunissaient pour rendre hommage à leur maître à tous, celui à qui ils devaient leur identité et leurs règles, le grand Vélocio. Paul de Vivie, selon son baptême, avait édicté les lois du tourisme cycliste et lui avait donné ses lettres de jeune noblesse. Homme d’affaires avisé et patron de presse, il parcourait les chemins et les bois sur son vélo, semant partout de belles maximes et de précieux conseils. Chaque année, donc, en hommage à sa tutelle, on se réunissait à Saint-Etienne par milliers pour grimper au sommet du col de la République et se recueillir une minute devant le monument érigé à sa gloire. La montée Vélocio était un peu plus qu’une simple tradition, elle était un signe fort et universel d’appartenance. Certains cyclistes cependant, sans doute les plus en forme, déploraient que la montée, quoique raide, fût si brève. Les organisateurs eurent donc l’idée de proposer une balade alternative, baptisée « Les cent kilomètres Vélocio », qui ajoutait des côtes à la côte et des grands bois au Grand Bois. Le parcours était somptueux et sévère avec de gros dénivelés et de sombres paysages de sapins, enrichi d’une descente parmi les vergers du revers sud du Pilat et un retour par les routes du Tracol et de Burdignes. Du lourd. Mon père, derrière qui je commençais à rouler à la petite vitesse depuis quelques mois, avait décidé que cette occasion serait celle de ma première « grosse » sortie. J’avais dix ans et la dose était peut-être un peu forte, mais il avait tout prévu pour m’assister et même me rapatrier en cas de détresse – un ami se tenait près de la 403 pour se précipiter au moindre signal de fumée. La sacoche de mon père était bourrée de victuailles et de blousons, ses bidons étaient pleins de sirop et le monde entier était sommé d’être patient car nous pouvions avoir besoin de beaucoup de temps pour boucler ce parcours. Nous étions déterminés à le prendre pour pouvoir aller jusqu’au bout et faire soigneusement tamponner dans les mairies des villages traversés la petite feuille de route qu’on m’avait remise et que je serrais dans la poche de mon maillot. Tout était donc prévu, sauf ce qui arriva. Nous fîmes une belle montée du col de la République au milieu des hordes, je me sentais gaillard. Mon père qui possédait parfaitement la science de mon train me ménageait sans m’endormir et nous allions à une gentille cadence. Il m’encouragea à la prudence dans la longue descente. Dans les deux côtes suivantes, il me conseilla pour les braquets et je moulinais sans encombre vers les sommets. Il n’eut même pas à me mettre la main dans le dos, ce que j’aurais refusé à ce moment-là tant je me sentais investi de la responsabilité de me hisser par mes propres moyens jusqu’aux Grands Bois. La surprise du jour survint dans la côte de Burdignes. Au sortir d’un virage, je doublais mon père qui était presque à l’arrêt. Au passage, je le découvris livide, le visage baigné de mauvaise sueur, les yeux dans le vague, le cœur sur les lèvres. Il vomit dans le fossé, son visage tourna au verdâtre et il dut s’asseoir sur le talus. Il ferma un moment les yeux, les mains serrées sur le ventre. « Vas-y, me dit-il, ne te refroidis pas. La route est fléchée, tu ne peux pas te tromper. Je te rejoindrai… Si je peux. » Cela fait une drôle d’impression de se trouver seul sur une route étroite et sinueuse de montagne pour la première fois. Surtout lorsque ce n’est pas prévu au programme. Une pluie de questions inattendues vous tombe dessus, on les jurerait écrites en blanc sur la chaussée, comme pour vous encourager : suis-je sur la bonne route ? Vais-je trop vite ? Vais-je assez vite ? C’est encore loin ? Combien reste-t-il de côtes au juste ? Et si je crève ? Et si je tombe dans la descente ? Et si mon papa est vraiment malade ? Et ma maman, elle est où, ma maman ? A mon âge, je sais bien qu’il n’y a plus de loups dans les grands bois, mais on ne sait vraiment jamais, même un tout petit louveteau oublié dans un coin serait assez grand pour me dévorer. Et puis le terrible Homme au Marteau est forcément caché derrière un tronc de sapin. Un jour où il y a tant et tant de cyclistes, il ne peut se tenir très loin. Il me semble même entendre claquer la mâchoire de la Sorcière aux Dents Vertes. Les arbres sont devenus bien grands et bien sombres d’un coup. La côte est bien longue et bien pentue. Et puis il n’y a vraiment personne de personne sur cette route. Est-ce qu’il ne fait pas un peu froid, soudain ? Un premier cycliste me rejoint. « Et ben dis donc Trois Pommes, tu fais ça tout seul ? C’est rudement bien ! » ; Je lui conte mon récent malheur. Il m’encourage : « C’est bon, relâche pas ton effort, vas à ton train et n’oublie pas ce qu’a dit Vélocio : « Pour éviter le coup de pompe, il faut manger avant d’avoir faim. Tiens. » Et il me tend un Petit-Beurre Lu que j’avale en le regardant s’enfuir de sa grande pédalée. Je me sens regonflé. Cinq cents mètres plus haut, c’est un couple en tandem qui vient à ma hauteur. « Voilà le Petit Poucet, dit le Monsieur. Il est mignon, dit la dame. Qui c’est qui t’a abandonné ? ». Je raconte en m’essoufflant. « Ralentis un peu » me conseille le monsieur pendant que la dame farfouille dans son sac. Elle en sort deux tranches de pain d’épices avec du beurre dessus. « Tiens me dit-elle, à vélo, il faut manger avant d’avoir faim ». Et je mange le pain d’épices en suivant des yeux leur pédalée double. J’aime bien le pain d’épices avec du beurre salé dessus, surtout depuis que je sais que la nouvelle étoile du cyclisme mondial, le jeune Anquetil, en fait ses délices, mais juste après le Petit-Beurre, je trouve qu’il a tendance à se mettre en boule pâteuse dans ma bouche et à me pomper l’air. J’ai soif. Un peu plus loin c’est un fringand qui me rejoint, je l’entends fondre sur moi dans un sifflement de boyaux qui me laisse deviner sa grande vitesse. Il freine. Solidaire mais sans un instant à perdre, il me tend un biscuit Thé Brun en silence et repart au sprint vers le sommet. Je mâchouille. Plus loin, c’est un groupe entier : « Garde le paquet de biscuits, môme, il faut bouffer avant d’avoir la fringale ! ». Plus haut encore, une dame en knickerbockers et chaussettes à losanges qui s’indigne : « Si c’est pas une honte de laisser un enfant comme cela, seul, sur la route ! Au moins, mange un morceau avant d’avoir faim. » et elle me tend un étouffe chrétien à base de riz de sa composition que je dois avaler en pédalant de conserve afin qu’elle vérifie que je n’en perds pas une miette. La côte devient très longue. Et même si je sais que c’est la dernière et qu’ensuite il ne me restera plus qu’une grande descente, elle me semble interminable. Je me retourne pour voir si mon père ne revient pas. Je me sens lourd, collé au sol, la bouche pâteuse, le ventre ballonné. Je bascule au sommet au bord des larmes. Dans la descente, j’ai l’étrange sensation de tomber comme un plomb et je reste debout sur mes freins de peur de me laisser embarquer et de prendre trop de vitesse. Enfin revenu en ville, on me pousse vers la table des contrôleurs pour mon ultime tampon. Comme je suis le plus jeune concurrent, et de loin, on me fête, on me donne un Pschitt citron et on me pardonne d’avoir raté un contrôle en chemin. Sans doute devais-je digérer. Mon père se tient à l’écart, avec son copain appuyés contre la 403. Il a repris quelques couleurs mais pas le vélo. Il me serre dans ses bras. Il me dit qu’il est désolé, mais qu’il est fier de moi parce que maintenant je suis un vrai cycliste. Il dresse pour son copain, mon tableau d’honneur : j’ai fait mes premiers cent kilomètres dont soixante dans la haute solitude de la montagne, j’ai su trouver mon rythme sur tous les terrains, j’ai vaincu la peur, je ne me suis pas cassé la figure dans les descentes, je me suis fait tamponner et, en prime, j’ai fait un bon temps. Je peux être fier de moi. Je me montre très heureux de ce tableau, mais je tiens à ajouter modestement que j’ai également réussi à digérer le premier des dix commandements du grand Vélocio et que je sais maintenant manger avant d’avoir faim.

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