le renversiste
Publié le 11/10/2014

Leçon d'alunissage du docteur Tulp


Il peignait l'intérieur de ses tubes de peinture
Il peignait de sa toile le manche des pinceaux
Il peignait sans peinture le derrière du portrait
Pour montrer les couleurs et du noir et du blanc
 
Il cherchait dans ses rêves les détails du réel
Il cherchait dans le monde l'irréel de l'envers
Il cherchait dans son cœur les impuretés du ciel
Pour saisir la raison de ses toiles à l'envers

Effacer sans effroi tout le fond de ses formes
Déchirer les pinceaux arracher la peinture
Sous ses pas de géant tout petit minuscule

Puis peindre comme ses pieds tout l'empire du pire
Pour salir les travers de l'affaire de l'homme
A l'envers et contre tous il se jouait de l'Art.

 

Ren Versiste
 

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Le 12 juin 2011 à 10:00

Manuel de communication à l'usage des honnêtes gens et des délinquants

Juin - méprisez vos adversaires

— Sire, le peuple à faim ! — Eh bien, qu’il mange. — Mais Sire, il ne peut pas. — Il n’a qu’à se forcer !   Comme l’illustre ce petit dialogue, réputé avoir été tenu peu de temps avant la révolution, entre Louis XVI et l’un de ses conseillers, il est parfois possible de balayer d’un revers de main les doléances ou les critiques de vos détracteurs. En effet, s’il est des situations dans lesquelles il faut se montrer diplomate, il en est d’autres qui ne nécessitent aucun effort. Après avoir passé la moitié de l’année à recourir à des trésors d’hypocrisie et de mauvaise foi pour faire valoir vos droits, pendant ce mois de juin, vous avez bien le droit de vous lâcher un peu. Certains de vos détracteurs ne méritent tout simplement pas que vous dépensiez votre temps et votre énergie pour réfléchir à une quelconque stratégie afin de leur répondre. Faites le leur comprendre en coupant court à la conversation. Attention néanmoins à bien choisir les victimes de votre mépris, sans quoi, à l’instar de Louis XVI, cela pourrait vous coûter votre tête.   Au SDF qui fait la manche, un : « Tu n’as qu’à travailler. » coupera court à toutes ses revendications. S’il est petit et malade, vous pouvez ajouter : « Fainéant. » Ne le faites pas s’il est plus costaud que vous.   À votre adjoint, qui propose une autre stratégie de vente que la vôtre, un simple : « C’est complètement con. » devrait faire comprendre qu’il a pour devoir de rester à sa place et d'adhérer totalement aux idées de son supérieur, c’est à dire aux vôtres.   Quelques exemples :   "Tout est question de volonté, pas de moyens" – Xavier Lemoine, maire UMP de Montfermeil (Seine-Saint-Denis).     "C’est stupide." – Nicolas Sarkozy au sujet de l’intégration des œuvres d’art dans le calcul de l’ISF. "Il n’y a pas d’alternative." – Nicolas Sarkozy dénigrant les 35 heures.

Le 12 janvier 2012 à 08:43

Caste-toi

(j'ai plus ou moins piqué ce titre aux Fatals Picards)

On m'a demandé un billet plus « intouchable ». A mon avis, c'était une référence au film. Mais si, le film ? Avec un type en chaise roulante plus riche que la plus riche de tes copines et le mec de Canal + ? A un moment, il dit « Pas de bras, pas de chocolat » ?   Je l'ai vu, j'aurais adoré en dire du mal, mais en fait, non. A part pour le titre. Je ne sais pas pourquoi ça s'appelle comme ça. On comprend pas. Ils auraient appelé ça « Le mec en chaise roulante et le type du SAV », ça aurait été beaucoup plus simple. Ou à la limite « indouchable », vu que le type en chaise roulante ne peut pas se doucher tout seul. Parce que maintenant, plus personne ne pourra jamais appeler de film « Intouchables ». Ce titre est devenu intouchable. Et c'est bien dommage. Par exemple, « Intouchables », ça aurait pu être un très beau film, très émouvant, sur l'Inde millénaire et ses castes. Avec, forcément, un magnifique casting. Ça aurait fait un très beau titre, aussi, pour un film d'apprentissage, l'histoire d'un adolescent en quête éperdue d'amour et de seins. Ou alors un téléfilm sur le destin cruel de Jordy et de ses millions envolés. Le drame d'un alpiniste coincé en pleine montagne avec des moufles et un téléphone à écran tactile. Un documentaire dans lequel un attaquant de l'équipe de Suisse de football se souvient, des trémolos dans la voix, de sa dernière rencontre avec les buts adverses, un soir de juin, il y a cinq ans, sur sa Playstation.

Le 3 septembre 2012 à 11:45

« Je ne veux pas faire le concours de celui qui fait pipi le plus loin. »

Nathalie Kosciusko-Morizet, Le Lab/Europe 1, 21 août 2012

Comme elle le reconnaît volontiers, à ce petit jeu Nathalie Kociusko-Morizet n’est pas la mieux appareillée pour une grande performance. Mais voir les garçons qui sont ses rivaux dans la course à la présidence de l’UMP, exhiber leurs membres – il faut 8000 signatures d’adhérents pour être parrainé  à la candidature – la ferait plutôt pisser de rire.  Adepte d’une « troisième voie » dans son parti, entre ces deux grosses « vessies » que sont François Fillon  et Jean-François Copé, la députée-maire de Longjumeau ne se prive pas d’épancher sa féminitude sur la voie publique. Pourtant, celle qui ne veut pas faire rimer candidate et prostate, n’est pas du genre à baisser les yeux dans la cour de récré. Les gros balèzes qui se la pètent manteaux de cuir et crânes rasés, elle en fait du petit bois. Patrick Buisson, l’éminence brune du ci-devant Président, en sait quelques chose. Elle se l’est cueilli à la sortie des urnes et l’a renvoyé à ses incontinences maurassiennes. Cependant, NKM n’est pas exempte de contradictions métaphoriques puisqu’on lui prête bien peu de considération pour les idées de l’UMP qui…ne pisseraient pas loin. Surtout dans le domaine de l’écologie, son terrain de prédilection, là où il ne faut pas venir la faire….disons suer. On lui attribue des ambitions présidentielles à l’horizon 2017, alors de méchantes langues prétendent qu’elle ne se sent pas pisser. Que des jaloux !

Le 12 juillet 2015 à 08:15

L'épouse, fée de la famille

Quelques perles tirées d'un Manuel scolaire d'Économie Domestique pour filles dans des écoles catholiques en 1960

FAITES EN SORTE QUE LE SOUPER SOIT PRÊT Préparez les choses à l'avance, le soir précédent s'il le faut, afin qu'un délicieux repas l'attende à son retour du travail. C'est une façon de lui faire savoir que vous avez pensé à lui et vous souciez de ses besoins. La plupart des hommes ont faim lorsqu'ils rentrent à la maison et la perspective d'un bon repas (particulièrement leur plat favori) fait partie de la chaleur nécessaire d'un accueil. SOYEZ PRÊTE Prenez quinze minutes pour vous reposer afin d'être détendue lorsqu'il rentre. Retouchez votre maquillage, mettez un ruban dans vos cheveux et soyez fraîche et avenante. Il a passé la journée en compagnie de gens surchargés de soucis et de travail. Soyez enjouée et un peu plus intéressante que ces derniers. Sa dure journée a besoin d'être égayée et c'est un de vos devoirs de faire en sorte qu'elle le soit. PENDANT LES MOIS LES PLUS FROIDS DE L'ANNÉE il vous faudra préparer et allumer un feu dans la cheminée, auprès duquel il puisse se détendre. Votre mari aura le sentiment d'avoir atteint un havre de repos et d'ordre et cela vous rendra également heureuse. En définitive veiller à son confort vous procurera une immense satisfaction personnelle. RÉDUISEZ TOUS LES BRUITS AU MINIMUM Au moment de son arrivée, éliminez tout bruit de machine à laver, séchoir à linge ou aspirateur. Essayez d'encourager les enfants à être calmes. Soyez heureuse de le voir. Accueillez-le avec un chaleureux sourire et montrez de la sincérité dans votre désir de lui plaire. ÉCOUTEZ-LE Il se peut que vous ayez une douzaine de choses importantes à lui dire, mais son arrivée à la maison n'est pas le moment opportun. Laissez-le parler d'abord, souvenez-vous que ses sujets de conversation sont plus importants que les vôtres. Faites en sorte que la soirée lui appartienne. NE VOUS PLAIGNEZ JAMAIS S'IL RENTRE TARD À LA MAISON Ou sort pour diner ou pour aller dans d'autres lieux de divertissement sans vous. Au contraire, essayez de faire en sorte que votre foyer soit un havre de paix, d'ordre et de tranquillité où votre mari puisse détendre son corps et son esprit.

Le 4 décembre 2012 à 12:04

L'Unicef lance un casting pour trouver des visages d'enfants encore plus tristes

L’humanitaire n’empêche pas le marketing. C’est en tout cas ce que montre cette singulière histoire révélée par le journal La Croix ce matin. Le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef) entame visiblement sa petite révolution publicitaire. La célèbre agence, Prix Nobel de la paix, a lancé depuis trois semaines un casting géant aux quatre coins du monde. Avec un seul objectif : trouver des visages d’enfants encore plus tristes pour sa prochaine campagne d’affichage. Reportage.   Trouver le prochain visage de l’Unicef En France c’est l’agence de casting Talentuo qui a décroché l’appel d’offre lancé par l’Unicef. Dans un entretien accordé à La Croix, Didier Cros, son patron, revient sur la mission qui est la sienne depuis bientôt un mois : « Nous nous donnons encore deux mois pour trouver le jeune garçon ou la jeune fille qui deviendra l’emblème de l’Unicef pour les cinq prochaines années. Le cahier des charges imposé par les Nations unies est très strict : il ou elle doit avoir moins de 14 ans, il doit être pauvre, non caucasien, si possible sale mais pas trop. Enfin, et c’est le point le plus important de notre recherche, il doit être en mesure d’adopter une expression profondément triste sur son visage. » Ce dernier point semble au cœur de la démarche de l’Unicef, comme le confirme Marixie Mercado, porte-parole de l’organisation : « Au regard des précédentes campagnes, nous nous sommes aperçus que les enfants que nous choisissions étaient tristes certes, mais pas assez pour inciter à un passage à l’action. Ils avaient beau avoir le visage décharné par la malnutrition ou des mouches dans les yeux à cause du manque d’hygiène, cela n’était pas suffisant pour interpeller l’opinion publique. Nous voulons désormais revenir aux fondamentaux. Ce que nous recherchons, désormais, c’est un garçon ou une fille capable de véritablement jouer une tristesse viscérale ou, à défaut, quelqu’un qui soit profondément triste dans sa propre vie. » L’agence Talentuo sillonne donc les routes de France depuis début novembre à la recherche de ce jeune talent. Pour l’instant, elle ne l’aurait pas encore trouvé, selon son directeur qui se rend pourtant dans les lieux les plus propices à ce type de profil : « Nous cherchons évidemment dans les quartiers pauvres, les banlieues. Nous avons fait de belles rencontres mais rien d’assez convaincant pour l’instant. Je passe donc le message à tous vos lecteurs qui seraient intéressés : si vous êtes pauvres et tristes et que vous souhaitez que les gens le sachent, nos portes vous sont grandes ouvertes. » Le Gorafi

Le 10 février 2015 à 09:24

"Ce monde n'aurait jamais été le même sans moi", affirme une boule de mozzarella

Voici 125 grammes de fromage italien visiblement fiers d’être ce qu’ils sont. Dans un entretien publié ce matin dans le quotidien Libération, Lisa, une jolie sphère exclusivement composée de lait de bufflonne, règle ses comptes avec ses détracteurs mais aussi avec les autres médias. L’élément de pâte filée en profite également pour réaffirmer son statut d’aliment star dont le rôle est l’une des clés de la société moderne. Le parfait équilibre entre fraîcheur et saveur « Certes il y a eu l’électricité, il y a eu Internet, mais nous savons tous que ce monde n’aurait jamais été le même sans moi, la mozzarella », attaque d’entrée Lisa dans ce qui pourrait ressembler à un propos parfaitement égocentrique et narcissique. Mais la boule de fromage, encore imprégnée de son jus, réfute tout égo surdimensionné : « Je sais bien que d’autres inventions ont littéralement changé la face du monde. Je dis juste que la création de la mozza’ a été un tournant dans l’histoire de l’humanité et de la gastronomie. » Originaire de la Campanie, Lisa se dit « fière de ses racines ». Découverte il y a près de 900 ans, cette mozzarella tente d’expliquer son succès qui ne faiblit pas depuis : « Déjà, je suis particulièrement bonne. Je représente le parfait équilibre entre fraîcheur et saveur. Ensuite, le fait d’être en boule me rend à la fois sympathique et ludique. On a envie de me croquer, de me lancer contre une batte de baseball ou de m’accrocher à un sapin de Noël. Chose qu’on ne peut pas faire par exemple avec un gouda au cumin. » Enfin, non sans fair-play, Lisa salue la percée récente de sa petite-cousine, Florentina, la corpulente burrata devenue populaire ces dernières années : « Je suis très contente de ce qui arrive à Flo’ ces derniers temps. Elle le mérite. Son cœur crémeux est une véritable révolution culinaire même si j’ai la prétention de croire qu’elle ne pourra jamais m’éclipser dans le cœur des gourmets », explique la sphère de mozzarella. Des envies de politique Interrogée sur sa vision de l’avenir, Lisa révèle les quelques grandes lignes de sa stratégie ainsi que son désir d’engagement : « Je pense avoir accumulé suffisamment d’expérience pour me lancer en politique. Pour tout vous avouer, je suis déprimée quand je regarde notre classe politique et je reste persuadée que la boule de mozzarella que je suis peut faire bien mieux que nos dirigeants actuels et l’opposition. » Un départ en politique qui pourrait bien s’avérer payant si le morceau de fromage arrive à capitaliser sur la côte de sympathie actuelle dont il jouit auprès des électeurs de gauche comme de droite. Le Gorafi

Le 29 juillet 2015 à 08:29

Nelly Kaplan

Les cracks méconnus du rire de résistance

Fallait-il vraiment parachuter dans la ci-présente rubrique de coups de chapeaux aux humoristes rebelles méconnu(e)s la célèbre fiancée du pirate, axe de référence des pétroleuses des année-barricades, compagne de feu du Théâtre du Rond-Point et de la Cinémathèque française, égérie de Breton, Gance, Mandiargues ? Mais oui, mes tous beaux (comme elle aurait dit à ma place), car l’amazone du désordre harmonieux Nelly Kaplan n’est en général acclamée que pour son brûlot filmique de 1969 La Fiancée du pirate devenu cultissime. La plupart de ses partisans les plus résolus n’ont pas vu son Néa, n’ont pas lu son Manteau de fou-rire, n’ont pas bu ses philtres revergondeurs. À eux de se rattraper, mille chaudrons ! À eux de découvrir les autres « péchés capiteux » de la « reine des sabbats ». Quand un bien-aimé a les papillons noirs, je lui montre Charles et Lucie. « Au début, ce ne sont que deux êtres (Daniel Ceccaldi, Ginette Garcin) noyés dans leur médiocrité, noyés dans le renoncement de ce qui était leur côté le plus étoilé, et qui ont perdu toute capacité de lutte. Ils ne vivent plus, ils « durent ». Et ce n’est que parce qu’ils sont confrontés à la réalité rugueuse qu’ils s’aperçoivent que c’est quand même mieux d’être dans la rue les armes à la main (c’est-à-dire en sortant un peu les griffes). » C’est ainsi qu’alors qu’ils se retrouvent « en-dessous de zéro », sans le moindre complice, sans un sou vaillant, sans une croquette pour se nourrir, sans un fil pour se couvrir, Charles et Lucie réussissent à puiser dans leurs bas-fonds les forces nécessaires pour se gaudir de l’adversité et réélectro-aimanter friponnement leur vécu. C’est ainsi également que lorsqu’on me demande quelle est, pour moi, le moment le plus roboratif de toute l’histoire du cinéma subversif-carabiné, j’évoque invariablement un des points d’orgue du long métrage Néa, une adaptation très déviante dédiée à Charles Fourier du best seller d’Emmanuelle d’Arsan qui a été un satané flop commercial en 1976. Nous sommes à la montagne. En pleine tourmente hivernale, l’éditeur Sami Frey promet à Ann Zacharias, qui veut faire criquon-criquette à l’instant même avec lui, de répondre à son souhait le jour où la neige aura fondu sur le toit de la chapelle se profilant dans les hauteurs (c’est-à-dire dans bien plus d’un trimestre !). Sans sourciller, la gisquette s’en va alors sur-le-champ incendier le sanctuaire. Tous les rapports de Nelly Kaplan à notre société couarde et tempérante battent pavillon dans cette scène. Pour la cinéaste, y a pas à lanterner : « Notre folie doit consister à vouloir plus de ce que l’on peut, mais à pouvoir tout ce que l’on veut. » L’histoire de la vie de Nelly Kaplan illustre grandiosement sa profession de foi de 1979 : « Je pense que l’habitude est l’antichambre de la mort et que c’est dans l’aventure qu’on peut rester vivant. » Née d’un père marinier (qui l’initie lui-même à « l’amour absolu, fou, splendidement gratuit, délirant ») et de mère inconnue, « voyante et voyeuse », Nelly entre à seize ans comme préposée au linge dans une maison de rendez-vous de Shangaï où se confirment ses dons divinatoires (elle lit l’avenir dans les gouttes de « liqueur de flux charnel »). Elle partage ensuite ses loisirs entre l’exploration de terrae incognitae, l’apprivoisement de fleurs carnivores en vue d’une rénovation de l’accouchement sans douleur, la lutte armée en Amérique latine, l’érotisme expérimental pratiqué sur des tortues géantes et la rédaction, sous le pseudonyme de Belen, de fééries profanatrices (Le Collier de Ptyx (1971), Le Réservoir des sens (1966), et son autobiographie, Les Mémoires d’une liseuse de draps ou Un manteau de fou-rire (1974)) dans lesquelles les puissances du mal des récits des autres – revenants, grands galactiques, gourgandines, magiciens noirs, androïdes, fées Carabosse, vampires – ont les plus minouches intentions qui soient et ne supplicient que des franches crapules. Sous son propre nom, Nelly frigoussera aussi plus tard les sulfureux Aux orchidées sauvages (1998), Ils furent une étrange comète (2002), Cuisses de grenouille (2005), Et Pandore en avait deux ! (2008) et livrera sous le titre Mon cygne, mon signe sa correspondance libidineuse secrète avec Abel Gance, réalisateur hallucinant et bien plus anarchisant qu’il n’y paraît de J’accuse et de La Fin du monde. Et puis, à sa façon, Nelly Kaplan débauche le septième art en y apportant sa féroce clairvoyance de serpent moucheté, sa décapitante haine des bonnes mœurs et des génuflexions, sa scandaleuse beauté, son goût très vif des puits défendus, son humour écorcheur de chatte-tigresse et son pouvoir mandrakien de faire feu (de joie) de tout bât. Après quelques courts métrages héliothérapiques (dont À la source, la femme aimée, que la censure a clandestinisé), notre chasseresse de snarks fait apparaître avec sa baguette de macralle ses trois comédies-guérilla historiques La Fiancée du pirate (1969), Néa (1976), Charles et Lucie (1979) condamnant au bûcher ce que Dostoïevski appelait « les échasses du devoir et de la morale ». À visionner encore : Papa, les petits bateaux (1971) dans lequel une freluquette bettyboopante fait échouer ravisseurs, guignolos et parents sur les brisants de ses toquades. Et Pattes de velours (1981) qui file une belle rincée aux codes agathachristiques du whodunit. Tout c’qu’y a à dire sur le cinoche d’aujourd’hui, Nelly-Belen le dira dans son manifeste de 1976 Paroles… elles tournent ! : « Poétesses, à vos luttes ! Sorcières, à vos balais ! Pour une création androgyne, douce ou amère, mais violente ! ».

Le 26 janvier 2012 à 08:25

Le rêve de Jean-Marie

Econotrucs 5

Le cerveau est un labyrinthe brumeux dont les chemins mènent parfois au passé  : Alors qu’un ami me demandait pourquoi on ne fabriquait pas plus de voitures électriques, je n’avais pas de réponse précise (au contraire de lui, puisque les industriels, disait-il, gagnent plus d’argent en polluant, et qu’ils sont prêts à tuer nos enfants pour le pognon,). J’allais me lancer dans un laïus sur les difficultés à imposer des produits de dernière génération sur les marchés émergents et autres arguments entendus quelque part et ces questions sur le développement durable m’ont rappelé un rêve : un de ceux qui peuvent changer le monde, comme celui de Martin Luther King, ou de Justin Bieber. Fermez les yeux, (mais pas trop parce que vous pourrez plus lire) et souvenez-vous :   An 1999 après Jésus Christ : la Gauche plurielle est au pouvoir, Nicolas Sarkozy démissionne de la direction du RPR et arrête la politique, Dieudonné chante la tolérance avec Zebda, et la France met la misère à tout le monde au foot. Surtout, un truc génial fait la une des journaux, l’internet : nouveau et artisanal, avec ses connexions aux cris stridents, ses images qui se chargeaient en moins de deux minutes, et ses jeunes patrons de vingt ans qui portaient des baskets et levaient des millions avec un fichier Power-point.   A cette époque, un patron a très bien imaginé les technologies d’aujourd’hui. En relisant ses interviews d’alors, on se dit que c’est un visionnaire, un génie. Ce patron, ce n’est pas Steve Jobs, c’est Jean Marie Messier aka J2M, quarantenaire superstar du CAC 40, qui faisait à la fois la une des Echos et de Gala, démentait une liaison avec Sophie Marceau un jour, et déjeunait avec Bill Gates le lendemain. Autrement dit, un mec sacrément cool… Les métiers historiques de Vivendi (ceux de l’ex-Générale de Eaux) n’intéressaient pas Messier et il cherchaient à prospérer dans un autre secteur, grâce à une idée d‘avenir : dès 1999, Messier voulait déjà mettre l’internet sur votre téléphone, connecter votre télévision avec votre box internet, ou vous faire écouter de la musique sur votre téléphone.   C’est grâce à cette idée d‘avenir (en fait une vieille idée remise au goût du jour : la convergence numérique) que Messier a pu faire passer Vivendi pour le futur leader mondial de l'internet mobile, et opérer la fusion avec un des leaders de l’économie de l’Entertainment américain, échangeant un tas d’actions Vivendi dopées à la bulle de l’internet contre celles d’Universal (et ses catalogues bien solides dans la musique et le cinéma). Le plus beau est que l’action Vivendi profitait de la bulle de l’internet alors que Vivendi était un nain dans l’internet. Mais l’entreprise avait des parts dans la télévision, la téléphonie mobile, les jeux vidéos, et cela suffisait à voir l‘avenir en rose, avec un Messier qui serait adulé comme Steve Jobs.   Le détail gênant, c’est qu’en 1999 aucune technologie ne permettait encore d’accomplir le miracle quotidien que vous vivez aujourd’hui (partager en un clic des vidéos de chats qui jouent du piano ou regarder “Le Grand Bleu” sur votre téléphone portable) et l’on s’est aperçu rapidement que cela ne pourrait pas être opérationnel avant plusieurs années. Dès lors, Messier a donné véritablement l’impression qu’il nous enfumait avec ses histoires de V-box, et son rêve s’est évaporé telles des brumes d’alcool au petit matin d'un lendemain de fête. Quelques mois après la fusion Vivendi Universal, on le sait, la bulle de l’internet s‘effondrait, et Vivendi avec.   On peut hésiter sur la morale de cette fable bien réelle : soit Messier était un génie incompris par son époque, arrivé un peu trop tôt, soit Messier aurait mieux fait de se renseigner auprès de ses ingénieurs avant de raconter n’importe quoi… Sans doute s’est-il renseigné, d’ailleurs, auprès d’ingénieurs qui lui ont répondu à peu près «J2M c’est trop de la bombe ton idée, mais là c’est super chaud, rapport au timing, à la bande passante, tout ça…» (oui parce qu’à l‘époque chez Vivendi on était jeune et cool). Mais AOL venait de fusionner avec Time Warner et pour Messier, il fallait bouger vite, quitte à être obligé de mentir un peu, et à se montrer « créatif », d’un point de vue comptable.   Aujourd’hui, Veolia (les métiers de la Générale des eaux) d’une part, et Universal d’autre part, existent toujours, mais séparément. Et le rêve de Messier a été porté et accompli par d'autres : la preuve, vous pouvez « liker » mon article sur Facebook. J2M est lui redevenu le petit banquier d’affaire discret et coincé qu’il fut jadis.   Cette petite histoire nous rappelle les difficultés qu’il y a pour un industriel à prendre certains virages technologiques. S’il les prend trop vite il peut se retrouver dans le mur, s’il les prend trop lentement il peut se faire doubler par tout le monde. Messier n’était pas un industriel, mais un banquier, Ceci explique peut-être cela.

Le 29 septembre 2012 à 07:55
Le 28 janvier 2012 à 09:25
Le 25 avril 2015 à 11:58

Internet s'est noyé

Est-ce qu’on interroge son jardin ? Non, on le fait. Est-ce qu’on interroge la légitimité de l’existence de sa bibliothèque ? Non, on y prend un autre livre, on y range parfois ceux qui traînent. Est-ce qu’on interroge la légitimité de l’angle des deux rues qu’on aperçoit par la porte-fenêtre du bureau, de l’autre côté de l’ordinateur ? Non. Il se passe si peu de choses. On remarque sans y prêter trop attention les allées et venues du voisin, les rapports sont cordiaux ou pas, mais ça s’arrête au portail de l’autre. Internet m’a fait depuis longtemps franchir les portails. Je ne mets pas de textes en ligne, plutôt que je laisse venir à mon écran, non par dessus mon épaule (ce serait indiscret, et je ne montre pas tout, ni de mes recherches, ni de mes courriers, ni de mes utilités diverses, mais j’aime aussi passer en mode live-stream, et que ce soit comme un copain pousse ici la porte),  mais de l’autre côté de l’écran. Un jardin aussi c’est ouvert à la vue, et on partage ce qui y pousse. Je n’ai pas attendu le web pour un jardin et que ça y pousse. Ça s’appelait livres, articles, tables rondes, on ne savait pas faire autrement et maintenant oui. Ça n’empêche pas les livres : on produit des frontières comme d’autres font ces grandes bulles de savon, avec des mélanges détergents qu’ils gardent soigneusement secrets, et parfois même s’incluent dans leur propre bulle. Un livre numérique est une de ces bulles, qui quitte le site et s’en va on ne sait où, comme le livre imprimé une autre. C’est finalement de peu d’importance. Ma société est bien réelle : des amis sont là, peu mais de tous les bords du monde. Mon travail est bien concret : je m’enfonce dans le blog des autres comme autrefois dans une phrase de Saint-Simon où quinze verbes diffractent. Ce que je suis d’écriture a toujours été dans un partage : le jeu des temporalités change, mais la publication au quotidien assemble d’étranges objets lents, encore plus lents que le livre papier qui en bloquait l’avancée tandis que le site est infiniment modelable. Il peut m’arriver d’avoir à subir d’être sans connexion, me rappelant cette fragilité, ou cet état non-naturel d’isolement et mutité dans la communauté qu’avec moi j’emporte jusque dans ces zones où le signal montant ne passe plus. On en souffre moins que d’un mal de dents, on laisse passer comme on laisse passer un jour gris. On n’en fait certes pas une maladie. Mais on souffle quand on est revenu à la respiration ordinaire, au jardin vivant, à la non-préoccupation absolue du web, parce que tout simplement il est là, et qu’on travaille et qu’on vit comme on pense qu’il est bon de vivre et travailler.

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