Pacôme Thiellement
Publié le 04/11/2014

Le Poème du Management et de la Mort


Article paru conjointement dans Le 1 n°30

La vie d’une langue ne dépend pas de ceux qui la parlent mais de ceux à qui elle s’adresse. La chaîne des causes et des conséquences y est inversée comme dans l’amour – où la puissance tantrique dépend moins de la finesse d’émission de ceux qui désirent que de la force de réception de ceux qui sont désirés. La langue n’est un outil de communication que secondairement ; elle est d’abord une maille pour attraper les êtres invisibles, un masque à pensées et une boîte à rêves. C’est pour ça que nous pouvons lire Finnegans Wake, alors que Joyce écrit dans une langue qui n’est parlée par personne. A la source de chaque langue, il y a sa relation avec la « langue des oiseaux », c’est-à-dire la façon dont elle entre en relation avec d’autres états de notre être – ceux que l’on appelle, à défaut d’un meilleur terme, les Anges. Ceux qui parlent « la Langue des Oiseaux » parlent secondairement aux hommes. A travers les hommes, ils s’adressent toujours aux êtres invisibles, aux animaux, aux âmes ou aux forces. Et tous les poètes parlent la « langue des oiseaux », qui n’est pas seulement une question de jargon secret mais parfois la simple découverte d’un rythme ou d’une syntaxe émotive inédite. Toute parole poétique, comme tout amour, est un passage vers l’au-delà.

Ce n’est pas son mélange avec les autres langues qui appauvrit le français ; même celui de l’anglais des films et de la musique pop. Come on, dudes ! C’est sa contamination par le langage de l’entreprise, le jargon des publicitaires et politiques, la langue de l’information et de la communication. Ce qui tue une langue c’est son usage « de communication », c’est sa volonté d’être « comprise » à tout prix, son obsession à pénétrer dans le cerveau de son interlocuteur. Cette langue-là, qu’on voit à l’œuvre dans n’importe quel débat d’idées, on peut franchement la haïr comme un viol, parce qu’elle ne s’adresse qu’à ce qui nous rabaisse. Elle ne nous perçoit que comme de la viande à voter, acheter, se faire bien baiser, payer le prix fort et recommencer. Elle ne s’adresse jamais à l’Ange ou à l’Animal qui est en nous, mais toujours à cette sous-merde à laquelle nous voudrions échapper. Et on ne peut jamais lui répondre, puisque c’est à cet usage polémique qu’elle cherche toujours à nous rabaisser. C’est comme les oiseaux mécaniques qui pourrissent la vie du président Schreber : ça ne fait pas « débat » qu’il ne sert à rien de les insulter ou de les frapper ; le névropathe doit leur répondre par d’étranges variations homophoniques pour qu’ils se taisent : il doit les « confondre », les « rendre idiots ».

On doit faire pareil avec les managers, les publicitaires, les chroniqueurs et les experts : seule l’interruption poétique pourra mettre fin à leur règne. On doit les tuer par un mystère qui les enferme et les dépasse. La presse quotidienne devrait ouvrir des pages « rebonds » aux écrivains asilaires, aux excentriques scientifiques, aux messies sans disciples : ce sont eux qui commenteraient l’actualité. Eux, mieux que personne, vivent dans les ténèbres de leur chair ce que nous expérimentons superficiellement à l’air libre. Comme Renfield dans Dracula, leur angoissant délire n’est jamais que la vision prophétique de l’apparition imminente d’un Maître de mort. Qui mieux que Jean-Pierre-Aimé Lucas, auteur d’un invraisemblable Traité d’application des tracés géométriques dans lequel il nie l’existence de l’hyperbole ou dissèque la charpente osseuse du cercle dans lequel il découvre quatre carrés de parfaite égalité, a décrit la folie extrême des instituts scientifiques du XIXe siècle ? Les affirmations de la linguistique furent explosées par les visions de Jean-Pierre Brisset, pour qui toutes les langues descendent du bassin d’Anjou, lorsque la grenouille se transforma en homme à l’apparition de son sexe. Le grotesque inhérent à l’appréciation esthétique est démontré par la Balance de la nature de Marie Le Masson Le Golft, qui donnait des notes au cyclamen, au jaguar, à la saveur du crabe ou à l’odeur du laurier rose. Aujourd’hui, les hollow men du monde de la politique et des médias, comme les storytellings épuisants et insistants de leurs spin-doctors, devraient être analysés par les descendants de Berbiguier de Terre-Neuve du Thym qui voyait dans les moindres actions des hommes la main des Farfadets, « perturbateurs du repos et du bonheur du genre humain ». Qui écrira enfin Le poème du management et de la mort ? Car c’est ainsi que prend fin le monde. Pas sur un boum ni sur un murmure. Sur une émission de BFM-TV.

On dit que les hommes d’autrefois, menés par Nemrod, le roi-chasseur, avaient construit une Tour pour accéder au ciel. Le démiurge la détruisit ; et de cette destruction provint la multiplicité des langues. Franz Kafka et Raymond Abellio ont tous deux parlé de la Fosse de Babel. Mais le monde de la communication et du management nous apprend que Babel n’est ni une tour ni une fosse. C’est une plateforme – et c’est sur la Plateforme de Babel que nous marchons tous aujourd’hui, priant pour qu’un démiurge revienne afin de la mettre en pièces une bonne fois pour toutes. Car on ne meurt ni dans l’unification titanesque des Anciens, ni dans la dissémination des Modernes. On meurt dans la langue aplatie des ministres et des hommes d’affaire, des technocrates et des chroniqueurs télévisuels. Une langue que tout le monde parle, mais que personne n’écoute.

> Retrouvez Pacôme Thiellement au Théâtre du Rond-Point le samedi 29 novembre à 18h30 : La Société secrète du spectacle

Cet article est paru
dans une version plus courte
dans le n°30 de l'hebdo Le 1
partenaire de ventscontraires
et du Théâtre du Rond-Point

Pacôme Thiellement, né en 1975. Ecrit des essais mêlant pop culture et tradition ésotérique. Dernières parutions : Tous les chevaliers sauvages (consacré à Hara-Kiri, éd. Philippe Rey, 2012) et Pop Yoga (éd. Sonatine, 2013). A aussi co-réalisé une cinquantaine de films avec Thomas Bertay. Prépare avec ce dernier un long-métrage sur Zappa et les Freaks nommé Rituel de décapitation du Pape. (www.popedecapitation.com). 

 

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Le 8 novembre 2014 à 09:26

Pacôme Thiellement : Le Langage secret des monstres

Essayiste navigant entre pop culture et tradition ésotérique, Pacôme Thiellement vient au Rond-Point le 29 novembre desceller chez les Freaks une conjuration prophétique de la société moderne, la rédemption carnavalesque de son appétit de transparence et de sa parole enchaînée. Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue . Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ?Pacôme Thiellement – Extrêmement technique. Et avec une obsession de l'efficacité qui confine à l'obscénité.  – Selon-vous qu'est-ce qui menace la langue et qu'est-ce qui la « sauve » ?– Question très hölderlinienne — du coup je répondrai : la même chose. On sauve une langue en donnant un chatoiement poétique à ce qui la menace. On menace une langue en donnant une fadeur prosaïque - un souci de rentabilité et une vulgarité de slogan - à ce qui la sauve.   – Et votre propre langue, qu'avez-vous à en dire ?– Je l'acquiers lentement. Je l'use trop vite. Je la régénère le plus régulièrement possible.  – Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu'est-ce qui la nourrit au quotidien ?– Pour la logique, René Daumal ; pour la poétique, Gérard de Nerval ; pour la métaphysique, René Guénon ;  contre tout le reste : Alfred Jarry. – Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point "rattraper la langue"... Comment allez-vous vous y prendre ?– En la relâchant, pour qu'elle retombe d'elle-même sur ses pattes ; comme le chat à qui je l'ai donnée ! Illustration : Freaks (la Monstrueuse Parade), de Tod Browning

Le 13 août 2010 à 12:46

Libertude, égalitude, fraternitude

L'autre feuilleton de l'été - 11

En exclusivité pour les aficionados de ventscontraires.net, voici les meilleures feuilles du livre que Christophe Alévêque publie avec Hugues Leroy chez Nova Editions.dimanche 6 - lundi 7 maiUne heure du matin. C’est, enfin, l’arrivée de Ségolène Royal place de la Bastille : la liesse collective redouble. L’élue se hisse sur la scène improvisée, aidée par la main secourable de la chanteuse Carla Bruni, déjà présente à son meeting de campagne à Charléty.  La chanteuse pleure : elle a l’air heureux. Les cadres du Parti socialiste, après quatre heures de débats, ont décidé de quitter enfin la rue de Solferino, pour aller voir. par réflexe, ils rejoindront Ségolène Royal sur scène— après s’être fait, non sans mal, reconnaître par le service d’ordre improvisé. Bénabar et Philippe Torreton, qui chantaient en duo L’effet papillon, s’arrêtent net. Bernard-Henri Lévy, soutien indéfectible de la candidate,  s’empare alors du micro pour annoncer son arrivée. « Mes chers amis ! commence le bouillant intellectuel. Je suis d'une génération qui vu se noyer dans le sang ses idéologies devenues folles. Notre jeunesse, nos utopies, voilà un demi-siècle qu'elles jaunissent avec les ossements du Che, quelque part dans les jungles boliviennes (j'y suis allé). Au San Theodoros, le général Alcazar rêvait de reprendre le pouvoir, sans violence, à son rival Tapioca : on sait ce qu'il advint… » Au bout d’une dizaine de minutes, plusieurs voix, dans le public, manifestent une certaine impatience, à travers de laconiques « Ta gueule ! », ou de plus affables « Arielle, une chanson ». Ségolène Royal prend gentiment le micro des mains du philosophe. Ces images resteront gravées dans les rétines de la jeunesse ségoliste. La future présidente paraît planer dix centimètres au-dessus du sol ; la lune dessine un spot de lumière autour de son corps. Devant elle, une foule de jeunes, surexcités, un peu ivres, rarement blonds. Beaucoup de filles ont jeté leur tee-shirt Vêtimarché pour s’exhiber torse nu, un « YES » triomphal tracé sur les seins. Ils l’ont attendue cinq heures pour faire la fête. « Bonsoir ! lance la présidente. (ovation) Je vais vous parler avec gravité. (ovation) Il est temps d’aller se coucher ! (silence) D’abord, je veux m’excuser auprès des voisins pour tout ce tapage à une heure aussi tardive : la joie ne doit pas empêcher le respect. Aller se coucher, oui ! Pour nous mettre au travail dès demain. Pour mieux participer à la grande tâche collective qui nous attend. Et d’abord, tout de suite, ensemble, nous allons nettoyer cette belle place de la Bastille, lieu de tant de moments forts de notre histoire, pour la laisser telle que vous l’avez trouvée en arrivant. Nous allons tous nous y mettre, sans exception : l’ordre doit être juste. Les dirigeants du Parti socialiste, présents à mes côtés sur cette estrade depuis la victoire, vont montrer l’exemple et s’emparer d’un balai, dans un esprit participatif ! Vous allez voir, c’est amusant. Je demanderai seulement à toutes les jeunes filles, même majeures, de mettre un vêtement sur leur poitrine — car tant que l’on aura pas résolu le problème de la condition féminine, on ne pourra pas s’attaquer au reste. Et je demanderai aux plus âgés, dans un souci d’encadrement éducatif, de faire cesser la consommation d’alcool. Si vous avez le droit de vous amuser ce soir, vous avez le devoir de travailler demain. Des kits de prévention et de protection sont à la disposition de toutes les jeunes femmes au pied de la scène, à côté des balais et des serpillières. La politique autrement, ça commence aujourd’hui ! Je vous donne rendez-vous à toutes, à tous, le 10 mai, pour une grande fête républicaine, familiale et fra-ter-nelle ! » La greffe de la petite a réussi : la France est heureuse.    La suite demain...

Le 21 février 2013 à 08:52

Yves Pagès, François Wastiaux : Pouvoir-Point #1

> Episode suivant   Dans ce premier extrait de leur conférence-performance "Pouvoir-Point", l'écrivain-éditeur Yves Pagès et le metteur en scène François Wastiaux nous plongent dans la restructuration du groupe éditorial Librenvi, une entreprise fictive mais dont la novlangue manageriale poussée à l'absurde devient comique – et ça fait du bien. A la tribune, Jean-Michel Michel, saisissant chef d'orchestre d'un récital PowerPoint plus vrai que nature et finalement terrifiant. "Un certain Jean-Michel Michel, leader d’un groupe éditorial ayant récemment pris de l’ampleur (Librenvi International Editing) réunit ses proches collaborateurs et cadres supérieurs pour fêter les dernières mutations en cours. Lors de cet exposé, il développe ses thèmes favoris dans le domaine « managemental », à l’aide de schémas et de mots-clefs projetés sur écran. Son discours, hanté par les barbarismes de l’ère du temps, mais sans jamais tomber de la caricature, finira par se déliter de lui-même, puis par mordre la poussière, entre trou de mémoire et délire pseudo-théorique touchant au « fractal », à la « pixellisation du désir » et à l’horizon hyper-contextuel de l’industrie du support papier. En guise de catastrophe finale, l’orateur en voie de décomposition n’aura plus qu’à laisser chanter en lui cette étrange prière d’insérer : « Ô Lord, won’t you give me a Mercedes Benz ?! ». " Enregistré le 30 novembre 2012 dans la salle Topor du Théâtre du Rond-Point Avec le soutien de voQue & Cie En partenariat avec Cinaps TV et Rue 89   Vous pouvez également retrouver le podcast audio complet de cette conférence-performance.  

Le 26 mars 2015 à 12:32

Antoine Boute : Les Morts rigolos (la vie c'est du luxe)

Trousses de secours, saison 3 : Rattraper la langue

Attention : voyage de 40 minute dans l'univers sonore, mental, drôlissime et percussif d'Antoine Boute. L'auteur redonne par la bouche naissance à son roman Les Morts rigolos – entre chant diphonique, stand-up littéraire jusqu'au boutiste, réinvention des rites d'enterrement (ce qui, dit en passant, est une œuvre d'utilité publique urgente à laquelle aucun artiste à ce jour ne s'était encore attelé).  Entrez dans une conférence-performance ou plutôt – selon les propres mots de Boute – "un dispositif-impertinence pour ériger le roman en blague, faire de la blague un système philosophique, repousser l'instant de la chute, histoire de voir combien de temps la bécane va tenir sans imploser." Poète-bucheron-météore venu de Belgique, Boute, vous verrez, pousse la littérature jusqu'à la catastrophe. Antoine Boute est l’un des représentants les plus emblématiques de la poésie expérimentale en Belgique. Son œuvre, plurielle, se caractérise par une singularité forte, une identité tout à la fois propre et hybride, mutante, inquiétante, excitante. Philosophe, écrivain, poète sonore, pornolettriste, prophète conceptuel et naturaliste, il s’adonne également à la poésie graphique, à l’écriture collective, aux pratiques collaboratives, et est organisateur d’événements.Parmi ses ouvrages : Les Morts rigolos (éditions Les Petits Matins 2014)  Enregistré le 27 novembre 2014 au Théâtre du Rond-Point durée 40 minutes

Le 4 juillet 2014 à 10:44

Epistole

Conversation de bureau

pour Jean-Claude Grumberg VIVIEN. Mon cher Paul, je vous écris de...PAUL. Vous pouvez parler plus distinctement.VIVIEN. Pardon ?PAUL. Vous n'articulez pas.VIVIEN. Je n'ai aucune raison d'articuler. J'écris.PAUL. Oui mais vous écrivez tout haut.VIVIEN. Et alors ?PAUL. Et alors je vous entends.VIVIEN. Eloignez-vous.PAUL. Pourquoi puisque c'est à moi que vous écrivez ?VIVIEN. Si je vous écris Paul c'est pour que vous me lisiez pas pour que vous m'entendiez.Un temps.PAUL. Vivien, je peux savoir pourquoi vous m'écrivez au mois de mars ?VIVIEN. Je vous l'explique dans ma lettre.PAUL. Vous ne l'avez pas encore écrite.VIVIEN. Non mais je sais ce qu'elle contient.PAUL. Si vous le savez pourquoi vous ne me le dites pas ?VIVIEN. Parce que ce n'est pas la même chose.PAUL. Quoi ?VIVIEN. Dire et écrire.PAUL. Ah bon !VIVIEN. Rien à voir.PAUL. Quand vous écrivez vous n'employez pas les mêmes mots, les mêmes verbes, les mêmes accents que ceux que vous utilisez pour parler comme en ce moment...?VIVIEN. Si mais ils n'ont pas... comment dire... le même poids, la même densité et peut-être pas la même signification.Un temps.PAUL. Vous m'écrivez en anglais ?VIVIEN. Non, mais je vous écris avec la main alors que je vous parle avec la langue.PAUL. Oui ça je vous remercie.VIVIEN. Et comme vous avez dû le remarquer la langue est un morceau de chair très court, très innervé et donc très vif, qui remue dans tous les sens ce qui a pour conséquence qu'elle ne dit pas toujours précisément ce qu'on souhaiterait qu'elle dise. De plus le fait qu'elle soit placée dans la boîte crânienne, c'est-à-dire très proche du cerveau, ne donne pas le temps à la pensée de refroidir.PAUL. Je vois. Je dois donc m'attendre de votre part à des propos glacés.VIVIEN. Maîtrisés disons.PAUL. Maîtrisés !VIVIEN. Oui, par la main qui va recevoir l'idée apaisée et fortifiée par le long cheminementqu'elle vient d'effectuer de la tête au poignet ne demandant qu'à s'exprimer avec clarté dans les pleins et déliés de ma plume.PAUL. Permettez-moi d'en douter.VIVIEN. Douter ? Douter de quoi ?PAUL. Que tout ce que vous venez de dire ait du sens. Pardonnez-moi mais comme vous vous êtes expliqué avec votre petit morceau de chair si peu fiable, je doute, oui, que votre discours soit maîtrisé.VIVIEN. Ne vous inquiétez pas, il l'est.PAUL. Tiens donc et pourquoi ?VIVIEN. Parce que je l'avais écrit avant. Vous pensez bien que je ne me serais pas risqué...Un temps.PAUL. Et ça ?VIVIEN. Quoi ?PAUL. Cette carte postale que vous m'avez envoyée de votre lieu de vacances l'été dernier.VIVIEN. Eh bien ?PAUL. LIsez-la.VIVIEN (lisant). "Mon cher Paul. Ici il fait beau. Je me baigne. J'espère que vous allez bien. Amitiés. Vivien."PAUL. Vous n'avez pas l'impression que votre pensée se soit un tantinet gourée d'itinéraire ?VIVIEN. C'est-à-dire ?PAUL. Qu'elle ait raté le bras et se soit dirigée vers la jambe et que vous ayez fini par écrire avec vos pieds !VIVIEN. Paul, je vous en prie !PAUL. Enfin Vivien, ne me dites pas que ces trois lignes insipides sont le fruit d'une réflexion ferme et que vous n'auriez pas pu faire mieux en parlant tout simplement !VIVIEN. Je ne crois pas.PAUL. Ne vous fichez pas de moi.VIVIEN. Je vous assure, je me souviens quand je vous ai écrit ce mot, j'étis sur la plage écrasé de chaleur, incapable de prononcer la moindre parole.PAUL. Vous n'auriez pas été capable de dire "Bonjour Paul, la mer est belle, je nage...!!"VIVIEN. Je ne pense pas. Et puis si je vous l'avais dit c'est que vous auriez été là et vous auriez donc constaté par vous-même qu'il faisait beau et que je me baignais... alors à quoi bon le dire.Un temps.PAUL. Exact.VIVIEN. Cela dit je suis touché que vous consreviez les cartes postales que je vous envoie.PAUL. C'est pour l'image. J'aime les dunes.VIVIEN. Je l'ignorais.PAUL. Celle du lézard ou celle du vieux avec la cornemuse je ne les ai pas gardées.VIVIEN. C'est bon à savoir pour la prochaine fois.PAUL. Je suppose que vous ne passez pas toutes vos vacances près des dunes ?VIVIEN. Non bien sûr, mais où qu'on soit si on cherche bien on en trouve toujours une ou pour le moins un monticule sableux, surtout quand on sait que ça fait plaisir... "Mon cher Paul, je vous écris de..." Pardonnez-moi je continue parce que le dernier courrier est à dix-neuf heures et j'aimerais autant vous la poster aujourd'hui.PAUL. Vous n'allez pas me la donner ?VIVIEN. Non.PAUL. Vous n'oubliez pas, j'espère, que je suis assis en face de vous, Vivien ?VIVIEN. Comment pourrais-je l'oublier Paul ! Vous êtes assis en face de moi depuis quinze ans et trois mois, huit heures par jour, dans le même bureau, avec pour seule interruption quotidienne une halte d'une heure à la cafétéria où la plupart du temps vous parvenez à placer votre plateau en face du mien.PAUL. Oui mais je ne choisis jamais comme vous ni chou-fleur, ni cabillaud, ni fromage à pâte molle.VIVIEN. C'est vrai et au mois d'août vous ne partez pas non plus en congés avec moi, mais le reste de l'année nous pissons très souvent ensemble.PAUL. Jamais face à face.VIVIEN. Exact, de profil. Vous avez toujours la délicate attention de choisir un urinoir parallèle au mien.PAUL. Tout cela pour le plus grand bonheur du personnel et surtout de la direction. Vous le savez bien Vivien.VIVIEN. Que vous me suiviez chaque fois que je vais au toilettes les rend heureux ?PAUL. Non, que les deux experts-comptables de l'entreprise s'entendent si bien les rassure. Les bons amis faisant les bons comptes. Et c'est au nom de notre relation harmonieuse que je vous demande de...VIVIEN. Non ! Je ne vous donnerai pas ma lettre ! Une lettre qui n'est pas portée par un facteur à l'aube, dont l'enveloppe n'est pas déchirée avec une légère palpitation cardiaque n'est pas une lettre, c'est un pli, un fax ou bien pire un e-mail ! une suite de mots sans âme destinés à la seule communication.PAUL. Vous savez ce que je pense, Vivien ?VIVIEN. Non.PAUL. Je pense que vous vous apprêtz à m'écrire une lettre d'amour.VIVIEN. Moi ?PAUL. Oui vous. Je ne vois pas d'autre explication à vos cachotteries. Vous n'osez ps me dire que vous m'aimez alors vous me l'écrivez.VIVIEN. Paul vous ne...PAUL. Pour ma part je n'y vois aucun inconvénient, il y a longtemps que je l'avais remarqué.VIVIEN. Que je vous aimais ?PAUL. Oui.VIVIEN. D'amour?PAUL. Bien sûr. Je me suis toujours dit un jour ou l'autre ça va sortir. On y est.VIVIEN. Mais... quand vou sen êtes-vous...?PAUL. Oh de nombreuses fois, mais je dois dire là où ça a été le plus flagrant c'est lors du dernier bilan.VIVIEN. Ah bon ?PAUL. Oui, quand vous avez pris ma main, que vous l'avez posée sur la souris de mon ordinateur et que nous avons cliqué ensemble...VIVIEN. J'ai fait ça ?PAUL. Oui, et très tendredment Vivien, très très tendrement.VIVIEN. Ah...PAUL. Vous voulez que je vous embrasse ?VIVIEN. Sur la joue ?PAUL. Non sur la bouche.VIVIEN. C'est-à-dire...PAUL. C'est-à-dire quoi ?VIVIEN. C'est-à-dire... ça vous ferait plaisir ?PAUL. Ça n'est pas impossible...VIVIEN. Mais pas avec la langue Paul.PAUL. Je ne vais quand même pas vous embrasser avec la main !VIVIEN. Pour la première fois je préférerais.PAUL. Vous voulez que j'écrive c'est ça ?! Que j'écrive : "Je vous embrasse !"VIVIEN. Oui je préférerais que notre premier désir pour moi soit maîtrisé.PAUL. Il aut vraiment que je vous aime... donnez-moi un stylo bille.VIVIEN. Un bleu, ça vous ira ?PAUL. Parfait, allons-y...VIVIEN. Paul.PAUL. Oui ?VIVIEN. J'aimerais autant que vous ne m'écriviez pas sur le papier à en-tête de la société.PAUL. Vous êtes bien compliqué.VIVIEN. Comprenez-moi, si vous m'écrivez simcèrement "Vivien, je vous embrasse..." j'aimerais autant que ce ne soit pas sous "Marco Frères, pièces détachées et matériel agricole"'...PAUL. Bon, alors du papier blanc.VIVIEN. Merci beaucoup Paul, merci beaucoup.PAUL. De rien.(Ils se mettent tous les deux à écrire. Quand ils ont terminé ils plient leur lettre et la placent dans une enveloppe qu'ils cachettent d'un coup de langue.)Voilà.VIVIEN. Vous passez près d'une poste Paul pour attraper votre RER ? Je me trompe ?PAUL. Non.VIVIEN. Ça ne vous ennuie pas de poster la mienne.PAUL. Pas du tout de toute façon je dois y  passer pour la mienne.VIVIEN. Merci... Bien je me sauve.PAUL. Moi aussi, j'y vais.VIVIEN. A demain Paul.PAUL. A demain Vivien.Paru dans Théâtre sans animaux / Sans m'en apercevoir Actes Sud 2001-2004

Le 12 avril 2010

Guérison

Pièce brève de Jean-Michel Ribes

Ils discutent en marchant.-    Le mot théâtre vous donne-t-il envie d’aller au théâtre ?-    Ce sont plutôt des amis.-    Qui vous donnent envie ?-    Disons qui m’y entraînent.-    Jamais le mot ?-    Le mot théâtre ?-    Oui.-    Rarement.-    Comme moi. A mon avis, il est foutu.-    Le mot théâtre ?-    Oui, peut-être même est-il mort sans qu’on s’en soit aperçu.-    On en aurait parlé dans les journaux ou à la télé.-    Il n’y a pas de théâtre à la télévision.-    Non, mais il y a des nouvelles, et le décès d’un mot comme théâtre aurait fait des vagues, quand même.-    Vous avez peut-être raison.-    Il est toujours là c’est sûr.-    Pas en grande forme en tout cas.-    Possible.-    Amoindri.-    Probablement.-    Je me demande s’il n’est pas temps qu’on lui rajoute des lettres.-    Des lettres ?-    Oui. Un « e », un « o », un « p » ou mieux un « t », le « t » renforce bien le mot, ça le structure. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si « structure » en a deux. Vous imaginez « structure » sans « t » : « srucure ».-    C’est vrai ça ne donne pas très envie de se construire.-    Pour le moins.-    J’ignorais totalement l’importance de la lettre « T » pour le soutien du mot, pour son dynamisme.-    Elle est essentielle. Regardez, pour la prévention du danger, on en a mis trois : ATTENTION ! que serait ce mot alarme sans ses trois « T » : (il crie)« A-en-ion  l’immeuble s’écroule ! » personne ne bougerait.-    C’est fou, on ne réalise pas que le T peut nous sauver la vie.-    Très souvent.-    Ce qui m’inquiète tout à coup c’est qu’il n’y en a pas dans « médecin ».-    C’est pour ça que moi j’appelle toujours un docteur. Au moins il y en a un.-    Les bons devraient en avoir deux.-    Doctteur.-    Oui, ou docteurt. Vous avez un rhume, vous consultez un docteur, pour une angine de poitrine, vous  courrez chez un docteurt.-    Ce serait beaucoup plus simple c’est vrai.-    Plus juste surtout. Et quand à ceux qui ne guérissent jamais personne on leur enlèverait leur « t » au bout de six morts par exemple. Qui alors irait se faire soigner chez un « doceur » !?-    Personne bien sûr.-    Je pense qu’il faudrait organiser une réévaluation des performances de l’ensemble des praticiens suivie d’une répartition de la lettre « t » aux vues de leurs résultats.-    Cela permettrait sûrement  de rééquilibrer le budget de la santé.-    Ne vaudrait-il pas mieux dire « avec t » ?-    Que santé ?-    Oui.-    Non, santé convient parfaitement pour désigner la bonne forme, un mot sans « t » est un mot qui va bien, regardez plaisir, paradis, rebond, envol, cognac.-    Crevette, escargot et lansquenet ne vont pas mal non plus.-    Enlevez leur donc le « t » et vous verrez leur mine.-    Vous avez raison.-    Le « t » est un renfort, une vitamine, parfois une prothèse.-    Mais j’y pense tout d’un coup, le mot théâtre en a déjà deux !-    Vous vous rendez compte ce qu’il porte ?-    Quoi de plus ?-    Deux mille cinq ans de tragédies, farces, drames et comédies ! d’Eschyle à Becket !     Toute l’angoisse et l’ironie du monde qu’il doit dire avec seulement sept petites lettres !-    Mon Dieu ! vite, rajoutons-lui un T.-    A mon avis deux est un minimum.-    Deux ! ça ferait quatre !?-    Pensez à l’avenir.-    Ça va continuer encre longtemps le théâtre ?-    J’en ai peur.-    Bon va pour quatre. Ce qui donne ?-    Thétatret.-    Thétatret ?-    Oui. Alors ? -    pas mal.-    Si je vous proposais d’aller au thétatret ce soir…-    Je ne dirai pas non, une soirée au thétatret, ça donne envie !-    Je crois que nous l’avons sauvé !Un temps-    Dites moi ?-    Oui.-    Le mot apéritif vous donne-t-il envie de boire un apéritif ?-    Toujours.-    Moi aussi. Je vous invite à boire un verre au bar du thetatret, ça vous dit ?-    J’adore les théatrets qui ont un bar ! Extrait de Multilogues suivi de Si Dieu le veut, © Actes Sud, 2006.http://www.actes-sud.fr/ficheisbn.php?isbn=9782742760701

Le 11 novembre 2014 à 09:16

Frédéric Ferrer : Wow ! Et si on changeait de planète ?

Conférencier agité de la langue et mouillant sa chemise devant les urgences qui nous menacent, Frédéric Ferrer revient le 24 janvier au Rond-Point. Prophétisera-t-il la catastrophe ou l’espoir fou ? En tout cas il nous fera rire, même si les temps de l’espèce humaine sur Terre sont comptés. Anthropocène épuisant le globe, changement climatique, menace d’astéroïdes… l’humanité devra partir. La découverte récente de plusieurs exoplanètes en zone d’habitabilité nourrit tous les espoirs.  Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ?Frédéric Ferrer – Je trouve notre rapport très drôle (et assez complexe). – Selon-vous qu'est-ce qui menace la langue et qu'est-ce qui la « sauve » ?– Ce qui menace la langue ce sont les appauvrisseurs, réducteurs et manipulateurs du langage, qui font florès en ce moment un peu partout dans le monde, et les mets beaucoup trop épicés. Ce qui la sauve, c’est notre désir de ne pas prêter notre bouche aux appauvrisseurs, réducteurs et manipulateurs du langage qui font florès en ce moment un peu partout dans le monde, et un grand verre d’eau quand un met est vraiment trop épicé. – Et votre propre langue, qu'avez-vous à en dire ?– Je n’arrive pas à l’enrouler sur elle-même. – Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu'est-ce qui la nourrit au quotidien ?– L’une des rencontres qui a sans douté été des plus déterminantes pour ma langue (devenant événement pour moi) est celle d’un jeune scientifique, dont je ne me souviens pas du nom, à qui je n’ai pas parlé, et que je n’ai pas non plus rencontré personnellement (de sorte que je peux dire aujourd’hui que vraiment nous ne nous connaissons pas du tout, ce qui fait qu’il ignore totalement ce qu’il a provoqué en moi ce jour là à Bruxelles, et même jusqu’à mon existence), mais dont la conférence en néerlandais, langue que je ne parle pas et ne comprends pas, m’a permis d’accéder à un autre monde (en atomisant totalement et éparpillant façon puzzle le rapport que j’avais à ma propre langue).Et s’agissant maintenant de la question de la nourriture quotidienne, ma langue a la chance de pouvoir profiter des recettes inattendues et merveilleuses de Lou, 7 ans, et Marin, 4 ans. – Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point "rattraper la langue".... Comment allez-vous vous y prendre ?– Je vais écouter les langues extra-terrestres et faire des hypothèses sur le devenir de la mienne.  

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