Rattraper la langue
Publié le 13/11/2014

Hervé Le Tellier : "Je me sens mal à l'aise dans ma langue"


Marcel Bénabou, Paul Fournel, Hervé Le Tellier, Olivier Salon, le quarteron d'attaque de l'OuLiPo, revient au Rond-Point le 20 novembre avec une conférence-performance gargantuesque : Dis-moi quelle langue tu manges – langue crue, langue cuite et recuite, tranches de littérature mangées vivantes, vieux boucanés, langue fumée, langue plagiée chère aux vautours et autres charognards…
 
Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ?
Hervé Le Tellier – Jacques Lacan disait qu'il « n’y a pas de rapport sexuel » et Woody Allen que « la langue est un organe sexuel qui sert accessoirement à parler. » On voit que rapport et langue ont à voir avec le sexe, ce qui est dégoûtant, et pour ma part, par là, comme dirait l'autre, je n’entends rien. Par ailleurs, la réponse à votre question est Oui.

– Selon-vous qu'est-ce qui menace la langue et qu'est-ce qui la « sauve » ?
– Ce qui menace la langue, c’est de la mépriser trop ou de la maîtriser pro. Ce qui la sauve, c’est qu’elle est bien plus forte que ce que chacun en fait. Par ailleurs, la réponse à votre question est un long rire sardonique, provoqué, comme nul ne le sait, par la renoncule de Sardaigne (trop rare tentative pour ranimer l’adjectif sardonique).

– Et votre propre langue, qu'avez-vous à en dire ?
– Je me sens mal à l’aise dans ma langue, affirmation qui peut sembler une affèterie quand on a fait profession de son maniement. J’ai toujours une tournure anglo-saxonne en tête, reliquat d’une enfance londonienne, un doute sur l'ordre d’une phrase, et une insatisfaction du premier mot venu. J’ai la sensation que tous mes textes sont inachevés, presque abandonnés. Une espèce de doute d’autodidacte. Par ailleurs, la réponse à votre question est.

– Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu’est-ce qui la nourrit au quotidien ?
– Oui-Oui et la voiture jaune, que j’ai relu récemment et ça ne résiste pas. Puis Rabelais, Gary, Vian, Queneau, dans le désordre. Par ailleurs, la réponse .

– Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point "rattraper la langue"... Comment allez-vous vous y prendre ?
– Vous allez voir, vous allez en rester sur le cul. C’est du tizingue, comme on dit en français. Par ailleurs.

Place aux poètes, aux créolisants, aux corsaires du langage, place aux passeurs et aux décrypteurs de paroles, place aux cracheurs d'avenir.
Pauvre langue. Réduite en « éléments de langage ». Qui nous parle de plus en plus petit. Pasteurisée, simplifiée, désertifiée par les stratèges en communication. Confisquée par les adeptes du pugilat médiatique, de la harangue haineuse et du bashing. Nos paroles, nos pensées, les mots avec lesquels nous rêvons n'ont jamais été si convoités. Le langage est notre bien le plus précieux. Alors rattrapons ce qui nous échappe peu à peu. Ce langage qui nous façonne. Et qui façonne le monde. Toutes nos infinies façons de dire.

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Le 6 novembre 2014 à 07:02

Olivier Salon : "Il n'y a rien de secret à l'Oulipo"

Marcel Bénabou, Paul Fournel, Hervé Le Tellier, Olivier Salon, le quarteron d'attaque de l'OuLiPo, revient au Rond-Point avec une conférence-performance gargantuesque : Dis-moi quelle langue tu manges – langue crue, langue cuite et recuite, tranches de littérature mangées vivantes, vieux boucanés, langue fumée, langue plagiée chère aux vautours et autres charognards… Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ?Olivier Salon – Notre langue est un muscle mobile, agile, fertile, en mouvement permanent. Il convient de l’entretenir, ce muscle, mais aussi de le retenir, car il aurait tendance à s’égarer dans tous les recoins que le journalisme, le langage rapide, l’écriture texto, la technologie détournent sans pudeur aucune. Restons explorateurs, certes, mais explorateurs avertis. Un explorateur averti en vaut deux. Buvons et voyons double. Fréquentons les lieux d’expression poétique ou artistique, lisons et relisons, car c’est en lisant qu’on devient liseron. – Selon vous, qu’est-ce qui menace la langue et qu’est-ce qui la « sauve » ?– L’une des menaces principales de la langue est la banalisation de mots importants, le dévoiement de concepts, l’oubli des origines et des valeurs des mots. Ainsi l’adjectif poétique est-il utilisé en lieu et place de émouvant, sans aucun rapport avec la poésie ; l’adjectif surréaliste remplace le mot extravagant, sans aucun rapport avec la révolution du surréalisme. Par ailleurs, de bien vilains mots issus en général de la technologie se sont imposés : le verbe impacter, par exemple, qu’on utilise à toute sauce, y compris vinaigrée ; ou bien générer en lieu et place d’engendrer.Mais ce qui sauve notre langue, c’est le plaisir toujours intact dans toutes les couches de la société de l’utiliser à des fins littéraires, la jouissance qu’elle procure à tant de ses utilisateurs. Il n’est qu’à voir le nombre considérable d’ateliers d’écriture, et le plaisir que ces derniers procurent au nombre toujours croissant de ses participants. L’écriture en atelier tisse un lien social, fondé sur ce partage de la langue et de l’expression.Vivent les écriverons et les liserons ! – Et votre propre langue, qu’avez-vous à en dire ?– Quant à ma propre langue, elle évolue également, mais reste constamment dans la recherche de constructions nouvelles, dans l’invention et l’utilisation de formes d’expression neuves ; elle reste sujette au plaisir des jeux de mots, des jeux de langage, de la connivence qu’elle permet d’établir avec l’interlocuteur, le lecteur, l’auditeur. Quel plaisir inouï que d’imaginer seulement un lecteur éventuel en train de comprendre un jeu de mots abandonné, hasardeux, inattendu, au fil des pages. Ce partage in absentia est l’un des miracles de la littérature. – Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu’est-ce qui la nourrit au quotidien ?– Étant devenu membre de l’Oulipo en l’an 2000, cette cooptation m’a fait entièrement reconsidérer mon rapport à la langue. Je n’ai jamais été aussi sensible à l’alexandrin classique que depuis que je pratique l’écriture oulipienne. Car cette dernière, pour novatrice qu’elle soit, reste ancrée dans l’histoire de la littérature, dans l’aventure historique des formes littéraires, et me permet de jouir beaucoup plus qu’auparavant des grands poètes et écrivains du passé, d’admirer les formidables inventeurs, les façonneurs de notre langue. – Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point « rattraper la langue »… Comment allez-vous vous y prendre ?– Ne comptez pas sur moi pour dévoiler ici l’un quelconque de nos secrets. Au demeurant, il n’y a rien de secret à l’Oulipo : toute invention oulipienne appartient aussitôt à tous, à tous ceux qui souhaitent s’en emparer. Pas de copyright, pas de droit d’exploitation, mais bien au contraire, une libre circulation. Ce qui est sûr, c’est que la langue commune a du retard. Et ce retard, nous allons le rattraper le plus vite possible. Alors ce muscle bien vivant qu’elle la langue, et cette langue elle-même, nous allons l’accommoder vigoureusement, nous allons la saupoudrer de salpêtre et de jeux de mots, nous allons la laisser égorger sans rendre lame toutefois, pardon, dégorger sans rendre l’âme toutefois, et nous allons la déguster ensemble, accompagnée de cornichons, de lipogrammes, de câpres et de contrepets, le tout servi avec un petit vin blanc, je ne vous dis que cela : au fait, aimez-vous le goût du blanc ? > plus sur la conférence-performance de l'OuLiPo

Le 15 janvier 2015 à 17:47

Christophe Fiat : "La peur empêche d'entendre et de parler"

Trousses de secours, saison 3 : Rattraper la langue

Écrivain, auteur dramatique, metteur en scène et poète électrique, Christophe Fiat vient au Rond-Point le 22 janvier nous raconter... Marcel Pagnol ! Ou comment le monde entier découvre le premier film français parlant et son accent marseillais. Une performance loin des clichés provençaux, avec guitare électrique et batterie. Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ?Christophe  Fiat – Si j’en avais une idée précise, je ne serais pas écrivain. Je n’essayerais pas d’inventer des récits, dont j’espère qu’ils nous libèrent du cynisme décomplexé de notre époque. – Selon-vous qu'est-ce qui menace la langue et qu'est-ce qui la « sauve » ?– Tout menace la langue : les injonctions, la mauvaise foi, le mensonge, bien sûr mais surtout la peur. La peur empêche d’entendre et de parler. Sans doute que la littérature a toujours été là pour nous libérer de ça. Si ce n’est qu’aujourd’hui, elle retrouve ses origines orales, épiques dans l’art de la performance ou de la poésie sonore, et parfois même dans le théâtre. – Et votre propre langue, qu'avez-vous à en dire ?– C’est une langue à la fois écrite et orale. Elle est faite pour être lue dans les livres que je publie et aussi pour être écoutée dans mes pièces de théâtre comme La Jeune Fille à la Bombe en 2007 au Festival d’Avignon ou L’Indestructible Madame Richard Wagner au Théâtre de Gennevilliers en 2011 mais aussi dans des fictions radiophoniques comme Spirit of Marcel Pagnol réalisée par Blandine Masson et interprété par Stanislas Nordey ou Sur les traces de Godzilla réalisé par Jacques Taroni. C’est donc une langue à deux vitesses, langue accessible mais inappropriable, pleine d’énergie. – Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu'est-ce qui la nourrit au quotidien ?– Thomas Bernardt pour l’exagération, William Burroughs pour la paranoïa, Baudelaire pour la délicatesse, Shakespeare pour ses chansons, Philippe Sollers pour la légèreté apparente, Claude Louis-Combet pour le mystère et le dark continent féminin.Tout me nourrit au quotidien. Mais à en juger par mes livres, c’est certainement les figures légendaires et pop qui m’inspirent : Batman, Stephen King, La Comtesse de Ségur et celles que j’ai intitulé Héroïnes (Al Dante 2005) : Courtney Love, Sissi, Isadora Duncan, la Wanda de Sacher Masoch et Madame Mao.Certains événements agissent aussi sur moi comme des révélateurs : le 11 septembre dans mon livre New York 2001 (Al Dante, 2002), le 11 mars au Japon dans Retour d’Iwaki (Gallimard, 2011) et bientôt sans doute – j’y travaille – les attentats à Paris de janvier 2015. Comment les nommer ? C’est impossible à dire, à l’heure qu’il est. – Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point "rattraper la langue".... Comment allez-vous vous y prendre ?– Le plus simplement du monde. En musique. Ce qui fait le lien entre mon écriture et la scène est la culture rock. Culture suspecte au plus haut point parce que : 1. dévorée de l’extérieur par la société de consommation (ou ce qu’il en reste, étant donné qu’on va vers une société de la pénurie et de la gratuité) et 2. dévorée de l’intérieur par la prédication protestante non dite, en tout cas non suffisamment identifiée par ceux qui se prétendent critiques de rock.Ceci dit le rock m’intéresse parce qu’il est un puissant vecteur d’émotions (à canaliser) Rien n’arrête Marcel Pagnol donc. Au travers de textes chantés et lus sur des riffs grinçants et des rythmes psychédéliques, Pagnol va apparaître sous un nouveau jour. Aventurier obstiné et artiste aux multiples facettes (dramaturge, cinéaste, écrivain). Finis le mythe provençal et les souvenirs d’école, Pagnol c’est rock’n’roll !Je ne sais pas si la langue peut être rattrapée. Attrapons-là déjà et on verra bien. Nicolas Fenouillat, artiste qui m’accompagne à la batterie électronique dans le groupe POETRY sera à mes côtés.      

Le 4 novembre 2014 à 09:55

L'OuLiPo chasse la langue au lamparo ou à tâtons

Trousses de secours

Marcel Bénabou, Paul Fournel, Hervé Le Tellier, Olivier Salon, le quarteron d'attaque de l'OuLiPo, revient au Rond-Point avec une conférence-performance gargantuesque : Dis-moi quelle langue tu manges – langue crue, langue cuite et recuite, tranches de littérature mangées vivantes, vieux boucanés, langue fumée, langue plagiée chère aux vautours et autres charognards… Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ?Paul Fournel – Les choses vont bien mieux qu'avec le Président de la République précédent (pas difficile), mais nous ne sommes pas encore revenus au niveau des Présidents antérieurs qui, chacun à sa façon, avaient un bel usage de la langue : lyrisme de de Gaulle, rigueur de Pompidou, charme bourgeois de Giscard, gouaille impeccable de Chirac, maîtrise chirurgicale de Mitterrand.Après le passage linguistiquement catastrophique de Sarkozy, Hollande impose une méritoire correction qui pourra peut-être devenir le tremplin d'un nouveau départ vers une authentique "qualité France". – Selon vous, qu’est-ce qui menace la langue et qu’est-ce qui la « sauve » ?– L'usage et l'usage. – Et votre propre langue, qu’avez-vous à en dire ?– En gros, c'est du français. – Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu’est-ce qui la nourrit au quotidien ?– La découverte de la langue de ma mère d'abord. Ensuite la découverte de la langue des autres et enfin, au quotidien, la découverte toujours renouvelée qu'on peut parler pour dire des choses passionnantes ou parler pour ne rien dire. Voilà qui façonne et voilà qui nourrit. – Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point « rattraper la langue »… Comment allez-vous vous y prendre ?– Pour être franc, à l'heure qu'il est cela m'arrangerait grandement de le savoir. Une idée ? > plus sur la conférence-performance de l'OuLiPo

Le 11 novembre 2014 à 09:16

Frédéric Ferrer : Wow ! Et si on changeait de planète ?

Conférencier agité de la langue et mouillant sa chemise devant les urgences qui nous menacent, Frédéric Ferrer revient le 24 janvier au Rond-Point. Prophétisera-t-il la catastrophe ou l’espoir fou ? En tout cas il nous fera rire, même si les temps de l’espèce humaine sur Terre sont comptés. Anthropocène épuisant le globe, changement climatique, menace d’astéroïdes… l’humanité devra partir. La découverte récente de plusieurs exoplanètes en zone d’habitabilité nourrit tous les espoirs.  Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ?Frédéric Ferrer – Je trouve notre rapport très drôle (et assez complexe). – Selon-vous qu'est-ce qui menace la langue et qu'est-ce qui la « sauve » ?– Ce qui menace la langue ce sont les appauvrisseurs, réducteurs et manipulateurs du langage, qui font florès en ce moment un peu partout dans le monde, et les mets beaucoup trop épicés. Ce qui la sauve, c’est notre désir de ne pas prêter notre bouche aux appauvrisseurs, réducteurs et manipulateurs du langage qui font florès en ce moment un peu partout dans le monde, et un grand verre d’eau quand un met est vraiment trop épicé. – Et votre propre langue, qu'avez-vous à en dire ?– Je n’arrive pas à l’enrouler sur elle-même. – Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu'est-ce qui la nourrit au quotidien ?– L’une des rencontres qui a sans douté été des plus déterminantes pour ma langue (devenant événement pour moi) est celle d’un jeune scientifique, dont je ne me souviens pas du nom, à qui je n’ai pas parlé, et que je n’ai pas non plus rencontré personnellement (de sorte que je peux dire aujourd’hui que vraiment nous ne nous connaissons pas du tout, ce qui fait qu’il ignore totalement ce qu’il a provoqué en moi ce jour là à Bruxelles, et même jusqu’à mon existence), mais dont la conférence en néerlandais, langue que je ne parle pas et ne comprends pas, m’a permis d’accéder à un autre monde (en atomisant totalement et éparpillant façon puzzle le rapport que j’avais à ma propre langue).Et s’agissant maintenant de la question de la nourriture quotidienne, ma langue a la chance de pouvoir profiter des recettes inattendues et merveilleuses de Lou, 7 ans, et Marin, 4 ans. – Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point "rattraper la langue".... Comment allez-vous vous y prendre ?– Je vais écouter les langues extra-terrestres et faire des hypothèses sur le devenir de la mienne.  

Le 8 juin 2015 à 09:24

De qui se moque-t-on?

7. L'oiseau

Faudra-t-il que nous soyons jusqu’au bout puis au-delà encore – sous la terre couchés –, faudra-t-il, même quand notre vaillante foulée nous conduit aux cimes les plus hautes, faudra-t-il, d’une aube à la suivante, incessamment, faudra-t-il que nous soyons survolés par des piafs ? N’avons-nous rien de mieux à faire de l’infini qui nous surplombe qu’y regarder sourdre puis s’évanouir l’oiseau insensé ? Quoique empenné du croupion et le bec fort pointu, il ne se connait ni archer ni cible et nulle raison donc d’ainsi fendre l’air en sifflant comme une flèche. Pourquoi vole-t-il enfin ? Mais parce que volent le moustique et le moucheron qui lui sont chips et tartelettes – est-ce cependant un suffisant motif pour s’arracher à l’attraction terrestre au mépris des lois physiques les plus élémentaires ?       Or jamais oiseau dans le ciel virevoltant n’a découvert une lune ! Il y aurait au firmament aussi peu d’étoiles que dans la tanière de l’ours à en croire l’astronomie aviaire. À quoi bon l’oiseau décidément si ce n’est comme torchecul, en quel emploi Gargantua lui-même ne lui connaissait rien de supérieur ? Nuançons cependant ses conclusions : il se publie presque quotidiennement en France des romans mieux indiqués encore pour cet usage ; à défaut d’autres qualités, celle-ci n’est pas négligeable et je pourrais citer ici bien des plumes contemporaines qu’il conviendrait de réserver strictement à cela. C’est misère en effet de les voir s’astreindre à d’autres besognes alors qu’elles sont si douées pour celle-ci – quel gâchis ! Et pourquoi dans ce pays ne peut-on vivre honnêtement de ce que l’on sait faire ?       L’oiseau pour sa part fait un frugal poulet rôti et c’est à peu près tout (notez que la garniture de pommes frites ou de haricots n’est même pas fournie : cette mesquinerie constitue le trait le plus flagrant de l’animal). Je suppose que personne ne va m’opposer ses prétendus talents de chanteur et de mélodiste ? Il faut n’avoir jamais eu un geai dans son chêne, une fauvette dans sa haie, une mouette sur son mât ou une ronde de corneilles autour de son clocher ! Ce ne sont que criailleries, jacasseries, sinon d’affligeants et répétitifs pipeaux moins inspirés qu’un sifflet de garde-champêtre.       L’oiseau serait joli ? J’admets qu’il en existe de bien criards. Les autres sont lugubres et s’ils se perchent parfois sur notre épaule, c’est que nous avons fait une partie du chemin en nous élevant dans les airs au bout d’une corde. La Ballade des pendus nous apprend tout ce qu’il faut savoir en matière d’ornithologie. La colombe de la paix elle-même, quand on y regarde de près avec la loupe idoine, possède des pattes de vautour.       Alors que faire ? Nous pourrions être tentés de rejoindre les rangs des chasseurs. Ce serait oublier pourtant que ceux-ci élèvent et engraissent eux-mêmes perdrix et bécasses afin de les tirer plus à l’aise quand elles viennent picorer la farce dans leurs mains et qu’ils attirent avec des leurres les canards sauvages dans nos paisibles marais. Le chasseur est l’ami des oiseaux, il aime à le répéter, son carnage automnal relève du crime passionnel. Nous ne saurions l’encourager dans cette voie : il y entre encore trop d’amour. La plume s’éparpille aussi quand le plomb crève l’édredon de l’épouse pourvue de deux paires de pieds. Non. Fermons plutôt les yeux, bouchons-nous les oreilles, ignorons l’oiseau. Que notre mépris et notre indifférence soient tels qu’ils achèvent de volatiliser complètement les volatiles ; alors il nous sera permis d’éprouver – sans craindre qu’un coup d’aile nous les dérobe ou qu’un coup de bec cruel soudain nous détrompe – la douceur des choses délicatement enfouies sous les cendres et les mousses de ce bas monde.

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