Pacôme Thiellement
Publié le 04/12/2014

Le Rideau derrière l'homme


Le problème de la croyance en Dieu, c’est qu’il n’y a pas qu’un seul dieu, il y en a deux. Mais il n’y en a qu’un dans lequel l’homme puisse croire, et c’est le Dieu-Peur. Celui qui croit en Dieu croit toujours, plus ou moins, au Dieu-Peur.

Si le cosmos est une pièce, le Dieu-Peur est l’Homme caché derrière le rideau – et il n’a pas à être fier de son affreux petit théâtre ! Le Dieu-Peur, c’est le Maître du Mal. C’est la Source de toutes les souffrances et de tous les attachements. C’est celui auquel on promet amour et soumission, dont on attend qu’il nous donne ce que l’on veut et dont on craint qu’il ne nous châtie pour nos manquements. Le Dieu-Peur, dans notre vie, est successivement un père de substitution, un président « normal » aux yeux de poisson mort, un P.D.G. Bisounours – ou « Bisoutron », un parrain de mafia qui nous protège à condition qu’on exécute ses ordres, un metteur en scène sadique de pièces humiliantes, le juge du tribunal de la dernière heure, et une espèce de Dodo la Saumure post mortem : le patron d’un nuage-boxon à anges-putes et gros cigare.

Au mieux, il fonctionne comme un rappel permanent que le monde ne ressemble pas à ce que l’on attend de lui et ne lui ressemblera jamais. Le Dieu-Peur, c’est le grand décevant. C’est le maître de toutes les attentes déçues. Tout est toujours raté dans son cosmos en carton-pâte. On lui demande une chose, et on en reçoit une autre.  Les années passent, on prie toujours, et pourtant, à la fin, on a toujours rien. On a beau se dire que l’hiver ne durera pas ; toute la vie, on trouve ça froid. Le Dieu-Peur, c’est Cervantès qui se marre quand Don Quichotte se fait exploser les dents. C’est le principe par lequel les salauds gagnent toujours et les gentils se font toujours avoir. C’est aussi l’arnaqueur suprême et l’avocat marron de toutes nos dégueulasseries. Le Dieu-Peur, c’est celui qui justifie ce que l’on fait subir à autrui sous prétexte de l’élever. C’est celui qui a décidé que nous devions devenir une star, mais notre ami, non. Le Dieu-Peur est une ordure quoi qu’il arrive. Si l’homme est un raté, c’est celui qui se nourrit de son échec. C’est le regard sans cesse posé sur notre misère. Si l’homme a réussi, c’est celui qui excuse les moyens employés. C’est notre joker et celui qui règle la note « morale » à la fin du séjour. Le Dieu-Peur, c’est notre meilleur copain quand il s’agit de pourrir la vie de nos semblables et de les faire se sentir inférieurs à nous. Le Dieu-Peur, c’est nous. C’est nous quand on se balade en piaffant avec notre grand copain : Dieu !

Heureusement qu’il n’y a pas qu’un homme derrière le rideau, mais également un rideau derrière l’homme. Le rideau derrière l’homme derrière le rideau – le dieu derrière le dieu – l’Autre dieu, c’est le Dieu-Freak. Le Dieu-Freak, c’est le dieu auquel l’homme ne croit pas, mais qui est pourtant partout. Le Dieu-Freak, c’est celui qui est en anagramme dans les textes sacrés, en hologramme dans les images. Indéterminé, inconditionné, c’est celui qui est au principe de toutes les traditions et au cœur de toutes les connaissances, mais limité par aucune et atteignable par personne. C’est celui qui est toujours là, invisiblement dans chaque chose, étendu dans chaque moment. Le Dieu-Freak s’épiphanise dans une multitude de visages, mais n’en recoupe aucun. Les formes deviennent folles à son approche. Il brûlerait plutôt que de se substituer à un instant de solitude. Le Dieu-Freak, épée de la Clémence et ange de la Rigueur, c’est celui qui, comme dit Maître Eckhart, ne « commande à aucun acte extérieur ». C’est le dieu qui est loin, loin de toutes les étoiles comme de chaque planète, mais dont les poètes ont entendu la voix, les gnostiques entraperçu le visage au sein de leur exégèse, et les amoureuses senti la frissonnante caresse. C’est une note de piano au milieu du silence ; une rumeur persistante ; un son dans la nuit. C’est celui pour lequel dansent les soufis, par lequel s’accordent les musiciens. C’est celui que l’homme s’efforce d’atteindre, par l’ascèse et le courage, le cœur et l’exigence, la pureté de l’âme et la grâce des gestes.

« L’image de Dieu est celle d’un adolescent-jeune fille » a dit un jour Jakob Böhme. Le Dieu-Freak est une Déesse-Fée. L’homme n’a pas besoin de croire aux fées, il lui suffit de ne pas nier leur efficience. C’est même la seule condition du sacré : il n’a pas besoin d’être affirmé pour être, il lui suffit de ne pas être occulté. La vie lui ressemble de toutes façons. Le Dieu-Freak n’est pas du monde, n’a pas fait le monde, mais le monde devient connaissable à travers lui. C’est toujours comme ça que je l’ai vu, connu, croisé. Le Dieu-Freak c’est une jeune fille aux cheveux courts, qui vous rappelle à vous-même au moment où vous vous perdiez. C’est quelque chose ou quelqu’un qui nous pousse à nous tenir droit, à tenir nos engagements, à être ferme sur nos principes et sans lequel on ne pourrait rien faire. Un fragment de lumière qu’on ne connaît pas mais qu’on sait être nôtre. Une voix qui murmure votre nom quand vous êtes en train de vous trahir. Une mélodie perdue derrière les mauvaises fréquences de la radio cosmique.

Léo Ferré : « Il y a six mois, j’ai déjeuné avec Sartre et je lui ai dit que j’entendais une voix en moi qui criait : « Léo ». Ça me flanquait la peur et je me retournais. Sartre m’a dit : "J’entends la voix aussi, mais ça m’agace". »

Pacôme Thiellement, né en 1975. Ecrit des essais mêlant pop culture et tradition ésotérique. Dernières parutions : Tous les chevaliers sauvages (consacré à Hara-Kiri, éd. Philippe Rey, 2012) et Pop Yoga (éd. Sonatine, 2013). A aussi co-réalisé une cinquantaine de films avec Thomas Bertay. Prépare avec ce dernier un long-métrage sur Zappa et les Freaks nommé Rituel de décapitation du Pape. (www.popedecapitation.com). 

 

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Le 1 avril 2010

12 stations d'acteur avant son entrée en scène

Pièce brève de Pierre Notte

1.  Pipi Pipi Est-ce que j’ai fait pipi (je n’ai pas fait pipi) j’ai fait pipi J’ai fait pipi J’ai fait pipi trois fois J’ai fait pipi trois fois en trois heures Ça brûle – ça brûle quand même – ça brûle et ça pique et ça monte Trois fois j’y suis allé (aux cabinets)  J’y suis allé trois fois (allé, c’est ça)  mais qu’est-ce que j’y ai fait ? Qu’est-ce que j’y suis allé faire - est-ce que j’ai fait pipi est-ce que j’ai seulement fait pipi ?  Je me suis assis  Je me suis d’abord déshabillé – déshabillé en partie et je me suis assis  (pantalons baissés, caleçon baissé, les coudes sur les genoux, le regard dans le vague, dans le vide)  J’y suis allé trois fois mais qu’est-ce que j’y ai fait  mais est-ce que j’ai fait pipi est-ce que j’ai fait autre chose que regarder dans le vague dans le vide en oubliant pourquoi j’étais là (ce que j’étais venu faire là – pipi caca etcetera)  2.  il y en a – c’est arrivé c’est forcément arrivé – il y en a eu des comédiens sur le plateau des comédiens en scène (des comédiennes en scène)  des acteurs qui se mettent à vouloir faire pipi des comédiens au cœur de l’action dramatique et du plateau  et devant le public et face à leur partenaire et sous les lumières et dans le décor qui se mettent à vouloir faire pipi – a en avoir envie (terriblement envie) des comédiennes en scène et en jeu – au cœur de l’action et de leur scène dévorés assiégés assaillis par une envie brûlante (ça brûle merde) de faire pipi  (un besoin urgent pressant – merde ça presse – de faire pipi) cela a dû arriver – cela est forcément arrivé qu’un comédien (une comédienne) en scène et en jeu se trouve pris (prise) de l'envie de faire pipi  cela a bien dû arriver à quelqu’un  il faut que j’y retourne  il faut que j’aille faire pipi  je dois y retourner – je devrais y retourner je ne peux pas y retourner – je n'y retourne pas je veux y aller – je dois y aller – je ne peux pas y aller ils vont m’appeler c'est mon tour, c'est mon nom qu'ils vont appeler  est-ce que je vais rater mon entrée (je ne raterai pas mon entrée)je préfère encore me pisser dessus que de rater mon entrée  3. quand est-ce que j'y suis allé – parce que j’y suis allé (aux cabinets) j’y suis allé mais je ne sais plus (incapable de savoir) ce que j’y ai fait non mais quand mêmej'y suis allé et je ne sais pas ce que j'y ai fait  le théâtre c’est ça – tout à fait ça (et tout le temps ça)  faire ce qu’on fait mais sans le faire être là mais sans être là  oublier tout le temps ce qu’on est venu faire là (du théâtre)  et tout faire (faire tout) mais oublier ce qu’on est venu faire là (du théâtre)  et tout faire (sauf du théâtre)  le pipi – c’est pareil j’y vais, j’y suis, mais je ne sais plus ce que j’y fait (caca pipi pareil) j’y suis mais je ne sais plus que j’y suis ni ce que j’y fais La grâce au théâtre c’est quand le théâtre finit par s’ignorer  (être spectateur – pareil – la grâce ce serait oublier qu’on est spectateur)  mais qu’est-ce que je raconte (est-ce que j’ai envie de faire pipi) Est-ce que j’ai fait pipi  Est-ce que j’ai encore le temps de faire pipi – d’aller faire pipi  est-ce que je suis seulement en état d’aller faire pipi  je ne suis pas du tout en état d'aller faire pipi (je ne bouge pas d'ici)  4.  je n’ai pas du tout envie de faire pipi j’ai envie d’aller aux toilettes pour m’éloigner des loges j’ai envie de m’éloigner des loges pour m’éloigner des coulisses m’éloigner des coulisses pour m’éloigner du plateau m’éloigner du plateau pour m’éloigner de la salle m'éloigner de la salle pour m'éloigner de la représentation m’éloigner de la représentation pour m’éloigner de ma frousse m’éloigner de ma frousse qui me donne envie de vomir j’ai envie de vomir j’ai envie de vomir  je vais vomir  il faut que j’aille aux toilettes il faut que j’aille vomir aux toilettes ce sera la quatrième fois la quatrième fois aujourd'hui je cours (traverse les loges pour aller aux toilettes vomir tout ce que j'ai à vomir) la quatrième fois que je cours aux toilettes pour aller vomir je n’ai plus rien à vomir (j’ai tout vomi jusqu’à la moindre chips) je ne vomis pas – je ne vais pas vomir je me tiens je me maintiens je me contiens je contiens le vomi à l’intérieur je garde tout entier serré resserré raffermi (c’est du solide) je ne raterai pas mon entrée  il n’est pas question que je rate mon entrée je reste là jusqu'à ce qu'on m'appelle (on va m'appeler d'un instant à l'autre) il n'est pas question queje rate mon entrée  5. ça brûle ça pique ça monte ça grouille ça bouillonne et ça gargouille c'est un puits de pétrole au-dedans un geyser à l'intérieur (du coccyx au larynx ça boue là-dedans)une mine de boue et de gadoue humaine une semaine de craquers de corn flakes et de café  en bouillie chaude portée à une sorte d'ébullition tiède  c'est bien simple si je me lève c'est bien simple oh là là la catastrophe si je me lève tout tombe tout lâche tout coulele corps le ventre les intestins l'estomac tout dit ciao ciao bye bye et à bientôt tout le monde dehors (et par ici la sortie) le théâtre c'est pareil – jouer danser incarner interpréter c'est pareil tout tenir tout retenir et contenir les déchets les rejets les trucs et les machins mâchés mâchouillés avalés digérés broyés jouer c'est tenir – contenir – retenir on va m'appelercela va être à moi – à moi de me lever – d'y aller d'aller jouer les grands hommes d'intérieur avec mon petit jeu tout intériorisé et c'est tout le reste qui va partir sortir (hop là) à l'extérieur toute – raous   une semaine de corn flakes et de choucroute tant pis je m'en fous je vais me chier dessus et je m'en fous je ne vais pas rater mon entrée sous prétexte que tout me pousse vers la sortie  6.  m'allonger je vais lever mon vieux cul de ma vieille chaise et m'allonger (hop là debout et couché niniche panier le vieux corps à pépé) je me lève de ma chaise et je m'allonge je ne vais pas laisser mon corps me dicter sa loi de corps je ne vais pas me laisser dicter ma conduite et mes mouvements par un corps qui n'appartient qu'à moi (non mais tout de même) je vais répondre de mon corps je peux encore répondre de mon corpsje ne vais pas me laisser emmerder (pipi caca panique etcetera) par un corps dont je suis le seul (que je sache) à habiter (à nourrir à laver à entretenir à porter à supporter à soigner à chérir - à habiter quoi) ce n'est pas toi sac de vieille peau de vieille chair de vieux muscles qui va me dicter mes faits et mes gestes (non mais) je prends le dessus et je m'allonge je m'allonge et je me fais cinquante abdos  cinquante abdos ça va te calmer tout de suite mon bonhomme non mais alors ça  ça qui est mon métier  mon métier exactement (répondre de son corps, maîtriser la bête, et la voix et les airs et les mouvements dans l'air et en faire quoi - quoi faire du corps - ça c'est mon métier) mon métier exactement (comme danseur acrobate artisan du cirque ou nageur coureur tennisman) acteur si moi (moi) je ne contrôle plus – perds tout contrôle – sur le corps  si moi acteur je ne maîtrise plus – c'est que le métier n'est pas rentré (est-ce que le métier n'est pas rentré ?) Le métier est rentré et je vais te le prouver mon petit bonhomme rien ne sort d'ici ni moi ni caca ni pipi tant que je ne l'ai ni décidé ni choisi ni dit rien ne sort d'ici (pas question que je rate mon entrée)7.cinquante abdos cinquante pour commencerje m’allongebras derrière la têtemains croisées dans le couje lève – relève la tête menton bien droit – soulève le toutet la tête et les épaules et le cou et le torse et les ventrecinquante abdos et j’expulse d’un coup les vielles peursles vieux prouts des vieilles soupes de vieilles frousses intérieuresje presse je compresse et je lâche et hopdehors les vieux pets de l’estomac noué par la poisse et la trouillevents secs ou foireux je m’en fous après tout j’expulse je purge j’extirpe hop hop hop je libère les sols occupés par l’ennemi (la peur, l’anxiété et l’angoisse)8. le théâtre c’est bien ça (ce n’est que ça mais c’est bien ça)purger expurger vider le bouc de son sang moisi vidanger les corps des sacs de pus crever l’abcès (percer le bouton d’acné)là pareil (je connais mon métier) je m’allonge je coince mes pieds sous le dessous de la banquette et je me lève, me relève, le dos ne touche pas le sol, je presse et compresse mes abdosje contracte et tout le vieux monde des vieilles peurs dehors (je connais mon métier et je peux dire que j’en ai – du métier)mon métier (et je peux dire qu’il est rentré) c’est faire sortir (tout sortir)expulser – pousser dehors – repousser au-dehorset c’est par là que ça va commencer (par les bulles d’air de l’estomac comme les démons de la cité)8.ah non pas ça – pas çaoh non oh non pas çaje vais péter la couture de mon pantalonje vais faire exploser les coutures et les doublures (et déchirer le tissu de pantalon de costume cousu sur mesure)je déforme le costume (tu me déformes mon costume à gonfler comme ça)cela se voit (on ne voit que ça – on ne va voir que ça – ils ne vont voir que ça – le gonflement soudain – l’énormité gonflée à bloc un zeppelin dans la culotte)mais comment est-ce possiblecomment est-ce seulement possiblene plus répondre à ce point de son corpsn’en plus maîtriser le centre exact, le nœud central, la pompe à sang qui soudain se met à gonflerse durcit comme un ballon de rugby (ils ne vont pas y croire – personne ne va y croire – ils vont penser que c’est un accessoire – personne ne pourra ne voudra croire que j’entre en scène dans cet état)Le théâtre c’est ça exactement ça tout le temps (ce qui est vrai fait faux ce qui est faux fait vrai) là c’est tellement vrai (tellement vrai de vrai mais vrai jusqu’à l’obscénité) 9.Tellement vrai qu’ils diront (je les vois, je les entends d’ici – mais qu’est-ce que tu es allé mettre – quoi et pourquoi – un truc dans ton pantalon)je ne vais pas – je ne peux pas comme ça tout dur tout raide et tout tendu entrer – faire mon entrée (calme toi papa respire contrôle pense à autre chose)pense à autre chose pense à autre chose (autre chose)quelque chose qui fait que tout reprend sa taille normale (sa taille d’avant l’énervement, d’avant l’émerveillement, d’avant l’excitation, d’avant le rêve américain)pense aux subventions – pense aux subventionJe les vois – les entends d’icipas la peine de mettre un faux truc dans un costume de scène pour signifier le désirpas la peine de mettre du sang vrai ou faux pour signifier la violencepas la peine de se donner des coups pour signifier qu’on se fait du malpas la peine de boire du vrai thé pour signifier qu’on boit du théqu’on boit du vin pour signifier qu’on boit du vinou du whisky pour du whisky pas la peine de boire jusqu’à la saoulerie pour signifier qu’on est ivre mortpas la peine d’être mort pour signifier qu’on est mort10.pas la peine de faire tomber de la pluie pour signifier qu’il pleutpas la peine de faire geler de l’eau pour signifier qu’il neige pas la peine de mettre un faux truc (truc c’est le mot comme on dit « truc » de comédien) pour signifier la ferveur la force et la puissance d’un désir incontrôlablec’est ça le théâtre exactement tout le tempsquand c’est vrai c’est improbable quand c’est seulement probable c’est déjà vraiquand c’est faux c’est probableet quand c’est improbable c’est enfin vrai  exactement ça – le théâtre et son effet de miroir (et moi c’est passer de l’autre côté qui me fait tout bousiller à l’intérieur et le pipi et le caca et les airs et le bouillonnement de l’estomac et le sang qui monte à la tête et tout en bas et me redresse et me durcit le truc comme le poing d’un militant communiste)Pense à autre chose et calme-moi (pas question d’entrer en scène dans cet état)pense aux abonnésOn voudrait vivre tout ce qu’on dit qu’on y vit La scène – on voudrait y vivre tout ce qu’on dit qu’on y vit et s’en aller (disparaître et recommencer – le lendemain, recommencer)Le sexe, l’amour, le vin, le meurtre, les drogues, la souffrance, la vengeance, le pouvoir, le savoir, le diable, les anges, les bonheurs, les riens, le tout, Dieu et les hommes, les femmes et les trolls, les métamorphoses, les crânes, les corps qui flambent, les phrases qui fusent et les samovars qui fumentTout y vivreInnocemment, impunément, absolument S’en aller et recommencer11.Mourir aimer assassiner venger détruire souffrir saisir et hop disparaître et recommencerMais qu’est-ce que je fais làMais qu’est-ce que je fais et de quoi exactement est-ce que j’ai tellement peur (qu’est-ce que c’est que ça – cette peur, cette frousse, ce froid, et le pipi, le caca, les airs de l’estomac et le machin tout dur – mais qu’est-ce que c’est que ça)Tout ce que je dis ce n’est pas moi qui le disTout ce que je fais ce n’est pas moi qui le faisTout ce que je pense ce n’est pas moi qui le penseJe ne bouge pas – j’exécute le mouvement dessinéJe ne parle pas – je fais entendre la parole donnée Et même mon corps ce n’est plus mon corps (costume, postiche etcetera) Et même ma peau ce n’est pas ma peau (fond de teint, poudres, lentilles et maquillage)Le moindre sabre c’est du plastiqueLa moindre épée le moindre couteau le moindre ciseau (plastique polyester caoutchouc)Le moindre cri est un faux bruit – le moindre mot est écrit, déjà ditMais de quoi est-ce que j’ai peur 12.Mais de quoi exactementmais de quoi est-ce que je peux bien encore avoir peur (je ne m’expose pas je ne fais que passer)ce n’est pas moi qui parlece n’est pas moi qui bougece n’est pas moi qui pense qui agis ou qui danseJe ne fais que passer (et les mots et les gestes et les idées) moi je n’ai rien Rien d’autre à faire – que ça à faire (passer)Est-ce que c’est pour cela que ça ne passe pas (à l’intérieur – tout part en vrille)Est-ce que c’est pour cela que ça ne passe plus (que je me retrouve comme traversé de part en part par tout ce qui bouille bouillonne de liquides intérieurs)Mais cela passe – cela passe et c’est passé Enfin passéJe vais y passer (comme on passe par la fenêtre)C’est à moi d’y passer et c’est passé (plus de peur plus de froid plus d’effroi c’est fini terminé)C’est passé (je suis là, assis, vivant, je suis vivant et je le sais)Je suis vivant, je le sais, je suis prêt enfin prêtPrêt à tout – à tout vivre et à mourir ce soir - et pour demain recommencerNoir.(Une version de ce texte a été interprétée par Olivier Dutilloy lors de la présentation de saison 2010-2011 du CDN de Montluçon, le Festin,  sous la direction d'Anne-Laure Liégeois.)

Le 12 juin 2010 à 17:39

Le sacrifice jurisprudentiel

Dieu bientôt de retour aux affaires ?

Christine Boutin, ex-ministre du Logement, vient d'inaugurer un nouveau genre d’esquive en politique : le sacrifice jurisprudentiel, par lequel un responsable politique pris la main dans le sac fait briller soudainement une auréole autour de sa tête, tout en détournant vers ses camarades les regards et les soupçons. C’est Jeanne d’Arc montant seule au bûcher et imposant le chemin de la sainteté à ses pairs : en renonçant à ses 9500 euros mensuels pour une mission que lui avait confiée l'Elysée, elle prévient : « Je suis en train de créer une jurisprudence avec cette décision. Parce qu'il y a beaucoup de gens qui sont dans cette situation et qui vont aujourd'hui ou demain être confrontés au même problème » – ce qui bien entendu reste à prouver. Bien mieux que le mea culpa du secrétaire d'état à la Coopération Alain Joyandet, pincé il y a peu pour avoir loué aux frais de l’Etat un Falcon privé pour se rendre à Haïti après le tremblement de terre. Si la même grâce l’avait lui aussi touché, qu’aurait-il fait, sinon doubler la mise en offrant de sa poche deux fois 116 000 euros aux sinistrés qu’il s'empressait de visiter ?Et Christian Estrosi, ministre de l'Industrie, accusé d’occuper deux logements de fonction ? Miracle, il déménage, offre les clefs à deux familles dans le besoin en proclamant : que tous ceux qui ont un logement de fonction suivent mon exemple !Imaginez le ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux, récemment condamné pour injure raciale, se jetant à terre et suppliant qu'on le pardonne, se dépouillant de ses vêtements avant de cheminer vers la Mecque pour y faire pénitence...

Le 17 septembre 2014 à 09:27

Gérard Watkins : "Un théâtre à la hauteur de nos craintes et de nos peurs"

Le théâtre de Gérard Watkins s'en va explorer nos intimes blessures, celles que le politique vient creuser au plus profond de notre être, souvent à notre insu. Comme à chaque époque, nos corps et nos esprits sont l'enjeu des batailles que se livent des géants. Aujourd'hui ils sont technologiques. "La différence principale entre un être vivant en 2014, et un autre un siècle auparavant, est l’avalanche d’informations qu’il ingurgite au quotidien. L’homme moderne est le réceptacle d’un savoir aussi superficiel que volumineux. Il est assiégé par une quantité infinie de détails qui ne le concernent pas mais qui savent se prétendre indispensables. Il doit consommer l’information au même titre qu’il doit consommer l’instrument qui le transmet et l’habitacle qui l’héberge. Il a donc su développer un réflexe pour se protéger, survivre :il tente de se constituer une mémoire sélective. Pour cela, il se fraye un chemin et choisit. Il choisit de se souvenir de la Shoah parce qu’il est difficile de faire autrement, mais choisit d’oublier les circonstances qui ont mené à la tragédie. Il se souvient de la joie et de la délivrance que procure une révolution en observant de loin le Printemps arabe, mais oublie d’accueillir en son pays les « dégâts collatéraux ». Il ne peut pas vraiment faire autrement. Il doit choisir, trier, faire ce long travail lui-même, sous peine d’implosion. Personne ne peut faire ce travail à sa place. C’est la seule responsabilité qui lui reste

Le 21 mars 2015 à 09:39

Comme un poisson dans l'autre

On dit, en musique, qu’il y a deux voies pour la jouer. Apollon ou Dionysos. Il semble que j’ai choisi l’autre… J’habite le temps à Nay, piémont pyrénéen. A côté de Lourdes.8 Mars 2015. Je suis à Tokyo, Japon depuis cinq jours. J’essaye de faire comprendre ce que je veux au monsieur en face de moi qui ne parle ni l’anglais. Comme moi.J’ai pour habitude de dire « My english is titanic » Glou, glou glou.. Ah ah ah.. Bon. Oui je suis au Japon avec ma Dada et Tomoko. On devise sur l’écriture et la cuisine et soudain :  « Flash back »… Fin des années quatre vingt.  Grand festival de jazz en Suisse.C’est ma première apparition officielle avec la  Compagnie Lubat  dé Gasconha.Nous passons en première partie d’une troupe de musique traditionnelle japonaise.« Les tambours Kodo ». Impressionnante de bout en bout. La geste, le son, la discipline.  Des tambours immenses frappés par des hommes mi danseurs mi athlètes équipés de bâtons comme des gourdins. Enorme. Arts marteaux. Plus tard un groupe d’une douzaine de percussionnistes assis tailleurs en un côte à côte rectangulaire. Façon jardin japonais. Zen et nez.  Phrasés vertigineux, silences abyssaux. Réglé comme une horloge. Aucun chef d’orchestre pour faire jouer la partition d’une précision diabolique. Je me souviens leur avoir demandé en anglogascofrançais, gestuelle à l’appui, comment tout ça était possible. Un des leurs m’a alors raconté (je ne sais si c’est vrai – m’en fous) que chaque matin ils parcouraient ensemble un même trajet avec obstacles et que ces obstacles représentaient leur phrases rythmiques. Entre les deux, continuum et silence !Nous, avec la Cie, nous préparions nos concerts avec Dionysos dans les loges et sur scène avec l’autre. Maquillage à l’emporte pièce pour prendre le maquis.  L’art de la conversation. Barricade de l’improvisation.  Pas de thèmes en commun. Ni chansons. Rien. « Free ! » Un de mes premiers chaos collectif. Trouille, état de guerre intérieur. Oreilles incandescentes. Instinct de survie. Sortie de scène. Haie d’honneur des Japonais. Tout de même, sale impression d’après « match »… Mais voilà que quelques heures plus tard j’entends sur la radio suisse ce concert mémorable fraîchement enregistré. Et  je m’entends jouer, parmi les autres, d’un tout autre sentiment que ce que j’avais senti ou ouï sur scène. Certes des moments « dur à cuire », mais aussi du neuf et de la vie par dessus tout. Pour ma part j’entendais un autre moi que je ne connaissais pas…  Je ne sais depuis, s’il faut écrire « jeu » ou « je » est un autre… Trente ans plus tard, sur la scène de la cave poésie de Toulouse dirigée par le génial René Gouzenne aujourd’hui disparu, un homme de théâtre improvise à partir des propositions du public. Après quelques propositions de mes voisins, je lance « altérité ». L’acteur me répond : « Vous pouvez préciser ? ».Silence. «  Vous êtes cruel. » Silence.« Bon, très bien... je ferais altruisme… » Micro déception de votre narrateur. Pas facile de s’altérer. J’aurais aimé plus d’audace quitte à la perdition. Mais il s’agit des mots, du sens et pas des sons. Et les mots dits sont de mille malentendus, sens de mille maux, émaux. Oh ! Ghérasim Luca. Oh Bernard Heidsiek. Oh ! les autres. Tant d’autres ! Je cherche parmi les uns et les autres, les champs et contre champs de la voc’alchimie..   Comme un poisson dans l’OH ! d’ici ou là.

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