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Publié le 17/12/2014

Gérard Mordillat et Jérôme Prieur : "Le monothéisme est la pire chose qui soit arrivée à l'humanité"


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Auteurs des séries documentaires culte Corpus Christi, L'Origine du christianisme, L'Apocalypse, voici Gérard Mordillat et Jérôme Prieur devant la table de montage où ils préparent, toujours pour Arte, une nouvelle série sur la naissance de l'islam. Ces deux-là ont consacré des années de leur vie à Dieu et pourtant ils ne croient pas en Dieu. Marathoniens des évolutions du monothéisme, ils ont interrogé les plus grands spécialistes de la planète pour reconstruire à partir de brindilles le fil qui passe du judaïsme à l'Islam, en passant par le christianisme. Mais en sort-on indemne ? A leur tour d'être questionnés sur la croyance, la foi, les relations entre la religion et la politique.
Le Rond-Point est un rond-point où beaucoup de gens se croisent, se rencontrent, se mélangent, forment des molécules, de nouveaux matériaux, des tissus à motifs inédits. En voilà quelques uns, attrapés par le bras par la rédaction de ventscontraires.net, ils viennent faire un tour avec nous. 

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Le 5 janvier 2015 à 09:53

Gérard Mordillat et Jérôme Prieur : "Enseigner l'histoire des religions, c'est enseigner l'histoire du doute"

Article paru conjointement dans Le 1 n°41

Auteurs des séries documentaires culte Corpus Christi, L'Origine du christianisme, L'Apocalypse, voici Gérard Mordillat et Jérôme Prieur fin 2014 devant la table de montage où ils préparent, toujours pour Arte, une nouvelle série sur la naissance de l'islam. Ces deux-là ont consacré des années de leur vie à Dieu et pourtant ils ne croient pas en Dieu. Marathoniens des évolutions du monothéisme, ils ont interrogé les plus grands spécialistes de la planète pour reconstruire à partir de brindilles le fil qui passe du judaïsme à l'islam, en passant par le christianisme. Mais en sort-on indemne ? A leur tour d'être questionnés sur la croyance, la foi, les relations entre la religion et la politique. Dans cet épisode ils abordent l'intolérance propre aux monothéismes, et proposent comme antidote l'enseignement de l'histoire des religions en classe – ce qu'ils appellent l'enseignement du doute, "un appel à une tolérance civique à laquelle sinon on n'a pas accès." Voici l'extrait publié dans Le 1 hebdo n°41, c'est à partir de la 6e minute : Jérôme Prieur : Le pire ennemi c'est la volonté d'ignorance. Contre elle, il faut réhabiliter sans arrêt les droits de l'Histoire. L’un des buts de l'enseignement public devrait être d'oser faire l'histoire des grandes religions, ce qui a été tenté un moment puis est devenu impossible pour des raisons politiques, idéologiques. Des jeunes gens qui prennent leur religion pour argent comptant – pour pain béni si j'ose dire – s'apercevraient que les trois monothéismes sont étroitement imbriqués, que l’un ne s'explique pas sans les autres. Et qu’une telle histoire permet de dédramatiser les situations. Songeons que jusque vers le milieu du XXe siècle, faire l'histoire critique du Nouveau Testament sans en faire une histoire sainte était impossible. C’est à partir du moment où l’importance sociale du religieux a décru qu’on a pu avoir un regard historique sur le christianisme. Evidemment pour l'islam, qui naît sept siècles plus tard, les choses n'en sont pas là. Mais nous avons senti, en préparant cette nouvelle série, qu'un certain nombre d'intellectuels musulmans sont impatients d'arriver à cet examen critique de la formation de leur propre religion. Même s’il y a, comme chez les chrétiens, des fondamentalistes ou des fidèles qui préfèrent la foi du charbonnier à toute autre forme de réflexion. Il y aura toujours des fanatiques. Lorsque l'islam acceptera que des regards extérieurs s'exercent sur lui, les choses changeront profondément. Gérard Mordillat : Nous ne savons pas quand Jésus est né, ni quand il est mort. On a des fourchettes, mais on ne sait pas. On ne sait pas non plus pour Mahomet. Mais faire l'éloge du doute ruine l'autorité de ceux qui prétendent détenir une vérité sur l'Histoire. Il suffit de regarder les manuels scolaires français qui enseignent le christianisme aux élèves de 3e : c'est une sorte de catéchisme laïc pire que le catéchisme, parce que les profs veulent pouvoir dire : "Il est né là, il a fait ça, il a dit ça." Or, même sur un plan pédagogique, ce serait extraordinaire d’apprendre à réfléchir avec le doute. Si la question est "Que savons-nous de Jésus ou de Mahomet ?", la réponse est vite réglée : rien ou pas grand chose. Mais "Comment le savons-nous ?", alors là oui, nous avons des témoins fiables qui sont les textes produits 50, 70 ans, un siècle plus tard et qui nous en donnent un écho sans jamais prétendre toucher au fait brut. L'histoire des religions devrait apprendre à réfléchir et accepter de ne pas savoir. Lorsqu'on interroge quelqu'un à la télévision, un champion cycliste ou un ministre, il vient pour dire qu'il sait. Je crois qu'une part très importante de ce que nous avons fait avec Jérôme Prieur consiste à montrer des chercheurs dont l'érudition est immense et qui sont capables de dire : "Nous ne savons pas. Par hypothèse nous pouvons supposer telle ou telle chose." Ils restituent au spectateur ce que tous les pouvoirs politiques détestent : la capacité d'exercer son esprit critique. Un danger politique absolu. Cet article paraît dans le n°41 de l'hebdo Le 1partenaire de ventscontraireset du Théâtre du Rond-Point

Le 2 juin 2014 à 07:00

Et au lit, comment ça se passe ?

l'Edito

Le sexe. Marronnier des marronniers pour une presse en panique de lecteurs : « sexe chez les ados », « sexe et politique », « comment être un bon coup », « tendances et nouvelles pratiques »… Notre intimité fait vendre, comme si le voyeurisme des médias venait redoubler notre curiosité pour une guerre sans précédent menée contre le plus secret des continents, peut-être le dernier : notre fort intérieur. La traçabilité des vies, des désirs et des âmes est en cours. Et tout se met en place pour qu’il ne soit même pas nécessaire de faire voler des drones à taille de moustiques au-dessus de nos alcôves : les corps iront gentiment se publier eux-mêmes, les pratiques sexuelles s’homogénéiseront autour du scénario standard élaboré par une pornindustrie qui se rêve d’être considérée comme l’accomplissement mondial des philosophies libertaires. Jouissance obligatoire pour tous. Voilà le décor, version film catastrophe. Sauf que nos vies se foutent d’être ou non dans la bible de la série, vous ne croyez pas ? Au lit ça me regarde. Et je t’y regarde. Je bois ta tendresse et les mots qui vont avec. Je crève d’en manquer. Au lit, j’y meurs souvent comme une viande lourde écrasée par la journée. Je m’y consume aussi, offert aux petites morts de l’amour, du sommeil et des rêves. Mon lit est le dernier carré de forêt libre où rester magicien. Il n’est pas à vendre. Il est à partager.

Le 20 mars 2015 à 09:15

Moi bis

On a choisi un certain Rubin ou Robin pour me remplacer sur toutes les photos. C’est ce que je demandais depuis des années. On aura finalement compris le gain à présenter le portrait de quelqu’un de plus jeune et d’une beauté plus accessible pour donner à la presse. Un peu figé à mon goût, mon double figure toujours de trois-quarts face, l’œil fixant l’objectif avec une inquiétude, qui est la mienne, me fait-on remarquer. Dans les interviews, il garde la même pose, comme s’il avait peur de perdre la ressemblance et c’est dommage. Il me fait tellement penser à moi que je ne me regarde plus dans le miroir, mais vérifie plutôt sur lui à qui je ressemble. Toujours en quête de la bonne coupe de cheveux, du bon geste, du bon ton, de la phrase juste, d’une position stable pour sa main, je vois là également un grand avantage à pouvoir copier manières et reparties. Je ne me ronge plus l’ongle ni ne me mange la lèvre ni ne transpire à chercher pourquoi j’ai écrit ça ou ça, et pourquoi ce titre, et pourquoi ce personnage. C’est mon avatar qui monte au créneau. Cette grande tension souvent qui naît lorsque je commence à m’exprimer et qui fige les gens, il ne l’a pas du tout. Très sérieux avec ses sentiments, il se jette dans le propos et qu’importe son interlocuteur, il démarre au moindre mot, enfourche les phrases et s’emballe. Je trouve le procédé un peu spectaculaire, mais c’est peut-être ainsi qu’on vend. Au reste, moi seul y décèle un procédé, car les journalistes et le public y saisissent plutôt la profondeur, l’exigence, l’urgence, l’obsession d’un homme engagé totalement dans son travail : une telle ferveur, un tel vécu. Ce qui est effrayant c’est qu’on a choisi également de m’appeler autrement pour les besoins de la cause (vendre plus, renouveler mon image, dépoussiérer mon écriture, varier la réception) et on me nomme Alistair Sullivan (révérence voilée à Boris Vian ?). On ne se demandait pas si je pouvais arrêter d’écrire ; il semblait que, puisque je n’arrêtais pas d’écrire en dépit des fiascos, il fallait mettre en place un système de lente déviation. Parfois, généralisait-on, l’écrivain juge bon de modifier son accueil en adoptant un pseudonyme pour promouvoir un nouveau style, déjouer l’attente. On aura voulu avec moi conserver un acquis tout en activant une dynamique inutilisée : capitaliser. J’ai toujours pensé qu’on acceptait de me publier pour se débarrasser de moi sans trop comprendre même ce qui m’amenait à une telle pensée : certes, j’ai insisté ; j’ai connu de nombreux refus ; cependant l’éditeur qui publie mes livres depuis plusieurs années aurait très bien pu cesser de le faire, arguer des méventes car je suis un gouffre, certes, un petit gouffre, mais un gouffre ; une publication occasionne des frais. Pourquoi continuer ? Peut-être poursuit-il avec moi une action commencée ? ou bien veut-il m’empêcher de partir (je n’ai jamais songé à quitter mon éditeur) ? Alors voilà : peut-être continue-t-on de me publier pour étouffer ce que j’écris, m’étouffer jusqu’à la paralysie. C’est une question d’années. On attend un choc émotionnel, un sursaut d’orgueil. Tant de livres passés à la trappe ! On continue donc d’éditer mes livres pour se débarrasser de moi. En tant qu’écrivain confirmé (c’est ainsi qu’on cerne mon statut), je n’offrais plus aucun angle d’attaque ou de préhension : j’étais un savon. On aura sans doute radicalisé la métaphore du produit en ajustant les techniques de marketing à la demande : du neuf, on veut du neuf. Moi comme produit, c’est faire du neuf avec de l’ancien. Nouvelle image, nouveau nom. Il fallait s’y attendre, mon écriture, elle aussi, a changé. Je ne saurais trop dire en quoi, ni comment, mais on me fait remarquer que je vais plus directement au sujet, que je ne me perds plus en digressions, que les textes sont plus ramassés, que les éléments biographiques sont plus nombreux. Ce dernier point m’épate. Mon directeur littéraire qui me porte depuis le début, c’est-à-dire depuis des années, me confirme ces bouleversements et en est très satisfait. Les chiffres sont là. Les ventes ont décollé. C’était à ce prix, sans doute, qu’il me fallait continuer. Ce que l’auteur craint le plus — être un autre, vendre son âme au diable —, je dois m’en féliciter, car c’est tout bénéfice. Je ne sais plus trop qui écrit à présent et on compare mes livres autant à ceux d’Eric Chevillard qu’à ceux d’Alexandre Jardin. Brusquement, je m’en rends compte, par sollicitude, gentillesse, hommage caché, on a, avec ce nom d’Alistair Sullivan, conservé mes initiales. Il est évident que, grâce à cette renaissance, j’en ai appris beaucoup à mon sujet. Et ce n’est pas terminé.

Le 7 juin 2013 à 10:14

Christian Salmon : Ces histoires qui nous gouvernent #7

La révolution du politique

> Premier épisode Dans sa conférence-performance "Ces histoires qui nous gouvernent", l'écrivain et journaliste Christian Salmon poursuit son salutaire travail d'analyse du story-telling. Dans cet extrait, il démonte le "carré magique" de la communication politique, en prenant exemple sur la première campagne présidentielle d'Obama, mais aussi sur celle de McCain. "Quoi de plus innocent et charmant qu’une histoire bien tournée ? Les histoires nous distraient et nous instruisent en nous faisant rêver. Désormais, avec la technique du storytelling, elles nous gouvernent et sont devenues un instrument de contrôle des opinions, une « arme de distraction massive ».L’entrée en guerre préventive contre l’Irak, le reality show au début du mandat de Sarkozy, sa métamorphose en capitaine courage face à la crise financière, l’épopée victorieuse de Barack Obama… Autant de fictions préparées dans le secret de war rooms où s’élabore le storytelling intégré. Christian Salmon nous propose un voyage dans les démocraties contaminées par l’hypermédiatisation, une exploration des mythes politiques à l’âge du néolibéralisme. Une traversée de la crédulité contemporaine. " Enregistré le 30 novembre 2012 dans la salle Topor du Théâtre du Rond-Point En partenariat avec Cinaps TV et Rue 89 Vous pouvez également retrouver le podcast audio complet de cette conférence-performance.

Le 30 mars 2015 à 09:03

Vienne le temps des âmes incendiées

On dit parfois que la politique consiste dans la distinction entre l’ami et l’ennemi. On dit aussi que l’Autre est la figure de notre question ; qu’il est « notre » question parce qu’il est celui qui nous remet en question ou qui nous pousse à mettre en équation des principes qui, sinon, nous resteraient inaperçus. Mais cette question ne se pose jamais qu’imparfaitement ; cette question ne se pose qu’incomplètement. Dans le carnaval de l’être, l’autre et le même brouillent leurs identités à la première occasion. Ils échangent leur masque dès qu’on a le dos tourné. Au fond, même le plus ignoble des suprématistes racistes sait que l’Eskimo le plus éloigné de lui-même est capable de comprendre sa logique. Et même le plus parachevé des universalistes admet que son voisin de palier n’est pas fichu de saisir ses intentions. Au fond, il n’y a qu’un seul Autre qui soit vraiment Autre, et c’est celui ou celle dont l’existence nous fout en l’air. C’est celui ou celle dont la réalité nous bousille. Il n’y a qu’un seul Autre, c’est celui ou celle qui nous submerge, nous blesse, nous anéantit, nous réduit en miettes. Face à elle ou lui, nous nous retrouvons à parler comme Job dans son fumier : Mais si je vais à l’orient, il n’y est pas ;Si je vais à l’occident, je ne le trouve pas ;Est-il occupé au nord, je ne puis le voir ;Se cache-t-il au midi, je ne puis le découvrir.Ce que son âme désire, il l’exécute.Il accomplira donc ses desseins à mon égard,Et il en concevra bien d’autres encore.Voilà pourquoi sa présence m’épouvante ;Quand j’y pense, j’ai peur de lui.Cet autre, c’est celui qui a la clé de notre mort et qui se tient devant le seuil qui nous sépare de notre vie. Cet autre, c’est tout ce qui nous sépare ; c’est tout ce qui fait de nous un laissé pour compte, un abandonné, un exilé. C’est notre amour, notre assassin, notre double, notre ogre. Cet autre, c’est celui ou celle dont la force nous déconcerte, dont la faiblesse nous épouvante. C’est celui ou celle dont l’étrangeté nous remplit de haine et de désir. Cet autre, même si c’est le dernier des connards ou la pire des idiotes, et surtout si c’est le dernier des connards ou la pire des idiotes, c’est la divinité. C’est le visage de la divinité tourné un instant vers nous, portant le masque de notre persécuteur.Parce qu’il n’y a qu’une seule rencontre véritable de l’autre, c’est de tomber amoureux, et c’est pourtant la chose qui nous sépare le plus. Parce qu’on a goûté à deux la fusion unitive de l’érotique sacré, parce qu’on a vécu un instant la nostalgie de l’âge d’or, tout chez l’autre nous rend possiblement fou : ses absences, ses présences, ses silences, ses signes. Alors on revit, à la vitesse de l’éclair, la chute dans le Temps. On a retrouvé un bref moment l’Eden prénatal et on est violemment retombé dans l’Age de Fer. Viens, étoile absinthe. On a retrouvé les jours qui passent et leur horreur. Déjà la chute de la fusion érotique aux affaires du jour avait entraîné la colère, la haine, les jalousies maladives, les disputes incessantes. Si la passion amoureuse ne se soldait pas dans le double détournement, on chuterait encore et on deviendrait un couple ou quelque chose de ce genre. De guerrier on deviendrait commerçant. On commencerait à s’organiser ensemble, à faire nos comptes et à régler nos factures. Avant la dernière étape, la plus laide : celle des vieux partenaires domestiques d’où tout feu est éteint mais que rien ne peut séparer. Il ne leur manque que le boulet aux pieds pour ressembler aux pénitents auxquels leur résignation nous fait toujours penser.Lorsque notre grand amour nous quitte, c’est le plus beau cadeau qu’il puisse nous faire. Inconsciemment, il n’a pas supporté l’idée de voir le sacré se transformer en profane. Il a préféré la mort à la quotidienneté, la violence à l’ennui. La séparation est alors une blessure si béante que nous avons l’impression d’être troué ; l’impression d’avoir, à la place du cœur, une plaie : cette plaie seule apte à laisser filtrer la lumière. Ce n’est pas lui ou elle qui nous a quitté, c’est la divinité qui s’est retirée d’eux. Ce n’est pas l’amour de notre vie qui est devenu un étranger, c’est l’ange de lumière qui a quitté son corps et a regagné l’un des cieux de son âme.    L’amour n’est pas chose humaine. L’amour est la stratégie des dieux pour nous rappeler que la réalité n’est pas profane et que la vie n’est pas quotidienne. On devrait s’en moquer – que l’amour entre nous et l’autre s’arrête un jour. Ce qui devrait compter, c’est la pureté du sentiment amoureux initial, qu’il faut ensuite réussir à transférer dans nos actions de tous les jours. C’est la pureté de l’instant initial de l’amour qu’il ne faut cesser de fondre dans la matière du Temps – et chaque affaire que nous traitons doit être éclairée par la même ferveur que celle de la fusion érotique. C’est peut-être ça la sainteté : cet état où chaque geste que nous produisons est une lettre d’amour, où chaque rencontre est un transport, et chaque sourire une adresse à la divinité dont on voit la flamme brûler dans l’âme de l’autre. Comme disent les oracles chaldéens : « Espérance au contenu de feu sera ta nourriture. » Vienne le temps des âmes incendiées.

Le 15 mars 2015 à 09:04

Un autre / épilation par laser

Je m’étais toujours dit que mon identité me faisait tort. Le jour où j’ai su que j’allais pouvoir rencontrer Anna, une étoile montante du tennis russe, j’ai décidé de me métamorphoser. De fond en comble. Devenir un autre. Pour tenter de la séduire. J'ai teint mes cheveux et mes sourcils. J'ai mis des lentilles de couleur. Le jeune homme brun venu d'ailleurs est devenu un jeune blond aux yeux bleus. Aiat Fayez est devenu Alain Fayer. Mais il manque quelque chose pour parfaire la métamorphose. Je vérifie méticuleusement la teinture de mes cheveux. Je cherche le défaut qu’il faut rectifier. J’examine les sourcils et les cils : force est de constater que tout est parfait. Tant mieux. Je décide de m’épiler le corps au laser pour me débarrasser une fois pour toutes de mes poils noirs. Il y a un institut de beauté discret à quelques rues de là ; les fenêtres sont teintées, je ne risque pas de perdre mon incognito devant tout le monde. Je m’y rends ; dès que je vois la petite brune au teint mat de l’accueil, je reconnais une compatriote. Tout se complique aussitôt. Elle me regarde, essaie de me trouver à travers mon regard, de trouver mon moi originel. Je commence à donner des signes d’agitation, c’est plus fort que moi ; je sens les gouttes de sueur ruisseler de mon front ; je lui explique ce que je souhaite, elle se met derrière son ordinateur, demande mes nom et prénom. J’émets, la voix étranglée : « Alain Fayer. » Elle n’a pas compris le nom. Je répète avec un trémolo dans la voix : « Fayer. » –  « Avec un z à la fin ? » – « FA-YER, dis-je en haussant la voix, AVEC UN R. » Elle me regarde bizarrement maintenant ; il manquerait plus que je sois obligé de m’excuser. Elle m’explique la différence entre l’EPILATION PAR LASER et l’épilation par lumière pulsée. J’opte pour le meilleur, qui est le plus radical. Elle me tend un questionnaire médical que je remplis à la vitesse de la lumière. Elle va s’occuper de tout, le dermatologue viendra en dernier lieu pour enclencher la machine. Parfait. Elle m’enjoint d’entrer dans la pièce pour me déshabiller. Je pousse la porte, avance de quelques pas ; impression immédiate d’être à l’hôpital. Tout est blanc dans la pièce, très propre. Il y a une machine sortie du mur sur laquelle je vais devoir me coucher avant qu’elle ne rentre dans le mur. Ça ressemble à s’y méprendre à celles utilisées pour traiter le cancer. Je me demande ce que je fous là. Je maudis mes origines, mon pays natal, et tout ce qui me concerne de près et de loin. La petite brune entre. « Vous ne vous êtes pas déshabillé ? » – « J’étais sur le point. » – « Je reviens dans cinq minutes alors. » Elle sort. Je me déshabille avant d’enfiler la robe de chambre. Elle va rentrer et voir le contraste entre mes poils noirs et mes cheveux blonds. Ses doutes vont se dissiper. J’espère juste qu’elle ne dira rien. Qu’on finira la séance sans un mot. Elle revient. « Ça y est ? » Je fais oui. Elle m’explique comment ça va se passer. Je vais devoir mettre des lunettes spéciales, puis je me coucherai sur le ventre, la machine entrera dans le mur, les rayons laser vont détruire les poils de mon dos, mon bassin, et plus bas. La machine sortira. Je me mettrai sur le dos et ce sera la même chose pour les poils de devant. J’écoute comme un bon élève. Je suis si gentil quand j’ai peur. « Vous êtes originaire de quel pays ? » fait soudain la petite. Je n’en reviens pas. J’ai l’impression d’avoir mal entendu, ce qui s’est déjà produit. « Pardon ? » Elle a un grand sourire ce qu’il y a de plus naturel : « Vous êtes originaire de quel pays ? » Le processus chimique que je connais bien se déclenche automatiquement dans mon corps : le cœur se met à battre dans mes oreilles, la gorge devient sèche, le regard perd son éclat, la sueur envahit le visage. Je le ressens clairement ; mais elle, ne le voit-elle pas ? Elle n’en a pas l’air, pas vraiment en tout cas, puisqu’elle ne passe pas à autre chose, elle reste sur sa question, elle reste sur l’attente de la réponse, elle ne veut pas retirer ce qu’elle a demandé alors que je suis en train de le lui proposer tacitement. A l’amiable. Revenons à nos moutons. Faisons comme si de rien n’était. Ce qui a été n’a pas été. Même le blanc qui s’ensuit n’y fait rien. Elle doit être sûre d’avoir à faire à autre chose qu’un Français. « Vous ne voulez pas le dire ? » demande-t-elle en gardant le même sourire qui me paraît maintenant maléfique. « Si, si, fais-je en souriant comme si je pensais à quelque chose d’autre. Je me demandais justement si vous n’étiez pas une compatriote. » Elle me regarde en riant, mais cette fois c’est elle qui est là, pas l’esthéticienne, c’est la petite brune compatriote dans tout ce qu’elle est et n’est pas, dans tout ce qu’elle a et n’a pas. Elle me demande dans ma langue maternelle si je viens du même pays ; je réponds oui dans la même langue, et bizarrement, cela me libère, ou du moins me calme, même si je sais qu’elle ne fera jamais allusion à la couleur de mes cheveux et de mes yeux mais qu’elle n’en pensera pas moins. Elle continue de me questionner dans notre langue maternelle : si je suis ici depuis longtemps, si j’aime la France, si j’aime les Français, si je rentre souvent au pays natal, si je compte rester ici. Un à un tombent de mon être des pans de mon incognito, et je les entends s’écraser au sol, je sursaute presque à chaque question, je réponds de bonne grâce, attendant juste que ce cauchemar se termine mais elle en redemande, ça n’en finit pas. Elle aime beaucoup la teinture de mes cheveux, elle le dit, oui, le plus naturellement du monde, dans cette langue maternelle qui me porte malheur ; et elle me complimente après que je lui ai confirmé que j'ai fait la décoloration moi-même, sans l'aide d'un professionnel. En revanche, elle se permet, c’est son expression, même si elle se permet tout, absolument tout, maintenant qu’elle me voit K.O. debout, elle se permet d’émettre une réserve sur la couleur des yeux : elle aurait, dit-elle, choisi des lentilles vertes qui iraient mieux avec mon teint. Dont acte. Elle poursuit en disant qu’elle tente de convaincre son petit ami de se teindre les cheveux mais qu’il n’en a pas le courage. J’explose soi-disant de rire mais on entend clairement que c’est un faux rire, la preuve, elle coupe court à la discussion et m’enjoint de chausser les lunettes spéciales. Je m’exécute en la remerciant, sans savoir pourquoi. Aiat Fayez, Un autre, Editions P.O.L, 2014

Le 21 mars 2015 à 09:39

Comme un poisson dans l'autre

On dit, en musique, qu’il y a deux voies pour la jouer. Apollon ou Dionysos. Il semble que j’ai choisi l’autre… J’habite le temps à Nay, piémont pyrénéen. A côté de Lourdes.8 Mars 2015. Je suis à Tokyo, Japon depuis cinq jours. J’essaye de faire comprendre ce que je veux au monsieur en face de moi qui ne parle ni l’anglais. Comme moi.J’ai pour habitude de dire « My english is titanic » Glou, glou glou.. Ah ah ah.. Bon. Oui je suis au Japon avec ma Dada et Tomoko. On devise sur l’écriture et la cuisine et soudain :  « Flash back »… Fin des années quatre vingt.  Grand festival de jazz en Suisse.C’est ma première apparition officielle avec la  Compagnie Lubat  dé Gasconha.Nous passons en première partie d’une troupe de musique traditionnelle japonaise.« Les tambours Kodo ». Impressionnante de bout en bout. La geste, le son, la discipline.  Des tambours immenses frappés par des hommes mi danseurs mi athlètes équipés de bâtons comme des gourdins. Enorme. Arts marteaux. Plus tard un groupe d’une douzaine de percussionnistes assis tailleurs en un côte à côte rectangulaire. Façon jardin japonais. Zen et nez.  Phrasés vertigineux, silences abyssaux. Réglé comme une horloge. Aucun chef d’orchestre pour faire jouer la partition d’une précision diabolique. Je me souviens leur avoir demandé en anglogascofrançais, gestuelle à l’appui, comment tout ça était possible. Un des leurs m’a alors raconté (je ne sais si c’est vrai – m’en fous) que chaque matin ils parcouraient ensemble un même trajet avec obstacles et que ces obstacles représentaient leur phrases rythmiques. Entre les deux, continuum et silence !Nous, avec la Cie, nous préparions nos concerts avec Dionysos dans les loges et sur scène avec l’autre. Maquillage à l’emporte pièce pour prendre le maquis.  L’art de la conversation. Barricade de l’improvisation.  Pas de thèmes en commun. Ni chansons. Rien. « Free ! » Un de mes premiers chaos collectif. Trouille, état de guerre intérieur. Oreilles incandescentes. Instinct de survie. Sortie de scène. Haie d’honneur des Japonais. Tout de même, sale impression d’après « match »… Mais voilà que quelques heures plus tard j’entends sur la radio suisse ce concert mémorable fraîchement enregistré. Et  je m’entends jouer, parmi les autres, d’un tout autre sentiment que ce que j’avais senti ou ouï sur scène. Certes des moments « dur à cuire », mais aussi du neuf et de la vie par dessus tout. Pour ma part j’entendais un autre moi que je ne connaissais pas…  Je ne sais depuis, s’il faut écrire « jeu » ou « je » est un autre… Trente ans plus tard, sur la scène de la cave poésie de Toulouse dirigée par le génial René Gouzenne aujourd’hui disparu, un homme de théâtre improvise à partir des propositions du public. Après quelques propositions de mes voisins, je lance « altérité ». L’acteur me répond : « Vous pouvez préciser ? ».Silence. «  Vous êtes cruel. » Silence.« Bon, très bien... je ferais altruisme… » Micro déception de votre narrateur. Pas facile de s’altérer. J’aurais aimé plus d’audace quitte à la perdition. Mais il s’agit des mots, du sens et pas des sons. Et les mots dits sont de mille malentendus, sens de mille maux, émaux. Oh ! Ghérasim Luca. Oh Bernard Heidsiek. Oh ! les autres. Tant d’autres ! Je cherche parmi les uns et les autres, les champs et contre champs de la voc’alchimie..   Comme un poisson dans l’OH ! d’ici ou là.

Le 26 décembre 2014 à 08:58

Les rois se reproduisent, les papes pas

Les nouvelles aventures de l'Histoire de France

Un fils de roi devient automatiquement roi, un fils de pape devient automatiquement le fils de la concierge. Donc pas pape. Pourtant, comme les rois, les papes se succèdent. Je n'ai pas rêvé, dès qu'un pape meurt, un autre apparaît. Quel est leur secret ? Comment font-ils pour assurer leur descendance ?On le sait aujourd'hui, les papes se reproduisent par la fumée blanche. Un certain nombre de cardinaux s'enferment dans une petite chambre tout en haut du Vatican, ils y restent un temps plus ou moins long, on ne sait pas très bien ce qu'il font, mais lorsqu'on aperçoit une petite fumée blanche sortir par la cheminée sur le toit, le pape est né. En général, c'est un beau bébé barbu de 70 à 75 kilos qui sourit aux anges. On l'emmaillote aussitôt dans du linge blanc et on le présente à la fenêtre. Une foule de Polonais et d'Espagnols hurlent alors leur joie en voyant leur Saint-Père.C'est une des particularités des papes, lorsqu'il naissent, ils sont déjà pères – Saint-Pères même – de millions de catholiques. Quand les ont-ils faits ? Mystère. Il faut savoir que le mystère, comme le miracle, est un des charmes de la religion catholique. Vouloir à tout prix élucider tous les trucs de l'Eglise aboutirait à enlever à la foi sa truffe. Croire perdrait soudain la saveur rare de l'inexplicable, pour n'être qu'une mastication machinale de vérités fades, destinées à nourrir l'âme, qui doit toujours être en bonne santé si elle ne veut pas aller en enfer sur une civière.© J'ai encore oublié Saint Louis, Actes Sud 2009

Le 27 avril 2010 à 18:40

6 mai devant le Fouquet's

C'est une invitation, ce n'est pas un ordre

Tous les ans depuis l’élection de notre très cher président Zébulon 1er, le mouvement de résistance ludique « Les 1000 colombes », appelle au pèlerinage des insatisfaits, au Solutré des utopistes !     Ce mouvement de résistance ludique est né le 6 mai 2007 à 23h17, suite à l'apparition de l'icône des Japonais, Mireille Mathieu, sur scène lors du raout "musical" de la droite décomplexée place de Concorde. Pour fêter l'élection de Zébulon 1er, elle lâchait son tube "Mille Colombes" a capella. Une page de l'Histoire de France se dessinait sous nos yeux. Du jamais vu ! De l'inimaginable ! Même l'humoriste le plus doué de sa génération n'aurait jamais pu imaginer un tel moment. Au-delà du kitchissime et du pathétique réunis, nous étions en train d'assister à un moment surréaliste. Trop c'est trop ! Certes il faut s'incliner devant le suffrage universel – au risque d'avoir mal – mais la démocratie a des limites qui venaient d'être franchies. Bien que n'étant ni militants, ni syndicalistes, ni encartés, notre sang de gauche ne fit qu'un tour! Il fallait réagir. Quinze jours plus tard, une petite bande de loosers (nous, c'est-à-dire la bande qui était devant la télé ensemble à 23h17) organisait la première chorale des "Mille colombes" devant le Fouquet's, en l'honneur du sauveur de la nation. Pour être vraiment honnête : nous avions remarqué que ces premiers instants sonores de "gouvernance autrement"  avaient été assez mal vécus par les supporters de Zébulon (sur la scène et en dehors). Cette chorale serait donc leur madeleine de Proust mal digérée.3 ans déjà ! Comme le temps passe lentement…Pour fêter le grand timonier de la pensée universelle, nous allons refaire une chorale devant le Fouquet's à Paris. Mais cette fois en sus du petit discours de bibi (c'est pas la matière qui manque), vous aurez une fanfare, un lâcher de colombes, une distribution de billets de 500 euros pour relancer le pouvoir d’achat, de surplus de vaccins anti-grippe et de masques, de drapeaux français et bien sûr… Mimi et ses "Mille colombes", que nous allons entonner le plus faussement possible tous en chœur, pour nous achever et puis… quelques surprises. Le but de ce mouvement étant de mettre en avant, de façon humoristique, les errances et les carrences de ce pouvoir et de son idéologie, tout cela doit doit se passer dans la joie et la bonne humeur moqueuse. Regardez la vidéo ci-jointe : l'ambiance a été familiale et bon enfant, qu'elle le reste. A noter que la police a toujours été très cool avec nous, qu'elle le reste. Rendez-vous le 6 mai à 20H devant le Fouquet's. Que l'espoir soit avec nous.

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