Les bonus de la saison
Publié le 19/12/2014

Pierre Notte : Ecriture blessure d'enfance


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Ecrire, dit-on, est une souffrance. Ou une grâce. Ceux qui ont vu les photos de Pierre Notte lors de l'exposition collective "Autour de l'extrême" à la Maison Européenne de la Photographie (c'était en 2010) savent que pour lui l'écriture est blessure, cicatrice. Qu'elle se révèle associée à l'acte d'écrire sur son propre corps. Au cutter. Sa nouvelle pièce C'est Noël tant pis creuse à nouveau un tunnel libératoire jusqu'aux douleurs de l'enfance. Une enfance parée de toutes les cruautés de l'enfance. Qu'il voudrait nous rendre joyeuse et légère. Je lui parle du Blanche-Neige de l'écrivain Robert Walser : doit-on assassiner son enfance pour qu'elle ne nous rende pas fou ?

Jean-Daniel Magnin

Confessions, confidences et indiscrétions. Les spectacles, les auteurs, les artistes et tous ceux qui font la saison du Rond-Point. 

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Pierre Notte

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Le 8 mars 2018 à 18:34

Céline Milliat-Baumgartner joue avec les fantômes de son enfance

Des bracelets, des boucles d'oreilles, du métal noirci. C'est tout ce qui reste, tout a brulé dans un accident de voiture. Le père et la mère aussi. Céline Millat Baumgartner a écrit autour du vide soudain qui a marqué son enfance, elle joue avec une légèreté magnifique Les Bijoux de pacotille au Rond-Point, dans une mise en scène de Pauline Bureau. Rond-Point — Ces « bijoux de pacotille », vous les visualisez ? Vous savez à quoi ils ressemblent ? Leur forme, leur couleur ? Céline Milliat Baumgartner — Non, je ne vois pas ces bijoux, je ne les reconnais pas, ni leur forme, ni leur couleur. Mais je les entends. Ma mère avait une bague très précieuse et tout un tas de bracelets et de boucles d’oreilles très toc. Le cliquetis des bracelets et des boucles, c’est le bruit de ma mère, c’est mon bruit rassurant, c’est le doudou de mon enfance, celui qui m’aide à dormir. La bague de diamants m’est revenue. Je la porte rarement, j’ai peur de la perdre. Mais les pacotilles toutes légères, celles que je ne vois plus mais que j’entends encore résonner, se sont perdues, elles sont parties en fumée. Et ça leur donne un prix inestimable. Les bijoux de pacotille ce sont ces souvenirs d’enfance, souvenirs brumeux et impalpables, souvenirs inestimables, invérifiables, inventés, souvenirs d’or pur. Les Bijoux de pacotille , c’est du rien dont on fait ses rêves, c’est ce recueil de souvenirs périssables qu’on grave dans un livre pour ne pas oublier, c’est comme le dit Antoine Vitez, le sable sur lequel l’acteur-poète écrit chaque soir. Éphémère et sans prix.   « Jouez-vous » encore ? Est-ce encore « jouer » ? Comment « interpréter » ? Bien sûr je joue. Je joue avec mes souvenirs, et en venant vous les raconter, je les invente encore. Raconter cette histoire, qui est la mienne, que je fais mienne, c’est jouer à démêler le vrai du faux, de la même façon que chaque fois qu’on raconte un souvenir de sa propre enfance, on triche sans le vouloir, on déforme, on invente pour de vrai, on voit tout avec la loupe déformante de nos yeux d’enfant. C’est cet endroit précis du souvenir qui m’intéresse aujourd’hui. Un frère et une sœur adultes ont souvent deux visions différentes d’un même souvenir d’enfance. Chacun réinterprète le moment passé. Moi je viens dans un rapport intime vous interpréter, à vous public, mes bribes de souvenirs, avec le plaisir de vous embarquer dans mon histoire et de la partager avec vous. Et comme tous les acteurs, parce que vous êtes là, parce que je vous tiens, parce que je ne veux pas vous perdre, je vous mène par le bout du nez. Mais je le fais à cœur ouvert, avec fragilité et pudeur, et de toute bonne foi. C’est là tout le jeu.   Propos vidéo recueillis par Jean-Daniel Magnin Interview texte réalisée par Pierre Notte

Le 20 mai 2015 à 10:03

On vit tous dans l'argent

On vit tous dans l’argent. Moi par exemple ça me fait chier : c’est complètement naïf mais je voudrais être en dehors de l’argent. Je veux être dans l’écriture hors de l’argent. C’est naïf mais c’est lié : l’argent et l’écriture sont liés dès l’origine : l’origine de l’écriture (cités-états de Sumer) c’est lister des choses à stocker, à échanger ; l’origine de l’argent c’est matérialiser des rapports, des relations, des échanges. C’est naïf mais je veux écrire des rapports autres, libidinalement autres : le rapport à l’argent comme le rapport à l’écriture (écriture au sens large, très large, au sens de fiction – fiction au sens très large, mégalomaniaquement large de fabrication de vie) passe par un rapport au fantasme ; l’argent et l’écriture sculptent du fantasme, de la fiction libidinale. Pour être hors de l’argent je veux sculpter une intensité vie dont la fiction est autre que celle du pouvoir d’achat. En dehors de l’argent je veux sculpter de l’écriture-forme-de-vie qui fait exploser les concepts de pauvreté et de richesse, le pouvoir d’achat est un fantasme pas drôle. Les concepts de pauvreté et de richesse s’inscrivent dans le paradigme malade de l’argent, dans la mauvaise fiction du paradigme malade de l’argent. L’argent comme croyance fondamentale indubitable du monde contemporain est la clôture métaphysique la plus tenace de l’époque : ne pas croire en l’argent aujourd’hui est aussi impensable que de ne pas croire au christianisme au Moyen-Age : ça n’a pas lieu d’être. Dire « je ne crois pas en l’argent » est complètement inutile, c’est du vent, je veux être ce vent, je veux à nouveaux frais dire que la pauvreté n’est pas le problème mais la solution. Pas au sens chrétien dévoyé condescendant bien sûr, mais au sens de l’intensité nue d’un vent de clochardisation biohardcore des comportements. Travail sur les fantasmes, sculpture des fantasmes et désirs, pardon d’être naïf mais je souhaite que l’écriture-argent n’entre en quoi que ce soit dans l’écriture des formes de ma vie, désolé je pars bosser à un autre paradigme, pauvre, clodo, biohardcore, riche, salut !

Le 9 septembre 2015 à 08:28

Perdu dans Tokyo #9

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

vendredi 4 septembreSécuritéÀ chaque coin de rue, et dans le métro, des miroirs et des caméras partout, pour voir venir. Des coupe-ongles sont vendus pour cent yens avec loupes grossissantes, et on trouve des coton-tiges noirs pour les oreilles, histoire de voir ce qu’on fait. Toujours, tout le temps, partout. La sécurité, dit Masako. Surtout depuis l’attentat de 1995. Elle me parle de la situation politique, qu’on pourrait considérer en France comme à droite de l’extrême-droite, gouvernement ultra conservateur, visant l’armement, la militarisation, et un protectionnisme forcené. Mon désir de vivre à Tokyo s’érode un peu. Masako me dit que les Japonais peuvent se montrer très accueillants avec les touristes, les voyageurs, les passants, mais qu’ils peuvent devenir des voisins redoutables. Elle expose les différents clichés des Japonais sur les étrangers qui s’installent au Japon. Fêtards, incontrôlables, bruyants. A nos côtés, vendredi soir, dans un petit restaurant chinois, un gros monsieur et trois femmes ; elles hurlent de rire, il parle plus fort, ils fument, lui crie, elles hurlent, il rote, très fort, plusieurs fois, puis tout le monde se tait. Masako semble me dire que tout est normal. Ce sont des espaces de grandes libertés. Il y a aussi qu’au Japon, on fait du bruit en mangeant. Bruit en aspirant les nouilles, la soupe, le reste. Cela signifie qu’on est bien, que c’est bon, qu’on est heureux, reconnaissant. Ce bruit-là est une fête, quand partout dans la ville tout contribue semble-t-il à deux choses encore contradictoires, faire taire ou assourdir.RépétitionsLes comédiens me demandent d'arriver à 14h. En réalité, ils se préparent et s'échauffent à partir de midi. Nous avons dessiné le mouvement général, les déplacements, nous travaillons sur chaque phrase, chaque mot, chaque réplique, à redéfinir les enjeux, les codes de jeux, les liens entre chacun, les regards. L’intensité, et la nécessité impérieuse d’être là et pas ailleurs, de vivre ça, de porter ce monde catastrophique qui dépasse jusqu’à la comédie noire les limites du tragique. Et on chante, on danse, sur les ruines. On s’invente de nouvelles histoires, on nourrit le jeu, les enjeux. On avance. Le décor sera noir. Tout sera peint.UrinoirsUrinoirs et toilettes partout dans la ville, le métro, les extérieurs, les jardins. Magie d’un mobilier légendaire. Les wc sont des meubles à lunettes chauffantes, parfois électroniquement relevables. Un bouton pour un jet d’eau provenant de l’intérieur de la cuvette vers le trou des fesses unisexe, un autre bouton pour le sexe féminin dit aussi vagin. Un bouton pour la puissance des tirs, un autre pour de l’auto-nettoyage des petits tubes à jets qui peuvent être souillés. Un autre bouton encore pour le son, dit musique. Mais il s’agit d’un faux son de chasse d’eau, imitation bien faite, qui permet à l’usager de couvrir les bruits biologiques naturels sans faire couler l’eau inutilement. D’autres options encore possibles. Les urinoirs des lieux publics sont beaucoup plus longs que les nôtres, ils arrivent quasiment au sol, lui-même souvent recouvert de moquette. Mais le bec de l’urinoir arrivant lui-même quasiment au sol, il est rare qu’on en foute partout alors qu’ailleurs, en France, les hommes font essentiellement pipi sur leurs godasses. A noter encore que dans les toilettes publiques, des installations pliantes de chaises pour bébés sont installées dans beaucoup de chiottes hommes ou femmes, afin d’asseoir le bébé près de soi quand on fait ce qu’on a à faire. samedi 5 septembreHôtelJe suis le client d’hôtel le plus affreux que je n’ai jamais fréquenté. A Shinjuku, je demande à changer d’endroit, je rêve de plus d’espace, j’aurai la même chambre. Mais j’y gagne en vue et en wifi. À Ueno, je demande à changer de lieu pour m’installer dans une chambre aux lits rapprochés, sinon double. C’est impossible, j’insiste, plusieurs jours, j’en visite une finalement, tellement petite que toute circulation autour des lits en est impossible, je renonce, je la laisse. Puis je demande à changer de chambre quand j’aperçois l’intérieur de la chambre voisine 1204, les têtes des lits sont au nord et la vue est dégagée quand ma chambre donne sur une façade d’immeuble. Je change de chambre. C’est mieux. Rentré à minuit, dans mon nouveau territoire, je me démène avec la climatisation, inévitable. Pas un immeuble sans ses vingtaines de verrues extérieures de climatiseurs. Dans le métro, quand la climatisation ne suffit plus, des ventilateurs sont installés au plafond. Dans la chambre, la clim s’active. Chaleur lourde, humide, fin d’été à typhons et canicules. Tout est écrit en japonais. Il fait chaud, très chaud, de plus en plus. Je me rends compte à une heure du matin que j’ai mis le chauffage dans une chambre aux fenêtres condamnées. Malin « De la coutume du hara-kiri, les Japonais ont gardé la manie du cure-dents » dixit Claudel. Les cure-dents sont partout à disposition. Hier, je croise une oie dans la rue. Autour, des parcmètres à vélos, payants. Et des parcmètres pour voitures, disposés par engin et par emplacement, à chacun sa machine. Des voitures s’arrêtent là, au bord du trottoir, et les usagers dorment, un temps. Les taxis. Repos. Repartent. Je constate que les stations essence disposent les manettes en hauteur, à plusieurs mètres du sol, accessibles par une ficelle sur laquelle on tire pour faire descendre les distributeurs de pétrole. Malin. Je croise un rosier qui émerge du goudron, à même le béton, plante jaillie comme ça, qui fissure le sol et monte, fleurit, et sent la rose dans un brouillard d’essence humide, à même la route. Au supermarché, on met ses courses dans un panier, on pose le panier sur la caisse, le cassier ou la caissière dispose les courses dans un autre panier, on paye ses courses, et on va s’installer un peu plus loin, sur une table ou un plateau commun, pour disposer les mêmes courses du nouveau panier dans des sacs en plastique. Hyper malin. Tout ici est pensé, futé. Tous les urinoirs sont dotés d’un petit carré en matière rêche ou d’une petite accroche, emplacement destiné au parapluie du monsieur. ParadisC’est dimanche. Trois grandes artères sont, quelques fois, le dimanche, fermées aux voitures l’après-midi. Akihabara, Ginza et Shinjuku. Les Japonais appellent ça le « paradis des piétons ». Masako s’en fout, ça ne l’intéresse pas. C’est fait pour les touristes, les consommateurs du dimanche. Mais c’est frappant, l’espace vide, alloué aux bolides, soudain déserté par la machine. Marcher sur une cinq ou six voies étendue et sans bagnole jusqu’à l’infini, dans l’absence de bruits de moteur, c’est sidérant. Tokyo se dote comme toutes les villes du monde de ces quartiers à piétons, de préférence commerçants, fête de l’instinct grégaire à visée marchande. Une fois par semaine mais quand même, remettre la voiture à sa place quelques heures, au sous-sol, dans une ville où la plupart des espaces lui sont consacrés, sacrifiés. Autoroutes, routes, périphériques, parkings. Pas de trottoirs dans les petites rues qui d’ailleurs ne portent pas de nom, mais des bandes blanches au sol, pas franchement sécurisantes. Le piéton, devenu voiture à son tour, doit garder sa gauche, toujours, partout, j’ai fini par comprendre ça à force d’essuyer des regards assassins. Tenir sa gauche, dans l’escalier, dans la rue, sur les petites routes. C’est simplement ça, ou la fin du monde. Interdit au moins de 18 ansJe me perfectionne, me spécialise dans la pornographie de mangas japonais. Des immeubles entiers à Ikihabara consacrés aux mangas, huit étages dont trois à la pornographie, exclusivement destinée aux hommes hétérosexuels. Les autres se débrouillent. Il semble exister des librairies spéciales pour les femmes, au moins des rayonnages dans les magasins Book Off, avec des mangas dits « sentimentaux », histoires explicites de couples de garçons. Pour l’heure, je me consacre aux mangas pour hommes hétérosexuels. Bandes-dessinées, tous formats, plutôt en noir et blanc. Les parties génitales et leurs ébats sont toujours cryptés, pixellisés ou barrés de deux à trois petites bandes noires. Mais tout est là, plutôt visible. Ce qui frappe avant tout, c’est que tout est possible. Tout est représentable, jusqu’à l’inimaginable. Tout ce qui peut sembler prévisible, connu, déjà vu, mais aussi la torture, le meurtre, les monstres, les déformations, des difformités, et les enfants. Tout, absolument tout. Mais les sexes sont toujours cryptés, ou barrés. Et les yeux des sujets ne sont jamais bridés.SurfJe quitte le quartier Akihabara, prends des vacances vers le quartier des livres anciens, brocanteurs et bouquinistes. Mes études en pornographie me laissent amer, froissé, bizarre. Pas sûr de poursuivre. Je cherche les brocanteurs de livres, mais tout est fermé ce dimanche. Sauf les magasins de sport. Tout un quartier, comme un arrondissement parisien, consacré au surf, au ski, aux sports de glisse. Du bruit lointain. Des cris. Je me rapproche. Des manifestants circulent en camionnettes, stoppés par des barrières de flics qui tendent d’étranges perches à micros, pour enregistrer je suppose les voix des revendicateurs. Ils s’insurgent contre la Corée du Nord, diffusent les photos d’une jeune femme disparue il y a vingt-cinq ans. Mariage traditionnelJe quitte les flics de Kanda, j’oublie la pornographie d’Akihabara, je me perds dans Akasaka, je me réfugie dans le sanctuaire Heijinja. Mariage religieux, traditionnel. Le son des flûtes et des percussions, quelques personnes, un jeune grand prêtre donne à boire à la mariée, puis au marié. Lent, sans parole, presque personne, des enfants, plus loin, en kimonos bariolés, un photographe officiel. Un touriste européen se penche, s’accoude sur l’autel extérieur, que j’imagine peut-être à tort un peu sacré, pour mieux voir, il prend des photos avec son smartphone comme s’il était lui-même invisible. Les mariés à peine sortis de l’adolescence sont debout, droits, en costumes traditionnels, rien ne se produit que le bruit des flûtes et des percussions. Je descends, direction Sud-Est, et je suis bien content de trouver l’application archaïque de la boussole sur mon machin digital pour me diriger. C’est à l’image de la ville de Tokyo, ultra moderne, nous sommes dépassés, et à la fois archaïques absolument. Un vingt-deuxième siècle planté dans un paysage féodal. Je me dirige sans le savoir vers les appartements et les bureaux du premier ministre Abe, espaces ultra sécurisés pour l’ultra conservateur. C’est une forêt d’uniformes dans un désert sans vie. Ils portent des grands battons, pour pouvoir se tenir à quelque chose je suppose dans ce brouillard de chaleur humide qui voile la ville. Des barricades et des barrières, et le silence. Plus loin, les jardins impériaux, quasiment inaccessibles. Faire encore des détours de plusieurs demi-heures pour arriver quelque part. Les clodosÀ Shinjuku, comme à Shibuya et autour des grandes gares, des « hôtels capsule », et des « love hotel » de tous les noms. Dans ceux-là, on reste une nuit ou on ne fait que passer. Dans les hôtels capsule, pour trois à cinq mille yens, on vient passer la nuit, seul, dans une capsule, chambre à coucher divisées en deux dans le sens de la hauteur. Pas de fenêtre. On s’y tient assis, sur le lit, on dort et on repart, parce qu’on a ni le temps ni les moyens de repartir chez soi pour la nuit, trop de boulot, trop de distances, trop de transport. Pratique. Pas seulement inhumain. Mais contrairement aux légendes en vogue, il y a visiblement plus de quartiers populaires, d’immeubles d’appartements, de pâtés résidentiels, de zones pavillonnaires dans Tokyo que dans Paris. Je croise des hommes en costume, élégants, qui trimbalent de grands morceaux de cartons, ils s’allongent, à l’abri. Autour, des étudiants, jeunes, habillés proprement, pareil, allongés sur des cartons. Trop tard pour rentrer, pas de capsule, pas d’hôtel, on dort dehors. Pas loin des SDF. Pendant ce temps, Brice à Paris manifeste place de la république, et se renseigne, savoir quoi faire, être moins inutile dans la crise humanitaire, et je voudrais savoir comment appeler autrement que migrants des gens qui sont loin d’être réfugiés.

Le 31 octobre 2014 à 09:32

Bussang - 2009

C'est Noël tant pis - Journal de bord, carnet de route d'une création #5

Patrick Schoenstein, metteur en scène, directeur de troupe, comédien, président de la fédération nationale des compagnies de théâtre amateur, dite FNCTA, m’invite à participer au projet des Sept péchés capitaux. J’écris La Colère, pièce courte destinée aux troupes amateurs, projet organisé et publiée par l’Avant-scène Théâtre. Une pièce à jouer par deux à vingt-deux acteurs. Des règlements de compte en famille, un banquet quelconque, une explosion humaine dans chaque dialogue court, duos, duels, affrontements familiaux, ma spécialité, ce terrain miné de la guerre intestine et à bons comptes qu’on se livre en tribu. Patrick Schoenstein devient un ami et un allié, sa bande d’amateurs devient mon clan, il m’invite à Aix-les-Bains, prix Charles Dullin, en juré ou président du jury du festival et grand concours de théâtre. C’est bien mon genre Puis cette année-là, juillet 2009 à Bussang, je participe à une rencontre où chacun interroge les relations des institutions publiques à la pratique amateur. Pierre Guillois, metteur en scène et comédien, directeur du Théâtre du Peuple de Bussang, m’invite à participer avec Marion Aubert, Michel Azama, Nathalie Fillon, Rémi De Vos, Gustave Akakpo, et d’autres, à l’élaboration d’un chemin de croix. Une fresque pour le grand plateau du Théâtre du Peuple, autour des stations du Christ. L’idée vient de moi, si je me rappelle bien. C’est bien mon genre. Chacun choisit l’étape, l’adapte, en fait ce qu’il veut, comme il veut. Chacun écrit, débarque à Bussang, s’empare d’une bande de comédiens amateurs en stage, et lit, travaille avec eux, met en espace et en jeu la lecture du texte, chacun sa station, présentée de manière chronologique sur la scène majestueuse. L’idée vient de moi, presque sûr, car j’ai depuis un moment le désir de m’atteler au tableau vivant. Mais religieux, ou sacrés, en réponse à Minyana que j’idolâtre, compositeur de miniatures païennes. Ecrire pour des corps suspendus, arrêtés dans l’air, par la terreur d’exister dans un moment de panique folle, corps en apnée. Des corps à qui tout échappe, et surtout l’absence de Dieu, et qui alors agissent. Voix appelant au secours d’autres voix impuissantes, mains et bras attachés au ciel, implorant. Je veux m’attaquer à la descente de croix, cet instant de la déposition. « Ils ne savent pas ce qu'ils font » Pierre Guillois et Patrick Schoenstein, l’un pour Bussang et l’autre pour la FNCTA, me confient treize comédiens amateurs, j’écris pour treize voix et un corps muet. Un tableau long, presque sans mouvement, avec allers et retours, action en peur panique et commentaires d’ordre biblique. « Ils ne savent pas ce qu’ils font ». Des êtres suspendus tentent de sauver un être pendu, et la mère crie l’injustice de voir son fils mourir avant lui. C’est au tableau du deuil que je travaille, du renoncement à la vie, ce que cela laisse derrière soi, peut-être, de ruines. Parce que je traverse des moments, cela arrive, où je travaille ainsi à interroger le suicide et ses dégâts causés, y voir plus clair, comprendre ce machin-là, étudier cette promesse intrinsèque, tacite, fondamentale, faite à la mère de ne pas mourir avant elle, et ne pas la trahir. Écrire pour jaillir hors du rang des suicidés. Et c’est écrit, on y travaille. Avec la bande, on lit, on joue, on se concentre sur les figures et les voix, les corps arrêtés, les lignes chorégraphiées des mouvements lents mais en panique, effrayés. Un corps tombe, on le ramasse, on se laisse entraîner par lui, dans la boue, c’est une fin de jour, et une fin du monde. « Mon père pourquoi m’as-tu abandonné ? » Parmi les comédiens amateurs, je rencontre Évelyne Baget, qui devient dès lors une amie et une marraine. Elle joue la mère, elle bouleverse. Elle porte et transfigure la douleur de la mère en deuil. Elle donne son corps, sa voix, sa chair, sa vie entière pour un moment d’incarnation dans lequel la douleur et la colère deviennent tangibles. La scène est jouée à Bussang, les spectateurs se réfugient dans des couvertures rouges, les comédiens enchaînent les différentes stations de croix jusqu’à cette ultime déposition. L’ensemble des stations ne se tient pas, aucune cohérence entre les auteurs. Mais chaque partie a sa force et sa grâce, sa drôlerie, sa dinguerie, sa singularité. Cette scène-là, ma descente de croix de Bussang, finit mal. Par le silence de dieu à la question posée « mon père pourquoi m’as-tu abandonné ? » Ce tableau deviendra, c’est décidé, la scène finale de C’est Noël tant pis. Parce Tonio se pend, dans les vêtements de sa grand-mère. Parce qu’il faut le dépendre, mais lui, il respirera, il reviendra à la vie, au silence succédera sa respiration forte, d’homme qui a voulu mourir mais qui ne sait pas, qui ne veut pas. Parce que je veux que cela finisse comme ça, par un ratage de la mort, par un échec du désespoir. C’est Noël tant pis, la pièce, existe, elle est faite de ses morceaux disparates, composée de ces « potentiels », éléments contraires, qui mènent à l’explosion, la confrontation ultime, en deux temps, dans la chambre d’hôpital, autour de la mort de la grand-mère, cette sorte de sombre précurseur qui mène à la lumière d’une descente de croix, l’air glacé contredit par une éclaircie, quand le soleil traverse les nuages noirs. > première partie

Le 3 septembre 2015 à 10:31

Perdu dans Tokyo #7

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

1er septembre Lessive L’ordi est mort paix à son âme. J'essaie de me calmer, je fais une lessive. Linge amassé en dix jours. Je fais vite mais mal, dans la machine à laver de l'hôtel, pas grand luxe mais pratique, pour deux cents yens, plus le double en séchage et en produit, c’est queue-de-chie. Mais j’oublie un feutre noir dans une poche de mon pantalon. Pas calmé. Kabukisa Dans Intervista, Fellini inventait sa terreur ; le cinéma anéanti par la télévision. A Cinecittà, quelques mois après sa mort, son studio attitré devenait un plateau d'émissions de télé. Aujourd'hui, les comédiens jeunes de Tokyo, raconte Masako, ne connaissent pas ou très peu le théâtre. Ils visent le manga, les dessins animés télévisés. Je ne comprends pas, elle précise : le doublage. Projet de nombreux acteurs jeunes au Japon : entrer dans les écoles qui forment au doublage des mangas. Le grand théâtre Kabukiza de Tokyo, quartier Ginza, a failli être rasé. Les promoteurs avaient prévu de remplacer l’institution par un immeuble. Scandale. Les promoteurs se sont ravisés. Mais seuls les contours et la façade ont été conservés. Le Théâtre Kabukiza, en activité, est une façade blanche, belle comme un gros gâteau viennois, qui donne après plusieurs années de travaux sur un immense building. La face est sauvée. You, ce matin, est révoltée. Elle apprend que le Kabukiza va créer prochainement une pièce en kabuki tirée d'une bande dessinée actuelle. Manga à succès. "C'est la fin du monde" dit-elle.  La discipline Personne ne parle dans le métro. Encore moins au téléphone. On ne mange surtout pas. On de parle pas, on est seul. On attend, jeux électroniques, Facebook, mais silence. Jamais un mendiant. Pas de guichet, des caisses automatiques. Mais un "maître de station" à chaque entrée, chaque passage, type en uniforme et casquette, un flic. Grand sens du commerce et de la surveillance. Une manifestation importante hier réunissait des milliers d'opposants au gouvernement. Au dessus du jardin impérial, des hélicoptères permanents, figés dans le ciel. Aucun média si je comprends bien n'a relayé la manif.   2 septembre À la fenêtre  Le miroir de la salle de bain est recouvert de buée. Au centre du miroir, se dessine un rectangle vertical, espace sans buée, effet magique, la place du visage, du portrait, comme préservée. Au dessus de la baignoire, plusieurs emplacements possibles pour le pommeau de la douche. Bonne idée. Peignoirs, brosses à dents et dentifrice, rasoirs, crèmes, renouvelés chaque jour. J’observe, sur les balcons situés en face de ma chambre d’hôtel, des hommes sortir pour fumer, et s’entraîner au golf sur leurs terrasses étroites. En caleçons. Au mois d’août, tout le monde trimballe une ombrelle ou un parapluie. L’objet est souvent le même. Ouvert en permanence, trop de pluie, trop de soleil. Aucune trace ici de cigarette électronique, de magasins bio, de produits allégés. Il faut chercher longtemps. Je me fais la réflexion satisfaisante qu’il s’agit ici peut-être de ma première mise en scène sans crise d’aphtes. J’en compte deux seulement, changeants, agaçants et non douloureux, une sacrée victoire.    Tsukishima  Samedi et dimanche passés, deux jours sans chemisettes blanches, pantalons noirs et mallettes ou besaces. Dans le métro, les gens portaient des couleurs, parfois excentriques. Des chapeaux. C’est fini, plié. Les ouvriers portent du bleu, les businessmen reviennent aux costumes des couleurs de bureaux. Parfois rayées, les chemisettes. Dans le quartier de Tsukishima, un flot humain de gens pressés sous des parapluies qui se précipitent vers les tours de l’empire du travail, de l’autre côté, une allée, des immeubles, des jardins et la vue sur la baie. Et là, le désert, plus rien, personne.    Répétition Le régisseur et homme à tout faire, Georges, invente comment faire couler le sang depuis un couteau. Il invente une trappe à une estrade, un tiroir à la table, il dessine des plans toute la journée, prépare le faux gâteau, monte les quatre chaises noires ikéa, mêmes chaises que dans Sortir de sa mère, dans C’est Noël tant pis, ou dans La Chair des tristes culs, il rapporte des dorades aux haricots noirs sucrés. Il est là tout le temps, actif tout le temps. Quand les comédiens ne répètent pas, ne jouent pas, ils s’étirent, ils relisent, exercices de respiration. Nastuki me masse les épaules.   Le jardin Koishikawa garden, après un tour en grande roue, seul au monde dans Tokyo Dome, fête foraine, à cette heure vaste désert. Traverser les quartiers, chercher les issues, tomber sur un complexe universitaire, s’égarer entre une autoroute et un périphérique. Une piscine à ciel ouvert avec étudiants masculins, tous en maillots noirs et bonnets verts qui apprennent à plonger. Plus loin, un groupe d’étudiantes en uniforme noir et blanc, elles courent en riant. L’entrée unique du jardin Koishikawa est payante. 300 yens, parce qu’on ne doit pas venir là par hasard. Pas par dépit. On paye parce qu’on ne passe par là. On y vient, se poser, se reposer, arrêter. S’allonger, contempler, étudier, interroger, attendre. Il y a des carpes et des tortues. J’apprivoise une sauterelle. Le grand jardin impose le recueillement. Impossible de comprendre comment des gens qui vivent dans ces villes terrorisées par la bagnole et le trafic parviennent à dessiner des espaces aussi beaux, à pleurer. Havres spirituels. Ou peut-être faut-il vivre dans des villes comme celle-ci, à l’urbanisme à ce point délirant,  pour y imaginer des enclos comme celui-là. Pas de jardin, rien de ce genre là, à Venise. À Dieppe, des pelouses qui font parkings.

Le 26 septembre 2014 à 09:44

France-Culture - 2004

C'est Noël tant pis - Journal de bord, carnet de route d'une création #2

Parcours chaotique d’un môme doué et maladivement prétentieux. Je ne me présente pas à toutes les épreuves du baccalauréat. La même année, à Chaillot, 1987, le prof nous emmène voir Electrede Sophocle mis en scène par Antoine Vitez. Evelyne Istria, là, solaire et tragique, rayonne d’une souffrance tangible, peu importe alors la parole et le mot, tout est dans les yeux, la voix, la peau d’une comédienne investie. Habitée par l’horreur d’un drame humain, souffrance matérielle reportée sur le plateau, tout est compréhensible de la guerre de l’être en proie à l’inextricable vie. Ce ne sont pas les mots qui parviennent et atteignent, c’est elle, l’existence brûlante, la chair en feu, la voix concrète du mal, de la volonté, de la puissance d’agir, la force tangible de jaillir hors du rang des morts, des assassinés. L’émotion exactement, qui agit, bouge dans l’air et parvient, traverse la peau, claque le sang. Moi, alors, je veux faire ça, n’importe quoi et n’importe comment mais ça, voir ça encore, venir encore là, continuer à entendre et à voir, à respirer cet air-là où les autres s’agitent et se pavanent pour que vivre soit moins dur à faire. Je veux voir tout, et m’y coller à mon tour, porter une parole sur un plateau, l’incarner, l’écrire, la jouer, la mettre à distance, l’étudier et la comprendre cette putain de tragédie humaine d’une existence mise à l’épreuve sans cesse. Je quitterai le lycée. Danser sur les ruines La même année encore, Jean-Louis Besson, le prof, et Chantal Mutel, intervenante artistique de la première option dramatique de l’histoire du baccalauréat supervisée par Jack Lang, à Asnières, nous emmènent aussi voir La Veillée de Deschamps et Makeïeff à Nanterre. Au désir de tragique, à l’appel de la gravité, s’ajoute le goût du rire, de la fête du spectaculaire et du décalage, de la dérision, le plaisir aussi, la fantaisie du désastre. Danser sur les ruines, ce sera ça aussi, qui constituera mon corps de spectateur. Je suis adolescent, je me vois mort dans deux ans. Je veux vivre mais je n’ai pas le temps. J’écris pour écrire, et pour ne pas lire parce que c’est trop difficile. Je quitte le lycée. Je vends des disques au Lido Musique la nuit, puis je suis manutentionnaire sur les Champs-Elysées pour la boutique Virgin Megastore qui vient d’ouvrir. Je vole beaucoup, et j’écris chaque jour, je compose, dans ma tête, j’établis mes phrases, mes mots, pour oublier les gestes répétitifs. Je fais d’autres métiers. Animateur dans un centre de loisirs à l’hôpital Beaujon. Maurice Nadeau publie mon premier roman, en 1992. La chanson de madame Rosenfelt, c’est une histoire de chanson et de temps qui est passé. La fin d’un monde, la peur de la perte du désir. Une drôle de fête J’ai vingt-trois ans. Je me voudrais bien auteur de théâtre et metteur en scène, et compositeur et musicien, alors je trouve les moyens de créer ma compagnie, de monter La Ronde de Schnitzler parce que c’est une œuvre de référence pour mon ancien prof, et de mettre en scène mes premières pièces, en 1993, et 1994, La Maman de Victor, à Clichy, et L’Ennui (d’Alice) devant les arbres à Paris, L’Européen. Nadeau est venu, je l’ai fait se lever et chanter, mon ancien proviseur de lycée aussi. Une drôle de fête. Je tente de lire Beckett, Kafka, Camus, Sarraute et Duras. Faute d’y parvenir, j’écris. Par vengeance. Plus facile à faire. À la publication du roman, je suis flatté par les propositions du Nouvel Observateur d’écrire pour les pages du programme de la télévision. Je vois plus tard Pièces de guerre d’Edward Bond, mise en scène d’Alain Françon, avec un nouvel ami journaliste qui me flatte en m’invitant à rejoindre l’Événement du jeudi où la place de critique dramatique occupée par Brigitte Salino, appelée au Monde, est vacante. J’y resterai jusqu’à la mort du titre, paix à son âme. Je deviens journaliste, critique dramatique, pendant dix ans, c’est une flopée d’effrois, d’humiliations, de malentendus, mais j’écris en secret, mêmes nécessités, je fais mon œuvre en toute discrétion. Une liberté possible et nouvelle En 2002, en près de dix ans déjà, j’ai été responsable des pages consacrées au spectacle vivant pour l’Événement, La Terrasse, Épok, pour Théâtres ou Théâtre Magazine, pigiste précaire ou rédacteur en chef. Le temps a passé, je veux finir d’être journaliste. Trop de mondanités, de violences, de jeux de séduction, de destructions, de mises à mort, d’arrogances de petit justicier redresseur de torts qui en fait beaucoup trop, de missionnaire intègre, de faux découvreur à flatter, de dénonciateur des flagorneries mais qui a du goût pour les réalités de la courtisanerie. Je vois Juste la fin du monde au théâtre de la Colline, de Jean-Luc Lagarce, mis en scène par Joël Jouanneau. Les atermoiements de la langue, la recherche des mots, leurs accidents, le langage musical et heurté, en perfectionnement, comme la situation, les confrontations de la parole, la phrase mise à l’épreuve et les sentiments, la narration, tout déclenche comme une ouverture, une liberté possible et nouvelle, dans le projet d’écriture. Le langage comme outil et sujet, et non plus comme moyen ou poème, mais comme action. La parole qui agit, qui est, matérielle comme la chair et la voix d’Évelyne Istria, la parole qui se fait sujet et atteint. Ou qui échappe à ceux à qui tout échappe, comme chez Philippe Minyana. J’écris par plagiats, toujours, en suivant des modèles, en copiste qui tente de s’affranchir. J’écris alors Clémence à mon bras, que je soumets à Jouanneau puis à Michèle Simonnet, son interprète dans le Lagarce. Je soumets la pièce à Paul Tabet pour l’association Beaumarchais. Il la soumet à Valérie-Anne Expert pour la SACD. Elle la soumet à Texte Nu que chapeaute Jean-Michel Ribes, qui la confie à Jacques Gamblin, qui la lira pour Blandine Masson et France-Culture. C'est dans le noir qu'on voit tout Dès lors, j’écrirai pour la radio. Parce que c’est dans le noir qu’on voit tout, parce que le spectateur travaille, imagine et figure, saisit les mots et les sons et se met un peu au boulot. La scène comme espace de travail collectif, poussée à son comble à la radio. L’auditeur voit ce qu’il ne voit pas. C’est son job. Pour France-Culture, Blandine Masson réalise C’est de l’être parti qu’il s’agit, avec Jérôme Kircher, Denis Lavant, Evelyne Didi. Une affaire de voix intérieures dans un deuil à faire d’un être aimé qui s’éloigne. Je travaille avec Céline Geoffroy, conseillère littéraire, qui me fait écrire et réécrire, avec qui je construis des mondes sonores, pièces aveugles. Cela donnera encore L’État de Gertrud ; Pédagogies de l’échec ; Et l’enfant sur le loup. Mais cette fois-ci, je propose d’écrire pour la radio des scènes courtes de confrontations d’individus qui ne s’entendent plus, bloqués dans des lieux fermés aux bruits identifiables, oppressions sonores courantes. Une voiture, un ascenseur, un couloir d’hôpital. Petites boîtes à sons particuliers où les individus se noient. À la scène écrite depuis peu pour les élèves de l’option, Ma mère pour en finir avec, j’ajoute alors des scènes antérieures, saynètes d’intérieurs avec sons. Les mêmes personnages s’acheminent d’abord isolés et disparates vers l’espace commun de la chambre d’hôpital. Ils s’avancent vers la catastrophe du deuil à venir de la figure matriarcale. D’abord isolés dans des espaces confinés, ils luttent contre leur peur, contre eux-mêmes, contre le lieu qui les rétrécit. Tonio et Geneviève dans la voiture. Le père et la mère dans l’ascenseur. La pièce convoque alors d’autres personnages, la fille et sa copine dans un couloir, le médecin dans une salle d’attente, qui disparaîtront plus tard. Les sons, prédominants, disent tout, racontent les êtres dans des cadres fixés. La pièce grandit. Je l’allonge de fragments courts de ces mésententes. Le tout est alors intitulé Sombre précurseur - sitcom, parce que c’est l’âge auquel je découvre Gilles Deleuze, parce que je vois, revois, veux apprendre par cœur L’Abécédaire, parce que c’est toujours plus facile à regarder, la télévision, qu’un livre à lire. Parce que Deleuze explique que « le précurseur sombre » est un terme scientifique qu’il affectionne, qui désigne le moment où des éléments disparates, des potentiels, entrent en relation pour créer un éclair, une énergie, la vie. Ce moment, le lien, cette mise en rapports entre les potentiels, nommé « précurseur sombre », c’est la création du monde en quelque sorte. On va enregistrer mon Sombre précurseur - sitcom, composé en deux parties. D’abord les éléments disparates, petits-enfants et parents, séparés par couples, dans leurs oppositions et leurs paniques, s’affrontent. Ensuite le moment de la confrontation, autour de la grand-mère mourante, des « potentiels », de ces « éléments disparates » qui se réunissent dans cette fête de famille qu’on pourra appeler aussi le carnage d’exister en tribu. J’arrive en studio, une alcôve de Radio-France, moment pour moi important, gratifiant, effrayant. Je débarque là avec un sac entier de biscuits et de bonbons. Je suis un auteur vivant qui veut participer à l’aventure de l’enregistrement radiophonique de sa pièce. Fier, flatté, heureux, veux être aimé. La fin de la parole et des mots J’arrive à la table, où Laurence Roy, Jean-Claude Dauphin, Léna Bréban, Elsa Mollien, Anne Bouvier, Alexandre Steiger découvrent la pièce. Personne ne la comprend si je comprends bien. Regards désemparés des acteurs face à l’auteur. Le silence. Pas de regards. La gêne. Je m’assieds, je me tais, je sens que j’aurais mieux fait de ne pas être là, de n’avoir pas écrit ça, de n’avoir pas écrit, de n’avoir pas raté mes suicides. Comme humilié, je mets tout sur le compte d’une parano tenace, je souris, je laisse les biscuits et les bonbons dans le sac, je les oublie ou je fais semblant. Je laisse ma queue entre mes jambes et j’attends que ça passe. Personne ne dit rien de la pièce. Pas un mot, pas une question. Myron Merson, réalisateur, fait son boulot, et très bien. La pièce existe, elle est enregistrée, sa première partie est écrite, faite de scènes courtes de confrontations des personnages séparés, réunis à l’hôpital dans la deuxième. Les difficultés du langage, ses travers, ses failles, lapsus et surdités, mauvaises routes de mots mal dits, mal compris, c’est bien de cela qu’il s’agit dans la pièce. Dans la panique d’une émotion qui les dépasse, comment des êtres s’en prennent aux leurs, comme on dit « des siens » pour dire de la famille, comment ils se lâchent comme des chiens en cage. Comment on se parle, comment on s’entend. Comment on écoute, comment on subit les bruits du monde et les voix des autres, ce qu’on en fait, comment on les prononce, les mots pour se comprendre, pour se défendre, pour s’emparer du monde, pour tenir droit et debout par la parole plutôt que de tomber dans le silence. Mais au moment de la pièce, de son enregistrement, sa première réalisation, rien. Rien de rien, le silence, la fin de la parole et des mots. Une exécution.

Le 14 avril 2016 à 11:44

Le Cabinet de curiosité de Pierre Notte, avec France Culture

Pour les pédants on a du matériel

Une émission France CultureChaque mois, un écrivain vous ouvre les portes de sa bibliothèque insolite. Guidé par sa fantaisie, il propose des textes cocasses, impertinents, drolatiques ou bizarres, une littérature savoureuse et décapante, que des comédiens viendront interpréter en public.Pierre Notteavec Pierre Notte, Jacques Bonnaffé, Dominique Mac Avoy et Chloé Olivérès. "J'ai choisi de collecter des bribes de citations, chansons, dialogues ou articles pour constituer une sorte d'autoportrait fait des mots des autres. J'ai collé et bricolé des morceaux choisis de textes, essais, scénarios qui ont marqué mes lectures, influences ou insomnies, de Duras à Godard, en passant par Jean Baudrillard, Cocteau, Leslie Kaplan, Kafka, Radiguet ou les Monty Python. Ici, l’ensemble rassemble des mauvaises lectures pour une mauvaise vie, et les textes indisciplinés se rangent selon l’ordre de l’abécédaire ; A comme amalgame, B comme beau gosse, C comme calomnie et D comme doigt dans le cul. Références, déférences ou colères, mon abécédaire joue les miroirs cassés et déformants; c'est un aveu au narcissisme exacerbé dont j'assume le mauvais esprit et le mauvais goût, mais dont je ne signe aucun mot." Emission coproduite par France Culture et le Théâtre du Rond-Point sur une idée originale de Jean-Michel Ribes. Enregistrée le 11 janvier 2010 au Théâtre du Rond-Point Réalisation Christine Bernard-Sugy Diffusée sur France Culture le samedi 16 janvier 2010 à 20h Durée : 59:15

Le 5 septembre 2014 à 08:11

L'école - 2000

C'est Noël tant pis - Journal de bord, carnet de route d'une création #1

> Premier épisode J’ai quitté l’école à leur âge. Ils sont en première et en terminale. Groupe d’option théâtre facultative du Lycée St-Louis St-Clément de Viry-Châtillon. Quatrième année, avec Sylvie Jopeck et Hélène Pavamani, nous menons des projets pédagogiques autour de l’écriture et de la représentation, une école de spectateurs. Ils vont au théâtre, à Paris, aventure compliquée, dix fois par an. À quoi ça sert, où ça nous mène, jouer à représenter le monde sur les plateaux. Comment ça marche, comment ça se fait. On rencontre les artistes avant les représentations, on interroge ce monde-là, ces métiers, où des gens vivants payent très cher des places inconfortables d’où ils regardent des gens vivants faire des tas de trucs et des machins bizarres sur des scènes avec ou sans décor qui racontent ou non des histoires. Qu’est-ce qui fait de ces moments-là des errances, des tortures ou des grâces ? Parfois des moments fondateurs d’actions communes, penser les autres et le monde, les réfléchir et sentir ensemble, partager ce moment-là d’expérience unique d’échange de vivants à vivants autour d’une aventure humaine, une histoire ou une peinture, un fragment du monde pour y voir plus clair, y vivre moins comme des chiens,  prendre le recul nécessaire au travail d’amélioration, y rire aussi mais si c’est pour ces raisons-là. Et tous les pièges à fuir, l’attrait du donneur de leçon, du redresseur de torts, le goût du divertissement à consommer, la séduction diabolique des émotions collectives. On travaille à tout ça, avec Sylvie et Hélène, profs de lettres et d’histoire. On emmène les élèves à Rome et à Capri, quand on travaille sur la représentation au plateau de scènes filmées. On s’intéresse au Mépris de Godard Moravia, alors on part jeter un coup d’œil sur la villa Malaparte à Capri, et on visite Cinecittà grâce à l’intervention de Danièle Heymann. On emmène les élèves à Stockholm quand on s’intéresse au théâtre épique, scandinave, aux parcours initiatiques chez Ibsen, Bergman, Strindberg. On monte notre petit Peer Gynt à nous et une flopée de portraits dramatiques. J’écris pour eux Les couteaux dans le dos, une aventure nordique, qu’ils jouent au Théâtre L’Envol de Viry et au Théâtre de la Bastille. J’écris pour eux des pièces pour qu’ils s’en coltinent un, d’auteur vivant, avec ses doutes, ses machineries, ses accidents et ses erreurs, son travail en cours, son organisation solitaire et sa manie du collectif. J’écris pour eux Pour l’amour de gérard philipe, une autre année. Parce qu’on s’intéresse cette année là à la forme du cirque. Il est toujours question de la famille, ses désastres, ses fêtes, ses rites, ses tueries. On emmène les élèves à Tokyo, parce que la même pièce y est créée simultanément en japonais. Ils présentent leur performance au Théâtre Caï, sous l’impulsion de Masao Tani, producteur, qui m’avait demandé deux ans plus tôt d’écrire une pièce sur son idole, Gérard Philipe. C’est fait, on va au bout des choses, on a de la suite dans les idées. On fonce. Et Marie Notte et moi, deux frangins, nous livrons un récital de chansons autour de la figure du comédien avec Machiko Yanase au piano. La même année. Avec ça, je donne une conférence le jour même de notre arrivée à Tokyo sur Gérard Philipe, l’engagement citoyen, l’acteur star et l’homme de troupe. Les élèves dévastés par le décalage horaire tombent comme des mouches pendant ma conférence. Le spectacle du sommeil de vingt-six gamins français réjouit davantage les tokyoïtes que mon blabla. Mais cette année là, c’est la famille qui est en jeu.  Parce que tous les gamins en ont une et nous aussi. Parce que c’est un premier lieu de sociabilité à tendance belliqueuse. Espace de rites, d’humiliations, de joies parfois, de guerres intestines, de failles et de déracinement forcément, à un moment donné, il faut négocier avec le départ. On travaille là-dessus et sur la figure centrale de la  mère, de la figure maternelle et matriarcale. On la retourne comme une crêpe, on désacralise, on interroge, on enquête, on rassemble les informations, les points de vue, pour comprendre mieux comment ça marche, à quoi ils tiennent, nos effrois, nos peurs et nos tourments. Les élèves écrivent, jeux d’écriture autour de la mère, on chante, on danse, on joue, on déclame, on profère. On se demande aussi ce que cela veut dire, une langue maternelle. On la triture dans tous les sens, on joue avec les armes de la parole sur le plateau, toutes les armes de la représentation, on se forge un autre langage pour dire le monde, l’autre, l’être aimé, la figure qu’on voit mieux avec un peu de distance. La culture pourrait être ça, aussi, ce lien qui fourbit des armes nouvelles du langage et de la parole, qui constitue un moment où ensemble quelque chose se fait contre tous ces temps passés à rester seul à ne rien faire, contre la consommation abrasive, aporétique, anéantissante des produits de consommation culturelle courante qui visent à la décérébration lente des consommateurs isolés et réduits à l’état inoffensif de poupées mécaniques végétales. Pareil sur le plateau, s’il s’agit d’une chose à apprendre, c’est à s’affranchir. Facile à dire. Autour de la mère, on s’empare des textes écrits, extraits, fragments, chez les vivants, Grumberg, Minyana, Renaude, Kribus, Aubert. Et des chansons, des films, des poèmes. On étudie les langues et les manières de les porter. J’écris à nouveau pour eux, les élèves, une pièce courte pour le groupe des terminales. Pour eux, avec eux, comme ils sont, à quoi ils ressemblent, comment ils jouent. Ils sont une dizaine, ils vont passer l’option facultative du bac avec ça, ce petit machin là, ce bout du truc écrit pour eux autour de la figure matriarcale et des liens familiaux, ces catastrophes humaines qui tiennent à un oui, un non, un fil. Dans cette promotion, les élèves de terminales sont une vingtaine, j’écris pour eux huit rôles dédoublés. Le père et la mère, anciens petits patrons d’une sorte de fabrique de moules à tarte d’une toute petite ville de province, Nathan, frère aîné condescendant, Tonio et Geneviève, couple hétéro vaguement plouc, Zoé et Lola, couple de lesbiennes, un médecin et une grand-mère. Chaque figure a son double qui le commente, l’observe, le juge, l’analyse, le condamne ou l’absout, et comment le tout. Chacun des commentateurs s’en prend aux autres, et en miroir à la fête de famille s’organise aussi une petite guerre sociale des commentateurs, être supérieurs et pathétiques, chacun son tour. Tout le monde s’y met, ça dégénère, ça se déglingue, c’est très compliqué mais assez rigolo. Les personnages portent les prénoms ou les diminutifs de certains des élèves, ou des dérivés. Nathan, Tonio, Lola, Zoé, Et d’autres. Je réunis alors autour de la grand-mère mourante quelques monstres que la peur, le rassemblement, le deuil à faire et la panique révèlent, dévoilent, dénoncent. Ils s’illustrent tous, chacun, dans leur horreur et dans leur projet de rassemblement réconciliateur pour finir, leur misère aussi. Les miennes, toujours. J’avoue. J’écris la réunion familiale d’individus dont les secrets implosent. C’est une pièce de quinze minutes, et c’est l’avant-dernière scène de la pièce C’est Noël tant pis, scène appelée aujourd’hui « déflagration dramaturgique ». C’est par là que cela commence. La scène est jouée à Viry et à la Bastille, les élèves la présentent au Bac. La scène rassemble une dizaine de figures familiales qui se réunissent, s’entredéchirent, et commentent les ravages faits ou observés, jouer de l’action, sans distance, l’incarner absolument, et en sortir, tout le temps, s’en détacher l’interroger, la dépeindre et l’analyser. C’est rigolo et vachement périlleux, ces allers-retours. On y arrive, les élèves sont épatants. La scène alors s’intitule Ma mère pour en finir avec, parce que je me débrouille toujours pas mal avec les titres. Depuis la représentation, par les élèves, de leurs écrits, des extraits des pièces des autres et de la mienne, j’ai entrepris de mettre en place une politique définitive de conciliation avec la mienne, de mère. Arrêter un peu de la faire chier, de lui faire payer tant et tout, l’accuser de la pluie et du froid qu’il fait. L’éprouver, la torturer pour voir jusqu’où tient son amour, et apprendre à supporter l’idée de sa disparition, long boulot. La scène nous fait jouer à ça, aussi, aux petites leçons d’anatomies des sentiments. Et à l’école, ce que j’aurais fait de mieux, et qui va devenir C’est noël tant pis, c’est peut-être ce petit machin là, mais c’est assurément ce temps passé avec Sylvie et Hélène et leurs élèves, sur treize ans d’action culturelle, concrète, tangible, d’aventure d’une option théâtre intensive pendant laquelle l’écriture et le travail au plateau, le geste artistique, ont pris un sens matériel définitif. Notre option aura été une entreprise de bâtisseurs. Du vent peut-être, mais dans le désert c’est mieux avec que sans. Du vent utile, qui vaut toujours mieux qu’un vieux prout. Et puisque rien ne sert à rien, autant faire ça ensemble, que rien tout seul. 

Le 17 septembre 2014 à 09:27

Gérard Watkins : "Un théâtre à la hauteur de nos craintes et de nos peurs"

Le théâtre de Gérard Watkins s'en va explorer nos intimes blessures, celles que le politique vient creuser au plus profond de notre être, souvent à notre insu. Comme à chaque époque, nos corps et nos esprits sont l'enjeu des batailles que se livent des géants. Aujourd'hui ils sont technologiques. "La différence principale entre un être vivant en 2014, et un autre un siècle auparavant, est l’avalanche d’informations qu’il ingurgite au quotidien. L’homme moderne est le réceptacle d’un savoir aussi superficiel que volumineux. Il est assiégé par une quantité infinie de détails qui ne le concernent pas mais qui savent se prétendre indispensables. Il doit consommer l’information au même titre qu’il doit consommer l’instrument qui le transmet et l’habitacle qui l’héberge. Il a donc su développer un réflexe pour se protéger, survivre :il tente de se constituer une mémoire sélective. Pour cela, il se fraye un chemin et choisit. Il choisit de se souvenir de la Shoah parce qu’il est difficile de faire autrement, mais choisit d’oublier les circonstances qui ont mené à la tragédie. Il se souvient de la joie et de la délivrance que procure une révolution en observant de loin le Printemps arabe, mais oublie d’accueillir en son pays les « dégâts collatéraux ». Il ne peut pas vraiment faire autrement. Il doit choisir, trier, faire ce long travail lui-même, sous peine d’implosion. Personne ne peut faire ce travail à sa place. C’est la seule responsabilité qui lui reste

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