Les bonus de la saison
Publié le 19/12/2014

Pierre Notte : Ecriture blessure d'enfance


      Partager la vidéo 

Autres épisodes :

Ecrire, dit-on, est une souffrance. Ou une grâce. Ceux qui ont vu les photos de Pierre Notte lors de l'exposition collective "Autour de l'extrême" à la Maison Européenne de la Photographie (c'était en 2010) savent que pour lui l'écriture est blessure, cicatrice. Qu'elle se révèle associée à l'acte d'écrire sur son propre corps. Au cutter. Sa nouvelle pièce C'est Noël tant pis creuse à nouveau un tunnel libératoire jusqu'aux douleurs de l'enfance. Une enfance parée de toutes les cruautés de l'enfance. Qu'il voudrait nous rendre joyeuse et légère. Je lui parle du Blanche-Neige de l'écrivain Robert Walser : doit-on assassiner son enfance pour qu'elle ne nous rende pas fou ?

Jean-Daniel Magnin

Confessions, confidences et indiscrétions. Les spectacles, les auteurs, les artistes et tous ceux qui font la saison du Rond-Point. 

Plus de...

Pierre Notte

 ! 

Partager ce billet :

À voir aussi

Le 1 septembre 2015 à 09:16

Perdu dans Tokyo #6

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

29 août Déchets. Yoko apporte des sucreries, petits gâteaux, chocolats. On boit dans des gobelets en carton, café, thé, eau, et on jette le tout dans un petit sac plastique, taille ordinaire. Yoko quitte la répétition avec le sac. Nous dînons dans un petit endroit, Yoko garde avec elle son sac à main et son sac poubelle, qu’elle rapporte jusque chez elle. C’est comme ça, une intégrité sans concession du traitement des déchets. Dans la rue, le soir, des dizaines de caisses jonchent le sol, proprement alignées, de couleurs vertes ou bleues, en plastique. Elles contiennent des bouteilles vides, ou des cannettes, ou des sacs en plastique, des bouchons de bouteilles. Tout est déjà trié, selon les différences du plastique. You m'explique que l'humidité ici est telle que la moindre crasse provoquerait des catastrophes hygiéniques, champignons, moisissures, pourrissement immédiat, la propreté s'impose, c'est un fait, c'est comme ca, pour ne pas sombrer. Les secousses Jour de répétition avec filage. Chansons, jeu, enjeux, tout est en place. Demain, je demanderai aux acteurs une italienne, puis une allemande, mots ici inconnus. Les différentes traductions successives font du texte un objet difficile à mémoriser, mais tout le monde y travaille, comme moi devant ce clavier japonais, privé de mon outil, impossible d’écrire, empêché, mais je lutte et je me débats. Comme dans la chambre hier soir à minuit, je me suis tenu, retenu de ne pas crier, pleurer, courir, avec six secondes intenses d'une secousse sismique, un truc qui laisse le corps terrifié, effaré, effrayé. Au douzième et dernier étage, on imagine tout de la chute, de l'effondrement de l'immeuble, et plus rien, c'est passé. On oublie, zolpidem, cachet entier, et on s'endort ou on fait semblant.   30 août Liste inutile à sortir en cas de trou dans une conversation mondaine à frime ; cette année je peux me vanter d'avoir vu des otaries à Amsterdam, à Manhattan, au zoo du Bronx et dans celui de Ueno à Tokyo. On me demandera si je n'avais que ça à foutre. Journal désormais écrit avec un doigt sur l’iphone, le traitre d’ordi a fini en beauté ici à Ginza, je me débrouille quand même, je ne veux pas ou ne sais pas renoncer.   Hirayama Masaru Hirayama a mis en scène au Japon Moi aussi je suis la grande blonde ; deux petites dames vers le nord ; pour l'amour de Gérard Philipe ; et Les couteaux dans le dos. Je le rejoins pour dîner dans Shinjuku, manger du foie gras avec des baguettes, un truc bizarre mais bon jusqu'à ce qu'il me dise qu'il s'agit d'un poulpe cru, parler beaucoup de la situation politique du pays, grande inquietude, putain de trouble et grande peur dit il, et le quitter en voulant l'embrasser, lui qui rougit un peu, ça ne se fait tellement pas par ici. Des hugs peut-être, pour rire. Mais la bise, le baiser, jamais. Mon assistante You me fait la bise d'une manière presque enfantine, en débutante. Mais on tient à ce rituel qui me rassure et crée un lien unique. Avec les autres, comédiens, régisseurs, amis ou assistante, embarras permanent. Roux Je traverse Shinjuku par le quartier des hôtels. Les tremblements de terre interdisent les trop hautes constructions je suppose. Tout ici fait Las Vegas sur quelques pâtés de maisons, drôles d'hôtels californiens, fantasques, aux noms interlopes, genre hôtel Passion, pour "rest" ou "stay". Grand luxe ou misère de la restauration. Des affiches de jeunes hôtes, roux, yeux d'or, peaux diaphanes, placardées partout. Très féminins. Bars avec serveurs ou salons de beauté. Plutôt pour le public féminin. Les hommes ont droit à des petits magasins spécialisés, avec fiches, photos, propositions... Ils demandent ce qu'ils veulent, on leur trouve le meilleur dans le quartier. J'essaie de comprendre. You, japonaise, me dit que beaucoup de choses lui echappent, a elle aussi, et Masako ne sait pas non plus exactement comment ca marche.   31 août Le silence Pour la première fois en quinze jours je comprends. Il y a bien des Américains qui parlent fort, hurlent parfois. Des européens qui conversent à voix haute. Des quartiers de bruits infinis, les pachinko, la publicité, les grillons, mais le long des grandes cinq voies, parfois, une sorte d'étrange silence. Des gens, du monde, des voitures, mais peu de bruit. Peu de voix. Un calme bizarre. Et pour la première fois en quinze jours, j'entends un klaxon. Bruit oublié, son aussi navrant qu'un aboiement de chien. Choses rares, presque inexistantes ici. Et vu tout de même un chien tenu en laisse par une dame avec des clignotants sur le dos (le chien, pas la dame). Des passants Un petit homme gris dans Ueno s'arrête au milieu de la rue, me regarde comme au zoo de Ueno les enfants regardent les girafes. Un jeune type en boxer noir fait de grandes enjambées genre gazelle sur la cinq voies en tirant un pousse pousse et deux touristes. Samedi soir, minuit dans le métro, un monsieur élégant, ivre, se tient à un pilier, et fait pipi sous lui. Une dame me sourit dans un supermarché, une autre me propose de m'aider à trouver mon chemin dans Akiabara. Là, je trouve à la fois un DVD de film avec Jean-Louis Barrault, un autre avec Micheline Presle et Gérard Philipe. Dans un magasin voisin, je cherche le dernier cd de Kylie Minogue pour le copain Sébastien. Je trouve les fameuses machines à culottes d'étudiantes, collégiennes ou lycéennes. Propres ou portées, difficile de savoir. Barrault est moins cher qu'une culotte sale. Italienne Difficile italienne du texte avant répétition. Peur de la mémoire. Fastidieux exercice. J'observe, et on s'en fout , que le japonais dit très très vite pourrait passer pour de l'espagnol. Michiru Fuji, photographe et costumière du projet, japonaise installée à Paris depuis vingt-cinq ans, débarque à Tokyo après quinze ans d'absence. Drôle de choc. Elle déniche des numéros spéciaux de Vogue consacrés à Deneuve. Elle rapporte une malle de costumes et d'accessoires. Revolver, lapin, chapeaux, sac franprix. Un manteau de fourrure confectionné dans un tapis de fausse peau d'ours blanc.  

Le 13 mars 2012 à 15:42

Marie Nimier et Karelle Prugnaud en flagrant délit de promo

Karelle Prugnaud met en scène La Confusion de Marie Nimier. Pour ventscontraires.net, elles nous parlent de la pièce, de leur collaboration et se laissent même aller à une promo éhontée. Mais comme elles sont vraiment trop cute, on les a laissées faire. Comment êtes-vous passée de l’écriture romanesque à l’écriture théâtrale ? Marie Nimier : J’ai toujours voulu écrire pour le théâtre. Le théâtre m’a toujours plu et intimidée. Adolescente, je découvrais les univers de Robert Wilson et d’Ariane Mnouchkine, ce fut le coup de foudre. La scène pour moi a toujours été associée à la vie, au partage, à l’aventure collective, alors que le roman avait quelque chose à voir avec la solitude et la mort. Grâce au chorégraphe Dominique Boivin, j’ai fait mes premiers pas en crabe vers la scène, le spectacle s’appelait A quoi tu penses ?, ce fut une expérience exaltante. J’étais à la recherche d’une parole fluide, mais faite de reprises, d’atermoiements, intimement liée aux mouvements des danseurs et encore proche du monologue romanesque. J’étais encore trop effrayée pour passer à l’acte d’écrire vraiment pour le théâtre, jusqu’à ce que la publication de La Reine du silence m’offre les commodités financières et la disponibilité de me consacrer à un projet nouveau. J’avais un an devant moi, je m’y suis mise, je n’avais aucune obligation de résultat, j’avais seulement les moyens et le temps de m’y consacrer. J’ai écrit alors mes deux premières pièces La Confusion, puis Adoptez un écrivain (éditions Actes sud Théâtres). Aujourd’hui, je reviens fouler les sols du Théâtre du Rond-Point où je faisais, gamine, du patin à glace ! C’est un ancien territoire de glisse qui m’émeut beaucoup. J’ai l’impression de retrouver quelque chose d’essentiel, qui tient à la fois de l’enfance et de l’accomplissement. Je reviens dans ce lieu chargé d’images, je me sens faite de tous ces mélanges, de toutes ces histoires, et cela prend soudain un drôle de sens… Comme si quelque chose s’était incarnée, c’est ça, avec le passage à la scène, grâce à toute une équipe, quelque chose de moi prend corps, quelque chose de moi, qui n’est pas moi. C’est la vie même, non ? Faites-vous, avec le texte de Marie Nimier, plutôt du théâtre, de la danse, du cirque, une performance ? Karelle Prugnaud : Cette fois-ci, nous investissons l’unité de lieu théâtral, celui qu’apporte le texte de Marie, pour tenter d’y élaborer un travail performatif. Une boîte où les images se construisent et déconstruisent sous l’oeil du spectateur. Partir du réel, de l’hypra réalisme, du théâtre de situation pour tenter de le faire basculer dans l’imaginaire. En mélangeant des codes, des genres.Nous travaillons avec des artistes venant de différents horizons : le dessinateur Mickael Pecot Kleiner, le vidéaste Maximilien Dumesnil, les musiciens Bob x et Fabien Kanou... Marcher sur le fil du réel en tentant de le faire basculer. Le texte de Marie est un texte de théâtre, nous allons donc faire du théâtre. Mais un théâtre sur le fil... (Propos recueillis par Pierre Notte)  

Le 1 avril 2010

12 stations d'acteur avant son entrée en scène

Pièce brève de Pierre Notte

1.  Pipi Pipi Est-ce que j’ai fait pipi (je n’ai pas fait pipi) j’ai fait pipi J’ai fait pipi J’ai fait pipi trois fois J’ai fait pipi trois fois en trois heures Ça brûle – ça brûle quand même – ça brûle et ça pique et ça monte Trois fois j’y suis allé (aux cabinets)  J’y suis allé trois fois (allé, c’est ça)  mais qu’est-ce que j’y ai fait ? Qu’est-ce que j’y suis allé faire - est-ce que j’ai fait pipi est-ce que j’ai seulement fait pipi ?  Je me suis assis  Je me suis d’abord déshabillé – déshabillé en partie et je me suis assis  (pantalons baissés, caleçon baissé, les coudes sur les genoux, le regard dans le vague, dans le vide)  J’y suis allé trois fois mais qu’est-ce que j’y ai fait  mais est-ce que j’ai fait pipi est-ce que j’ai fait autre chose que regarder dans le vague dans le vide en oubliant pourquoi j’étais là (ce que j’étais venu faire là – pipi caca etcetera)  2.  il y en a – c’est arrivé c’est forcément arrivé – il y en a eu des comédiens sur le plateau des comédiens en scène (des comédiennes en scène)  des acteurs qui se mettent à vouloir faire pipi des comédiens au cœur de l’action dramatique et du plateau  et devant le public et face à leur partenaire et sous les lumières et dans le décor qui se mettent à vouloir faire pipi – a en avoir envie (terriblement envie) des comédiennes en scène et en jeu – au cœur de l’action et de leur scène dévorés assiégés assaillis par une envie brûlante (ça brûle merde) de faire pipi  (un besoin urgent pressant – merde ça presse – de faire pipi) cela a dû arriver – cela est forcément arrivé qu’un comédien (une comédienne) en scène et en jeu se trouve pris (prise) de l'envie de faire pipi  cela a bien dû arriver à quelqu’un  il faut que j’y retourne  il faut que j’aille faire pipi  je dois y retourner – je devrais y retourner je ne peux pas y retourner – je n'y retourne pas je veux y aller – je dois y aller – je ne peux pas y aller ils vont m’appeler c'est mon tour, c'est mon nom qu'ils vont appeler  est-ce que je vais rater mon entrée (je ne raterai pas mon entrée)je préfère encore me pisser dessus que de rater mon entrée  3. quand est-ce que j'y suis allé – parce que j’y suis allé (aux cabinets) j’y suis allé mais je ne sais plus (incapable de savoir) ce que j’y ai fait non mais quand mêmej'y suis allé et je ne sais pas ce que j'y ai fait  le théâtre c’est ça – tout à fait ça (et tout le temps ça)  faire ce qu’on fait mais sans le faire être là mais sans être là  oublier tout le temps ce qu’on est venu faire là (du théâtre)  et tout faire (faire tout) mais oublier ce qu’on est venu faire là (du théâtre)  et tout faire (sauf du théâtre)  le pipi – c’est pareil j’y vais, j’y suis, mais je ne sais plus ce que j’y fait (caca pipi pareil) j’y suis mais je ne sais plus que j’y suis ni ce que j’y fais La grâce au théâtre c’est quand le théâtre finit par s’ignorer  (être spectateur – pareil – la grâce ce serait oublier qu’on est spectateur)  mais qu’est-ce que je raconte (est-ce que j’ai envie de faire pipi) Est-ce que j’ai fait pipi  Est-ce que j’ai encore le temps de faire pipi – d’aller faire pipi  est-ce que je suis seulement en état d’aller faire pipi  je ne suis pas du tout en état d'aller faire pipi (je ne bouge pas d'ici)  4.  je n’ai pas du tout envie de faire pipi j’ai envie d’aller aux toilettes pour m’éloigner des loges j’ai envie de m’éloigner des loges pour m’éloigner des coulisses m’éloigner des coulisses pour m’éloigner du plateau m’éloigner du plateau pour m’éloigner de la salle m'éloigner de la salle pour m'éloigner de la représentation m’éloigner de la représentation pour m’éloigner de ma frousse m’éloigner de ma frousse qui me donne envie de vomir j’ai envie de vomir j’ai envie de vomir  je vais vomir  il faut que j’aille aux toilettes il faut que j’aille vomir aux toilettes ce sera la quatrième fois la quatrième fois aujourd'hui je cours (traverse les loges pour aller aux toilettes vomir tout ce que j'ai à vomir) la quatrième fois que je cours aux toilettes pour aller vomir je n’ai plus rien à vomir (j’ai tout vomi jusqu’à la moindre chips) je ne vomis pas – je ne vais pas vomir je me tiens je me maintiens je me contiens je contiens le vomi à l’intérieur je garde tout entier serré resserré raffermi (c’est du solide) je ne raterai pas mon entrée  il n’est pas question que je rate mon entrée je reste là jusqu'à ce qu'on m'appelle (on va m'appeler d'un instant à l'autre) il n'est pas question queje rate mon entrée  5. ça brûle ça pique ça monte ça grouille ça bouillonne et ça gargouille c'est un puits de pétrole au-dedans un geyser à l'intérieur (du coccyx au larynx ça boue là-dedans)une mine de boue et de gadoue humaine une semaine de craquers de corn flakes et de café  en bouillie chaude portée à une sorte d'ébullition tiède  c'est bien simple si je me lève c'est bien simple oh là là la catastrophe si je me lève tout tombe tout lâche tout coulele corps le ventre les intestins l'estomac tout dit ciao ciao bye bye et à bientôt tout le monde dehors (et par ici la sortie) le théâtre c'est pareil – jouer danser incarner interpréter c'est pareil tout tenir tout retenir et contenir les déchets les rejets les trucs et les machins mâchés mâchouillés avalés digérés broyés jouer c'est tenir – contenir – retenir on va m'appelercela va être à moi – à moi de me lever – d'y aller d'aller jouer les grands hommes d'intérieur avec mon petit jeu tout intériorisé et c'est tout le reste qui va partir sortir (hop là) à l'extérieur toute – raous   une semaine de corn flakes et de choucroute tant pis je m'en fous je vais me chier dessus et je m'en fous je ne vais pas rater mon entrée sous prétexte que tout me pousse vers la sortie  6.  m'allonger je vais lever mon vieux cul de ma vieille chaise et m'allonger (hop là debout et couché niniche panier le vieux corps à pépé) je me lève de ma chaise et je m'allonge je ne vais pas laisser mon corps me dicter sa loi de corps je ne vais pas me laisser dicter ma conduite et mes mouvements par un corps qui n'appartient qu'à moi (non mais tout de même) je vais répondre de mon corps je peux encore répondre de mon corpsje ne vais pas me laisser emmerder (pipi caca panique etcetera) par un corps dont je suis le seul (que je sache) à habiter (à nourrir à laver à entretenir à porter à supporter à soigner à chérir - à habiter quoi) ce n'est pas toi sac de vieille peau de vieille chair de vieux muscles qui va me dicter mes faits et mes gestes (non mais) je prends le dessus et je m'allonge je m'allonge et je me fais cinquante abdos  cinquante abdos ça va te calmer tout de suite mon bonhomme non mais alors ça  ça qui est mon métier  mon métier exactement (répondre de son corps, maîtriser la bête, et la voix et les airs et les mouvements dans l'air et en faire quoi - quoi faire du corps - ça c'est mon métier) mon métier exactement (comme danseur acrobate artisan du cirque ou nageur coureur tennisman) acteur si moi (moi) je ne contrôle plus – perds tout contrôle – sur le corps  si moi acteur je ne maîtrise plus – c'est que le métier n'est pas rentré (est-ce que le métier n'est pas rentré ?) Le métier est rentré et je vais te le prouver mon petit bonhomme rien ne sort d'ici ni moi ni caca ni pipi tant que je ne l'ai ni décidé ni choisi ni dit rien ne sort d'ici (pas question que je rate mon entrée)7.cinquante abdos cinquante pour commencerje m’allongebras derrière la têtemains croisées dans le couje lève – relève la tête menton bien droit – soulève le toutet la tête et les épaules et le cou et le torse et les ventrecinquante abdos et j’expulse d’un coup les vielles peursles vieux prouts des vieilles soupes de vieilles frousses intérieuresje presse je compresse et je lâche et hopdehors les vieux pets de l’estomac noué par la poisse et la trouillevents secs ou foireux je m’en fous après tout j’expulse je purge j’extirpe hop hop hop je libère les sols occupés par l’ennemi (la peur, l’anxiété et l’angoisse)8. le théâtre c’est bien ça (ce n’est que ça mais c’est bien ça)purger expurger vider le bouc de son sang moisi vidanger les corps des sacs de pus crever l’abcès (percer le bouton d’acné)là pareil (je connais mon métier) je m’allonge je coince mes pieds sous le dessous de la banquette et je me lève, me relève, le dos ne touche pas le sol, je presse et compresse mes abdosje contracte et tout le vieux monde des vieilles peurs dehors (je connais mon métier et je peux dire que j’en ai – du métier)mon métier (et je peux dire qu’il est rentré) c’est faire sortir (tout sortir)expulser – pousser dehors – repousser au-dehorset c’est par là que ça va commencer (par les bulles d’air de l’estomac comme les démons de la cité)8.ah non pas ça – pas çaoh non oh non pas çaje vais péter la couture de mon pantalonje vais faire exploser les coutures et les doublures (et déchirer le tissu de pantalon de costume cousu sur mesure)je déforme le costume (tu me déformes mon costume à gonfler comme ça)cela se voit (on ne voit que ça – on ne va voir que ça – ils ne vont voir que ça – le gonflement soudain – l’énormité gonflée à bloc un zeppelin dans la culotte)mais comment est-ce possiblecomment est-ce seulement possiblene plus répondre à ce point de son corpsn’en plus maîtriser le centre exact, le nœud central, la pompe à sang qui soudain se met à gonflerse durcit comme un ballon de rugby (ils ne vont pas y croire – personne ne va y croire – ils vont penser que c’est un accessoire – personne ne pourra ne voudra croire que j’entre en scène dans cet état)Le théâtre c’est ça exactement ça tout le temps (ce qui est vrai fait faux ce qui est faux fait vrai) là c’est tellement vrai (tellement vrai de vrai mais vrai jusqu’à l’obscénité) 9.Tellement vrai qu’ils diront (je les vois, je les entends d’ici – mais qu’est-ce que tu es allé mettre – quoi et pourquoi – un truc dans ton pantalon)je ne vais pas – je ne peux pas comme ça tout dur tout raide et tout tendu entrer – faire mon entrée (calme toi papa respire contrôle pense à autre chose)pense à autre chose pense à autre chose (autre chose)quelque chose qui fait que tout reprend sa taille normale (sa taille d’avant l’énervement, d’avant l’émerveillement, d’avant l’excitation, d’avant le rêve américain)pense aux subventions – pense aux subventionJe les vois – les entends d’icipas la peine de mettre un faux truc dans un costume de scène pour signifier le désirpas la peine de mettre du sang vrai ou faux pour signifier la violencepas la peine de se donner des coups pour signifier qu’on se fait du malpas la peine de boire du vrai thé pour signifier qu’on boit du théqu’on boit du vin pour signifier qu’on boit du vinou du whisky pour du whisky pas la peine de boire jusqu’à la saoulerie pour signifier qu’on est ivre mortpas la peine d’être mort pour signifier qu’on est mort10.pas la peine de faire tomber de la pluie pour signifier qu’il pleutpas la peine de faire geler de l’eau pour signifier qu’il neige pas la peine de mettre un faux truc (truc c’est le mot comme on dit « truc » de comédien) pour signifier la ferveur la force et la puissance d’un désir incontrôlablec’est ça le théâtre exactement tout le tempsquand c’est vrai c’est improbable quand c’est seulement probable c’est déjà vraiquand c’est faux c’est probableet quand c’est improbable c’est enfin vrai  exactement ça – le théâtre et son effet de miroir (et moi c’est passer de l’autre côté qui me fait tout bousiller à l’intérieur et le pipi et le caca et les airs et le bouillonnement de l’estomac et le sang qui monte à la tête et tout en bas et me redresse et me durcit le truc comme le poing d’un militant communiste)Pense à autre chose et calme-moi (pas question d’entrer en scène dans cet état)pense aux abonnésOn voudrait vivre tout ce qu’on dit qu’on y vit La scène – on voudrait y vivre tout ce qu’on dit qu’on y vit et s’en aller (disparaître et recommencer – le lendemain, recommencer)Le sexe, l’amour, le vin, le meurtre, les drogues, la souffrance, la vengeance, le pouvoir, le savoir, le diable, les anges, les bonheurs, les riens, le tout, Dieu et les hommes, les femmes et les trolls, les métamorphoses, les crânes, les corps qui flambent, les phrases qui fusent et les samovars qui fumentTout y vivreInnocemment, impunément, absolument S’en aller et recommencer11.Mourir aimer assassiner venger détruire souffrir saisir et hop disparaître et recommencerMais qu’est-ce que je fais làMais qu’est-ce que je fais et de quoi exactement est-ce que j’ai tellement peur (qu’est-ce que c’est que ça – cette peur, cette frousse, ce froid, et le pipi, le caca, les airs de l’estomac et le machin tout dur – mais qu’est-ce que c’est que ça)Tout ce que je dis ce n’est pas moi qui le disTout ce que je fais ce n’est pas moi qui le faisTout ce que je pense ce n’est pas moi qui le penseJe ne bouge pas – j’exécute le mouvement dessinéJe ne parle pas – je fais entendre la parole donnée Et même mon corps ce n’est plus mon corps (costume, postiche etcetera) Et même ma peau ce n’est pas ma peau (fond de teint, poudres, lentilles et maquillage)Le moindre sabre c’est du plastiqueLa moindre épée le moindre couteau le moindre ciseau (plastique polyester caoutchouc)Le moindre cri est un faux bruit – le moindre mot est écrit, déjà ditMais de quoi est-ce que j’ai peur 12.Mais de quoi exactementmais de quoi est-ce que je peux bien encore avoir peur (je ne m’expose pas je ne fais que passer)ce n’est pas moi qui parlece n’est pas moi qui bougece n’est pas moi qui pense qui agis ou qui danseJe ne fais que passer (et les mots et les gestes et les idées) moi je n’ai rien Rien d’autre à faire – que ça à faire (passer)Est-ce que c’est pour cela que ça ne passe pas (à l’intérieur – tout part en vrille)Est-ce que c’est pour cela que ça ne passe plus (que je me retrouve comme traversé de part en part par tout ce qui bouille bouillonne de liquides intérieurs)Mais cela passe – cela passe et c’est passé Enfin passéJe vais y passer (comme on passe par la fenêtre)C’est à moi d’y passer et c’est passé (plus de peur plus de froid plus d’effroi c’est fini terminé)C’est passé (je suis là, assis, vivant, je suis vivant et je le sais)Je suis vivant, je le sais, je suis prêt enfin prêtPrêt à tout – à tout vivre et à mourir ce soir - et pour demain recommencerNoir.(Une version de ce texte a été interprétée par Olivier Dutilloy lors de la présentation de saison 2010-2011 du CDN de Montluçon, le Festin,  sous la direction d'Anne-Laure Liégeois.)

Le 18 novembre 2014 à 09:42

Bordeaux, Villers-Lès-Nancy, Athènes, 2010

C'est Noël tant pis - Journal de bord, carnet de route d'une création #6

Année 2009, j’écris Bidules trucs, saynètes destinées au jeune public, mises en scène par Sylvain Maurice. Je mets en scène Les couteaux dans le dos, les deux pièces rencontrent leur public au Théâtre les Déchargeurs et au Théâtre La Bruyère. Année 2009, j’ai passé trois saisons au poste de secrétaire général de la Comédie-Française. J’en suis à voir deux médecins par semaine, cauchemars récurrents, désirs de morts, de plusieurs morts, trop de fatigues, de violences et de désaccords. Les ruptures et les fractures ont raison de moi, je cède, je tombe, je m’enlise. Je me sors la tête de cette boue noire de temps en temps par l’écriture acide de pièces douloureuses, graves, noires. J’écris Se mordre, j’écris Pour l’amour de Gérard Philipe. Je poursuis l’écriture d’une pièce commencée à Hérisson, chez Anne-Laure Liégeois, autour d’un fait divers atroce. Il est question de la mise à mal de l’autre, d’une entreprise de torture, un déchaînement de violences, puis la vengeance, le goût des représailles, la difficulté du pardon. C’est Et l’enfant sur le loup se précipite, créée pour France Culture par Judith Magre, déjà. Immense, évidemment. Après l’avoir dirigée à Hérisson, Anne-Laure met en scène la première partie de la pièce à Montluçon, au Festin. C’est magique. Parce que c’est si rare, quand une mise en scène grandit un texte, par un choix de temps, de rythme, par des images contradictoires, par un code de jeu inédit, par l’écriture d’un artiste de la mise en scène qui épouse le projet de l’auteur, renforce les mots, donne voix et vie sans instrumentaliser la parole, sans l’asservir ni s’en servir. Mais la sert. C’est rare. Là, cela existe, et c’est magistral, interprété par Sharif Andoura, Léonore Chaix, Olivier Dutilloy. J’existe (foutez-moi la paix) Année 2009, Jean-Daniel Magnin, alors mon homologue au Théâtre du Rond-Point, me propose de reprendre J’existe (foutez-moi la paix), cabaret déglingué et familial, avec Marie Notte, et cette fois-ci Paul-Marie Barbier au piano, vibraphone, guitare et arrangements. Il a aimé ça aux Déchargeurs, ce truc foutraque, insolent et chantant. Jean-Michel Ribes veut en voir un bout, on le lui présente dans les sous-sols de son théâtre. Ma terreur de l’ennuyer s’installe, mais ça existe, et ça ne lui déplaît pas. On lui chante « la chanson des hommes qu’on n’encule pas », hommage alors à Manuel Valls et à quelques autres grands hommes de gauche qui se sont joliment illustrés au moment des attaques adressées à Frédéric Mitterrand quant à sa sexualité dévoilée dans sa Mauvaise vie. La proposition plaît à Jean-Michel. Il voit dans quel état je suis, on se connaît un peu, et il décide de me sauver la vie, il est comme ça. Il programme J’existe dans son théâtre. Muriel Mayette, ma patronne, s’oppose à l’idée que je puisse chanter mon cabaret le soir au Rond-Point, et la journée exercer mes fonctions de secrétaire général. Cela n’est plus compatible. « Je n’aimerais pas être à ta place » dit-elle. J’ai un choix à faire et je le fais. Je quitte la Comédie-Française un lundi matin de rentrée vers dix heures, l’après-midi même je répète J’existe (foutez-moi la paix). Le spectacle se donne en novembre en salle Topor, je me souviens de tout, presque tout, et des éclats de rire de Muriel, présente à la première de mon cabaret à explosions, sorte de fête purgatoire. Jean-Michel viendra nous voir quatre fois, la fréquentation du public dépassera la jauge autorisée de la salle. Je n’ai plus de boulot, je suis heureux mais paumé, libéré, et Jean-Michel me propose de le rejoindre, il m’offre un poste à temps partiel de conseiller et auteur associé. J’allais mal finir, je rejoins l’équipe du Rond-Point. Pièces ambitieuses et terribles Le succès de J’existe précède deux spectacles noirs et casse-gueule, pièces ambitieuses et terribles. Projets moins séducteurs, moins aimables. C’est dans la salle Tardieu du Théâtre du Rond-Point Et l’enfant sur le loup, mis en scène par Patrice Kerbrat, avec Judith Magre, Jean-Jacques Moreau, Julien Alluguette, et moi-même en loup narrateur. Judith nous porte tous, puissante à chaque mot, elle ose tout, elle fait tout. Jean-Jacques et Julien, camarades idéals, soutiennent un auteur qui s’expose trop dans un rôle de meneur de jeu, en loup à chapeau haut de forme. La pièce est si dure, si noire, si âpre. Mais les spectateurs qui acceptent le jeu, l’univers, l’écriture, traversent une forêt froide et sanglante dont ils acceptent les rires comme les effrois. Parmi eux, Sophie Marceau, au centre de la salle Tardieu, visage froid du début à la fin de la pièce, elle réfrigère la salle comme certains spectateurs seulement savent le faire et le font. Ils tuent la proposition. C’est comme ça, ça arrive, c’est arrivé. Un autre soir, Delphine de Vigan, qui elle aime, comprend, accepte tout. Et d’autres encore. Un autre soir, Brice Hillairet, qui deviendra mon assistant quelques semaines plus tard sur le prochain projet, puis l’acteur de la reprise des Couteaux dans le dos au Prisme à Élancourt, puis l’acteur des jolis succès à venir, Sortir de sa mère, de La Chair des tristes culs, de Perdues dans Stockholm, puis le personnage aux fesses monstrueuses de Ma folle otarie, puis le Tonio de C’est Noël tant pis. Acteur rêvé, et tellement plus que ça. Le triomphe repose toujours sur des malentendus, les non-triomphes aussi Quelques semaines plus tard au théâtre La Bruyère, je mets en scène Pour l’amour de Gérard Philipe, avec Raphaël, Emma de Caunes, Romain Apelbaum, Sophie Artur, Bernard Alane. Raphaël apprend son texte en une nuit, exactement. Il trimbale une douceur infinie. Il espérait jouer dans une mise en scène de Lars von Trier, mais on fait tout autre chose. Il est désemparé, mais superbe, généreux, gracieux. Emma se surpasse, énergie de gamine prête à tout, elle ose tout dans les bras de Bernard, lion magistral, directeur de cirque et camarade idéal. Sophie et Romain répètent en cachette, pour maîtriser le mouvement, la mécanique de la parole, l’énergie du verbe et de la danse, ils irradient. Je suis fier d’eux, de nous, je les aime. Brice m’assiste, nous portons ça tous les deux, et de tout notre cœur, de toute notre foi, sans céder à une autre énergie que la nôtre, à une autre esthétique. La pièce se joue moins de deux mois. Le triomphe repose toujours sur des malentendus, les non-triomphes aussi. Et ce n’est ni l’un ni l’autre, c’est un objet que je sais merveilleux, porté par des artistes exceptionnels, mais nous ne vivrons pas le malentendu du succès. Il y a quelque part là-dedans une rencontre entre quelque chose et quelqu’un qui n’a pas eu lieu. Un petit bijou tranchant Année 2010, au Théâtre du Pont-Tournant de Bordeaux, Stéphane Alvarez dirige la pièce sous un nouveau titre, C’est Noël tant pis - grand-mère est sous la table, création. La troupe du Pont-Tournant joue sur une tournette, un espace horizontal, long de douze mètres, qui tourne sur lui-même, se transforme. Tout se joue dans les couleurs et les sons, choix radicaux, lumières des premières scènes du Pierrot le fou de Godard, et musiques des films de la nouvelle vague. Même accent, années soixante, dans les intonations des comédiens. La pièce devient un film noir et absurde, un petit bijou tranchant à Bordeaux. Plus tard, au caveau de la Roële, à Villers-lès-Nancy, Patrick Schoenstein choisit la version antérieure de Ma mère, pour en finir avec. Même pièce, quasiment, mais davantage de personnages. Plus d’éclats et de folies, la grande scène répétée se joue maintenant trois fois. Acteurs déchaînés, ça se déglingue de partout, ça se tient d’abord, se contient puis explose et finit sur les ruines. C’est la comédie d’une fête de famille qui s’achève en carnage. Clowns tragiques Plus tard, à Athènes, en Grèce, ma mère et quatre très grands amis en vadrouille, traversent la ville à la recherche de la fondation Cacoyannis. Je n’y suis pas, je ne peux pas y être, je répète une autre pièce au Rond-Point. Là, à Athènes, Ilias Kountis met en scène sa version de C’est Noël tant pis, version ultime alors du texte traduit en grec avec le concours de l’institut culturel français. Les amis et ma mère assistent à la création de la pièce. Le metteur en scène a organisé des images, des tableaux. Il a travaillé et en profondeur la psychologie des personnages pour dresser une galerie de portraits graves, sombres, où apparaissent des clowns tragiques. C’est une peinture familiale noire qui se joue à Athènes. La pièce a été alors créée et de toutes les manières. À mon tour, je me débats, je fais ce que je peux pour organiser des lectures devant des directeurs de théâtre qui voudraient bien s’intéresser à mon Noël.

Le 14 avril 2016 à 11:44

Le Cabinet de curiosité de Pierre Notte, avec France Culture

Pour les pédants on a du matériel

Une émission France CultureChaque mois, un écrivain vous ouvre les portes de sa bibliothèque insolite. Guidé par sa fantaisie, il propose des textes cocasses, impertinents, drolatiques ou bizarres, une littérature savoureuse et décapante, que des comédiens viendront interpréter en public.Pierre Notteavec Pierre Notte, Jacques Bonnaffé, Dominique Mac Avoy et Chloé Olivérès. "J'ai choisi de collecter des bribes de citations, chansons, dialogues ou articles pour constituer une sorte d'autoportrait fait des mots des autres. J'ai collé et bricolé des morceaux choisis de textes, essais, scénarios qui ont marqué mes lectures, influences ou insomnies, de Duras à Godard, en passant par Jean Baudrillard, Cocteau, Leslie Kaplan, Kafka, Radiguet ou les Monty Python. Ici, l’ensemble rassemble des mauvaises lectures pour une mauvaise vie, et les textes indisciplinés se rangent selon l’ordre de l’abécédaire ; A comme amalgame, B comme beau gosse, C comme calomnie et D comme doigt dans le cul. Références, déférences ou colères, mon abécédaire joue les miroirs cassés et déformants; c'est un aveu au narcissisme exacerbé dont j'assume le mauvais esprit et le mauvais goût, mais dont je ne signe aucun mot." Emission coproduite par France Culture et le Théâtre du Rond-Point sur une idée originale de Jean-Michel Ribes. Enregistrée le 11 janvier 2010 au Théâtre du Rond-Point Réalisation Christine Bernard-Sugy Diffusée sur France Culture le samedi 16 janvier 2010 à 20h Durée : 59:15

Le 6 décembre 2014 à 08:30

Les lectures - 2012

C'est Noël tant pis - Journal de bord, carnet de route d'une création #7

La pièce Moi aussi je suis Catherine Deneuve est traduite et jouée en japonais, en italien, en bulgare, en anglais. Le metteur en scène Valéry Warnotte la dirige avec la troupe du Trap Door aux États-Unis, il m’emmène voir la bande jouer et chanter sa version de la pièce à Chicago, puis à Washington, déstructuration du rapport scène salle, jeu cabaret, déglingué, drôle et tragique, très belle performance. Valéry évolue dans le théâtre public, associé à plusieurs lieux, le Havre, Mulhouse, mais il veut monter un projet dans le théâtre privé parisien qu’il connaît mal. Par curiosité, par goût des contradictions. Il lit C’est Noël, s’en empare, propose le rôle de la mère à Anny Duperey, qui trouve la pièce trop éclatée, explosée. Avec Valéry, nous convainquons Edy Saiovici de nous accueillir dans son théâtre Tristan Bernard ou chez lui, boulevard de Clichy. Qu’il entende la pièce dans une distribution que j’établis alors, presque par évidences. Je veux retravailler avec Bernard Alane, le rôle est réécrit pour lui. Silvie Laguna, au moment des Couteaux dans le dos, m’avait écrit une lettre magnifique, je l’avais rencontrée, aimée, tout de suite. Nous avions approché ensemble les rôles de Sur les cendres en avant et de Perdues dans Stockholm, c’est comme ça. Ça naît, un désir fou de faire un truc ou un machin, de travailler. Ça se fait ou pas, ça marche ou non. Chloé Olivères et moi travaillons depuis longtemps ensemble. Des élèves du Conservatoire national, elle avait été la seule à répondre à ma proposition de rencontrer les sociétaires honoraires de la Comédie-Française auxquels je rendais hommage sur le plateau du Vieux-Colombier. Jean Piat, François Seigner, Catherine Salviat, Geneviève Casile, Gisèle Casadesus, Jacques Seyres ou Roland Bertin. Chloé aura participé à tous les événements menés, puis j’écrirai pour elle Sortir de sa mère et La Chair des tristes culs que nous jouerons ensemble, avec Brice et Tiphaine Gentilleau. Puis Demain dès l’aube, qu’elle jouera plus tard, au printemps 2014, avec Evelyne Istria, toutes deux dirigées par Noémie Rosenblatt, presque trente ans après Électre. Chloé va de soi, avec Brice, devenu le comédien avec qui je veux travailler toujours, on peut dire ça, comme ça, sans peur, sans pudeur, entre autres et profondément. Et par amour. J’ai rencontré Renaud Triffault à la Comédie-Française, où il était élève comédien, sorti d’une école nationale pour venir habiter le grand plateau de silhouettes, de figurations, ou de rôles petit à petit d’importance. Ensemble, nous avons mené l’aventure des « Petites Formes », je l’ai dirigé sur le plateau de la salle Richelieu dans les dix textes commandés à des auteurs vivants, une formidable aventure. Envie immédiate de poursuivre avec lui quelque chose. Ainsi, la distribution s’établit, se solidifie, par rencontres, complicités ou non, par lectures, par concordances des voix et des corps dans l’espace, des écoles de jeux, si différentes. Toutes ici réunies, les grandes écoles, les cours Florent, la Comédie-Française, le Boulevard, le public et le privé, l’indépendant et la voix royale. Nouvelles donnes, nouvelles affaires, nouveaux éclats Valéry Warnotte prend les rendez-vous, une lecture devant Edy, qui trouve que cela manque de chansons, que la scène qui se répète se répète trop, que c’est peut-être dommage. Mais Edy est d’accord. Nous recommençons, nouvelle mouture, avec chansons. Nouvelle lecture chez Edy, devant lui, qui ne bronche pas, ne bouge pas, devant Mireille, merveille de compagne, qui s’endort doucement. Edy est d’accord, mais Valéry lui fait peur, trop jeune, trop loup, trop dangereux. Il est d’accord à condition que Jean-Claude Cotillard signe la mise en scène. Il veut d’autres comédiens, qu’il connaît bien, et d’autres qu’on connaît tous. Le temps passe, le projet s’éteint, Valéry se décourage et moi aussi. On laisse un peu tomber ensemble ce truc qui bat de l’aile. Valéry abandonne, il admet que je demande à Cotillard de s’en mêler. Je me sens veule, traître et lâche. Mais je veux que je le projet existe. Pour les acteurs, déjà très engagés là-dedans aussi. Je convaincs Edy que ces acteurs-là doivent jouer la pièce et pas d’autres. On lit à nouveau, sous la direction cette fois-ci de Cotillard. Edy est d’accord, son équipe aussi, Vincent et Béatrice. Mais la scène de la répétition est toujours trop répétitive. Je réécris la répétition, j’y tiens, mais je corrige. La scène répétée sera une scène totalement décalée, plus folle encore, plus éclatée, avec nouvelles donnes, nouvelles affaires, nouveaux éclats. Nouvelle lecture, nouveaux rendez-vous chez Edy, qui est d’accord. À condition maintenant de trouver un producteur. Pour se faire, nouvelles lectures, au centre culturel d’Alfortville que Cotillard sollicite et met en scène. Au théâtre du Rond-Point, à plusieurs reprises, notamment pour un producteur qui devrait reprendre la direction ou partie du Tristan Bernard, qui pourrait mettre ses billes. Mais la pièce est compliquée, alambiquée, avec ce machin bizarre qui se répète. Et le producteur s’en va. Il n’aura dit ni bonjour ni au revoir aux comédiens, ni au metteur en scène, ni à l’auteur. La vie aussi c’est compliqué, alambiqué, avec des machins bizarres qui se répètent tout le temps. Edy ne fait plus signe pour l’instant. Cotillard se décourage et moi aussi. Entre temps, je crée ma compagnie, Les gens qui tombent, nous jouons Sortir de sa mère à Avignon puis au Rond-Point, en dyptique avec La Chair des tristes culs, avec Tiphaine Gentilleau, Chloé et Brice, et tout se passe comme on dit à merveille. Je suis convoqué par Edy chez lui, il est allongé, malade, mourant. Il veut parler production, projets, rien d’autre, surtout pas. Il veut que la pièce se joue dans son théâtre à la rentrée prochaine. Peur de l'ennui Quelques jours plus tard, à Arras, dans la cathédrale, devant un Saint-Georges et son dragon terrassé, peut-être ça ou autre chose, je reçois un texto de Jean-Michel, quelques mots, très doux, lui seul sait faire ça, pour m’annoncer qu’Edy est mort. Un peu plus tard, Cotillard doit à son tour renoncer à C’est Noël tant pis. Sa compagnie ne peut pas produire. Et Jean-Michel me demande de m’y coller moi-même. Il me dit que je sais faire, que je peux, que c’est à moi de m’y mettre. Quand il veut, quand il s’y met, il donne des ailes, ce type-là. Les acteurs ont tellement lu, ils veulent jouer maintenant. J’ai établi la distribution, je connais le lieu, je veux le faire, depuis toujours. Avec eux, Bernard, Silvie, Renaud, Chloé et Brice. Valérie Bouchez, codirectrice m’encourage, de tout son cœur, joliment, elle me soutient et soutient le projet, chaque jour. Je suis auteur associé au Rond-Point, c’est là aussi mon boulot, là-dedans, dans l’intitulé, c’est à nous, c’est chez nous, nous devons faire les choses nous-mêmes, il répète ça souvent Jean-Michel. Je propose à l’équipe de diriger une nouvelle lecture du début de la pièce devant toute l’équipe de direction. Jean-Michel est accablé. On va trop vite, on n’y comprend rien, les enjeux sont flous, ça se délite, ça part en vrille. Mais il me fait confiance, il me parle, il accompagne le travail, l’écriture, évoque le rythme, il m’alerte sur mon goût de l’accélération, de la panique et de la précipitation. Et je crois commencer à comprendre que ma nécessité d’aller vite peut correspondre à ma peur de l’ennui, du sien, et des autres. Je travaillerai à la question du temps, des silences et des arrêts vivants, des suspensions. Il me fait confiance, il programme C’est Noël tant pis pour la saison 2014-2015. Nouvelle mouture Entre temps, j’écris pour Catherine Hiegel, éjectée du Français, le monologue des Joies de la femme sans bras, qu’elle vient lire au Rond-Point, magistrale. Je mets en scène la pièce de Stéphane Guérin, Kalashnikov, au Rond-Point toujours et aux Treize-Vents de Montpellier, avec Raphaëline Goupilleau, Cyrille Thouvenin, Yann de Monterno et Annick Le Goff. Stéphane a adopté un petit chien blanc surexcité, insupportable bestiole que ses propriétaires ne maîtrisent pas. Une peluche hyperactive. J’ajoute en hommage aux maîtres dépassés, dans la scène répétée de C’est Noël, l’affaire dite « du bichon ». C’est le récit de l’enfance de Tonio, oublié dans un chenil quand ses parents y sont venus adopter un petit chien. Son personnage maintenant repose sur cette dernière histoire, ce nouveau compte à régler. Et le temps passe. Je suis devenu auteur associé avec ma compagnie au Prisme d’Élancourt, communauté d’Agglo, puis auteur associé à DSN, scène nationale de Dieppe. Ateliers, stages et mises en scène se succèdent. Travaux intensifs d’une action culturelle qui mobilise toute la compagnie, de l’école de la Jussienne à Paris aux collèges et aux lycées d’Élancourt et Maurepas, jusqu’au château musée de Dieppe, et plus bas, au centre, à Montluçon aussi, avec une troupe d’amateurs réunie par Johanny Bert pour laquelle je compose une nouvelle grande Fête de famille. Je mets en scène Perdues dans Stockholm, avec Silvie Laguna, Juliette Coulon et Brice Hillairet, création au Prisme, puis sur l’Île de la Réunion où nous avions joué Sortir de sa mère, et enfin au Rond-Point. Les salles sont pleines, jauge explosée, c’est une fête chaque soir ce machin-là, plein de couleurs, de musiques, de courses-poursuites d’individus déclassés en quête d’un peu d’honneur, d’accomplissement personnel. On finit la saison avec ça, comblés. Les répétitions C’est Noël commenceront le 1er septembre, mais nous nous réunirons à nouveau, avant l’été, les comédiens et moi, toute l’équipe, pour réaliser la bande-annonce destinée à la présentation de saison. Nous nous réunirons à nouveau pour une dernière lecture à la table, avec coupes nouvelles, nouveaux aménagements, nouvelle mouture, et texte définitif enfin, ultime version d’une pièce qui finira bien par voir le jour.   

Tous nos invités
Tous les dossiers

derniers podcasts

je m'abonne :   
Rencontre avec Isabelle Huppert
Live • 17/12/2020
La masterclass de Daniel Pennac
Live • 11/12/2020
La masterclass de Alice Zeniter
Live • 05/12/2020
La masterclass de Jacques Bonnaffé
Live • 30/11/2020
La masterclass de Gilles Cohen
Live • 24/11/2020
Tous les podcasts

ventscontraires sur Youtube

Découvrez la chaîne
La revue en ligne du Rond-Point
Auteurs maison   Vedettes etc.   Confs & Perfs   Archives   Tous les chroniqueurs
Les vidéos   Les sons   Les images   Les textes  Nous contacter   Presse
ventscontraires.net, revue en ligne, vous est proposée par le Théâtre du Rond-Point.
Site administré par
© 2014 - CC.Communication