Les bonus de la saison
Publié le 19/12/2014

Pierre Notte : Ecriture blessure d'enfance


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Ecrire, dit-on, est une souffrance. Ou une grâce. Ceux qui ont vu les photos de Pierre Notte lors de l'exposition collective "Autour de l'extrême" à la Maison Européenne de la Photographie (c'était en 2010) savent que pour lui l'écriture est blessure, cicatrice. Qu'elle se révèle associée à l'acte d'écrire sur son propre corps. Au cutter. Sa nouvelle pièce C'est Noël tant pis creuse à nouveau un tunnel libératoire jusqu'aux douleurs de l'enfance. Une enfance parée de toutes les cruautés de l'enfance. Qu'il voudrait nous rendre joyeuse et légère. Je lui parle du Blanche-Neige de l'écrivain Robert Walser : doit-on assassiner son enfance pour qu'elle ne nous rende pas fou ?

Jean-Daniel Magnin

Confessions, confidences et indiscrétions. Les spectacles, les auteurs, les artistes et tous ceux qui font la saison du Rond-Point. 

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Pierre Notte

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Le 25 août 2015 à 16:10

Perdu dans Tokyo #4

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

23 aoûtLes méthodes Le type de FamilyMart m’explique que je dois rejoindre la file d’attente. Faire le tour, par derrière. Il répète la même chose, de plus en plus gentiment, plus de douceur, s’excuse de se faire si mal comprendre. Il est désolé, je dois faire ma tête d’ahuri souriant. Il s’excuse encore, je finis par comprendre. À la réception de l’hôtel, un Américain veut savoir où se trouve la salle du petit déjeuner japonais. Il parle en anglais, se répète. Le réceptionniste ne comprend pas, l’Américain s’énerve de ne pas se faire comprendre, devient agressif, parle plus fort, articule davantage, hausse le ton. Méthodes divergentes. Des passants. Un occidental massif, tee-shirt et short kaki, roule à bicyclette sur une quatre voies. Il pédale avec une prothèse en acier, genre futuriste. Unijambiste. Je croise un japonais en chemisette blanche et pantalon noir, comme tous les businessmen du quartier, qui mesure plus de deux mètre dix. Un peu voûté, dans une foule où la taille moyenne doit être d’un mètre soixante. Deux russes colossaux marchent autour des deux tours de l’hôtel de ville de Shinjuku, deux mètres chacun, un mètre de large, barbus, voix forte, les passants qu’ils croisent passent pour des maquettes. Le plus étrange ici, c’est qu’en apparence, personne ne regarde personne. Jamais. Un japonais baraqué, un mètre cinquante, mauvaise humeur, me rentre dedans, brutal, sans se retourner, quand je le croise sur un trottoir sur lequel j’ai oublié d’occuper la bonne bande. Il grogne, pas de regard. Workshop. Dernier jour, présentation de l’atelier. Kenichi Shinomoto et Hyo Hirota accueillent les universitaires, intervenants. Masaru Hirayama est venu, il a mis en scène depuis dix ans au Japon quatre de mes pièces. Je lui rends hommage. L’équipe de Moi aussi je suis catherine deneuve est là. Des étudiants, des comédiens, des amis. On présente les exercices, les scènes travaillées cette semaine. Une heure d’une vraie jolie proposition très maitrisée par les stagiaires, avec enchaînements, chansons, solos, chœurs. Le décalage, le tragique loufoque, l’incarnation des monstres ordinaires, la catastrophe. Figures humaines et inhumaines, les murs à faire tomber, jouer le contraire de ce qu’on dit, donner du corps, de l’énergie, faire jaillir quelque chose plutôt que rien, la vie inextricable. Le beau travail, je suis fier, heureux. Les comédiens japonais de Moi aussi je suis qui vous savez se poilent devant l’ensemble, ils connaissent l’univers, comprennent tout ce que les deux universitaires regardent en fronçant des sourcils épais, ils étudient. La présentation est suivie de la conférence, traduite par Fumiko, professionnelle et amicale. You, à mes côtés, complète, développe. Les deux universitaires font des petites grimaces avec la bouche. J’évoque la nécessité impérieuse, la question de vie ou de mort qui doit saisir le comédien sur le plateau. Une étudiante s’endort, glisse de chaise, se relève, se rassied. Il ne s’est rien passé. Je poursuis. Je vais au bout du machin. Le théâtre du Rond-Point, son histoire, son actualité, son patron, sa vitalité. Les auteurs vivants, les écritures, les couleurs. On évoque encore Charlie Hebdo, la culture, l’éducation. Les universitaires commentent, l’un évoque ses traductions de Jacques Brel, et l’autre la nécessité des ateliers dramatiques dans les écoles japonaises où les violences se multiplient, agressions que le théâtre et sa pratique peuvent juguler. On est tous d’accord, tout va bien. Excellente séance, épuisante. C’est fait. On plie.  Dîner. Shinomoto et Hirota nous emmènent dans un sous-sol, genre restaurant traditionnel. On enlève ses chaussures, on s’assied autour d’une table basse, jambes sous le plateau. Tout le monde est là. Nouvelle fête. Comédiens heureux et fiers, moi itou. On mange du raisin de mer, algues fines. Beignets de crevettes, raviolis chinois, salades de tofu, carrés de poulet frit. Je fais tomber des petits haricots par terre. Je comprends que je ne suis pas le seul, que c’est la vie, que c’est comme ça. On boit des bières. Et tout le monde se présente. J’étais persuadé que le groupe était déjà formé. Quand je suis arrivé le premier jour, tous s’exerçaient déjà ensemble, comme s’ils avaient participé à des multitudes d’expériences semblables. J’avais pensé que tout le monde se connaissait, et parfaitement. L’entente semblait évidente. Mais l’un vit à Londres, une autre à Kyoto, l’autre travaille dans une troupe professionnelle de théâtre conservateur, une autre est free lance, une autre metteuse en scène reconnue, une autre travaille en amateur. En réalité, personne ne connaissait personne. « Typiquement japonais » dit You. Le bar. Fin de soirée dans un bar en hauteur. On enlève encore ses chaussures, disposition traditionnelle du mobilier, des matériaux et des couleurs. Innovation tokyoïte, on commande par une tablette électronique, et les serveurs se radinent avec boissons, haricots, nouilles frites. Autour de la table, on fait le compte, la plupart des femmes sont célibataires. Pour d’autres, impossible de savoir. Mais dans l’ensemble, seuls deux hommes sont mariés, l’un avec un new-yorkais à Londres, l’autre avec un parisien à Paris. Quelques heures plus tard, il est minuit au Châtelet et cinq heures à Uneo. Brice dîne dans un restaurant parisien irréprochable, quand il aperçoit une petite souris. A Tokyo, peu de pigeons. Mais j’enjambe un rat écrabouillé sur l’une de mes routes sans trottoir.  

Le 19 août 2015 à 11:11

Perdu dans Tokyo #1

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

17 aoûtPremier jourParis. Paris cinq heures. Vivre à l’heure de Tokyo, il est déjà midi là-bas. Cinq heures à Paris un dix-sept août. L’air opaque des fantômes au dehors. Dedans, le silence et les acouphènes. Peur panique de partir cinq semaines. Maison dans l’obscurité plongée. Valise ouverte, prête, mais la fermer se serait partir. Je refais du café. Lundi 17 août, c’est le matin de la réouverture des portes du Rond-Point, c’est ma date de départ pour Tokyo, j’y mènerai un stage d’une semaine, j’y donnerai une conférence, et j’y finirai la mise en scène de Moi aussi je suis Datherine Deneuve, en japonais, entamée en 2010, interrompue pour cause d’accident nucléaire, tout simplement. Roissy. Décollage de Roissy, on ne peut partir plus loin, l’autre bout du monde exactement. Dans l’avion, une dame japonaise me fait demander via l’hôtesse de l’air japonaise si je veux bien céder ma place à un jeune homme dont on me dit qu’il est son fils alors qu’il pourrait être son grand-frère. Protocole déjà compliqué, j’obtempère. Devant moi, deux frères et sœurs, la vingtaine, se chamaillent, et regardent des films, lui d’animation, elle comédies romantiques. A côté, une jeune femme qui a de gros problèmes digestifs, et les odeurs qui vont avec. Juste derrière, un type qui tape comme un malade sur l’écran vidéo accolé à mon appui tête, pas de chance. J’essaie deux films, je tiens vingt minutes en tout. Je prends deux somnifères, et je ferme les yeux sur mon sort. Narita. Arrivée à Narita, Yoko et Masako sont venues me chercher. Dans le bus vers Shinjuku. Masako est en forme, on parle, beaucoup. On passe devant Disneyland. Elle désigne Yokohama, là-bas sur la gauche, je lui explique que c’est impossible, et je lui montre le Palais Impérial et le parc Yoyogi. On rit beaucoup, elle est nulle en géographie tokyoïte. Yoko sort sa brochure de Moi aussi je suis catherine deneuve, elle apprend son texte. Déjeuner en bas de l’hôtel, je découvre une soupe de canard avec nouilles dans un bistrot où fumer est possible. Promenade. Cri strident des grillons ou cigales, monstres radioactifs. Comme les corbeaux japonais, énormes bestioles, qui boufferaient nos corneilles. 19h30 Ça y est, il fait nuit noire ici. Un dix-sept août. À dix-neuf heures trente. Masako me dit que ces amis japonais n’ont pas bien compris la couverture du Charlie Hebdo, « tout est pardonné ». Ils y lisent une ambigüité. S’agit-il d’aspirer au pardon et à la paix dans le monde, mais comment alors pardonner les massacres perpétrés ? Contradiction française. On s’explique. On parle du Rond-Point, état des lieux après le 8 janvier, la position du directeur, les phrases antérieures sur les affiches et sur les sacs, « on ne vous empêche pas de croire, vous ne nous empêcherez pas de penser ». Dans le restaurant, en sous-sol, des groupes de japonais en chemisettes blanches crient, rient, boivent beaucoup et fument énormément. La cigarette n’est pas interdite dans les lieux publics.  En revanche, fumer à l’extérieur est prohibé, si ce n’est sous des kiosques prévus pour, à certains endroits très précis, avec alignements de cendriers. Contradiction japonaise.  Nuit dans Shinjuku, repérages, affiches gigantesques de Mission impossible. Des meutes de jeunes femmes filment depuis leurs portables des écrans géants sur lesquels sont projetées des images d’un éphèbe torse nu à abdos très dessinés sous une veste blanche qui chante très fort en dansant beaucoup. Retour à l’hôtel, seule connexion possible à Internet sur le socle des toilettes. Prodige japonais, le wc est doté de plusieurs propositions de jets d’eau provenant de l’intérieur du meuble, plusieurs propositions de puissance de tir et de températures du jet, avec sons artificiels pour couvrir les bruits naturels, et en sus donc une connexion viable pour l’Internet.

Le 13 mars 2012 à 15:42

Marie Nimier et Karelle Prugnaud en flagrant délit de promo

Karelle Prugnaud met en scène La Confusion de Marie Nimier. Pour ventscontraires.net, elles nous parlent de la pièce, de leur collaboration et se laissent même aller à une promo éhontée. Mais comme elles sont vraiment trop cute, on les a laissées faire. Comment êtes-vous passée de l’écriture romanesque à l’écriture théâtrale ? Marie Nimier : J’ai toujours voulu écrire pour le théâtre. Le théâtre m’a toujours plu et intimidée. Adolescente, je découvrais les univers de Robert Wilson et d’Ariane Mnouchkine, ce fut le coup de foudre. La scène pour moi a toujours été associée à la vie, au partage, à l’aventure collective, alors que le roman avait quelque chose à voir avec la solitude et la mort. Grâce au chorégraphe Dominique Boivin, j’ai fait mes premiers pas en crabe vers la scène, le spectacle s’appelait A quoi tu penses ?, ce fut une expérience exaltante. J’étais à la recherche d’une parole fluide, mais faite de reprises, d’atermoiements, intimement liée aux mouvements des danseurs et encore proche du monologue romanesque. J’étais encore trop effrayée pour passer à l’acte d’écrire vraiment pour le théâtre, jusqu’à ce que la publication de La Reine du silence m’offre les commodités financières et la disponibilité de me consacrer à un projet nouveau. J’avais un an devant moi, je m’y suis mise, je n’avais aucune obligation de résultat, j’avais seulement les moyens et le temps de m’y consacrer. J’ai écrit alors mes deux premières pièces La Confusion, puis Adoptez un écrivain (éditions Actes sud Théâtres). Aujourd’hui, je reviens fouler les sols du Théâtre du Rond-Point où je faisais, gamine, du patin à glace ! C’est un ancien territoire de glisse qui m’émeut beaucoup. J’ai l’impression de retrouver quelque chose d’essentiel, qui tient à la fois de l’enfance et de l’accomplissement. Je reviens dans ce lieu chargé d’images, je me sens faite de tous ces mélanges, de toutes ces histoires, et cela prend soudain un drôle de sens… Comme si quelque chose s’était incarnée, c’est ça, avec le passage à la scène, grâce à toute une équipe, quelque chose de moi prend corps, quelque chose de moi, qui n’est pas moi. C’est la vie même, non ? Faites-vous, avec le texte de Marie Nimier, plutôt du théâtre, de la danse, du cirque, une performance ? Karelle Prugnaud : Cette fois-ci, nous investissons l’unité de lieu théâtral, celui qu’apporte le texte de Marie, pour tenter d’y élaborer un travail performatif. Une boîte où les images se construisent et déconstruisent sous l’oeil du spectateur. Partir du réel, de l’hypra réalisme, du théâtre de situation pour tenter de le faire basculer dans l’imaginaire. En mélangeant des codes, des genres.Nous travaillons avec des artistes venant de différents horizons : le dessinateur Mickael Pecot Kleiner, le vidéaste Maximilien Dumesnil, les musiciens Bob x et Fabien Kanou... Marcher sur le fil du réel en tentant de le faire basculer. Le texte de Marie est un texte de théâtre, nous allons donc faire du théâtre. Mais un théâtre sur le fil... (Propos recueillis par Pierre Notte)  

Le 15 mai 2010 à 23:02

À Mona Lisa cette garce

Textos restés à ce jour sans réponse à madame Lisa

1. Jour sans couleur. Votre sourire semble me dire que vous ne voulez de moi que le meilleur. Et rien d’autre. Allez vous faire foutre. 2. Il n'y a de relation facile qu'avec les chiens, les touristes ou les prostitués. Disiez-vous. Je vous envie d’aimer la facilité. 3. Le Louvre est loin et le temps à l’averse. Jamais seul, je me promène avec vous qui n’êtes pas là. Je vous ai cherchée partout. Je ne vous ai reconnue nulle part. 4. Sur ma table de travail, j’exhibe les traces des produits de vous dérivés, les dissèque comme des crapauds. Je me souviens de vous. Je suis certain que c’était ça, aimer. 5. N’écrivez pas. Voudrez-vous bien aujourd’hui avoir l’amabilité de demeurer morte ? Que je puisse ne plus m’éparpiller dans mon deuil de vous. 6. Vous ne répondez jamais. Votre docilité est consternante. Où en êtes-vous de votre deuil de moi ? Quand je pense à tous ces gens qui vous regardent. 7. Ne répondez pas à mon précédent message, je ne veux pas savoir où vous en êtes. Je ne veux plus jamais savoir. 8. Démission postée au musée du Louvre. Ce jour porte la tristesse de réaliser que ces voyages sont désormais avec vous inconcevables. Je ne serai plus votre gardien. 9. Les jours de pluie se font rares. Je passe mon temps à me venger de votre absence. Je ne parviens pas à croire que je vous suis si facile à quitter. Mais j’apprends. 10. Votre absence prend les couleurs des dimanches vides. Elle est partout. Votre absence est partout où vous n’êtes pas. C’est dire. 11. Je vous confiais : « Nous n’allons nulle part. » Votre air semblait ajouter : « et encore, pas même ensemble. » 12. Au risque de vous blesser, j’avoue que souffrir de votre absence devint plus tolérable dès lors que vous n’étiez plus là. Vôtre, toujours où vous n’êtes pas. 13. Il faut que je vous dise, il est possible qu’à vous chercher partout et toujours, sachant que je ne vous trouverai qu’inaccessible ; il est possible qu’à vous chercher sans cesse et partout sachant que je ne vous atteindrai jamais, il est possible que je devienne fou. Et vous embrasse.

Le 17 juillet 2011 à 09:02

De la nécrologie comme crotte de chien

Le deuil est un chien comme les autres

Aux fantômes on s’en prend comme aux chiens. On les mate, on les dresse. Assis, debout, couché, attaque, à la niche, lève la patte. Adopter, apprivoiser l’animal, c’est se garantir une domination définitive, s’aliéner un amour à vie. On a son chien, on est quelqu’un. Obéissant, fidèle, loyal, protecteur, craintif, il se montre reconnaissant à jamais de la dépendance où on le tient, l’animal domestique. Il ne connaît ni la rancœur ni l’ingratitude. Sa jalousie, une plus-value, grandit le maître. Le deuil est un chien comme les autres. On asservit le spectre, on le nourrit. On le soumet à nos peurs du grand néant inconcevable. On a une ardoise avec le ciel, on en appelle aux morts, on prie pour la paix de leur âme dans tous les bénéfices du doute. C’est faire avec ce qu’on a, exactement rien. Le deuil, c’est faire avec rien. Et les morts et les deuils s’entrechoquent, on mélange bientôt nos fantômes, les spectres sont pratiques ; ils rapprochent ceux qui restent. Pareils, les chiens se reniflent le trou du cul sous l’œil mouillé de ceux qu’ils baladent, et qui grâce à eux s’accostent enfin. Puis on ramasse les excréments, c’est la moindre des choses. Il faut bien que les vivants traversent le monde sans marcher toujours dedans. Goûter de la nécrologie, guetter l’hommage de tf1, acheter le journal match ou libé parce qu’il a fait sa grande une avec le petit mort de l’année, c’est ramasser dans un sac plastique la crotte de chien ; pour que les vivants marchent un peu au propre, au clair, au calme d’une conscience débarrassée momentanément du suprême effroi d’être soi-même le jouet de la mort.

Le 4 septembre 2015 à 08:39

Perdu dans Tokyo #8

Journal de l'auteur associé au Théâtre du Rond-Point

3 septembre Kangourous J'observe les kangourous en rut au zoo de Uneo, fascinant manège. Le mâle caresse la queue de la femelle, lui court après, elle s'arrête, hésite, repart, ils sautent, se suivent, il lui caresse la queue, ils se font face, frottements des museaux, ils repartent, il lui caresse la queue, elle saute, il la poursuit, elle n'est pas prête, ils continuent. Un couple d'Indiens regarde attendri un couple de ratons laveurs radioactifs. La nuit, je regarde des films, Bardot et Gabin dans En cas de malheur, Binoche et Shimell dans Copie conforme, ou le duo présidentiel de House of cards. Je regarde seul et tétanisé des couples qui se déchirent, se débattent, s'insuffisent (j'invente), s'insupportent. Se retrouvent. En finissent. Recommencent. Des couples, partout, tout le temps, quand dans les rues de Tokyo très rares sont ceux qui avancent par deux. Pourtant, des statues de couples sur des places, des oiseaux, des hiboux, ou des oursons. Un rien infantilisantes. Et je sais désormais que plus jamais je ne partirai loin de Brice plus de dix jours. Impossible, intenable. Ikébukuro Les fumeurs s'entassent entre des vitres marquées "smoking area" avec poubelles à mégots. Des toilettes publiques partout, propreté maximum. Plusieurs multiplexes de cinéma. Les salles affichent Mission impossible, Jurassik world, Ted 2, Minions et trois mangas japonais. Aucune trace ici de quoi que ce soit d'autre pour l'instant. Affiches d'une exposition Satie à Shibuya, d'une expo Bordeaux port de la lune, et d'une rétrospective Monet. Il y a des musées partout, dont un du feu d'artifice. Des concerts et des matchs de baseball au Tokyo Dome, de catch américain ou de combats de Sumos au stade de Ryogoku. Le hasard : l'institut culturel français propose une conférence intitulée "que se passe-t-il quand on regarde une pièce?" alors que je donne une conférence titrée "l'effort d'être spectateur." Et des magasins, Printemps, Oioi, des centres commerciaux à perte de vue, expression consacrée. Je traverse celui de Sunshinecity, je me rappelle ceux monstrueux de Montréal, de Karlsrue, de Stockholm. Rien de semblable à Belle Epine de Thiais ni à Odyseum de Montpellier, nos cités antiques. Trésors anthropologiques.   Discipline  Une soirée sans savoir quoi faire d'une peau de banane. Toutes les poubelles ont disparu depuis l'attentat kamikaze de 2010. Ne restent que des poubelles pour les sacs plastique, d'autres pour les canettes, d'autres pour les papiers, d'autres pour les barquettes. Je ne sais pas quoi faire de ma peau de banane. À la sortie du supermarché, un flic observe un pigeon unique, une femme s'écarte en riant, comme si personne n'avait jamais vu ça, ce machin gris qui vole. Une mouette à Montluçon. Le flic désigne les poubelles, aucune n'est faite pour mes épluchures, je repars avec. Sur le quai du métro, les centaines d'usagers se répartissent, ils font la queue par dix devant les futures portes du wagon à venir. La discipline. J'ai pris l'habitude, je suis la consigne avec flegme et une peau de banane. Coréens et chinois Hôtel plutôt chic, bien, pas grand luxe mais bien, aux alentours de Ueno et d'Asakusa. Le petit-déjeuner, avec boulettes de viande, café américain, plâtrées d'œufs, sorte de salade et croissant en caoutchouc, mais pas si mal. Des nuées de touristes asiatiques, parlent, très fort et plutôt tous en même temps, dès sept heures. Coréens et Chinois en famille. Etrange contraste avec les ambiances du dehors immédiat, le silence des rues, le calme des cinq voies, où parfois s'ouvrent les portes des tonitruants Pachinko et leur enfer de bruits, à peine supportables. Les panneaux publicitaires et les quartiers avec diffusions de musiques incessantes ; à Ikébukuro, du jazz glucose à la trompette. À Kagurazaka, de l'accordéon. Dans les quartiers Shibuya, Akihabara, ou Shinjuku : saturations de sons électriques. Et dans les parcs, les grillons boursouflés aux chants stridents.   Kagurasaka Petit restaurant simple, on achète depuis une machine au dehors son plat, on récupère un ticket, on le présente à l'entrée, on vient nous servir. Masako me raconte que la mode coréenne est de se faire agrandir les yeux. Les Américains, d'après les légendes urbaines japonaises, se font inoculer des muscles supplémentaires. Les Françaises travaillent leur nez, les Français leurs cheveux. Très peu de tatouage au Japon, je n'en ai vu que sur les mollets des touristes occidentaux. C'est une toute autre histoire, une toute autre tradition. Jamais vu aucun piercing. Mais j'ai découvert un institut médical où une opération chirurgicale du côté du haut des joues est proposée pour faire naître un sourire. La clinique se nomme « smile and youth ».     Les occidentaux Ils me font marrer les occidentaux. J'en croise beaucoup, chaque jour. Moi de plus en plus à l'aise dans les rues. Poisson dans l'eau. Je chante, je ris, je m'émerveille de tout, je pleure devant la beauté des grandeurs accomplies, les sanctuaires, les jardins, dans des espaces dessinés pour la paix spirituelle, et je suis effaré ici, effrayé ailleurs devant l'immensité de la folie des hommes. Les humains acharnés à construire de l'inhumain, la victoire du collectif, la terreur du commerce, de la performance, de la réussite, et la tyrannie de la vitesse, de la circulation, de la sécurité. C'est la vie, c'est joyeux, fascinant, terrible. Et je croise des occidentaux, pas mal. Certains, très peu, dans mon cas, à l'aise ou paumés, me regardent, on se sourit, complices sans condescendance, on se sait étrangers. On l'est, on va le rester. Tous les autres, la plupart, toisent, regardent ostensiblement ailleurs, dévient, ne veulent pas croiser un occidental, ils se sont intégrés, ils sont imprégnés de la bonne culture, des bons us-et-coutumes. On ne se voit pas, on ne se reconnaît pas, on n'existe pas en tant qu'individu dans la ville, on forme un groupe dans lequel personne ne considère personne outre la mesure de la danse commune, efficace, solide, acharnée. Ils me font marrer ceux-là. Mais je comprends bien qu'ils sont là aussi pour ça, s'oublier. 

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