Thomas Vinau
Publié le 08/01/2015

Lune grosse comme le coeur


Lune grosse comme le coeur
qui ne veut pas quitter le jour
ce matin il faisait plus froid non
et on s'est tous réveillé gueule rougie
des chiots à la truffe écrasée
dans la merde gelée des hommes
mais l'amour est plus coriace qu'une dent
(demande à un sourire)
et l'ombre des oiseaux dessine des doigts d'honneur

Né en 1978. Habite dans le sud avec sa petite famille. S'intéresse aux choses sans importance et aux trucs qui ne poussent pas droit. Est un etc-iste et un brautiganiste. Se prend parfois pour le fils de Bob Marley et de Luke la main froide. S'assoit sur le canapé. Se reprend. Décapsule. Ecrit des textes courts et des livres petits.
etc-iste.blogspot.com 

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Le 18 mai 2011 à 08:50

Lettre à Lisa Bresner

Paris, le 11 mai 2011

Dans mon rêve cette nuit je vous voyais Lisa, resplendissante en robe du soir rouge de Chine. Vous montiez les marches à Cannes, tenant la main d'un jeune garçon en smoking, votre fils. Vous veniez présenter votre premier long métrage, en lice pour la palme d'or 2011. Vous aviez tenu tête à vos producteurs et distributeurs en imposant sur l'affiche, le titre du film en mandarin ! La jeune actrice qui incarnait à l'écran votre Lucette-Lulu-Lu-Lully-Lili de treize à dix-huit ans, cachait son joli minois derrière un éventail promotionnel décoré des fameux sept idéogrammes dont la signification allait être révélée au moment du générique.C'était un joli rêve. Vous ne monterez jamais les marches à Cannes, Lisa.C'est ce diable de Nabe qui m'a appris dans une seule ligne, à la fois, votre existence, et votre disparition volontaire et tragique à l'été 2007.Alors j'ai lu vos livres, enfin pas tous, pas encore. Il y en a beaucoup. J'ai lu quatre romans, un essai, une nouvelle, un livre pour enfants. Vous m’avez intriguée, étonnée. Je vous ai regardée, écoutée, admirée, aimée. Malgré votre jeunesse à jamais, vous laissez une œuvre singulière et magnifique, cohérente, comme achevée et ouverte à la fois.Vous avez trente ans ou à peine plus lorsque vous écrivez Pékin est mon jardin. C’est justement celui-là que vous avez écrit au Japon, non ? A Kyoto ? Décidément c’est un peu comme au collège quand vous récitiez des poèmes au cours de gym, et transcriviez un morceau pour flûte pendant un devoir sur table de français.Ce roman publié en 2003 chez Actes Sud est un tour de force poignant par lequel vous transformez l'histoire banale mais terrible d'une toute jeune fille trop sensible abandonnée par son papa, en fantaisie asiatique cruelle, en conte pour adultes, farfelu et poétique, à l'exact opposé de la mièvrerie pleurnicharde. Et pourtant...Dans un entretien radiophonique, vous avez raconté votre vrai premier voyage à Pékin. Vous aviez dix-huit ans, Lisa, tout comme votre héroïne de Pékin est mon jardin lorsqu'elle s'envole pour la Chine à la fin du roman. Vous disiez au journaliste la longue attente de ce moment-là, votre impatience, les efforts pour vous y préparer le plus sérieusement possible, et puis à peine arrivée là-bas, la catastrophe : on vous annonce la mort de votre père à Paris, dans des circonstances dramatiques. Votre retour, une enquête pénible et sans résultats. On ne retrouvera jamais les meurtriers. Dans Pékin, il y a la disparition volontaire d'un père, des énigmes à résoudre, un prince charmant chinois, une clef à trouver pour ouvrir un coffre à secrets, une éducation sentimentale et sexuelle surprenante avec pour décor l'arrière-cour d'une boutique de chinoiseries dans le treizième arrondissement de Paris. Il y a des rires, des fous-rire, et des larmes. Il y a une professeur de français pas comme les autres (Jeanne H. à qui vous dédiez votre livre), et une maman aimante et très attentionnée à sa manière. Mais il y a aussi, dans le livre et peut-être dans la vie, la chute mortelle d'un garçon aimé depuis un balcon voisin, la précocité, l’anorexie mentale, l’attirance pour le vide, le besoin d’écrire pour vivre.Lisa, pardon pour cette lettre indiscrète. On est indiscret quand on prétend vouloir comprendre l’incompréhensible.A vous relire, toujours, chère Lisa

Le 28 janvier 2012 à 09:59

« Hollande et Juppé ont oublié d'être cons »

Gérard Longuet, RMC, vendredi 27 janvier 2012

L’équanimité du ministre de la Défense a ses limites. Entre les deux « pas cons » qui s’affrontaient sur France 2 jeudi soir, il avait comme collègue de gouvernement de l’un d’eux sa petite idée de celui qui était plus que « pas con… ». Ou moins que con pour ceux qui comptent à l’envers. Mais le jugement importe moins ici, que l’introduction à une heure de grande écoute radiophonique du concept de « con » dans l’analyse politique. Le mot restait confiné aux considérations privées entre personnes d’opinions opposées. Le consacrer publiquement dans son adjectivation savante et non sa substantivation vulgaire, ouvre des perspectives nouvelles dans l’étude des caractères politiques. Car si Hollande et Juppé ont « oublié » d’être con, c’est bien que d’autres ont dû penser à l’être. D’où sans doute l’expression : jouer au con, que l’on pourrait appliquer à tel président de la République, pour prendre un exemple au hasard, laissant croire qu’il pourrait échouer à se perpétuer. Il reste que si certains ont « oublié » d’être cons c’est qu’il existe bien, dans le tréfonds de leur vécu, une connerie laissée de côté. Chercher le con en soi, serait dès lors une de ces introspections que la psychanalyse recommande pour éviter que le refoulé vienne se venger. Tel Juppé apostrophant Hollande : « on verra ce que vous ferez »,  comme s’il avait déjà intériorisé la défaite. L’injonction « casse-toi pov’ con » serait alors à réinterpréter dans toute sa complexité polysémique.

Le 12 janvier 2015 à 08:10
Le 25 décembre 2014 à 09:17

Rester vivant, de Yves-Noël Genod

Déclaration d'amour d'une spectatrice

Oui c'est infiniment beau. C'est le geste théâtral de Yves-Noël Genod et de ses hôtes magiciens au son, à l'image et d'une magicienne sculpturale, furtive passante insaisissable et du diablement père spirituel et charnel, ce génial Charlot métaphysique grandiose de la poésie, qui sait puissamment piétiner ce qu'il adore. Vous serez dans la chute d'Alice au fond du trou du Pays des merveilles, et dans le geste théâtral de Yves-Noël Genod. Vous serez dans le ventre de la baleine aux côtés de Jonas et de Pinocchio et dans le geste théâtral de Yves-Noël Genod. Vous serez dans la soute du navire qui traverse le Styx avec un Charon millénaire et sans âge, enfantin, grâcieux, délicieux, fils d'Hélios le Soleil et de Gaïa la Terre, et dans le geste théâtral de Yves-Noël Genod. Vous serez dans l'Atelier imaginaire de Léonard de Vinci qui peint, pense, s'envole, Joconde... et dans le geste théâtral de Yves-Noël Genod. Ici la couleur du silence prend cette teinte douce, ouatée, de ce noir plein d'âmes qui nous emporte dans un “on ne sait où“ fabuleux . Il y a un "Noir Genod“, comme il y a un “Noir Soulages“ ou un “Bleu Klein“. C'est une nouvelle mythologie qui s'invente devant nous. Elle est faite de notre fibre la plus humaine et la plus prodigieuse, du meilleur et du pire de nous toutes, de nous tous. C'est un voyage hors du temps et dans le temps, hors du texte et dans le texte, sans corps et comme si on entrait dans le corps de cette voix dont le clavier va et vient, ose des basses presque obscènes, monte en spirale jusqu'à des cieux que même Borges n'aurait pas su écrire. Ne manquez pas cette rencontre, cette chance d'être AVEC ce geste exceptionnel qu'est le geste théâtral de Yves-Noël Genod. Vous êtes à Paris, la plus belle ville du monde avec tout près de vous vivant, si vivant le plus magnifique geste de théâtre du monde. Vu trois fois ce “Rester vivant“. Je reviendrai. Non je ne suis pas folle, non je n'exagère pas, tous les gens que j'ai amenés avec moi vous le diront... : ) Vivante, je le suis encore plus que jamais par ces rendez-vous réussis ! Ne les ratez pas ! > Rester vivant, un spectacle d'Yves-Noël Genod

Le 20 janvier 2015 à 15:07

Oecuménique amer

Bonjour. Il me semble que j'avais une place de chroniqueur ici, mais je n'ai plus rien écrit depuis longtemps, il me semble, même si je n'ai jamais vraiment eu la notion du temps. Mais que voulez-vous, Dieu, c'est pas mal de boulot. Il faut créer la Terre et les Cieux, recevoir les prières, accueillir les âmes défuntes, organiser les tournois de ping-pong. Heureusement que j'ai quelques collègues, sinon je ne m'en sortirais pas.   En plus, je ne sais pas ce que vous avez fichu, au juste, mais St-Pierre est dans tous ses états. Il paraît que vous avez décidé de tous vous appeler Charlie et que c'est l'enfer à gérer au niveau des registres d'entrée. Il a marmonné que si ça continuait, il allait mettre la clé sous la porte. En plus, il y a des petits nouveaux qui ont débarqué récemment, qui chahutent beaucoup. Normalement, on devrait pas les accueillir ici : les catholiques vont au Paradis, les protestants au paradis, les bouddhistes se réincarnent en loutres s'ils ont été bons et en humains s'ils ont mal agi, les athées vont au bistro. Mais eux, ils voulaient absolument passer un moment voir des saints.  Ils sont sympas d'ailleurs ceux-là. Depuis le temps que je cherchais à relancer l'atelier dessin, ça va apporter un peu de nouveauté. Léonard est pas hyper content, mais bon les jocondes et les cènes, ça va 500 ans et c'est quand même beaucoup plus drôle avec des poils et des nichons.    Justement, à propos de dessins et d'entraide, il y a un collègue, Allah, qui a l'air un peu préoccupé, en ce moment. Je sais pas si vous le connaissez. Il est nouveau, dans ce métier, à peine quatorze siècles. Mais son affaire marche bien. Je l'avais pas mal aidé à se lancer, au début, je lui avais prêté quelques prophètes. Même le Petit avait donné un petit coup de main. Je lui avait aussi dit : "prends un pape, ça aide et puis c'est rigolo", mais il a refusé. Il a dit "non mais je vais leur laisser un manuel d'instructions suffisamment clair, avec plein de sourates, ça passera tout seul". J'ai trouvé ça bizarre, mais j'avais compris souris, il faut dire. Résultat, il se trouve lui aussi avec plein de petits nouveaux qui essaient de passer par l'entrée des Martyrs alors qu'ils sont attendus à l'entrée de service, à côté des poubelles. Il a peut-être pas tort, d'ailleurs. Le mien, de pape, je suis en train de le perdre. Au début, je l'aimais bien. Le Petit m'avait assuré que c'était un pape moderne, qu'il allait me reconnecter avec mon électorat, des trucs de marketing, ça sonnait bien. Et puis là, il sort "si un grand ami parle mal de ma mère, il peut s’attendre à un coup de poing, et c’est normal". Moderne, je veux bien, mais de là à se mettre à parler comme le premier petit caïd de cour de récré venu, je sais pas si je suis prêt à franchir le pas.   Mais je digresse, je m'égare, et j'ai un tournoi de ping-pong à préparer. C'est pas mal, le ping-pong. Un excellent moyen de résoudre les conflits. Vous devriez essayer, un peu.

Le 14 août 2012 à 09:00

Arthur (1939-2010)

Les cracks méconnus du rire de résistance

Comme on ne l’a pas appris par les médias classiques, le dangereux flemmartiste Henri Montant, dit Arthur, a tourné le coin le 17 juillet 2010 à Plougasnou (Finistère). C’était l'un des rares pamphlétaires satiriques français des dernières décennies à avoir réellement réussi à renouer avec la lucidité critique flagellante et la verve cocasse sans merci des plus redoutables plumes tranche-dedans de la Belle-Époque, celles d’un Zo d’Axa, d’un Émile Pouget, d’un Albert Libertad. À leur instar, dans les canards sauvages (Hara Kiri, La Grosse Bertha, Charlie Hebdo première cuvée, Bakchich, CQFD, Le Canard enchaîné, Siné Hebdo…) où on lui laissait faire feu sur les couillonnades régnantes, il ne tombait dans aucun panneau idéologique, persiflait le militantisme sacrificiel (son livre-clé s’intitule Mémoire d’un paresseux, Ed. de l’Aleï, Dijon) et il ne misait vraiment que sur des rébellions inventives, drôles, hédonistes sans trop se leurrer pour autant sur l’avenir du genre humain : « L’État étend sa patte graisseuse sur l’ensemble des activités humaines, pressent-il en 1977. Toute déviance, toute dissidence sera assimilée au terrorisme. La norme sera la résignation coite. L’humanité entre sans mollir dans le grand asile silencieux, le mouroir définitif. »Pour porter un toast à la mémoire d’Arthur, je sors de ma gibecière un relevé youplaboumesque fricassé par lui des attentats ludiques poivrés contre le travail qui fourmillaient dans les années 1980.« Le groupe des « Enragés de la paresse » mure les portes des agences pour l’emploi et des Assedic en écrivant sur les murs « Le temps volé ne se rattrape jamais ». Le groupe « Grasses matinées » met une vingtaine d’horloges pointeuses hors d’usage. Le groupe « Transports à l’œil » court-circuite les composteurs de bus. Cette hantise du boulot ne les empêche pas heureusement d’en donner aux ouvriers syndiqués du bâtiment en multipliant les tas de gravats aux quatre coins de Toulouse grâce aux explosifs en vente libre dans toutes les bonnes carrières de la région. Ainsi le groupe « Vison futé » incendie la société France-Gibier. Un attentat contre le siège du Front national est revendiqué par les Francs-Tireurs patriotes du PCF, malgré les protestations du groupe Georges Marchais. L’armée n’est pas oubliée : le PARA (« Pour des Actions Résolument Antimilitaristes ») s’en prend au QG de la onzième division de parachutistes. À quelque temps de là, les vigiles du magasin Printafix se font barboter leur fichier personnel du chapardage à grande surface. Les auteurs ? Des groupes anonymes d’individus patibulaires qui signent « Comité Liquidant Ou Détournant les Ordinateurs » (CLODO) ou LASER (« Les Auteurs Sont Encore Recherchés »). Les victimes : Philips Data System, CII Honeywell-bull, Thompson-CSF et autres bienfaiteurs de l’humanité (Thomson livre des radars au Chili, Argentine, Afrique du Sud). Toutes les sociétés d’informatique ne furent pas touchées, mais toutes furent frappées par le génie du mal dont faisaient preuve les saboteurs : les ordinateurs sont extrêmement fragiles des bronches. Un rien les enrhume : une trace de doigt, un brin de poussière. Alors, vous pensez, des bombes ! » (C’est tiré des Charlie Hebdo n° 537 et 538.)

Le 13 novembre 2010 à 11:48

Ali Dilem

Dessinateurs et caricaturistes du monde entier (7)

Il paraît que Dilem est le nom d’un groupe parisien de rock funk et celui d’un distributeur de lunettes qui se vante d’avoir créé des branches interchangeables. Révolutionneront-ils dans les années à venir le milieu de la musique et de l’optique ? Dilem, le caricaturiste, fait aussi grand bruit. Et le fait est qu’avec lui on voit bien, on voit mieux. Ce qui est, on en conviendra, doublement avantageux. Il suffit pour s’en rendre compte de regarder le dessin quotidien qu’il livre au site de TV5 Monde. On emploie l’expression « croquer l’actualité » pour un dessinateur de presse. Lui la dépèce joyeusement, il en dissèque les abats et les examine pour nous en donner le meilleur morceau. En Algérie, il travaille pour un journal qui porte le beau nom de Liberté. Ali Dilem est né le 29 juin 1967 de parents kabyles à El-Harrach. A ses quarante-trois ans, il faudrait retrancher tout ce temps perdu sur les bancs du Palais de justice d’Alger pour une cinquantaine de procès en diffamation intentés par les autorités et les neuf ans de prison qu’il totalise depuis que ce diplômé des beaux-arts s’est lancé dans la satire. L’Etat a la main leste ? Lui, la dent dure, autre nom du devoir de vérité. Alors, cet artiste qui œuvre pour le pluralisme politique et les droits des femmes persévère. Contre Boutef, diminutif d’Abdelaziz Bouteflika, contre les intégristes, contre les groupes islamistes, contre la police politique, contre les généraux corrompus. Il a l’art des raccourcis qui sont des décapitations. « La majorité, c'est le général Toufik et l'opposition, c'est aussi le général Toufik. » Depuis 2001, des « amendements Dilem » introduits dans le Code pénal, prévoient une série de mesures, y compris la peine de prison ferme contre des journalistes qui offenseraient le président de la République ou les grands corps d’État (armée, justice…). En 2004, il a été condamné à mort par une fatwa répercutée par les mosquées de son pays. L’Etat d’un côté, les religieux de l’autre, c’est ce qu’on appelle être pris dans un tir croisé. Pourtant, pas de quoi le faire plier. En face, son arsenal ne pèse pas lourd à première vue. Il contient quoi ?, des feuilles blanches, un stylo auxquels il faut ajouter un talent tranchant, quelque chose d’explosif dans l’humour et le soutien du peuple, l’amour de ses admirateurs et les grands prix internationaux qui ont consacré sa plume corrosive et son courage citoyen. Ali Dilem a commencé sa carrière à l’Alger Républicain, qui était le journaliste où Albert Camus fit ses débuts de reporter en 1938 et où il dénonça la « Misère en Kabylie ». Il est aujourd’hui membre de la fondation Cartooning for Peace, fondée à l’initiative de l’ONU, qui organise des expositions et des conférences à travers le dans le monde. Dilem est donc bien plus rock et plus clairvoyant que ses homonymes. Faites du bruit avec lui ! Chaussez Dilem !

Le 25 janvier 2015 à 10:55

Olivier Roy : Un islam sans racines ni culture

Il s’agit d’abord d’une dérive. Dérive de jeunes souvent venus, mais pas toujours, des zones grises et fragiles de la société – seconde génération d’immigrés, en précarité sociale, ayant tâté de la petite délinquance. Mais la dérive peut être plus personnelle, plus psychologique et moins liée à l’environnement social, comme on le voit chez les convertis (qui représentent 22 % des jeunes Français qui rejoignent le djihad en Syrie). Ce n’est pas une partie de la population française musulmane qui se tourne vers le djihad et le terrorisme, c’est une collection d’individus, de solitaires, qui se resocialisent dans le cadre d’une petite bande ou d’un petit groupe qui se vit comme l’avant-garde d’une communauté musulmane, laquelle n’a pour eux aucune réalité sociale concrète, mais relève de l’imaginaire : aucun n’était inséré dans une sociabilité de masse, qu’elle soit religieuse, politique ou associative. Ils étaient polis mais invisibles : « avec eux, c’était juste bonjour-bonsoir » est un leitmotiv des voisins effarés. Ils parlent pêle-mêle de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Tchétchénie, des musulmans massacrés dans le monde, mais aucun n’évoque le racisme, l’exclusion sociale ou le chômage, et ils ne citent la Palestine que parmi la litanie des contentieux. Bref, il faut se méfier d’une explication, populaire à « gauche », selon laquelle l’exclusion sociale et le conflit israélo-palestinien radicaliseraient les jeunes. Terroristes ou djihadistes, ils se construisent un statut de héros, de guerriers qui vengent le Prophète, l’oumma, la femme musulmane ; ils se mettent en scène (vidéos, caméras GoPro), ne préparent ni leur fuite ni de lendemains qui chantent, et meurent en direct à la une des journaux télévisés, dans un bref spasme de toute-puissance. Leur nom est sur toutes les lèvres : héros ou barbares, ils s’en fichent, l’effet de terreur et de renommée est atteint. En ce sens, ils sont bien le produit d’une culture nihiliste et individualiste de la violence que l’on retrouve dans d’autres secteurs de la jeunesse (chez les jeunes qui attaquent leur propre école, le « syndrome de Columbine »). Il y a beaucoup de rebelles en quête d’une cause, mais la cause qu’ils peuvent choisir n’est évidemment pas neutre. Un meurtre au nom de l’islam a un autre impact qu’un mitraillage dans une école commis par un élève, ou qu’une séance de torture ordonnée par un petit trafiquant de drogue. Merah, les frères Kouachi ou le « djihadiste normand », Maxime Hauchard, se sont radicalisés selon une référence religieuse, celle de l’islam. Et dans cette mouvance ils ne sont pas les seuls. C’est cette radicalisation qu’on désigne sous le nom de « communautarisation ». On fait de la communautarisation une dérive collective et non plus individuelle, et qui serait dans le fond le terreau qui conduirait à « ça ». En somme, une partie de la population musulmane ferait sécession pour se replier sur une identité culturelle et religieuse qui en ferait désormais la cinquième colonne d’une civilisation musulmane en crise. Le « retour du religieux » casserait ainsi le consensus national sur les valeurs de la République. La réponse spontanée de l’opinion publique et le discours explicite des dirigeants politiques ont consisté à mettre en avant un consensus national (tolérance, laïcité, citoyenneté) dont la manifestation du 11 janvier a été une remarquable « mise en scène » spontanée et populaire. On pourrait s’interroger sur ce consensus national, dont on exclut le Front national. On pourrait se demander si les participants à la « Manif pour tous » en font partie, eux qui croient qu’il y a un sacré que la liberté des hommes ne saurait remettre en cause. On pourrait enfin se demander si la « laïcité » ne fabrique pas à son tour un sacré qui échapperait à la liberté d’expression. Mais revenons au « retour du religieux » et au communautarisme. Tout montre que ce religieux n’est pas importé d’une culture étrangère, mais est reconstruit à partir d’une déculturation profonde des nouvelles générations. Le salafisme, qui en est l’expression la plus pure, rejette toutes les cultures à commencer par la culture musulmane et sa propre histoire. L’Arabie saoudite vient de détruire tout ce qui reste des sites historiques et archéologiques de La Mecque pour y construire des centres commerciaux à l’américaine consacrés au consumérisme contemporain. La Mecque aujourd’hui, c’est Las Vegas plus la charia. Déculturation et absence de transmission conduisent toute une génération à se construire un islam réduit à des normes explicites (charia) et à des slogans détachés de tout contexte social (djihad) ; la « communauté » n’a aucune base sociologique réelle (institutions représentatives, réseaux scolaires ou associatifs) : elle est la mise en scène d’elle-même et rentre en ce sens dans la société du spectacle. Le fanatisme, c’est la religion qui n’a pas, pas encore ou plus de culture. Historiquement, l’islam comme le christianisme se sont « enculturés », aujourd’hui religion et culture se séparent.  La question est donc non pas de « réformer » l’islam, mais de « culturer » l’islam en l’insérant dans la société française. En mettant en avant une conception de la laïcité qui exclurait le religieux de l’espace public, on contribue à « fanatiser » le religieux.    Olivier Roy, politologue > Article publié dans l'hebdo Le 1 N° 40   Le 1, en partenariat avec le Rond-Point et sa revue en ligne ventscontraires.net, vous propose une nouvelle conférence de rédaction en public, avec des invités surprises, le lundi 26 janvier - plus ici  

Le 9 janvier 2015 à 10:24
Le 17 mars 2015 à 09:12
Le 30 septembre 2011 à 11:20

Oscar Wilde, le scandale du plaisir

D’après ce que nous enseignent les livres de sciences naturelles, des millénaires ont été nécessaires à la Terre pour donner naissance à Oscar Wilde. La gestation fut longue. Les époques qui ont précédé sa naissance n’ont pourtant pas été inutiles ; elles ont fourni un parfait compost. Bien sûr, il y eut un choix à faire. Pour qu’Oscar Wilde naisse les dinosaures ont dû disparaître. Ils n’auraient pu coexister, Wilde n’aurait pas toléré leurs manières grossières et leur habitude de piétiner les fleurs des champs. Il fut aimé et haï pour la même raison : on comprenait ses livres parfaitement mal. La haine est là, il faut la dévoiler sous les baisers et les applaudissements. Sans doute aurait-il vécu plus heureux et plus longtemps si on l’avait haï plus tôt. La haine vaccine quand elle est injectée dès l’enfance, laissant aux anticorps de l’indifférence le loisir de se développer. Il maniait la langue comme le plus efficace des fouets, capable aussi bien de gifler que de caresser. Il pensait avoir dompté l’Angleterre. Mais le vieux lion cessa de s’amuser et le dévora dans un tribunal. On porta les restes du prince déchu dans une cellule de la prison de Reading où, pendant deux ans, ses derniers muscles furent rongés par la fatigue et les rats. Né en Irlande, il acheva de mourir en France. L’Angleterre n’eut que sa vie. Oscar Wilde est aimé aujourd’hui, et il ne peut rien contre cet amour. On aime les artistes morts, car ils sont sans défense. La société les tue pour qu’ils deviennent le symbole de ce dont elle les accuse. Homosexualité et débauche étaient des accusations imparables sous le règne de Victoria. Les crimes de Wilde sont ailleurs. Son génie passe pour une génération spontanée d’idées brillantes. L’horrible vérité est qu’Oscar Wilde travaillait énormément. Il jouait la facilité par pudeur. Il faisait trop de bruit pour qu’on remarque combien il était humble. Il parlait trop de lui pour qu’on comprenne combien il était préoccupé des autres. Il prenait trop soin de son apparence pour qu’on voie à quel point il ne s’en souciait guère. Le grand scandale d’Oscar Wilde est le plaisir qu’il donne, plus que celui dont il parle. Il est aphrodisiaque quand il aborde la politique. Il est aphrodisiaque quand il écrit sur les fleurs, les costumes de scène, l’amour ou la morale. On ne pardonne pas à un écrivain d’avoir un style si excitant. Le faible lecteur se sent coupable. Habitué à souffrir pour apprendre, il en déduit que, s’il jouit, cela ne doit pas être bien sérieux. Wilde a réussi la fusion de l’intellect, de l’apollinien et du dionysiaque. On trouve Wilde drôle, brillant et inventif, on le couvre de qualités secondaires, pour ne pas voir qu’il est, avant tout, un artiste tragique et un penseur. Il y a des artistes qui éloignent le public par leur inaccessibilité. L’inaccessibilité de Wilde est son accessibilité. Peu de gens ont compris son désespoir et la profondeur de sa révolte. S’il n’était défendu de rire dans les amphithéâtres de philosophie, il serait considéré comme un des plus grands philosophes. Il faut lire ses contes, voir ses pièces et étudier ses essais pour se rendre compte qu’il fait partie de ce petit nombre d’artistes capables à la fois de nous émouvoir, de nous faire rire, de nous donner du plaisir et de changer notre regard sur le monde. Un seul de ses aphorismes constitue un repas complet : « Le succès, c’est aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme. » Il est mort aussi. Ce n’est pas le moindre de ses talents. Le propre des grands artistes n’est pas d’être immortel, mais de mourir. Dire que seuls les grands artistes sont immortels est une bêtise. La vérité est que seuls les grands artistes meurent. Le reste de l’humanité arrête seulement de respirer. Allez vous recueillir devant la tombe d’Oscar Wilde au cimetière du Père-Lachaise. Touchez la pierre et regardez le Sphinx. Vous comprendrez, alors, que cette tombe est le seul endroit de la planète où Oscar Wilde ne se trouve pas.   Article édité dans le catalogue Le Rire de résistance, BeauxArts éditions et Théâtre du Rond-Point (Photo Napoléon Sarony)

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