Rattraper la langue
Publié le 11/02/2015

Oulipo : Le Vent de la langue


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Autres épisodes :

avec Marcel Bénabou, Paul Fournel, Hervé Le Tellier, Olivier Salon

365 nuits par an - parfois même 366 - l’Oulipo chasse la langue : au lamparo ou à tâtons, il la traque pour s’en nourrir : langue crue, langue cuite et recuite, tranches de littérature mangées vivantes, vieux boucanés, langue fumée, langue plagiée chère aux vautours et autres charognards…
Dis-moi quelle langue tu manges et l’Oulipo te dira qui tu es au lever du jour…

Place aux poètes, aux créolisants, aux corsaires du langage, place aux passeurs et aux décrypteurs de paroles, place aux cracheurs d'avenir.
Pauvre langue. Réduite en « éléments de langage ». Qui nous parle de plus en plus petit. Pasteurisée, simplifiée, désertifiée par les stratèges en communication. Confisquée par les adeptes du pugilat médiatique, de la harangue haineuse et du bashing. Nos paroles, nos pensées, les mots avec lesquels nous rêvons n'ont jamais été si convoités. Le langage est notre bien le plus précieux. Alors rattrapons ce qui nous échappe peu à peu. Ce langage qui nous façonne. Et qui façonne le monde. Toutes nos infinies façons de dire.

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Le 4 novembre 2014 à 09:55

L'OuLiPo chasse la langue au lamparo ou à tâtons

Trousses de secours

Marcel Bénabou, Paul Fournel, Hervé Le Tellier, Olivier Salon, le quarteron d'attaque de l'OuLiPo, revient au Rond-Point avec une conférence-performance gargantuesque : Dis-moi quelle langue tu manges – langue crue, langue cuite et recuite, tranches de littérature mangées vivantes, vieux boucanés, langue fumée, langue plagiée chère aux vautours et autres charognards… Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ?Paul Fournel – Les choses vont bien mieux qu'avec le Président de la République précédent (pas difficile), mais nous ne sommes pas encore revenus au niveau des Présidents antérieurs qui, chacun à sa façon, avaient un bel usage de la langue : lyrisme de de Gaulle, rigueur de Pompidou, charme bourgeois de Giscard, gouaille impeccable de Chirac, maîtrise chirurgicale de Mitterrand.Après le passage linguistiquement catastrophique de Sarkozy, Hollande impose une méritoire correction qui pourra peut-être devenir le tremplin d'un nouveau départ vers une authentique "qualité France". – Selon vous, qu’est-ce qui menace la langue et qu’est-ce qui la « sauve » ?– L'usage et l'usage. – Et votre propre langue, qu’avez-vous à en dire ?– En gros, c'est du français. – Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu’est-ce qui la nourrit au quotidien ?– La découverte de la langue de ma mère d'abord. Ensuite la découverte de la langue des autres et enfin, au quotidien, la découverte toujours renouvelée qu'on peut parler pour dire des choses passionnantes ou parler pour ne rien dire. Voilà qui façonne et voilà qui nourrit. – Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point « rattraper la langue »… Comment allez-vous vous y prendre ?– Pour être franc, à l'heure qu'il est cela m'arrangerait grandement de le savoir. Une idée ? > plus sur la conférence-performance de l'OuLiPo

Le 13 novembre 2014 à 14:19

Hervé Le Tellier : "Je me sens mal à l'aise dans ma langue"

Marcel Bénabou, Paul Fournel, Hervé Le Tellier, Olivier Salon, le quarteron d'attaque de l'OuLiPo, revient au Rond-Point le 20 novembre avec une conférence-performance gargantuesque : Dis-moi quelle langue tu manges – langue crue, langue cuite et recuite, tranches de littérature mangées vivantes, vieux boucanés, langue fumée, langue plagiée chère aux vautours et autres charognards…   Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ? Hervé Le Tellier – Jacques Lacan disait qu'il « n’y a pas de rapport sexuel » et Woody Allen que « la langue est un organe sexuel qui sert accessoirement à parler. » On voit que rapport et langue ont à voir avec le sexe, ce qui est dégoûtant, et pour ma part, par là, comme dirait l'autre, je n’entends rien. Par ailleurs, la réponse à votre question est Oui. – Selon-vous qu'est-ce qui menace la langue et qu'est-ce qui la « sauve » ?– Ce qui menace la langue, c’est de la mépriser trop ou de la maîtriser pro. Ce qui la sauve, c’est qu’elle est bien plus forte que ce que chacun en fait. Par ailleurs, la réponse à votre question est un long rire sardonique, provoqué, comme nul ne le sait, par la renoncule de Sardaigne (trop rare tentative pour ranimer l’adjectif sardonique). – Et votre propre langue, qu'avez-vous à en dire ?– Je me sens mal à l’aise dans ma langue, affirmation qui peut sembler une affèterie quand on a fait profession de son maniement. J’ai toujours une tournure anglo-saxonne en tête, reliquat d’une enfance londonienne, un doute sur l'ordre d’une phrase, et une insatisfaction du premier mot venu. J’ai la sensation que tous mes textes sont inachevés, presque abandonnés. Une espèce de doute d’autodidacte. Par ailleurs, la réponse à votre question est. – Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu’est-ce qui la nourrit au quotidien ?– Oui-Oui et la voiture jaune, que j’ai relu récemment et ça ne résiste pas. Puis Rabelais, Gary, Vian, Queneau, dans le désordre. Par ailleurs, la réponse . – Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point "rattraper la langue"... Comment allez-vous vous y prendre ?– Vous allez voir, vous allez en rester sur le cul. C’est du tizingue, comme on dit en français. Par ailleurs.

Le 5 mai 2014 à 09:46

Famille recomposée

– Le week-end, tu vas chez ton schtroumpf ou chez ta schtroumpf ? – Ça dépend. Le plus souvent je vais chez mon schtroumpf, mais je vais chez ma schtroumpf aussi, seulement c’est plus petit – C’est plus loin aussi ? – Mais je peux aussi bien aller chez le schtroumpf de mon schtroumpf. C’est là que je vais le plus souvent en fait. Il a une grande baraque. – C’est vrai que ton schtroumpf a un nouveau schtroumpf. J’avais oublié. Ca fait longtemps qu’ils sont ensemble ? – Assez. – Et tu t’entends bien avec le schtroumpf de ton schtroumpf ? – Pas vraiment. – Tu t’entends mieux avec le schtroumpf de ta schtroumpf ? – Pas vraiment non plus. J’aimais mieux quand mon schtroumpf était avec ma schtroumpf. – C’était plus simple. – Pas vraiment parce que je n’étais pas certain que mon schtroumpf était vraiment mon schtroumpf, si tu vois ce que je veux dire. J’ai eu des doutes dès le début. – Mais tu es le schtroumpf de ta schtroumpf au moins ? – En principe. – Pourquoi « en principe » ? – Parce que je sais qu’il y a une schtroumpf porteuse dans ma schtroumpf. – Mais alors, dans ce cas, même si tout le monde croit qu’elle est ta demie schtroumpf, la Schtroumpfette n’est peut-être que ta quart de schtroumpf ? – C’est possible. Il faudrait vérifier auprès du schtroumpf de mon schtroumpf. Il doit le savoir, mais il n’en parle jamais. – Tu t’entends bien avec lui pourtant… – C’est un bon schtroumpf, mais je préfère mon vrai schtroumpf. Tout ce monde autour de son schtroumpf fait beaucoup trop de bruit. Il ne faut pas oublier qu’il a cinq schtroumpfs de son côté. – Tu as ta chambre à toi, au moins ? – J’en ai six. Bien équipées. Une dans chaque maison. – Tu partages avec ta demie schtroumpf ? – Ou avec un de mes schtroumpfs, ça dépend. – Et ça se passe bien ? – Oh oui. Ce qui est dur c’est quand mon schtroumpf s’allume avec le schtroumpf de mon schtroumpf. Ils ont du mal à se supporter. – Mais c’est pourtant son schtroumpf ! – Justement ! Ca serait trop simple. Si tu crois que les schtroumpfs s’entendent simplement parce qu’ils ont le même schtroumpf, tu rêves ! Il n’y a pas pire schtroumpf que le schtroumpf légitime. Je ne peux pas supporter le petit schtroumpf à son schtroumpf, par exemple. « Mon petit schtroumpf » par-ci, « mon schtroumpfinet » par là… Et c’est pourtant le plus gentil ! Ma demie-Schtroumpf l’adore ce schtroumpfion. – Mais toi au milieu de tout ça, tu te sens comment ? Extérieurement, ça a l’air très compliqué, mais intérieurement ? – Je me sens schtroumpf.

Le 16 juin 2014 à 11:03

Lettre ouverte au Président de la République

Cher Monsieur le Président de la République, Mon mari et moi, on vous a serré la patte il y a deux ans, et entre temps nous nous sommes mariés, grâce à vous, et on en est très heureux aujourd’hui. Tout va très bien. Sauf qu’il est intermittent du spectacle (mon mari), et qu’il commence à s'inquiéter. Il joue dans ma pièce au théâtre du Rond-Point qui remporte un franc succès. Quand viendrez-vous la voir (on a des détaxes) ? Il a un peu peur pour son statut qu'il risque de perdre avec la nouvelle réforme, car si ça continue comme ça, il va devoir faire un bilan de compétence et changer de métier pour faire je ne sais pas quoi alors que sa profession c'est acteur. Or, les pièces qu’il joue grâce à son statut d’intermittent font du bien à tout le monde (en plus des recettes qui sont souvent importantes). Ces pièces, elles parlent toujours de tolérance, d’acceptation de l’autre, elles défendent les belles valeurs de l’éducation, du progrès social, de la liberté et de l’épanouissement. Et souvent, c’est même très agréable. Mon mari adore son métier, il fait même des tas d’interventions dans les collèges, dans des lycées, avec des amateurs, des volontaires, quand moi je fais des ateliers d’écriture. Il fait avec notre compagnie de l’action culturelle, en banlieue, en province, ou à Paris dans des écoles primaires, et c’est très chouette, très vivant, et très instructif. Il y a même des gamins qui nous disent que c’est tout pour eux. Et en plus, pour l'instant, il n'a jamais trop fait des trucs du genre série télé, film avec des stars, publicités, ou salons commerciaux pour les voitures. Alors il ne comprend par très bien pourquoi il a l'impression qu'on cherche à le punir. Et puis aussi, autour de lui sur le plateau, il y a d’autres comédiens, et des techniciens, des intermittents en tous genres qui encourent le même risque. Et tout le monde commence à avoir vraiment très peur. Car ils pensaient jusque là que la gauche (votre parti) était assez d’accord avec toutes les valeurs qu’ils représentent et pour ne pas précariser ceux qui sont déjà précaires. On a aussi, après 2003, donné plein de chiffres qui nous laissent à penser que la culture et les arts vivants (comme ce qu'on fait), sont aussi un vecteur économique très fort et très important. Alors on s’est dit comme ça qu’en vous écrivant, vous alliez comprendre que puisque vous êtes un homme de gauche, élu par la gauche, vous alliez très vite vous démarquer du Medef des grands patrons qui ont l’air un peu perdu en ce moment. Vous savez bien que tous les gens avec nous, les profs, les instits, les éducateurs, les intellectuels, les intermittents, sont ceux qui représentent le mieux la gauche (votre parti). Alors forcément, on s’est dit comme ça que vous n’alliez pas trop tarder à prendre une position très claire pour qu’on ne se retrouve pas dans une situation précaire, et encore moins qu’on se sente trahi par notre propre famille (la gauche, votre parti) comme on pourrait dire. Bon, on vous laisse parce que vous avez beaucoup de choses à faire et des tas de bonnes décisions à prendre. Souvenez-vous surtout que la gauche a été construite sur l'idée de la culture et de la culture pour tous (parce que c'est une arme redoutable contre l'intolérance, l'obscurantisme, les ténèbres, en plus d’être agréable souvent…), après l’avoir été sur les 40 heures et les congés payés avec Léon Blum. Et si jamais vous avez besoin d’un référent culturel, je suis votre homme ! Ne laissez pas tomber ! On vous invite à dîner à la maison quand vous voulez pour parler de tout ça. Embrassez pour nous Christiane Taubira, et prenez soin de vous, on vous aime beaucoup. Pierre Notte, auteur de théâtre.

Le 4 novembre 2014 à 11:07

Qu'importe le flacon

Article paru conjointement dans Le 1 n°30

Hier, au comptoir d'un bistrot parisien quai des Célestins, un Américain, médecin de son état, amoureux de Paris et des vins français, m'expliquait avec un accent yankee que le chablis dont il s'abreuvait faisait chanter ; qu'il y a quinze ans, quand il venait à Paris, personne ne comprenait l'anglais et qu'aujourd'hui tout le monde le parle. « Tu es content ou non ? ». A vrai dire, la langue m'importe peu, c'est ce qu'elle véhicule qui m'importe. Si parler anglais rend plus intelligent, parlons anglais. Si l'italien et l'espagnol, mêlant leur vocabulaire au nôtre, nous permettent de mieux dire l'amour de l'art ou l'amour tout court, accueillons-les à cœur ouvert. Si la grammaire allemande s'empare de la nôtre, nous permettant ainsi de mieux exprimer les tréfonds de notre âme, vive l'allemand. Une langue, c'est d'abord l'esprit. Si une autre vient l'enrichir en pensée, l'échangisme me semble salutaire. Quelques mots d'arabe par exemple dans le dernier livre de monsieur Zemmour auraient rendu son français moins odieux. Pas d'inquiétude. Que les puristes, les intégristes du Littré se rassurent, notre langue dès qu'elle est lumière n'a besoin d'aucune frontière pour la protéger. Rabelais, Racine, Nerval, Queneau, Guyotat et quelques autres s'en chargent, rappelant à tous qu'elle aide à vivre les hommes. Cet article est paru dans le n°30 de l'hebdo Le 1partenaire de ventscontraireset du Théâtre du Rond-Point

Le 3 juin 2015 à 11:01

Deux ou trois choses que je sais d'elles

Avant d’entrer dans le vif du sujet que j’ai choisi pour ce mois, les crottes de chien, je voudrais m’excuser auprès du lecteur, surtout si c’est un chien. J’ai dû l’écrire en une nuit, je n’ai pas eu le temps de me replonger dans le moindre ouvrage faisant autorité  (je puiserai néanmoins dans la thèse de troisième cycle de M. Virgile Lespinasse, Rapports sophro-psychologiques hommes-chiens en milieu urbain), je n’ai enfin pas eu l’occasion non plus, un lumbago m’ayant immobilisé à la maison, de marcher dans une crotte de chien depuis près de trois jours. Mon érudition déjà hélas relativement ancienne ne sera guère compensée par la qualité médiocre d’un style que je n’aurai pas le temps, je le crains, de retravailler. Ceci posé, et sans vouloir me vanter, je ne suis pas totalement incompétent : pour paraphraser Térence dans son Heautontimoroumenos (I ; 1, vers 77) : « Parisianis sum : nihil dejectioni canis a me alienum puto », (i.e. « Je suis parisien : rien de ce qui touche aux déjections canines ne m’est étranger »). Né dans notre belle capitale, c’est dès mon plus jeune âge que j’ai pu marcher dans ma première crotte de chien (je n’en tire pas gloire, mes parents m’ayant d’ailleurs longuement préparé à cette expérience en y faisant passer plusieurs fois les roulettes de ma poussette). « Un peu de crotte rapproche de la nature, beaucoup en éloigne » souligne avec élégance Virgile Lespinasse. Avec les années et les glissades, j’ai appris à mieux apprécier les consistances, les saveurs, les couleurs, les odeurs. Certes, les chiens naissent libres et égaux, mais j’ai su peu à peu distinguer l’animal nourri de manière équilibrée de celui soumis à un régime par trop lipidique. Le chien n’a pas choisi son maître, et, pour son malheur, il ne choisit pas sa crotte non plus. Comme l’écrit justement Virgile Lespinasse, « Si crotter est le propre du chien, la crotte de chien est le propre du maître. » Et nombreuses sont les opportunités d’approfondir ses connaissances sur nos 2400 kilomètres de trottoirs parisiens. Je sais ce qu’on va me dire. La situation serait améliorée. Une politique urbaine mêlant pédagogie et sanction aurait fait bouger les comportements. Mais les faits sont têtus et les crottes tenaces. Pour citer notre ami Lespinasse, « Plus j’étudie les maîtres, plus que j’ai l’impression que ce sont les chiens qui les sortent. » Il existe néanmoins, techniquement, une limite à la crotte de chien, car aucune n’est plus grosse que le chien lui-même. « Un chien, c’est d’abord un animal plus gros que sa crotte » écrit joliment sur cette question le chercheur que vous savez. Comment savoir que l’on se trouve face à une crotte de chien, et non devant une crotte de renard, ou de chat, ou d’homme ? Question à la réponse difficile. Saussure aurait dit (à peu près) que la crotte de chien ne se distinguait pas de la crotte de loup tant que n’existait pas le mot chien. C’est possible. Pour ma part, je m’y connais trop peu en crottes de loup pour discuter les affirmations du fondateur de la linguistique moderne. En revanche, je suis d’accord avec lui lorsqu’il écrit (je cite de mémoire, comme trop souvent), « le mot crotte ne pue pas ». Pour ne pas conclure (conclure est toujours une erreur), j’ai glané ici et là quelques informations étonnantes que je vous livre en vrac. Saviez-vous que la crotte de chien, carbonisée, chez les pygmées, servait à cautériser les scarifications des enfants ? Que nos amis québécois disent «  geler comme une crotte de chien » pour dire « avoir très froid » (j’ignore en revanche pourquoi on dit toujours « nos amis québécois ») ? Savez-vous ce que signifient les signes suivants : ………….O. [C’est, vu d’en haut, un type en sombrero qui avance dans la neige après avoir marché dans une crotte de chien]. Je l’aime bien parce qu’il faut revenir en arrière, et c’est toujours bien de devoir revenir en arrière. J’ai écrit ce texte du pied gauche. Mais si vous l’avez lu du même pied, sachez que cela porte bonheur.

Le 14 septembre 2015 à 08:32

En avant le progrès !

— Savez-vous, monsieur, que j’ai une montre connectée ?— Pas possible !— Mais oui, monsieur, comme je vous le dis.— Mais que faites-vous de votre montre connectée ?— Hé bien, je peux, par exemple, vous dire le nombre de pas que j’ai effectués dans la seule journée d’aujourd’hui.— Grandiose ! et vous en avez fait combien ?— Alors, laissez-moi consulter ma montre… J’en ai fait 1789.— Ça, c’est vraiment stupéfiant, c’est une révolution. La montre indique la marche, c’est preuve que votre montre marche.— Je ne vous le fais pas dire ! On n’arrête pas le progrès.— Quant à moi, monsieur, j’ai là un petit essai de Jean-Pierre Siméon sur la poésie.— Remarquez que je peux faire beaucoup d’autres choses avec ma montre connectée.— Il y est beaucoup question de poètes, vous comprenez ?— Par exemple, ma montre est connectée avec mon téléphone.— On n’arrête pas le progrès ! « La poésie sauvera le monde », nous dit Jean-Pierre Siméon.— Même si je me sauve, voyez, j’ai un GPS sur ma montre, alors je peux me retrouver.— Il faut dire que le monde est un peu chamboulé, voyez par exemple les médias qui vous servent une langue toute préparée, et qui vous disent ce que vous devez penser de tout. Tandis que la langue des poètes…— C’est que, voyez-vous, je n’ai plus besoin des autres pour penser, puisque je suis connecté en permanence.— Oui mais l’alexandrin ?— Hé bien voyez, il me suffit de taper « alexandrin » sur ma montre, et je peux vous en trouver un.— Vous n’en connaissez pas vous-même ?— Vous voulez dire : un habitant d’Alexandrie ?— Enfin… pas tout à fait, je parle de vers.— Des verres ? Mais quels verres ? Ma montre connectée a aussi un verre. Ça la protège, naturellement.— Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.— Je vois : ma montre est noir brillant, elle sonne à chaque réception de mail, mais elle n’a pas d’odeur.— Ça viendra, ça viendra. Les constructeurs n’ont pas encore pensé à tout.— Et l’écran est tactile.— Qui rime avec futile.— Pourtant, regardez comme ma montre a peu d’épaisseur.— La poésie, en revanche, ne cherche que l’épaisseur.— Et ma montre me permet de recevoir mes mèles.— Cherchons justement un vers se terminant par mèle, pour faire la rime.— Vous voulez que je cherche sur ma montre ?— Non, non merci. « Les vœux où le regret au souvenir se mêle » c’est du Chénier. J’ai trouvé celui-là dans ma mémoire.— Moi, j’ai 10 giga octets de mémoire vive au poignet.— La mémoire, voyez, c’est ce qui reste quand on a tout oublié.— Pas du tout, monsieur ! Ma montre a tout en mémoire.— Oui mais quand elle est en panne ? ou quand elle n’est plus rechargée ?— Voyons, monsieur, c’est une Watch !— Je vois, je vois, en effet. Pas très commode pour la rime, votre Watch.— ???— Ah, si ! Attendez un peu…« Je vis au jour le jour, à l’heure de ma Watch,Elle colle à ma peau, elle est mon parfait patch. »— Mais dites-moi au moins, monsieur, vous avez l’iphone 6 ?

Le 27 mars 2015 à 11:52

Depuis le 7 janvier, je parle aux oiseaux

Bonsoir Jean-Daniel,Je t'écris, c'est la nuit.La dernière fois que nous nous sommes écritsc'était à propos du Coq à Lasne je croisun spectacle que j'aurais volontiers partagé avec les spectateurs au Rond-Pointj'aime ce lieu et son foisonnement  l'autre jour je suis venue écouter dans la petite salleLe Discours à la nationréjouissant, interpellantLa scène est cet espace où un autrui renouvelle un autruioffrir être regardé partager la parole créer au même espace d'autres possiblesqui bouleversent font rire rêver interrogent éblouissent tuent ressuscitent...Aujourd'hui, tu m'invites à écrire sur l'autre peut-être est-ce le moment pour moi de le dire...Depuis le 7 janvier, ma vie est bouleversée.depuis le 7 janvier,  je parle aux oiseaux. Je marchais là dans ma ville au plat pays, tôt le matin, "le Carré de Moscou", c'est le nom de cette place aux abords de chez moi ; un oiseau s'est approché et puis un autre, j'ai regardé autour de moi, je me suis dit "il doit y avoir quelqu'un juste derrière mon épaule qui tient un morceau de pain" mais non personne.Un oiseau, oui, et un autre et puis un autre encore…En vérité, Jean-Daniel, je te le dis, je parle aux oiseaux.Je ne parle pas avec mes lèvres,pas avec des syllabes ni avec des voyellespas avec ma langue mouilléepas en sifflant ni gazouillantni croassant ni glougloutant non,pourtant je parle aux oiseaux.Le premier jour, il y avaitdes pigeons bien sûrmais aussi 7 mouettes 29 merlettes38 pinsons 63 moineaux 12 perruches vertestoutes sortes d'oiseauxune nuée d'oiseaux s'est posée petit à petit autour de moila ville dormait encore un peuon s'est entretenu comme ça les oiseaux et moi je peux te dire à quoi pense le pigeon qui ouvre ses ailes quand l'enfant arrive en courantou la sensation fantastique d'une nuée d'oiseaux qui vole en nappe au-dessus de la villeje parle aux oiseaux Jean-Daniel une vieille dame, lente, est passée pas étonnée du tout la dame âgée de me voir entourée ainsi par les oiseauxelle a sorti de son sac des bouts de vieux pain qu'elle a égrainésj'ai picoré les miettesD'ailleurs, je parle aussi aux vieilles dames.J'étais assise sur un banc il y a quelques jours, une vieille dame s'est assise à côté de moiet une autre puis une dizaine de vieilles dames et puis une centaineet toutes ensemble, nous nous tenions là, immobiles, ensuite nous avons traversé la ville au bruit des cannes et des petits talonsgrand troupeau de lenteur et c'était bon Jean-Daniel cette lenteur majestueuse qui recouvrait la villesi bonet aux enfants aussi je parle comme le joueur de flûte je peux si je veux mener un cortège d'enfants aux eaux de la Senne  et puis voilà que l'autre jour un groupe d'hommes et quelques femmes parmi euxse sont rassemblés autour de moije me suis demandé "à qui je parle cette fois-ci ? à quel autre dont je suis l'autre ?"un d'eux m'a tendu une photo du prophèteun autre un fusil d'assautpuis plus rien, juste nous rassemblés comme çaje ressentais en leurs cœurs l'ivresse et la puissance métalliqued'installer un nouvel ordre nous n'étions pas tant que ça  je nous ai comptés, 33là rue de la Paix à Ixellesleurs visages m'interpellaient, me réclamaient justice paix harmoniemais ce sang Jean-Daniel sur mes mains au bout de mon fusilterrible ce sang   mal j'ai malça non je me disais ça pas possiblenous marchions du même pas décidé et effacéet là Jean-Daniel, il y a eu un moment  fantastiquedes vieilles dames se sont jointes à nouspuis les oiseaux nous ont fait une traînece n'était plus un groupe ou l'autrec'était nous tous ensemble et mélangésnous ne savions plus où nous allionsplutôt vers le nord me semblait-il déjà sur mon visage le baiser des embrunset quelques rires naissaient de notre bande drôle presque dansantej'ai senti dans tout mon êtrecombien nous nous portons les uns les autrescombien lui elle toi moi sommes effroyablement prochescombien je suis l'oiseau et la vieille dame et l'enfant et l'extrémisteoh l'autre ! qui me dévisageje ne sais trop quoi faire de tout cela qui m'arriveje me dis que si ça arrive à moi ça doit arriver à d'autres aussi…?une communion sans parolesune pentecôte sans finUne phrase d'Emmanuel Levinas me revient à l'esprit« J’entends la responsabilité comme responsabilité pour autrui, donc comme responsabilité pour ce qui n’est pas mon fait, ou même ne me regarde pas, ou qui précisément me regarde, c’est-à-dire qui est « absorbé » par moi comme visage. »J'attends les jours plus chauds pour parler aux papillonsaux bourgeons peut-être aussiMais à l'instant dans cette nuit où je t'écrisun nuage d'insectes volants arrive vers mois'agglutinese précipite sur l'écran de l'ordiplusieurs nuages tour à tour s'y fracassent  perdent leurs ailes tapis d'ailes à mes doigtsje ne parviens presque plus à t'écrireils me cachent la lumière  et je croisque je vais moi aussipercuter l'écranje suis cet éphémère qui va perdre ses aileset qui se précipite vers la lumièreallez allezje clique sur "envoyer"avant de passercher Jean-Danielavant de tomberjeclic

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