Jean-Daniel Magnin
Publié le 30/01/2015

Ascanio Celestini : "Syriza et Podemos ne sont pas l'avenir mais le présent qui nous mènera du passé vers l'avenir"


Conteur des luttes ouvrières passées, inventeur de paraboles capables d'ouvrir le crâne des plus obtus réactionnaires, l'italien Ascanio Celestini redonne à la dialectique une nouvelle voie poétique, théâtrale – comique et grave à la fois. Il a mis en scène son texte Discours à la nation avec le comédien David Murgia et le guitariste Carmelo Prestigiacomo, un moment fort à vivre au Rond-Point. Nous en avons profité pour lui poser quelques questions, pour une fois d'actualité.

Jean-Daniel Magnin – Qu'attends-tu de la victoire de Syriza en Grèce et de celle possible de Podemos en Espagne ?
Ascanio Celestini – Nous vivons dans une nouvelle époque par rapport à ce que ma génération a connu au tournant du millénaire. Nous, nous savions que les idéologies, comme disait le poète Sanguineti, répondent à des questions pratiques, même si elles sont présentées d'une manière abstraite. En fait il faut se demander : Que faire ?
Aujourd'hui, nous devons ranger l'idéologie dans un tiroir (pas dans les toilettes) et reconstruire le "Que faire" dans une dynamique de partage. Nous devons nous rassembler et décider Quoi Faire et comment le faire.
Syriza et Podemos ne sont pas l'avenir mais, je l'espère, le présent qui nous mènera du passé vers l'avenir.

– Peux-tu me dire quelque chose sur le Mouvement Cinq étoiles ou d'autres mouvements qui pourraient survenir en Italie ?
– L'Italie est un laboratoire pour l'Occident. Le plus important parti communiste occidental a ses racines dans ce pays, mais aussi ses frondaisons chez nous. Il y a l'Eglise la plus influente, la première à avoir réuni religieux et pouvoir temporel. De ce point de vue, Israël et Daech sont des débutants qui font leurs premières armes... En Italie, il y avait la mouvance armée la plus importante des décennies allant de la fin des années 60 au début des années 80. En somme, l'Italie est la patrie des contradictions, mais aussi celle du partage.
Le Mouvement Cinq étoiles a réuni ces contradictions, il les a mélangées avec le présent, et – à la manière d'une salade de fruits, d'une salade russe ou du béton – a compacté différents matériaux pour en faire un seul.
Mais les mouvements qui comptent sont tout autres.
Ce sont ceux qui mettent en réseaux manifestes et programmes, mais aussi ceux qui disent NON. Les No Tav*, par exemple, mais aussi tous les autres « anti » de notre péninsule. Ceux qui s'opposent aux incinérateurs, aux décharges, à l'amiante, aux grands travaux souvent inutiles, etc.
Ils le font par le biais de mouvements réels et pas seulement par les mots.
En Italie, il y a des tas de gens qui se reconnaissent dans une protestation joyeuse et constructive (parce qu'il peut y avoir de la joie dans le refus) contre les excès de l'Occident.

Selon toi, pourquoi dans d'autres pays comme la France les gens se tournent-ils vers l'extrême droite plutôt que vers la gauche radicale ?
– Parce que les gauches de parti et syndicales des trente dernières années ont voulu nous expliquer qu'il n'existe plus ni une vraie droite ni une vraie gauche, mais le monde des bons et celui des méchants. Pour finir nous y avons tous cru. Déjà parce que ça fait plaisir de croire que nous, nous sommes les bons. Je pense qu'il faut recommencer à distinguer gauche et droite.
Par exemple c'est un contresens que la gauche s'évertue à hisser les derniers au niveau des premiers. La droite parle de mérite, la gauche d'égalité. Il me semble que voilà une différence bien visible pour nous tous.

– Ton art du récit nous aide à penser que nous avons laissé de côté nos élans critiques ou de révolte. Pourquoi sommes-nous devenus ainsi aujourd'hui ?
– Mon grand-père disait : tu ne fais pas la révolution si tu as l'eau chaude à la maison. Alors je pense que seuls trois types de personnes sont en mesure de changer le monde :

- ceux qui ont l'eau chaude mais savent qu'il n'y en a pas assez pour tous (y compris pour ceux qui se lavent avec une eau froide et polluée) ;
- ceux qui ont de l'eau potable à 20 kilomètre et qui savent qu'ils doivent faire la révolution s'ils ne veulent pas mourir de soif ;
- ceux qui ont l'eau potable à la maison mais boivent l'eau minérale du supermarché et utilisent l'eau potable pour leur chasse d'eau.

– Quelles choses devons-nous perdre pour nous révolter ou être capables de faire bouger les choses?
– Nous devons être disposés à perdre tout pour pouvoir lutter et demander TOUT.

– Quel effet attends-tu de ton art poétique et de conteur?
– J'espère aller boire un verre de vin avec un seul spectateur à la sortie du théâtre, et qu'il partage avec moi les doutes qui ont surgi en lui en regardant et écoutant mon spectacle ampli de doute et aussi d'un peu de rage.

_____________________

* No Tav est un mouvement de protestation contre le projet de construction de la nouvelle ligne à grande vitesse Lyon-Turin, d'où le nom (TAV : treno ad alta velocità, train à grande vitesse en italien).

> Discours à la nation, d'Ascanio Celestini, avec David Murgia et Carmelo Prestigiacomo : le podcast de France Culture

Photo DR

Mes rêves : ouvrir à 17 ans le Boui-Boui, café d’art à Genève ; filer à Berlin ; étudier la philo à Paris ; créer des spectacles « hors théâtre » aux festivals de Nancy, Polverriggi ou Avignon ; ouvrir Mac Guffin, cabinet de scénaristes ; voir vivre mes pièces de théâtre à la Renaissance, dans le In d’Avignon, à la Bastille, au Vieux Colombier avec la Comédie-Française, et à l’étranger. Et ce rêve de rassembler les écrivains de théâtre en 2000 ; et d’écrire avec Jean-Michel Ribes le projet du Rond-Point ; et là, de mettre ventscontraires.net sur la piste d’envol.

Dernière publication, un roman : Le Jeu continue après ta mort

 

Partager ce billet :

À voir aussi

Le 27 avril 2010 à 18:40

6 mai devant le Fouquet's

C'est une invitation, ce n'est pas un ordre

Tous les ans depuis l’élection de notre très cher président Zébulon 1er, le mouvement de résistance ludique « Les 1000 colombes », appelle au pèlerinage des insatisfaits, au Solutré des utopistes !     Ce mouvement de résistance ludique est né le 6 mai 2007 à 23h17, suite à l'apparition de l'icône des Japonais, Mireille Mathieu, sur scène lors du raout "musical" de la droite décomplexée place de Concorde. Pour fêter l'élection de Zébulon 1er, elle lâchait son tube "Mille Colombes" a capella. Une page de l'Histoire de France se dessinait sous nos yeux. Du jamais vu ! De l'inimaginable ! Même l'humoriste le plus doué de sa génération n'aurait jamais pu imaginer un tel moment. Au-delà du kitchissime et du pathétique réunis, nous étions en train d'assister à un moment surréaliste. Trop c'est trop ! Certes il faut s'incliner devant le suffrage universel – au risque d'avoir mal – mais la démocratie a des limites qui venaient d'être franchies. Bien que n'étant ni militants, ni syndicalistes, ni encartés, notre sang de gauche ne fit qu'un tour! Il fallait réagir. Quinze jours plus tard, une petite bande de loosers (nous, c'est-à-dire la bande qui était devant la télé ensemble à 23h17) organisait la première chorale des "Mille colombes" devant le Fouquet's, en l'honneur du sauveur de la nation. Pour être vraiment honnête : nous avions remarqué que ces premiers instants sonores de "gouvernance autrement"  avaient été assez mal vécus par les supporters de Zébulon (sur la scène et en dehors). Cette chorale serait donc leur madeleine de Proust mal digérée.3 ans déjà ! Comme le temps passe lentement…Pour fêter le grand timonier de la pensée universelle, nous allons refaire une chorale devant le Fouquet's à Paris. Mais cette fois en sus du petit discours de bibi (c'est pas la matière qui manque), vous aurez une fanfare, un lâcher de colombes, une distribution de billets de 500 euros pour relancer le pouvoir d’achat, de surplus de vaccins anti-grippe et de masques, de drapeaux français et bien sûr… Mimi et ses "Mille colombes", que nous allons entonner le plus faussement possible tous en chœur, pour nous achever et puis… quelques surprises. Le but de ce mouvement étant de mettre en avant, de façon humoristique, les errances et les carrences de ce pouvoir et de son idéologie, tout cela doit doit se passer dans la joie et la bonne humeur moqueuse. Regardez la vidéo ci-jointe : l'ambiance a été familiale et bon enfant, qu'elle le reste. A noter que la police a toujours été très cool avec nous, qu'elle le reste. Rendez-vous le 6 mai à 20H devant le Fouquet's. Que l'espoir soit avec nous.

Le 22 septembre 2016 à 10:00

Alessandro Baricco : "Nous vivons en équilibre entre deux civilisations"

Alessandro Baricco vient de voir un de ses textes déjà classiques faire un triomphe au Rond-Point : Novecento, avec André Dussollier. Un spectacle qui reviendra sur notre grand plateau, on vous le jure. Mais la présence de Baricco en France, c'est aussi deux de ses ouvrages récemment parus aux éditions Gallimard, Les barbares : essai sur la mutation écrit en feuilleton-blog dans un quotidien italien en 2006 ; et un roman, Mr Gwyn. L'un aussi passionnant que l'autre. Il nous convainc avec Les barbares que notre civilisation romantique finissante, arc-boutée dans l'effort vers la profondeur, doit céder la place à la joie inventive et horizontale du surf et du zapping. Avec Mr Gwyn, un romancier décide de disparaître en devenant "copiste" des êtres qu'il portraitise en un seul exemplaire, comme un peintre traque la vérité nue de son modèle. Ça se dévore comme un thriller et cependant on suit pas à pas un artiste mettant au point le protocole d'une expérience artistique et le réalisant de A à Z. Jean-Daniel Magnin – André Dussollier a dû batailler avec vous pour que la musique ait sa place sur scène dans Novecento. Evidemment, tout le monde rêve d'entendre la musique sortie des doigts incroyablement magiques du pianiste que vous avez inventé, ce qui est de l'ordre de l'irreprésentable. Etait-ce votre crainte ? S'est-elle dissipée après avoir vu le spectacle ?Alessandro Baricco – En effet dans Novecento il y a une jolie problématique avec la musique. Car la musique que joue Novecento, c'est le comble de la fantaisie, et aussi magnifique ou splendide que puisse être une musique jouée "en vrai", elle sera plus ou moins condamnée à finalement être décevante. Moi, personnellement, je préfèrerais chaque fois l'imaginer, et non pas l'entendre. Cependant, pour de multiples raisons, les metteurs en scène ajoutent une musique de plateau. Parfois c'est catastrophique. Parfois, comme dans le cas du spectacle de Dussollier, le résultat est probant. – Vous avez mené une autre expérience théâtrale – cette fois en musique – en allant lire vous même votre roman City sur la scène. Qu'attendez-vous du théâtre ? Avez-vous le projet d'écrire d'autres textes dédiés au plateau ?– J'aime écrire de temps en temps pour le théâtre. Surtout j'aime le faire pour des metteurs en scène ou des acteurs que j'apprécie. En hommage à leur talent. Récemment j'ai écrit une pièce pour quatre acteurs, qui s'intitule Smith & Wesson. Elle a été publiée il y a deux mois en Italie. Et sera créée cet été. L'histoire tourne autour des chutes du Niagara au début du XXe siècle. Elle est plutôt drôle, même si elle parle presque tout le temps de la mort. – La traversée que vous a fait accomplir la rédaction de votre essai sur les Barbares a-t-elle métamorphosé votre travail ultérieur ?– Comme tous ceux de ma génération, je vis en équilibre entre deux civilisations : ça n'est pas très commode mais c'est fascinant. Ça aurait été terriblement ennuyeux de vivre dans une époque incapable de provoquer des révolutions mentales. – Quels sont les auteurs vivants que vous aimez lire et qui vous inspirent, même indirectement.– Cormac McCarthy, lui c'est un grand. Vargas Llosa, Bolano (qui pour moi est encore vivant), Hilary Mantell, Per Olov Enquist. Et je lis avec un grand plaisir Fred Vargas quand je suis très fatigué.  – Vous avez consacré beaucoup de temps et d'énergie à l'enseignement de l'écriture. Permettez-moi cette question aux consonances romantiques et qu'on a dû beaucoup vous poser : l'écriture peut-elle s'enseigner ? Cela donne-t-il des résultats ? De belles surprises ?– Evidemment qu'on peut enseigner l'écriture. La technique de l'écrit est moins évidente que celle des autres métiers, mais ça n'est pas pour ça qu'elle est moins nécessaire. Et à chaque fois, quand on l'a enseignée, on n'est parvenu qu'à la moitié de ce qui pourrait être transmis. Demain matin je me lève tôt car je vais donner mon cours. Thème de la leçon : la distance. Rien que là-dessus, on pourrait y passer des heures et des heures. La distance à laquelle l'écrivain met le lecteur. Non pas qu'il en existe une qui soit juste : c'est plutôt que si tu ne la sens pas, si tu ne sais pas la mesurer, tu ne pourras jamais trouver celle que tu souhaites avoir. Tu ne seras jamais capable d'en changer trois fois en trois lignes.  Tu ne réussiras jamais à convaincre le lecteur de se tenir exactement à la distance que tu as choisie. C'est une question quasiment invisible, mais essentielle. Si tu l'étudies de près, tu vas découvrir un tas de choses. La relation qu'il y a, par exemple, entre la distance et la vitesse. Tu te mets à faire des réflexions de ce genre, à haute voix, devant les étudiants, et tu peux enseigner ainsi des années sans qu'il te vienne à l'esprit de te demander s'il est possible d'enseigner l'écriture. Bien sûr que c'est possible. Tu es en train de le faire !   Photo Eleonora Marangoni 1ère publication le 23 janvier 2015  

Le 1 août 2012 à 10:40
Le 22 mars 2015 à 09:09

L'autre peuple

On est tous dans un peuple, moi par exemple ça me fait chier, moi par exemple je ne veux pas faire partie d’un peuple, à la limite ce que je veux bien faire c’est créer un peuple, mais alors un peuple expérimental : un peuple lié à des végétaux sur terre, un peuple expérimental discret des forêts. Un peuple invisible, qui non pas se fond mais nage dans le paysage. Nage c’est-à-dire circule, mais pas spécialement exclusivement linéairement, aussi de haut en bas et de travers, de tous côtés, en fonction des circonstances. Un peuple qui végète pas mal aussi, d’ailleurs, affalé, connecté à la façon des plantes, par des moyens un peu zarb, hormonaux, souterrains. Prolifération de plantes, observées avec toute la patience du monde, prolifération de tout un peuple de plantes, les plantes comme modèles politiques, un peuple le moins humain possible, un peuple fatigué d’être humain, un peuple fatigué, un peuple fatigué d’être techniquement intelligent, un peuple qui développe des stratégies intenses de passivité, un peuple sur lequel on ne compte pas, un peuple alangui, un peuple du degré zéro de l’énergie vitale, un peuple désolé, presque pierre mais néanmoins végétal, un peuple végétal qui tend à devenir pierre, une population qui ne rigole pas, couchée, jamais debout, en désaccord avec ses organes, en désaccord avec la dictature de son système de digestion. Un peuple calme, dont le corps est l’œil, un peuple-corps-œil, content-contemplatif-fatigué. La fatigue est bonne pour la santé, c’est la pierre dans le système, le poids, le sentiment de poids dans le système nerveux, et c’est précieux car c’est le calme qui s’installe, or justement ce dont on a besoin c’est de la tristesse du calme désolé. La tristesse du calme désolé ouvre le gouffre grâce auquel l’enthousiasme peut déborder. Déborder calme, le végétal a tout compris. Le rire décolle, le poids et la tristesse collent.

Le 1 juin 2015 à 10:20

Une chose qui n'a pas le moindre mot pour la nommer

Una cosa che non ci stanno nemmeno le parole per dirla*

Si la guerre des cerveaux commence… nous sommes tous désarmés. Voilà ce que me dit Gianni. Et en fait il a raison. Des mots manquent. Et quand des mots manquent pour dire les choses, ces choses disparaissent.J'étais à Pescara pour mon travail. Je l'ai su au matin car pendant la nuit j'avais éteint mon portable et quand je l'ai rallumé j'ai vu qu'à partir de deux heures, quand la chose est arrivée, jusque vers sept heures du matin, on n'avait pas cessé de m'appeler.Je me suis dit "Oh qu'est-ce qui se passe ? Une chose est arrivée à la maison ?" J'ai appelé ma sœur. Qui décroche… et me dit "écoute, reviens tout de suite parce que…" et moi j'étais justement avec un ami et elle me dit que la femme de cet ami a eu un accident. "Mais ne lui dis rien à ton ami. Revenez tout de suite parce qu'elle s'est fait… mal! Elle s'est fait mal mal. Elle va pas très bien."Et moi, eh bien j'ai réconforté le pauvre garçon… mon ami, pendant tout le voyage.Mais à lui, ils lui avaient dit "ça n'est pas ta femme, c'est le fils de Gianni… ils l'ont tué."Pendant tout le voyage de Pescara à Naples il m'a laissé le consoler, vu ?, sans rien dire.Une fois arrivés à Naples, je lui dit "allons voir ce qui est arrivé à ta femme, d'accord ?" et là juste au dernier moment il me dit "écoute Gianni, sois fort parce qu'un policier a tué ton fils."A deux heures d'une nuit de septembre il y a  huit mois dans la banlieue de Naples, une voiture de police a percuté une mobylette avec trois gamins en selle. Un agent descend et tire, un coup un seul, il tue un gamin de seize ans. Le flic aurait trébuché c'est comme ça que serait parti le coup. Mais pourquoi son flingue était-il armé ? Les policiers ont dit qu'ils étaient à la poursuite d'un fuyard, qu'il y a une loi qui date des années soixante-dix, les années de la lutte armée en Italie, on peut faire la ronde avec l'arme prête à tirer. Mais sur la mobylette il n'y avait pas des mafiosi en fuite. Il y avait trois garçons qui roulaient vers une salle de jeu. Ils roulaient tous les trois sans casque, mais la peine de mort n'est pas prévue pour ce type de délit.Alors je vais chez la famille Bifolco. Je parle avec les frères de David, avec les  amis et puis avec Gianni le père et Flora la mère. Ils habitent dans une cave illégalement transformée en appartement.Et pourquoi est-ce qu'il vivent dans un appartement illégal ? C'est Gianni qui me répond, le père de David.En 1982 j'ai fait une demande pour avoir un appartement pour jeune couple, on venait d'avoir un enfant, Tommaso, né en 82, au mois de mai.J'ai enfin eu droit à un appartement pour jeune couple en 93.Je vais voir ce logement qui était en construction… je suis entré et j'ai vu une famille pleine d'enfants… la chose que je devais faire c'était pratiquement la guerre des pauvres. Je devais mettre dehors cette femme avec tous ses gosses. Je ne me suis pas senti de faire ça.Et pour ne pas faire la guerre entre pauvres, ils ont construit un petit appartement dans une cave et ont été condamnés à 8 mois de prison pour ça, lui et sa femme Flora. Depuis trois autres enfants sont nés. Leur fille vit toujours avec eux, avec son compagnon, avec une fillette et un bébé en route. Elle travaille pour l'Etat italien. Gagne 150 euros par mois pour servir dans une cantine scolaire. Son mari est au chômage.Je passe un jour entier chez eux. Ils m'offrent un plat de spaghetti à la tomate et basilic. Gianni me demande tu bois du vin ? Tu veux que j'envoie quelqu'un en acheter ?Oui j'en bois, mais je ne veux pas qu'il dépense un sou pour moi. Et parce que je me rends compte qu'au milieu du repas il n'y a plus de pain et lui, en le regardant à peine, dit au mari de sa fille d'aller en acheter un autre. Pour ces gens qui vivent au-delà de la fin du monde, la dignité est l'unique salut.Après le café Gianni insiste auprès de sa femme Flora. Il veut qu'elle aussi parle du fils qu'on leur a tué.Je lui dis que je voudrais recueillir une belle histoire. Une chose belle dont elle se souvient. Et Flora me dit ces beaux souvenirs, c'était les baisers qu'il me donnait sur la bouche.C'était les souvenirs les plus… lorsqu'il me prenait dans ses bras, me faisait tourner et puis soudain je perdais l'équilibre et lui me maintenait pour ne pas tomber. Il me saisissait par derrière parce qu'il était joueur, c'était un gamin qui adorait la vie.Ensuite elle raconte la nuit où ils l'ont tué. Qu'il était venu vers 11 heures et demi.  Venu mettre une veste et moi je lui disais "reviens vite, ton père n'est pas là" et lui répond "bien bien, je dors avec toi, prépare-moi mon pyjama."Je lui ai préparé le pyjama. Je l'ai mis à la place du père… que j'attendais.Un peu plus tard vers une heure et demi deux heures… à deux heures une femme m'appelle… j'étais là… j'étais là j'allais me déshabiller, j'étais en train de me mettre au lit.Un coup de klaxon… tût… tût… tû… une femme "madame, madame, David est tombé sur une patrouille" le temps de me mettre quelque chose sur le dos, que je m'habille, j'ai pris mes papiers et les siens et je suis partie en courant.J'arrive en courant sur la place et je trouve mon fils mort par terre.Les policiers étaient à côté et je leur disais "qu'est-ce que vous avez fait ? Qu'est-ce que vous avez fait?"Personne ne répondait.Je me suis agenouillée près de mon fils et je criais "David, David, David" et il ne me répondait pas. J'ai compris tout de suite qu'il était mort.Nous sommes sans armes, a dit Gianni Bifolco. La guerre des cerveaux a commencé, et un cerveau nous n'en avons pas. Il nous manque les mots. Mais pas seulement à nous. C'est ce que m'enseigne Gianni quand il me dit que s'il demandait au policier qui a tué son fils "pourquoi tu as fait ça ?"… ce policier ne saurait pas répondre. Il me dit qu'ici nous restons comme Hitler, non ? Ils ont tué les gens dans des camps de d'extermination, non ? Et je suis convaincu que si tu leur demandes "pourquoi tu as fait ça ?" ils ne pourrons jamais te répondre. Ils ne te répondront rien, parce qu'ils ne le savent même pas eux-mêmes, vu ?Et moi je voudrais trouver quel policier m'a tué mon fils. Je voudrais le voir de près et lui dire "toi… quel était le mobile ? Allez sors tes couilles! Dis-le!" Lequel a dit qu'il a trébuché et que le coup est parti. Ou alors qu'il pensait poursuivre un fuyard. Enfin bon même lui ne sait pas pourquoi il a tué un enfant de seize ans.Voilà cette chose c'est la pauvreté. Une chose qui n'a pas le moindre mot pour la nommer.   Traduit de l'italien par Jean-Daniel Magnin ____________________________________ * Se scoppia la guerra dei cervelli… siamo tutti disarmati. Così mi dice Gianni. E infatti è vero. Gli mancano le parole. E quando mancano le parole per dire le cose, anche le cose scompaiono.Mi trovavo a Pescara per lavoro. L’ho saputo la mattina perché durante la notte avevo il cellulare spento e quando l’ho acceso ho visto che dalle due, quando è successo il fatto, fino alle sette del mattino in continuazione m’erano arrivate le chiamate.Ho detto “e che è successo? Qualcosa a casa! Ho chiamato e mia sorella. Mi ha risposto… mi ha detto “guarda, scendi subito perché…” …che io stavo con un altro amico.Mi dissero che la moglie del mio amico aveva fatto un incidente. “Però non dirgli niente all’amico tuo. Scendete direttamente perché questa si è fatta… male! Si è fatta male male. Non sta tanto bene”.E io, cioè, ho confortato il ragazzo… l’amico mio, tutto il viaggio.Però a lui gliel’avevano detto “non è tua moglie, ma il figlio di Gianni… gliel’hanno ammazzato”Durante il viaggio da Pescara a Napoli lui si faceva confortare da me, capito? Però non mi disse niente.Quando sono arrivato a Napoli, dissi “andiamo a vedere tua moglie cosa si è fatta, no?” invece, poi, alla fine mi disse “guarda Gianni, fatti forza perché un carabiniere ha ammazzato tuo figlio”.Alle due di una notte di settembre di otto mesi fa in un quartiere periferico di Napoli, una macchina dei carabinieri sperona un motorino con tre ragazzi a bordo. Un’agente scende e spara un colpo, uno solo, e ammazza un ragazzo di sedici anni. La guardia dice di aver inciampato e per questo è partito il colpo. Ma perché la sua arma era senza sicura? I carabinieri dicono che stavano cercando un latitante e per una legge degli anni settanta, gli anni della lotta armata in Italia, si può girare anche con l’arma pronta per uccidere. Ma su quel motorino non c’erano camorristi latitanti. C’erano tre ragazzi che andavano in una sala giochi. Ci andavano in tre senza casco, ma non è prevista la pena di morte per un comportamento del genere.Allora vado a casa della famiglia Bifolco. Parlo con i fratelli di Davide, con gli amici e anche col padre Gianni e con la madre Flora. Vivono in una cantina occupata per farci un appartamento abusivo.E perché vivono in una casa abusiva? Mi risponde Gianni, il padre di Davide.Nel 1982 ho inoltrato la domanda per avere un alloggio come giovane coppia perché avevo già un bambino, Tommaso, che nacque nell’82, di maggio.Nel lontano ’93 mi hanno assegnato un appartamento come giovane coppia.Vado a vedere questo alloggio che era in costruzione… sono andato dentro e ho visto una famiglia piena di bambini… cioè la cosa che io dovevo fare praticamente era la guerra dei poveri. Io dovevo buttare fuori a questa signora con tutti quei figli. Io non me la sono sentita.E per non fare la guerra tra poveri si costruisce un piccolo appartamento in una cantina e si prende una condanna di 8 mesi di galera per questo abuso, lui e la moglie Flora. Nel frattempo gli nascono altri tre figli. La femmina vive ancora con lui insieme al compagno, una bambina e un altro figlio in arrivo. Questa figlia lavora per lo Stato italiano. Guadagna 150 euro al mese per servire i bambini in una mensa scolastica. Il marito è disoccupato.Ci passo un giorno intero a casa loro. Mi offrono un piatto di spaghetti col pomodoro e il basilico. Gianni mi chiede bevi il vino? Vuoi che lo mando a comprare?Io lo bevo, ma non voglio che spenda altri soldi per me. Anche perché mi rendo conto che a metà del pranzo finisce il pane e lui, con mezzo sguardo, dice al marito della figlia di andare a comprarne dell’altro. Per questa gente, che vive oltre la fine del mondo, la dignità è l’unica salvezza.Dopo il caffè Gianni insiste con la moglie Flora. Vuole che parli anche lei del figlio che gli hanno ammazzato.Io le dico che vorrei raccogliere una storia bella. Una cosa bella che lei si ricorda. E Flora mi dice che i ricordi belli erano i suoi baci che mi dava in bocca.Questi erano i ricordi più… che mi prendeva in braccio, mi faceva girare e poi io all’improvviso perdevo l’equilibrio e lui mi manteneva per non farmi cadere. Per dietro mi pigliava perché era giocarellone, era un ragazzino che gli piaceva vivereMa poi mi racconta della notte che gliel’hanno ammazzato. Dice che  lui è venuto verso le 11 e mezzo. S’è venuto a mettere un giubbino e io dissi “vieni presto, tuo padre non ci sta”e lui disse “bello, bello, dormo con te, preparami il pigiama”.Io ci ho preparato il pigiama. L’ho messo al posto del padre… che lo aspettavo.Dopo un po’ verso  l’una e mezza due… le due mi chiama una signora… che io stavo… la per lì mi stavo a spogliare, mi stavo mettendo a letto.Una suonata di clacson… pi… pi…pi… una signora “signora, signora, Davide sta sotto a un posto di blocco” Il tempo di mettermi una cosa addosso, cioè mi sono vestita, ho preso i documenti miei e suoi e sono corsa.Quando sono corsa sul posto ho trovato mio figlio morto a terra.Ci stava la guardia vicina e ci dicevo “che gli avete fatto? che gli avete fatto?”Nessuno mi rispondeva.Io mi sono inginocchiata vicino a mio figlio e lo chiamavo “Davide, Davide, Davide” e non mi ha risposto. Ho capito subito che era morto.Siamo disarmati, dice Gianni Bifolco. Scoppia la guerra dei cervelli e un cervello non ce l’abbiamo. Ci mancano le parole. Ma non solo a noi. Me lo insegna Gianni quando mi dice che se chiedesse al carabiniere che gli ha ammazzato il figlio “perché lo hai fatto”… quel carabiniere non saprebbe rispondere. Mi dice che qua stiamo come Hitler, no? Hanno ammazzato la gente nei campi di sterminio, no? E io sono convinto che se gli chiedi “perché lo hai fatto?” non ti sapranno mai rispondere. Non ti risponderanno, perché non lo sanno nemmeno loro, capito?E io lo vorrei acchiappare a questo carabiniere che m’ha ammazzato il figlio. Lo vorrei prendere da vicino e dirgli “tu… quale è stata la motivazione? Almeno cacci le palle! Dillo!” Quello dice che ha inciampato e gli è partito il colpo. Oppure che pensava di inseguire un latitante. E insomma non lo sa nemmeno lui perché ha ammazzato un bambino di sedici anni.Ecco cos’è la povertà. Una cosa che non ci stanno nemmeno le parole per dirla.

Tous nos invités
Tous les dossiers

derniers podcasts

je m'abonne :   
Pascal Blanchard : Pourquoi la France est incapable d'avoir un musée de la colonisation ?
Live • 17/02/2017
Carte blanche au Bondy Blog : Ecrire ensemble
Live • 14/02/2017
François Ruffin : répétition générale publique avant son premier meeting pour les législatives à Flixecourt
Live • 08/02/2017
L'avocat William Bourdon et Antoine Deltour, lanceur d'alerte du Luxleaks
Live • 03/02/2017
Edgar Morin
Live • 02/02/2017
Tous les podcasts
La revue en ligne du Rond-Point
Auteurs maison   Vedettes etc.   Confs & Perfs   Archives   Tous les chroniqueurs
Les vidéos   Les sons   Les images   Les textes  Nous contacter   Presse
ventscontraires.net, revue en ligne, vous est proposée par le Théâtre du Rond-Point.
Site administré par
© 2014 - CC.Communication