Rattraper la langue
Publié le 25/02/2015

Oulipo : "Demande au muet, disciple"


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Autres épisodes :

avec Marcel Bénabou, Paul Fournel, Hervé Le Tellier, Olivier Salon

365 nuits par an - parfois même 366 - l’Oulipo chasse la langue : au lamparo ou à tâtons, il la traque pour s’en nourrir : langue crue, langue cuite et recuite, tranches de littérature mangées vivantes, vieux boucanés, langue fumée, langue plagiée chère aux vautours et autres charognards…
Dis-moi quelle langue tu manges et l’Oulipo te dira qui tu es au lever du jour…

Place aux poètes, aux créolisants, aux corsaires du langage, place aux passeurs et aux décrypteurs de paroles, place aux cracheurs d'avenir.
Pauvre langue. Réduite en « éléments de langage ». Qui nous parle de plus en plus petit. Pasteurisée, simplifiée, désertifiée par les stratèges en communication. Confisquée par les adeptes du pugilat médiatique, de la harangue haineuse et du bashing. Nos paroles, nos pensées, les mots avec lesquels nous rêvons n'ont jamais été si convoités. Le langage est notre bien le plus précieux. Alors rattrapons ce qui nous échappe peu à peu. Ce langage qui nous façonne. Et qui façonne le monde. Toutes nos infinies façons de dire.

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Le 13 novembre 2014 à 14:19

Hervé Le Tellier : "Je me sens mal à l'aise dans ma langue"

Marcel Bénabou, Paul Fournel, Hervé Le Tellier, Olivier Salon, le quarteron d'attaque de l'OuLiPo, revient au Rond-Point le 20 novembre avec une conférence-performance gargantuesque : Dis-moi quelle langue tu manges – langue crue, langue cuite et recuite, tranches de littérature mangées vivantes, vieux boucanés, langue fumée, langue plagiée chère aux vautours et autres charognards…   Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ? Hervé Le Tellier – Jacques Lacan disait qu'il « n’y a pas de rapport sexuel » et Woody Allen que « la langue est un organe sexuel qui sert accessoirement à parler. » On voit que rapport et langue ont à voir avec le sexe, ce qui est dégoûtant, et pour ma part, par là, comme dirait l'autre, je n’entends rien. Par ailleurs, la réponse à votre question est Oui. – Selon-vous qu'est-ce qui menace la langue et qu'est-ce qui la « sauve » ?– Ce qui menace la langue, c’est de la mépriser trop ou de la maîtriser pro. Ce qui la sauve, c’est qu’elle est bien plus forte que ce que chacun en fait. Par ailleurs, la réponse à votre question est un long rire sardonique, provoqué, comme nul ne le sait, par la renoncule de Sardaigne (trop rare tentative pour ranimer l’adjectif sardonique). – Et votre propre langue, qu'avez-vous à en dire ?– Je me sens mal à l’aise dans ma langue, affirmation qui peut sembler une affèterie quand on a fait profession de son maniement. J’ai toujours une tournure anglo-saxonne en tête, reliquat d’une enfance londonienne, un doute sur l'ordre d’une phrase, et une insatisfaction du premier mot venu. J’ai la sensation que tous mes textes sont inachevés, presque abandonnés. Une espèce de doute d’autodidacte. Par ailleurs, la réponse à votre question est. – Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu’est-ce qui la nourrit au quotidien ?– Oui-Oui et la voiture jaune, que j’ai relu récemment et ça ne résiste pas. Puis Rabelais, Gary, Vian, Queneau, dans le désordre. Par ailleurs, la réponse . – Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point "rattraper la langue"... Comment allez-vous vous y prendre ?– Vous allez voir, vous allez en rester sur le cul. C’est du tizingue, comme on dit en français. Par ailleurs.

Le 12 avril 2010

Guérison

Pièce brève de Jean-Michel Ribes

Ils discutent en marchant.-    Le mot théâtre vous donne-t-il envie d’aller au théâtre ?-    Ce sont plutôt des amis.-    Qui vous donnent envie ?-    Disons qui m’y entraînent.-    Jamais le mot ?-    Le mot théâtre ?-    Oui.-    Rarement.-    Comme moi. A mon avis, il est foutu.-    Le mot théâtre ?-    Oui, peut-être même est-il mort sans qu’on s’en soit aperçu.-    On en aurait parlé dans les journaux ou à la télé.-    Il n’y a pas de théâtre à la télévision.-    Non, mais il y a des nouvelles, et le décès d’un mot comme théâtre aurait fait des vagues, quand même.-    Vous avez peut-être raison.-    Il est toujours là c’est sûr.-    Pas en grande forme en tout cas.-    Possible.-    Amoindri.-    Probablement.-    Je me demande s’il n’est pas temps qu’on lui rajoute des lettres.-    Des lettres ?-    Oui. Un « e », un « o », un « p » ou mieux un « t », le « t » renforce bien le mot, ça le structure. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si « structure » en a deux. Vous imaginez « structure » sans « t » : « srucure ».-    C’est vrai ça ne donne pas très envie de se construire.-    Pour le moins.-    J’ignorais totalement l’importance de la lettre « T » pour le soutien du mot, pour son dynamisme.-    Elle est essentielle. Regardez, pour la prévention du danger, on en a mis trois : ATTENTION ! que serait ce mot alarme sans ses trois « T » : (il crie)« A-en-ion  l’immeuble s’écroule ! » personne ne bougerait.-    C’est fou, on ne réalise pas que le T peut nous sauver la vie.-    Très souvent.-    Ce qui m’inquiète tout à coup c’est qu’il n’y en a pas dans « médecin ».-    C’est pour ça que moi j’appelle toujours un docteur. Au moins il y en a un.-    Les bons devraient en avoir deux.-    Doctteur.-    Oui, ou docteurt. Vous avez un rhume, vous consultez un docteur, pour une angine de poitrine, vous  courrez chez un docteurt.-    Ce serait beaucoup plus simple c’est vrai.-    Plus juste surtout. Et quand à ceux qui ne guérissent jamais personne on leur enlèverait leur « t » au bout de six morts par exemple. Qui alors irait se faire soigner chez un « doceur » !?-    Personne bien sûr.-    Je pense qu’il faudrait organiser une réévaluation des performances de l’ensemble des praticiens suivie d’une répartition de la lettre « t » aux vues de leurs résultats.-    Cela permettrait sûrement  de rééquilibrer le budget de la santé.-    Ne vaudrait-il pas mieux dire « avec t » ?-    Que santé ?-    Oui.-    Non, santé convient parfaitement pour désigner la bonne forme, un mot sans « t » est un mot qui va bien, regardez plaisir, paradis, rebond, envol, cognac.-    Crevette, escargot et lansquenet ne vont pas mal non plus.-    Enlevez leur donc le « t » et vous verrez leur mine.-    Vous avez raison.-    Le « t » est un renfort, une vitamine, parfois une prothèse.-    Mais j’y pense tout d’un coup, le mot théâtre en a déjà deux !-    Vous vous rendez compte ce qu’il porte ?-    Quoi de plus ?-    Deux mille cinq ans de tragédies, farces, drames et comédies ! d’Eschyle à Becket !     Toute l’angoisse et l’ironie du monde qu’il doit dire avec seulement sept petites lettres !-    Mon Dieu ! vite, rajoutons-lui un T.-    A mon avis deux est un minimum.-    Deux ! ça ferait quatre !?-    Pensez à l’avenir.-    Ça va continuer encre longtemps le théâtre ?-    J’en ai peur.-    Bon va pour quatre. Ce qui donne ?-    Thétatret.-    Thétatret ?-    Oui. Alors ? -    pas mal.-    Si je vous proposais d’aller au thétatret ce soir…-    Je ne dirai pas non, une soirée au thétatret, ça donne envie !-    Je crois que nous l’avons sauvé !Un temps-    Dites moi ?-    Oui.-    Le mot apéritif vous donne-t-il envie de boire un apéritif ?-    Toujours.-    Moi aussi. Je vous invite à boire un verre au bar du thetatret, ça vous dit ?-    J’adore les théatrets qui ont un bar ! Extrait de Multilogues suivi de Si Dieu le veut, © Actes Sud, 2006.http://www.actes-sud.fr/ficheisbn.php?isbn=9782742760701

Le 13 octobre 2015 à 10:00

Extrait du carnet intime de Marcel Cerdan

Mardi 12 janvier 1947 : j’ai reçu ce matin rue Gambetta à Boulogne la visite d’un drôle de type, la petite quarantaine, qui louchait et qui perdait ses cheveux. Il m’a dit : « Je suis Jean-Paul Sartre. » Je ne l’avais jamais rencontré, et je m’attendais à tout, sauf à un type comme lui.Il m’a demandé si j’étais bien Marcel Cerdan, et il a ajouté : « C’est idiot, je sais bien que c’est vous, j’ai déjà vu des photos. »Il est resté sans rien dire un moment, et il s’est repris : « Bon, je viens vous voir pour une bonne raison et j’irai droit au but. J’aimerais apprendre la boxe. J’ai une lettre d’introduction d’Albert Camus, si vous voulez.Il a commencé à fouiller dans ses poches.– Non, non, ce n’est pas la peine. Vous savez, je n’ai pas d’élèves.– Si vous voulez, en échange, je vous enseigne l’existentialisme.– C’est quoi ?– C’est un humanisme.– D’accord, j’ai fait. Tope-là.Et Jean-Paul m’a tapé dans la main. Ça a fait un petit bruit mou. Question boxe, on part de zéro.– Je suis venu avec mes gants, a ajouté Jean-Paul. Et un maillot de laine que m’a tricoté Simone. On peut commencer tout de suite. Je sais qu’Edith vous a installé une salle d’entraînement.– Vous connaissez Edith ?– Vous connaissez sa chanson Mylord ?– Non.– C’est normal, elle ne la chante pas encore. Mais croyez-le ou pas, Mylord, c’est moi.– Ah bon.– On y va ? a fait Sartre, j’ai mangé léger.– Si vous voulez. Vous êtes plutôt poids mouche, poids coq, ou poids plume ?– Je ne sais pas. C’est quoi la différence ?– poids mouche, c’est moins de 50,802 kg, poids coq, ça va jusqu’à 53,524 kg, poids plume, jusqu’à 57,153 kg, poids…– Oui, bon, d’accord, j’ai compris. Je suis poids coq. Mais si ça pouvait rester entre nous.– OK. Vous connaissez les règles de la boxe ?– A peu près : c’est un sport de combat consistant à opposer deux adversaires qui combattent à coups de poings. Le but premier de chaque participant consiste à frapper la face et le torse de Raymond Aron de manière à le mettre à terre plus de dix secondes.– Raymond Aron ? C’est qui ?– C’est sans importance. Je connais les règles, c’est ça qui compte.– D’accord. Vous avez des gants ?– Oui. J’aime bien mettre des gants. A cause des mains sales.Il a cligné de son bon œil comme si c’était une blague. J’ai hoché la tête :– Vous êtes déjà monté sur un ring ?– Non. Jamais.– Bon, allons-y alors.Quand Sartre a voulu se glisser entre les cordes, il s’est pris les pieds et il est tombé la tête la première. Il y a eu un bruit de verre brisé.– Ça va ? j’ai demandé.– Oui, mais j’ai cassé mes lunettes. On ne peut pas se battre.– C’est dommage. Mais de toute façon, on n’aurait pas pu faire de combat si vous aviez gardé vos lunettes.– Ah bon ? Je l’ignorais. J’ai une heure devant moi. J’ai rendez-vous tout à l’heure avec Julliard. Je voudrais être en forme.– Vous avez bien appris les positions et la garde ?– Oui, la garde confère autorité et non supériorité. Vous voyez. On peut y aller ?– Vous êtes sûr ?– Oui. Je n’ai pas peur de la douleur. La douleur, c’est le vide.– OK. Je vais tenter un uppercut.– Oui, je sais, j’ai relu mes notes : l’uppercut précède le direct. L’enfer, c’est les directs.– Vous êtes vraiment prêt ?– Oui.Je l’ai cru, et j’ai cogné, pas trop fort. Il n’a rien paré du tout et je l’ai envoyé droit dans le poteau de coin. Quand il s’est réveillé, il a dit :– L’uppercut est un humanisme.– Vous êtes sûr que ça va, Jean-Paul ?– Oui. La vie, c’est une panique dans un ring en feu.Il était tellement sonné qu’il ne louchait plus.– Vous ne voulez pas que j’appelle pour annuler votre rendez-vous avec Julliard ?– Non, non. J’ai un peu la nausée mais ça va. Tous les moyens sont bons quand ils sont efficaces.– Vous ne voulez pas qu’on fasse simplement de l’échauffement ?– Non, je veux qu’on se batte.– Je peux vous apprendre le crochet, alors.– Non, le crochet, je le connais déjà. J’en fais avec Simone, ça nous détend. De toute façon, je n’ai pas mes aiguilles.– Jean-Paul, le crochet, c’est aussi un coup d’attaque à la boxe.– Ah ? Alors d’accord.– Vous voulez que je vous montre celui que j’ai utilisé contre Anton Raadik en mars 46, ou plutôt celui contre Krawczyk en mai dernier ?– Euh ? Plutôt le premier.– Vous êtes prêt ?– Je suis prêt.Quand Sartre s’est réveillé, je lui ai demandé s’il ne voulait pas décommander son rendez-vous avec Julliard.– Je dois fonder Les Temps modernes, mais ça peut attendre l’année prochaine.– Je crois que ce serait mieux, vous n’êtes pas en état.– Vous avez sans doute raison.– Et l’existentialisme ? Vous pouvez m’en dire plus ?– L’homme est condamné à être libre. C’est ce qu’il y a à retenir.– C’est tout ?– C’est tout. Vous voulez que je vous répète la phrase ?– Non, non, je m’en souviendrai.Je n’ai jamais revu Jean-Paul Sartre. Je l’ai entraperçu à un concert d’Edith, quelques mois plus tard, mais il a fait semblant de ne pas me reconnaître. C’est dommage, il aurait dû persévérer. Il avait un assez bon jeu de jambes.

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