Jean-Michel Ribes
Publié le 18/02/2015

Soyez Rond-Point chez vous !


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Auteur dramatique, metteur en scène et cinéaste, Jean-Michel Ribes dirige le Théâtre du Rond-Point depuis 2002. Il écrit et met en scène une vingtaine de pièces, dont Les Fraises musclées (1970), Tout contre un petit bois (1976), Théâtre sans animaux (2001, recréation en 2012), Musée Haut, Musée Bas (2004) et René l'énervé – opéra bouffe et tumultueux (2011)

Récemment, il signe plusieurs mises en scène : Batailles (2008) co-écrit avec Roland Topor, Un garçon impossible (2009) de Petter S.Rosenlund, Les Diablogues (2009) de Roland Dubillard, Les Nouvelles Brèves de Comptoir (2010), adapté du recueil de Jean-Marie Gourio et L'Origine du monde (2013) de Sébastien Thiéry.

Il écrit et réalise des téléfilms, des séries cultes comme Merci Bernard (1982 à 1984) et Palace (à partir de 1988) ainsi que des films, Musée Haut, Musée Bas (2008) et Brèves de comptoir (2013) qu'il adapte avec Jean-Marie Gourio à partir de son oeuvre éponyme.

Parmi ses derniers ouvrages, citons Le Rire de résistance (2007, Tome I De Diogène à Charlie Hebdo - 2010, Tome II De Plaute à Reiser), un catalogue-manifeste d'insolence, de drôlerie et de liberté. En 2013, il publie chez Points dans la collection Le goût des mots dirigée par Philippe Delerm, Les mots que j'aime et quelques autres.

 

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Jean-Michel Ribes

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Le 22 décembre 2011 à 09:22

De qui se moque-t-on ?

6. Le froid

Le froid est une sensation désagréable. Vous en pensez ce que vous voulez, mais moi je n’y suis pas favorable. Intellectuellement, d’abord, je n’en vois pas la nécessité et, physiquement aussi, je dis non. C’est bien simple, tout mon corps se rétracte avant même d’en éprouver la sensation, à cette seule idée. Ma peau glabre se hérisse comme le poil d’un chat livré aux chiens. Mon sexe se replie, se recroqueville, quasiment s’invagine dans une tentative désespérée de trouver en lui-même la volupté dans ce monde hostile. Chose certaine, il ne se dressera pas, ne se tendra pas, ne pointera nulle direction qui serait encore celle d’un pôle, il ne veut rien avoir à faire avec le froid, ni briser la glace ni fendre du bois pour le feu. Le froid est un bien lamentable phénomène. Nous voici à claquer des dents comme pour mettre en pièces un gibier – et pourtant, quel maigre repas de squelette ! Nos lèvres bleuissent. La mort a posé son doigt sur elles. Nos mains gourdes ont renoncé aux caresses, à la musique, aux délicats travaux de couture ou d’écriture. Oui, nous pouvons encore assommer un phoque avec ces battoirs, et c’est à peu près tout. Nous nous couvrons. Nous sommes les prédateurs impitoyables du mouton. Nous le guettons depuis de hautes branches et nous lui tombons dessus avec une sauvagerie qui l’incline à préférer la compagnie du loup. Nous revêtons ses défroques ; jusqu’à ses pattes grêles qui nous fournissent inexplicablement deux paires de chaussettes épaisses. En grattant entre ses oreilles son crâne lisse et ras avec nos ongles, nous lui arrachons même un pompon pour notre bonnet. Peine perdue. Le froid s’infiltre sous ces lainages comme une lame. À son tour, il nous tond, il nous écorche vifs. À notre tour, nous ne savons que bêler dans le phylactère de buée attaché à nos lèvres. Quant au rhume, il nous pend au nez. La morve goutte à nos canalisations gelées. Transis jusqu’aux moelles, grelottant, nous n’éprouvons plus rien, aucune des sensations fines qui nous distinguent de la bûche ; à l’instar de celle-ci, d’ailleurs, nous rêvons aux flammes qui nous rendraient nos couleurs et notre esprit crépitant. Nous sympathisons avec les chenets à tête de sphinx ; immobiles et taciturnes, ils sont nos plus joyeux lurons et francs camarades. Alors que faire ? Je ne vois qu’une solution : chauffons ! Chauffons, mes amis, brûlons tout ! Ce monde inflammable ne demande qu’à s’embraser. Croyez-vous donc que la fine allumette qui ravage la forêt – première pousse de l’incendie qui sera le futur jardin d’Eden – laissera de bois nos charpentes, qu’elle laissera de marbre la banquise ? Puis nous irons sur les neiges fondues, sur les braises ardentes, sur les cendres moelleuses, dans un hammam aux dimensions du monde, attendris jusqu’à la pâmoison par la douceur nouvelle des choses.

Le 23 août 2013 à 09:08

De qui se moque-t-on ?

3. Le temps

Si ce n’est pour donner aux écrivains l’occasion d’écrire en se lançant sur le tard à sa recherche, j’avoue ne pas très bien comprendre pourquoi le temps passe. Pourquoi le temps passe-t-il ? Certes, les horlogers y trouvent aussi leur compte, mais à quel prix ? Pour ma part, je ne connais pas de jeune horloger, je crois bien n’en avoir jamais vu. L’horloger semble le plus exposé au passage du temps, il est en première ligne : c’est un vieil homme, prématurément usé, voûté, à demi aveugle, et ses mains tremblent à force d’émietter en fractions de secondes le gros bloc d’heures qu’il travaille chaque jour aux brucelles, aux pointeaux et même au chasse-goupille. Il se constitue sans doute un joli pactole en vendant ou réparant ses montres et ses pendules ; il n’aura pas le loisir d’en jouir.       Bien fait. Quelle idée aussi d’actionner des mécanismes si pernicieux ? Un beau jour, il explose avec sa bombe. On ne le regrettera pas.       Le temps passe – mais il ne nous emporte pas comme on le suppose ; non : il nous passe dessus, voilà le vrai, son interminable galop nous passe sur le corps. Les éléphants d’Hannibal piétinaient l’ennemi avec moins de hargne. Notre ruine est bientôt consommée. L’enfant écrasé, aplati par ce char implacable s’étire comme une pâte sous le rouleau à pâtisserie jusqu’en des dimensions grotesques. Puis cet adulte à son tour roule dans la farine, mord la poussière, sa face devient bientôt horrible à voir, modelée par le sabot du temps, son nez s’effrite, ses joues se creusent, ses dents tombent, ses yeux apeurés, larmoyants, frappés de cécité voudraient pouvoir s’enfoncer plutôt dans le conduit spiralé de ses oreilles conchoïdales qui au reste n’entendent plus rien, ni même la rumeur de la mer. Ce vieillard accroche encore comme des linges élimés ses chairs grises et jaunes aux tringles mal jointes de son squelette tordu, brinquebalant, désormais inapte à la locomotion, à la préhension et qui rassemble ses dernières forces pour se roidir dignement dans son suaire.       Le temps a fait son œuvre, et cette œuvre est une ruine. Les mousses et les mouches la convoitent et s’y agrègent. Puis le temps s’acharne à pilonner ce débris. Il n’en doit plus rien rester, ni le plus pâle souvenir : tout doit disparaître. Alors que faire ? Que faire pour survivre dans le temps, malgré le temps ? Suspendons-le, mes amis ! Je ne vois pas d’autre solution. À une patère ou à un clou, à un cintre dans une penderie comme une redingote démodée dont les basques ne savent que traîner dans le passé irrévolu, alourdies de boues et de patelles. Ainsi nous irons, frais émoulus chaque matin, vêtus de notre seule peau désormais infroissable, émus par la douceur toujours nouvelle des choses.

Le 22 septembre 2012 à 10:05

De qui se moque-t-on ?

13. L'escalier

Quelle médiocre opinion avons-nous des capacités de notre esprit pour abandonner ainsi à l’escalier le soin de nous élever ! Préférons-nous l’effort à l’essor, pourtant tellement plus gracieux ? L’escalier ! Qu’est-ce encore que ce meuble inutile qui encombre la maison avec tous ses tiroirs ouverts et retournés ? Que cherchait donc le monte-en-l’air qui l’a ainsi mis sens dessus-dessous ? L’intérieur le mieux tenu doit malgré tout s’accommoder de ce désordre encore. Et il n’est que trop facile hélas de deviner ce que pensent nos visiteurs : leurs enfants sont grands et ils ne rangent toujours pas leurs cubes !       Telle l’échine du diplodocus, l’escalier appartient aux premiers âges de la terre et sa place est désormais avec les autres fossiles dans les muséums d’histoire naturelle, certainement plus dans nos logements exigus où l’on préférera garder un peu de place pour le piano qui a les dents mieux plantées. Quant à l’escalier, en effet, impossible de l’emprunter sans la crainte de voir soudain se refermer sur nous sa mâchoire supérieure, avec un claquement sec et simultanément le craquement de tous nos os broyés. Notons encore que le piano dispose d’une sourdine pour le pied, ce même pied dont l’escalier au contraire amplifie démesurément la cavalcade : tu t’attends à voir débouler un troupeau de bisons, or c’est le fluet comptable du troisième qui descend à pas de loup et en chaussons de lisière reluquer par le trou de sa serrure mademoiselle Fifi, la modiste, à sa toilette (trop tard, tu occupes déjà la place).       L’escalier, nous n’en voulons plus, nous n’en pouvons plus. Quelquefois encore, il se recroqueville à la manière du colimaçon agacé par une herbe et cette constriction brutale manque alors de nous faire perdre le souffle à jamais. Il est plutôt, en règle générale, une sorte de toboggan conçu pour le supplice et la torture, taillé en arêtes vives afin de nous rompre les côtes une à une. Raide à l’aller comme l’alpe même, mais sans le charme du sentier, sans le miracle de l’apparition fortuite de l’isard, du busard ou du mélèze. Au mieux croiseras-tu madame Mouillefarine, la concierge, dont le ventre et la poitrine formidables t’aplatiront contre le mur ; au pire, ce sera ton propriétaire, Hector Lecroc, ce rat cupide, qui exigera séance tenante le règlement du terme, alors même que tu ne seras qu’à mi-étage ! (Il ne m’échappe pas que cette chronique possède un ton très dix-neuvième, mais est-ce de ma faute si l’escalier nous y ramène inexorablement, non sans cahoter d’ailleurs aussi désagréablement qu’un fiacre sur le pavé avant l’invention du bitume.)       Comment nous sortir de ce piège, mes amis ? Comment laisser pour de bon l’escalier derrière nous ou, plus justement, sous nous, telles ces viles matières dont nous nous débarrassons avec répugnance mais sans remords, une bonne fois pour toutes ? C’est très simple : restons là-haut ! Ne redescendons pas, mes amis, ne dégringolons plus, ne quittons plus jamais les sommets que nous avons atteints, vivons dans les étages – d’un coup de talon, repoussons avec l’escalier la tentation de la chute, brisons ce lien qui nous attache au sol, coupons ce pont pour rejoindre enfin dans les hauteurs les aigles et les anges !

Le 20 mars 2015 à 09:15

Moi bis

On a choisi un certain Rubin ou Robin pour me remplacer sur toutes les photos. C’est ce que je demandais depuis des années. On aura finalement compris le gain à présenter le portrait de quelqu’un de plus jeune et d’une beauté plus accessible pour donner à la presse. Un peu figé à mon goût, mon double figure toujours de trois-quarts face, l’œil fixant l’objectif avec une inquiétude, qui est la mienne, me fait-on remarquer. Dans les interviews, il garde la même pose, comme s’il avait peur de perdre la ressemblance et c’est dommage. Il me fait tellement penser à moi que je ne me regarde plus dans le miroir, mais vérifie plutôt sur lui à qui je ressemble. Toujours en quête de la bonne coupe de cheveux, du bon geste, du bon ton, de la phrase juste, d’une position stable pour sa main, je vois là également un grand avantage à pouvoir copier manières et reparties. Je ne me ronge plus l’ongle ni ne me mange la lèvre ni ne transpire à chercher pourquoi j’ai écrit ça ou ça, et pourquoi ce titre, et pourquoi ce personnage. C’est mon avatar qui monte au créneau. Cette grande tension souvent qui naît lorsque je commence à m’exprimer et qui fige les gens, il ne l’a pas du tout. Très sérieux avec ses sentiments, il se jette dans le propos et qu’importe son interlocuteur, il démarre au moindre mot, enfourche les phrases et s’emballe. Je trouve le procédé un peu spectaculaire, mais c’est peut-être ainsi qu’on vend. Au reste, moi seul y décèle un procédé, car les journalistes et le public y saisissent plutôt la profondeur, l’exigence, l’urgence, l’obsession d’un homme engagé totalement dans son travail : une telle ferveur, un tel vécu. Ce qui est effrayant c’est qu’on a choisi également de m’appeler autrement pour les besoins de la cause (vendre plus, renouveler mon image, dépoussiérer mon écriture, varier la réception) et on me nomme Alistair Sullivan (révérence voilée à Boris Vian ?). On ne se demandait pas si je pouvais arrêter d’écrire ; il semblait que, puisque je n’arrêtais pas d’écrire en dépit des fiascos, il fallait mettre en place un système de lente déviation. Parfois, généralisait-on, l’écrivain juge bon de modifier son accueil en adoptant un pseudonyme pour promouvoir un nouveau style, déjouer l’attente. On aura voulu avec moi conserver un acquis tout en activant une dynamique inutilisée : capitaliser. J’ai toujours pensé qu’on acceptait de me publier pour se débarrasser de moi sans trop comprendre même ce qui m’amenait à une telle pensée : certes, j’ai insisté ; j’ai connu de nombreux refus ; cependant l’éditeur qui publie mes livres depuis plusieurs années aurait très bien pu cesser de le faire, arguer des méventes car je suis un gouffre, certes, un petit gouffre, mais un gouffre ; une publication occasionne des frais. Pourquoi continuer ? Peut-être poursuit-il avec moi une action commencée ? ou bien veut-il m’empêcher de partir (je n’ai jamais songé à quitter mon éditeur) ? Alors voilà : peut-être continue-t-on de me publier pour étouffer ce que j’écris, m’étouffer jusqu’à la paralysie. C’est une question d’années. On attend un choc émotionnel, un sursaut d’orgueil. Tant de livres passés à la trappe ! On continue donc d’éditer mes livres pour se débarrasser de moi. En tant qu’écrivain confirmé (c’est ainsi qu’on cerne mon statut), je n’offrais plus aucun angle d’attaque ou de préhension : j’étais un savon. On aura sans doute radicalisé la métaphore du produit en ajustant les techniques de marketing à la demande : du neuf, on veut du neuf. Moi comme produit, c’est faire du neuf avec de l’ancien. Nouvelle image, nouveau nom. Il fallait s’y attendre, mon écriture, elle aussi, a changé. Je ne saurais trop dire en quoi, ni comment, mais on me fait remarquer que je vais plus directement au sujet, que je ne me perds plus en digressions, que les textes sont plus ramassés, que les éléments biographiques sont plus nombreux. Ce dernier point m’épate. Mon directeur littéraire qui me porte depuis le début, c’est-à-dire depuis des années, me confirme ces bouleversements et en est très satisfait. Les chiffres sont là. Les ventes ont décollé. C’était à ce prix, sans doute, qu’il me fallait continuer. Ce que l’auteur craint le plus — être un autre, vendre son âme au diable —, je dois m’en féliciter, car c’est tout bénéfice. Je ne sais plus trop qui écrit à présent et on compare mes livres autant à ceux d’Eric Chevillard qu’à ceux d’Alexandre Jardin. Brusquement, je m’en rends compte, par sollicitude, gentillesse, hommage caché, on a, avec ce nom d’Alistair Sullivan, conservé mes initiales. Il est évident que, grâce à cette renaissance, j’en ai appris beaucoup à mon sujet. Et ce n’est pas terminé.

Le 24 mai 2017 à 19:15

Meilleurs souvenirs du Rond-Point

Vidéo album de Jean-Daniel Magnin

Quinze ans de Théâtre du Rond-Point racontés par ceux qui l'ont fait, avec des interviews originales et des archives tirées de ventscontraires.net, la revue en ligne du Théâtre du Rond-Point. durée : 36 min générique :Meilleurs souvenirs du Rond-PointVidéo album de Jean-Daniel MagninAvec par ordre d’apparition : voyageurs de la gare de Lyon, Yann Frisch, Edouard Baer, Jacques Bonnaffé, Zabou Breitman, Michel Fau, Sophie Perez, Pierre Guillois, Marthe L'Huillier, Bernard Pivot, Rémi De Vos, Kery James, Bertrand Delanoë, Dada Masilo, Anne Benoit, Dominique Reymond, Hélène Ducharne, Arnaud Pontois Blachère, Mélanie Lheureux, Annik Le Goff, Michel Onfray, Etienne Klein, Philippe Decouflé, Nicolas Bouchaud, Pierre Notte, Jean-Paul Muel, Daniel Pennac, Gilles Gaston-Dreyfus, Marie Rémond, Nelson Monfort, Marion Aubert, Elisa Benslimane, Julia Passot, Olivier Martin-Salvan, Boris Cyrulnik, Kader Aoun, Michel Serres, Erik Orsenna, Marjane Satrapi, Pierre Meunier, Alain Rey, Alexis Macquart, Guy Bedos, Luciano Rosso, Valérie Bouchez, Rodrigo García, Charb, Gérard Mordillat, Plantu, Frédéric Lordon, Mathieu Madénian, Thomas VDB, Ekoué et Hamé (La Rumeur), Wary Nichen, Edwy Plenel, Jean-Michel Ribes, Babx, Gaël Faye, Christine Taubira, Jacques Gamblin, l'équipe du Théâtre du Rond-Point Musique : L’Orchestre du Rond-Pointcomposition et arrangements Gilles Normand David Lescot, Jean-Claude Leguay, Christian Hecq, Philippe Fretun, Guillaume Monard, Jean-Daniel Magnin, Lionel Dublanchet, Emilie Rambaud, Jean-Philippe Vallet, Pierre Grisar, Bruno Allain, Gilles NormandRéalisation et montage : Jean-Daniel Magninavec des archives de ventscontraires.net , la revue en ligne du Théâtre du Rond-Pointet des photographies de Giovanni Cittadini Cesi

Le 23 août 2012 à 09:09

De qui se moque t-on ?

4. La porte

Est-il rien de plus idiot qu’une porte ? L’idée n’a pu naître que dans un esprit lui-même fort obtus, sinon tout à fait béant. Car la porte, ou bien livre passage en un point de l’espace où, auparavant, il n’y avait rien pour contrarier la libre circulation, à quoi donc elle veille inutilement ; ou bien interdit l’accès à tel ou tel lieu qu’elle clôt, mais alors elle ne suffit pas et, sitôt installée, il convient d’ériger autour d’elle de hauts murs, et c’est un pénible charroi de pierres et de poutres, toute une industrie des plus harassantes qui se met en place, un labeur inhumain qui s’ensuit, propulsant le maçon en des hauteurs vertigineuses sur un échafaudage de fortune, tandis que l’abrutissante musique des sphères captée sur son poste à transistor résonne dans tous les environs ; obligeant charpentiers et couvreurs arrachés à l’attraction terrestre à bâtir eux-mêmes en catastrophe la piste noire d’ardoise humide qui leur permettra de regagner le sol, au fond du ravin, non sans contusions et traumatismes dont la quadriplégie est le moindre multiple.       À cause de la porte, tout ça. Puis, celle-ci enfin montée sur ses gonds, quand on a bien balayé phalanges et phalangettes qui traînent encore sur le seuil et que l’on a donné un double tour de clé et de verrou, il n’est que temps de découper à sa base une chatière, car Minette dehors miaule à fendre l’âme, affamée, crottée, épouvantablement lépreuse, chatière qu’il va falloir faire plus large que prévu car la pauvrette a été aplatie par tous les matous non tatoués du quartier et la voici si bien pleine qu’elle doit couver une partie de ses œufs dans deux sacoches suspendues à ses flancs.       On a donc commencé à scier le panneau de bois, et ce n’est pas fini, il faut encore percer une fente en son centre sans quoi notre courrier restera en souffrance, puis un œilleton ou judas pour aviser l’importun qui toque à une heure pareille avant de lui ouvrir, car comment faire autrement si l’on veut lui botter les fesses ?       Vraiment, je ne vois rien à dire en faveur de la porte qu’il faut tantôt tirer tantôt pousser, toujours dans l’obligation donc de s’y reprendre à deux fois car une étrange malédiction condamne systématiquement notre intuition première. Alors certes, nous pouvons aussi la claquer avec force pour exprimer notre mécontentement – mais, que je sache, la bonne vieille gifle des familles n’a pas été inventée pour les manchots et elle a le mérite de ne pas nécessiter l’intervention préalable du menuisier. La porte est une aberration que rien ne justifie.       Mais alors, que faire ? J’ai la solution, mes amis : dégondons ! Sortons les portes de leurs gonds et nous resterons dans les nôtres. De nos portes, nous ferons des luges, des radeaux pour partir à la découverte du monde au lieu de nous cloîtrer dans nos intérieurs rances avec la blatte domestique et la pomme de terre germée. Ainsi nous irons, dans l’espace ouvert à toutes les aventures, libres comme l’air sous les étoiles, émus jusqu’aux tréfonds par la douceur nouvelle des choses.

Le 12 février 2015 à 10:59

Stéphane Trapier est un copieur mais il fait des erreurs !

Son exposition prolongée jusqu'au 28 février

Au Moyen Âge Stéphane Trapier aurait été concepteur ès Monstres, Animaux merveilleux & Allégories aux ateliers Jérôme Bosch. S'il avait sévi en pleine Renaissance, Stéphane Trapier aurait dessiné des emblèmes pour des sectes mécréantes, créé des animalcules ou des silhouettes d'extraterrestres devinés au travers des premières lentilles. Au siècle des Lumières il aurait pourri quelques planches de l'Encyclopédie avec de vieilles gravures de la Bible détournées en illustrations de botanique ou de mécanique. S'il était né au XXe siècle côté soviétique, Stéphane Trapier aurait été au goulag, il y aurait inventé le faux tatouage et sans le savoir la décalcomanie. S'il avait eu la malchance de naître aux USA, il y aurait sans aucun doute mené une misérable existence de moine copiste dans les industries Walt Disney. Mais heureusement – comme nous l'apprend sa biographie officielle – "Stéphane Trapier est né le 15 juillet 1790 et a toujours raté les rendez-vous de l'Histoire. Ancien avant-centre de l'équipe de France, il n'a jamais gagné la coupe du Monde. Il collabore à Fluide Glacial (après la mort de Gotlib), au Monde (sans jamais croiser Beuve-Méry) ou encore à Télérama (dès la retraite de Jean-Claude Bourret). Il a illustré deux ouvrages de Jean-Michel Ribes, et son Rond-Point. Il ne connaît pas personnellement Henri Guaino." Tout ça pour vous dire que le ciel vient de vous offrir deux semaines de rab' pour courir à l'exposition de ses dessins et autres mickeys réalisés pour les programmes du Rond-Point, ils sont encore visibles jusqu'au 28 février à la Galerie Barbier & Mathon, 10 rue Choron dans le 9e arrondissement de Paris.Et aussi : allez feuilleter (vous achèterez!), à la librairie du Rond-Point ou ailleurs, son dernier ouvrage, Tarzan contre la vie chère, paru aux éditions Matière. Trapier y reprend de nombreux dessins publiés dans ventscontraires, ou d'autres exposés à la Galerie Barbier & Mathon.

Le 23 février 2012 à 09:14

Pourquoi février est un mois bissextile

Il n'échappe à personne que le mois de février aime autant LA montagne que L'océan, que c'est le mois où l'on fête LA chandeleur mais aussi LE carnaval, que c'est en février qu'on mange LA sardine et LE cochon, LA pintade et LE saumon, que c'est le mois où l'on porte LA doudoune et LE caleçon, que c'est en février que La Fontaine a écrit LE lièvre et LA tortue et qu'enfin, février célèbre autant de saints que de saintes. On l'aura compris, février est un mois bisexuel.   Son incapacité à choisir entre le féminin et le masculin, son désir autant du IL que du ELLE l'ont tout naturellement désigné comme le mois de l'amour que l'on célèbre le 14 février, fête nommée la "Saint-Valentin" ; vous remarquerez au passage que, bien que Valentin soit un homme, on dit LA Saint-Valentin pour respecter la parité des goûts amoureux de février.   Mois bisexuel donc, que la pudibonderie des rédacteurs du calendrier a caché pendant des années à travers l'appellation "bitextile". En effet, autrefois, c'était en février que la production de la laine et du coton (là encore le masculin et le féminin se mêlent) était la plus abondante, d'où l'idée de célébrer ces deux matières premières en nommant ce mois où le commerce s'épanouissait "bitextile". Mais le fort tempérament du mois de février ne peut longtemps être occulté et, après de longues négociations entre les admirateurs de la libido du mois et les défenseurs de la morale du calendrier, on arrivera à un compromis entre bisexuel et bitextile, il fut décidé que le mois de février serait bissextile. Extrait de Mois par moi : almanach invérifiable © Actes Sud 2008 http://www.actes-sud.fr/catalogue/theatre-arts-du-spectacle/mois-par-moi

Le 6 avril 2018 à 11:45

Pierre Arditi lit ce qu'il aime

Une chaise, une table et Pierre Arditi : le comédien donne trois grands cycles de lectures. Textes de Jean-Michel Ribes, puis de Yasmina Reza, et enfin de Philippe Delerm et de Michel Onfray.Mise en ligne le 6 avril 2018 sur ventscontraires.net, la revue en ligne du Théâtre du Rond-PointRond-Point — Un texte goûteux, savoureux, qu’est-ce que c’est ?Pierre Arditi — C’est  tout  un  ensemble  de  données...  Je  veux  par  le  texte  pouvoir  offrir  une  lecture  iconoclaste,  il  faut  que  je  sois moi-même touché, parfois bouleversé, que je puisse aussi en rire. Est-ce que la palette des sensations et des émotions que dégagent ces textes me parlent suffisamment ? Je vais à l’aventure de ce qui me touche, de ce qui me parle le plus. La thématique, au fond, curieusement, me laisse un peu indifférent... Ce n’est pas majeur. Je ne lirai pas des tracts ! Je lis des textes, littéraires, poétiques, ce sont des univers qui portent du sens. Mais quand les  auteurs  sont  bons,  et  ceux-là  sont  excellents,  ils  peuvent  saisir  une  anecdote  en  apparence  sans  intérêt,  et  en  faire  un  chef  d’œuvre.  Un  auteur  mineur  peut  aussi  s’emparer  d’un  thème  majeur  et  ne  produire  qu’une  broutille parce qu’il ne sait pas quoi en faire. La question n’est pas là. Qu’est-ce qu’on fait avec quoi ? Certains textes  sont  d’une  apparente  légèreté,  mais  il  s’en  dégage  un  bonheur  intense  de  jouer  avec  les  mots,  avec  la  langue,  la  parole.  Le  fond  est  primordial,  évidemment,  mais  ce  n’est  pas  ce  que  je  choisis  en  priorité.  Ce  qui prévaut sur tout, c’est le plaisir d’une langue, des mots, que je vais éprouver et partager avec le public.Rond-Point — Mais cette langue, c’est quoi ? La musique ? Le rythme ?Pierre Arditi — La  musique,  c’est  la  musique  !  Laissons-la  à  la  musique...  Je  me  méfie  beaucoup  de  la  mélodie  de  la  langue,  des  sons,  des  rythmes.  Certains  acteurs  se  gargarisent  d’un chant,  ils  chantent,  et  cette  musique  de  la  langue  m’ennuie : ils pensent que les facéties de leur voix suffisent à dire et à faire quelque chose... La langue, avant tout, c’est le fond par ce qu’elle dit du monde et des autres, c’est le plaisir d’un voyage dans une architecture littéraire.  Selon  que  je  lirai  Michel  Onfray,  Jean-Michel  Ribes,  Yasmina  Reza  ou  Philippe  Delerm,  ma  voix  changera, les intonations et les timbres seront différents. Mais ce ne sera pas volontaire. Ça tiendra à leurs mots, à leur langue. Je n’irai pas chercher moi-même un ton qui change, les modulations se feront d’elles-mêmes par la nature du matériau proposé...Rond-Point — Sur scène, qu’allez-vous faire ?Pierre Arditi — Je  vais  m’asseoir  à  une  table,  et  je  vais  m’amuser  avec  les  gens.  C’est  une  lecture,  elle  est  bien  sûr  incarnée,  mais  il  s’agit  bien  d’une  lecture...  Je  peux  toujours  faire  le  poirier,  mais  je  ne  suis  pas  sûr  que  cela  intéresse  grand monde. Je garde un très bon souvenir de la lecture du texte de Jean-Claude Grumberg, "Une leçon de savoir vivre",  dans  la  grande  salle  Renaud  Barrault.  J’espère  retrouver  la  même  puissance.  Il  n’y  avait  qu’une  chaise,  une table, et le bouquin. C’est cette force de la lecture que je cherche à retrouver, même si la tessiture sera plus diversifiée, plus caustique, plus acide, plus drôle, plus romantique ou plus bouleversante. Le texte, admirable, de  Michel  Onfray  sur  son  père,  est  déchirant,  il  complète  les  facéties  des  passages  choisis  de  Jean-Michel  Ribes.  Le  tout  compose  des  morceaux  du  monde  qui  m’interpellent,  qui  m’amusent,  qui  m’intéressent,  qui  m’intriguent. Je suis comme ma tante Denise : elle me faisait la lecture quand j’étais un petit garçon. Je serai ma tante Denise ! Je veux partager ce plaisir là avec les gens...Propos texte recueillis par Pierre NottePropos vidéos recueillis par Jean-Daniel Magnin

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