Aiat Fayez
Publié le 15/03/2015

Un autre / épilation par laser


Je m’étais toujours dit que mon identité me faisait tort. Le jour où j’ai su que j’allais pouvoir rencontrer Anna, une étoile montante du tennis russe, j’ai décidé de me métamorphoser. De fond en comble. Devenir un autre. Pour tenter de la séduire.

J'ai teint mes cheveux et mes sourcils. J'ai mis des lentilles de couleur. Le jeune homme brun venu d'ailleurs est devenu un jeune blond aux yeux bleus. Aiat Fayez est devenu Alain Fayer. Mais il manque quelque chose pour parfaire la métamorphose.

Je vérifie méticuleusement la teinture de mes cheveux. Je cherche le défaut qu’il faut rectifier. J’examine les sourcils et les cils : force est de constater que tout est parfait. Tant mieux. Je décide de m’épiler le corps au laser pour me débarrasser une fois pour toutes de mes poils noirs. Il y a un institut de beauté discret à quelques rues de là ; les fenêtres sont teintées, je ne risque pas de perdre mon incognito devant tout le monde. Je m’y rends ; dès que je vois la petite brune au teint mat de l’accueil, je reconnais une compatriote. Tout se complique aussitôt. Elle me regarde, essaie de me trouver à travers mon regard, de trouver mon moi originel. Je commence à donner des signes d’agitation, c’est plus fort que moi ; je sens les gouttes de sueur ruisseler de mon front ; je lui explique ce que je souhaite, elle se met derrière son ordinateur, demande mes nom et prénom. J’émets, la voix étranglée : « Alain Fayer. » Elle n’a pas compris le nom. Je répète avec un trémolo dans la voix : « Fayer. » –  « Avec un z à la fin ? » – « FA-YER, dis-je en haussant la voix, AVEC UN R. » Elle me regarde bizarrement maintenant ; il manquerait plus que je sois obligé de m’excuser. Elle m’explique la différence entre l’EPILATION PAR LASER et l’épilation par lumière pulsée. J’opte pour le meilleur, qui est le plus radical. Elle me tend un questionnaire médical que je remplis à la vitesse de la lumière. Elle va s’occuper de tout, le dermatologue viendra en dernier lieu pour enclencher la machine. Parfait. Elle m’enjoint d’entrer dans la pièce pour me déshabiller. Je pousse la porte, avance de quelques pas ; impression immédiate d’être à l’hôpital. Tout est blanc dans la pièce, très propre. Il y a une machine sortie du mur sur laquelle je vais devoir me coucher avant qu’elle ne rentre dans le mur. Ça ressemble à s’y méprendre à celles utilisées pour traiter le cancer. Je me demande ce que je fous là. Je maudis mes origines, mon pays natal, et tout ce qui me concerne de près et de loin. La petite brune entre. « Vous ne vous êtes pas déshabillé ? » – « J’étais sur le point. » – « Je reviens dans cinq minutes alors. » Elle sort. Je me déshabille avant d’enfiler la robe de chambre. Elle va rentrer et voir le contraste entre mes poils noirs et mes cheveux blonds. Ses doutes vont se dissiper. J’espère juste qu’elle ne dira rien. Qu’on finira la séance sans un mot. Elle revient. « Ça y est ? » Je fais oui. Elle m’explique comment ça va se passer. Je vais devoir mettre des lunettes spéciales, puis je me coucherai sur le ventre, la machine entrera dans le mur, les rayons laser vont détruire les poils de mon dos, mon bassin, et plus bas. La machine sortira. Je me mettrai sur le dos et ce sera la même chose pour les poils de devant. J’écoute comme un bon élève. Je suis si gentil quand j’ai peur. « Vous êtes originaire de quel pays ? » fait soudain la petite. Je n’en reviens pas. J’ai l’impression d’avoir mal entendu, ce qui s’est déjà produit. « Pardon ? » Elle a un grand sourire ce qu’il y a de plus naturel : « Vous êtes originaire de quel pays ? » Le processus chimique que je connais bien se déclenche automatiquement dans mon corps : le cœur se met à battre dans mes oreilles, la gorge devient sèche, le regard perd son éclat, la sueur envahit le visage. Je le ressens clairement ; mais elle, ne le voit-elle pas ? Elle n’en a pas l’air, pas vraiment en tout cas, puisqu’elle ne passe pas à autre chose, elle reste sur sa question, elle reste sur l’attente de la réponse, elle ne veut pas retirer ce qu’elle a demandé alors que je suis en train de le lui proposer tacitement. A l’amiable. Revenons à nos moutons. Faisons comme si de rien n’était. Ce qui a été n’a pas été. Même le blanc qui s’ensuit n’y fait rien. Elle doit être sûre d’avoir à faire à autre chose qu’un Français. « Vous ne voulez pas le dire ? » demande-t-elle en gardant le même sourire qui me paraît maintenant maléfique. « Si, si, fais-je en souriant comme si je pensais à quelque chose d’autre. Je me demandais justement si vous n’étiez pas une compatriote. » Elle me regarde en riant, mais cette fois c’est elle qui est là, pas l’esthéticienne, c’est la petite brune compatriote dans tout ce qu’elle est et n’est pas, dans tout ce qu’elle a et n’a pas. Elle me demande dans ma langue maternelle si je viens du même pays ; je réponds oui dans la même langue, et bizarrement, cela me libère, ou du moins me calme, même si je sais qu’elle ne fera jamais allusion à la couleur de mes cheveux et de mes yeux mais qu’elle n’en pensera pas moins. Elle continue de me questionner dans notre langue maternelle : si je suis ici depuis longtemps, si j’aime la France, si j’aime les Français, si je rentre souvent au pays natal, si je compte rester ici. Un à un tombent de mon être des pans de mon incognito, et je les entends s’écraser au sol, je sursaute presque à chaque question, je réponds de bonne grâce, attendant juste que ce cauchemar se termine mais elle en redemande, ça n’en finit pas. Elle aime beaucoup la teinture de mes cheveux, elle le dit, oui, le plus naturellement du monde, dans cette langue maternelle qui me porte malheur ; et elle me complimente après que je lui ai confirmé que j'ai fait la décoloration moi-même, sans l'aide d'un professionnel. En revanche, elle se permet, c’est son expression, même si elle se permet tout, absolument tout, maintenant qu’elle me voit K.O. debout, elle se permet d’émettre une réserve sur la couleur des yeux : elle aurait, dit-elle, choisi des lentilles vertes qui iraient mieux avec mon teint. Dont acte. Elle poursuit en disant qu’elle tente de convaincre son petit ami de se teindre les cheveux mais qu’il n’en a pas le courage. J’explose soi-disant de rire mais on entend clairement que c’est un faux rire, la preuve, elle coupe court à la discussion et m’enjoint de chausser les lunettes spéciales. Je m’exécute en la remerciant, sans savoir pourquoi.

Aiat Fayez, Un autre, Editions P.O.L, 2014

Né en 1979, Aiat Fayez suit des études de philosophie à Paris. Il quitte la France en 2010 et s'installe à Vienne en Autriche où il se consacre à l'écriture de romans et de pièces de théâtre. Ses trois romans sont publiés chez P.O.L : Cycles des manières de mourir (2009), Terre vaine (2012) et Un autre (2014).
L'Arche publie sa première pièce de théâtre Les Corps étrangers en 2011 et dernièrement La Baraque, mise en scène par Ludovic Lagarde à la Comédie de Reilms. Ses autres pièces Naissance d'un pays, lue en public au Rond-Point et L’Eveil du printemps sont diffusées par France Culture.

 

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Le 22 mars 2015 à 09:09

L'autre peuple

On est tous dans un peuple, moi par exemple ça me fait chier, moi par exemple je ne veux pas faire partie d’un peuple, à la limite ce que je veux bien faire c’est créer un peuple, mais alors un peuple expérimental : un peuple lié à des végétaux sur terre, un peuple expérimental discret des forêts. Un peuple invisible, qui non pas se fond mais nage dans le paysage. Nage c’est-à-dire circule, mais pas spécialement exclusivement linéairement, aussi de haut en bas et de travers, de tous côtés, en fonction des circonstances. Un peuple qui végète pas mal aussi, d’ailleurs, affalé, connecté à la façon des plantes, par des moyens un peu zarb, hormonaux, souterrains. Prolifération de plantes, observées avec toute la patience du monde, prolifération de tout un peuple de plantes, les plantes comme modèles politiques, un peuple le moins humain possible, un peuple fatigué d’être humain, un peuple fatigué, un peuple fatigué d’être techniquement intelligent, un peuple qui développe des stratégies intenses de passivité, un peuple sur lequel on ne compte pas, un peuple alangui, un peuple du degré zéro de l’énergie vitale, un peuple désolé, presque pierre mais néanmoins végétal, un peuple végétal qui tend à devenir pierre, une population qui ne rigole pas, couchée, jamais debout, en désaccord avec ses organes, en désaccord avec la dictature de son système de digestion. Un peuple calme, dont le corps est l’œil, un peuple-corps-œil, content-contemplatif-fatigué. La fatigue est bonne pour la santé, c’est la pierre dans le système, le poids, le sentiment de poids dans le système nerveux, et c’est précieux car c’est le calme qui s’installe, or justement ce dont on a besoin c’est de la tristesse du calme désolé. La tristesse du calme désolé ouvre le gouffre grâce auquel l’enthousiasme peut déborder. Déborder calme, le végétal a tout compris. Le rire décolle, le poids et la tristesse collent.

Le 19 mars 2015 à 09:50

Avis aux étranges pas d'ici

Vrai,il y a beaucoup trop d’étrangers dans le monde et pas assez d’iciPREUVES :Les mille-pattes ont 998 pattes de tropLes grenouilles ont les pieds palmés, en seront disqualifiées.Les martinets sont en excès de vitesse autoriséeLes termites piquentLes poissons n’ont pas les yeux en face de nousLes anguilles sont en trouLes coquillages sont en voie de dissolution avancéeLes autruches ont un long long cou de bambouGirafes même tonneau d’en hautLes cucurbitacées tout le contraireHé, les gnousAssez de ces troupeaux de you !Hou !Les crabes ont la peau dure et en plus ils sont chauvesLes rhinolophes zéro cheveux non plusLes scarabées ils sont horodatésLes scorpions-cafards des horrifiques et ratésLes requins-marteaux sont fous de nouspas nousCétacés très périmésmal bien barrésTranchons leurs six bras aux pieuvres et huit aux araignéesLes renards et les belettes savent plus rien nous chanterLes popotames marigotent dans la pataugasseLes paresseux pendouillent comme des cheveux       Les fouines fouinentLes escargots escargassentLes gros noirs font la fêteLes petits gris font la têteLes singes ont un visage simiesqueLes humanoïdes sont lividesLes autrichiens sont des chiensLes belges parlent pas tous françaisLes wallons, salauds de salonLes zimbabwéens même pas australiensLes bocheux, comprend rienLes jivaros n’ont que notre peau sur leurs osJe hais les cambodgiens qui n’ont pas notre nez épatant(Pas tant que ça au fait)D’ailleurs, d’ailleurs, d’ailleurs tous ces gens sont d’ailleursLes terre-adéliens sont videsLes indonésiens croient en tout sauf en moiOn n’est plus chez vousPassez notre chemin !« Tu » me tuesVous : s’en foutPass your pathLes de ma ville sont des fillesDu village, rancis sur pattesMes amis sont mes ennemisMa famille s’appelle EmileLa cousine pue des mainsMaman, les pieds platsMarcel a des aissellesMoi aussi plus m’sentir (extrait de 22, Placards !, éd.Æncrages, 2014) Avant, arrière, latéral, j’aime les travelings. Particulièrement appliqués au champ littéraire, comme dans le magnifique Autour de Vaduz de Bernard Heidsieck https://www.youtube.com/watch?v=CUPuZzPaFJM , traveling arrière et circulaire qui, par vagues concentriques et sonores, parties de ce trou noir du paradis fiscal préféré des riches allemands et autrichiens, étend son blanchiment aux confins de la planète. C’est sans doute aussi pourquoi, et plus encore pour son bon sens apparent, je suis resté fasciné par cette sortie du sieur Le Pen, le 13 février 1994 sur Antenne 2 : «  J’aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que des inconnues et des inconnues que des ennemis. Par conséquent j’aime mieux les Français, c’est mon droit. J’aime mieux les Européens ensuite. Et puis ensuite, j’aime mieux les Occidentaux. » Eh oui, l’autre est bien étrange, et l’étranger plus encore ! Cette phrase, qui nous frappe d’un bon bon sens, apparemment irréfragable, pose pourtant évidemment question. Car le sens de nos vies n’est pas de nature géographique, déterminé par notre seule situation dans l’espace, et imperméable à nos choix propres. Sans quoi je serais tenu de me sentir moins en affinité avec cet Inuit, qui est devenu mon ami, qu’avec mon voisin facho. Et de Tintin, si loin du Tibet, ne pourrait surgir ce cri, si proche qu’il en est pour ainsi dire à l’intérieur de lui-même, dans un rêve : « Tchang ! » (Tintin au Tibet, p.1.) Attaquons maintenant le texte lepénien sur son versant formel. Au bout du zoom, poussé à son terme, il y a bien sûr : « ce que j’aime moins que tout, ce sont les non-Occidentaux. » Et lorsqu’on le ramène à son origine, ab absurdo et ad absurdum, il ne peut y avoir autre chose que : « j’aime mieux moi. » Permettre à chacun d’intégrer qu’existent d’autres moi que moi, c’est précisément l’objectif de l’éducation. Il permettra la vie en société, en civilité, une « civilisation ». Une société dont des membres de plus en plus nombreux arrêtent leur évolution sur un moi pétrifié est en marche vers l’incivilisation. Et peut-être, au grand dam de Desproges, n’y aura-t-il plus que des étrangers dans le monde ?

Le 27 novembre 2010 à 08:42

La Moustache parce que !

Le Grandiloquent Moustache Poésie Club se dévoile

Avant de monter sur la scène du Rond-Point, Astien Bosche, Julien Pauriol (Ed Wood) et Mathurin Meslay dévoilent pour ventscontraires.net les liens profonds qui unissent poésie et moustache. Cette découverte a basculé leur vie, depuis ils ont fait leur entrée dans le club de la Moustache Poétique :  La Moustache parce que !slam viril et sincère envoyé par Ed Wood La moustache parce qu’elle est mon emblème Deux armoiries qui tranchent sur ma peau blême Deux ailes de papillon lisses et extra fines Qui battent pavillon noir sous mes fières narines   La moustache parce qu’elle pimente mes french kisses La moustache parce qu’elle chatouille les pubis La moustache parce que je préfère la fantaisie sous le nez Qu’une coquetterie dans l’œil quand on tire mon portrait   La moustache parce que Fairbanks et Errol Flynn Parce que l’immense Charlie Chaplin Parce que Dewaere, parce que Groucho La moustache parce que Frida Khalo La moustache parce qu’elle a toujours été là Même si on ne la voyait pas, cachée dans ma barbe Comme la sculpture qui existe déjà Mais qu’il faut aller chercher au cœur du bloc de marbre   La moustache parce que flic undercover Parce que gentleman cambrioleur La moustache parce qu’un seul de ses battements Provoque sous la jupe des filles le pire des ouragans   La moustache parce que le vague souvenir de mon père Parce que les bécots piquants de ma grand-mèreLa moustache parce qu’après tout je le vaux bienLa moustache parce que ma chérie le veut bien  La moustache parce que sur toi c’est ringard Alors que sur moi c’est trop la classe Parce qu’elle attire vraiment tous les regards Comme un tatouage en plein milieu de la face    La moustache parce qu’elle est mon jardin zen Je la soigne patiemment avant d’entrée en scène Chaque jour je la taille, je la structure en l’affinant Comme un bonsaï, comme l’écriture, comme un diamant   La moustache parce que je suis un homme Parce qu’elle est mon grigri, mon vade-mecum La moustache parce que c’est là que se cache mon âme Bref, la moustache même si j’étais une femme !

Le 25 mars 2015 à 09:41

Autre

Quand je pense à l’autre je pense à mon père, à mes pères, à Prévert.A mon père adoptif Michel dit Michou né à Sousse, Tunisie, en 1937, pied-noir on disait.A mon père naturel Moshe, dit Moïse dit Maurice, né à Fès, Maroc, en 1936, Fassi on disait.Je suis le fils des autres et un autre moi-même, avec un peu de sang français par ma mère d’Angoulême.Je suis un vélin d’Angoulême – vélin veut dire peau de veau, ou plutôt de vélot (oui avec un t au bout), c’est-à-dire le veau mort-né – sur lequel j’écris mon étrangeté depuis que je tiens un stylo ou plutôt qu’un stylo me tient. Je pense entre autres à Prévert qui fut des nôtres quand il cultivait notre imagination avec ses mots : Être angeC’est étrangeDit l’angeÊtre âneC’est étrâneDit l’âneCela ne veut rien direDit l’ange en haussant les ailesPourtantSi étrange veut dire quelque choseétrâne est plus étrange qu’étrangedit l’âneÉtrange est !Dit l’ange en tapant du piedÉtranger vous-mêmeDit l’âneEt il s’envole. Je pense encore à Prévert et à ses Etranges étrangers dansant à son Grand bal du Printemps : Kabyles de la Chapelleet des quais de Javel
hommes des pays loin
cobayes des colonies
Doux petits musiciens soleils adolescents de la porte d’Italie
Boumians de la porte de Saint-Ouen
Apatrides d’Aubervilliers
brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied 
au beau milieu des rues
Tunisiens de Grenelleembauchés débauchésmanœuvres désœuvrésPolacks du Marais (…)Étranges étrangers
Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie 
même si mal en vivez
même si vous en mourez.  Pour parler de l’autre, j’ai voulu reprendre les mots de l’autre, les agiter comme chiffon de l’âme pour voir ce qu’ils nous disent aujourd’hui, voir s’ils donnent des sueurs froides au front qu’on dit National, s’il font couler un sang d’encre en coupant mieux que des lames. Je regarde l’autre et je me vois, je me regarde et je vois un autre, drôle de je, essayez, c’est très étrange très étrâne, de se mettre à la place de l’autre, de se prendre pour un autre soi-même.      

Le 12 juin 2010 à 17:39

Le sacrifice jurisprudentiel

Dieu bientôt de retour aux affaires ?

Christine Boutin, ex-ministre du Logement, vient d'inaugurer un nouveau genre d’esquive en politique : le sacrifice jurisprudentiel, par lequel un responsable politique pris la main dans le sac fait briller soudainement une auréole autour de sa tête, tout en détournant vers ses camarades les regards et les soupçons. C’est Jeanne d’Arc montant seule au bûcher et imposant le chemin de la sainteté à ses pairs : en renonçant à ses 9500 euros mensuels pour une mission que lui avait confiée l'Elysée, elle prévient : « Je suis en train de créer une jurisprudence avec cette décision. Parce qu'il y a beaucoup de gens qui sont dans cette situation et qui vont aujourd'hui ou demain être confrontés au même problème » – ce qui bien entendu reste à prouver. Bien mieux que le mea culpa du secrétaire d'état à la Coopération Alain Joyandet, pincé il y a peu pour avoir loué aux frais de l’Etat un Falcon privé pour se rendre à Haïti après le tremblement de terre. Si la même grâce l’avait lui aussi touché, qu’aurait-il fait, sinon doubler la mise en offrant de sa poche deux fois 116 000 euros aux sinistrés qu’il s'empressait de visiter ?Et Christian Estrosi, ministre de l'Industrie, accusé d’occuper deux logements de fonction ? Miracle, il déménage, offre les clefs à deux familles dans le besoin en proclamant : que tous ceux qui ont un logement de fonction suivent mon exemple !Imaginez le ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux, récemment condamné pour injure raciale, se jetant à terre et suppliant qu'on le pardonne, se dépouillant de ses vêtements avant de cheminer vers la Mecque pour y faire pénitence...

Le 26 mars 2015 à 10:31

Quelques un-e-s

Bruno qui m’a conseillé à un vague repas de famille il y a 15 ans dans quelle école aller et ignore à ce jour la portée de sa phrase.Didier B. qui n’a jamais répondu au mail où je le remerciais de ne pas m’avoir laissé le choix.Claude qui un matin de juin 2001 m’a dit Bienvenue – malgré mon regard par en-dessous. Avant de me démolir longuement pour ce même regard – m’obligeant ainsi à relever la tête.Alain M. qui nous a suggéré d’écrire ce qu’on voulait défendre personnellement – à un âge où jamais un prof ne me l’avait demandé.Anahita qui me disait "engagement" et je hochais la tête – bien avant de comprendre de quoi il retournait.G.D qui m’a donné le numéro de portable de G.P et comme un sésame m’a encouragé à appeler.Manon qui a essuyé mes plâtres.Gilles qui un après-midi dans un parc a pointé du doigt mes facilités / mes contre-sens / mes approximations – et veille depuis à ce que je n’y retombe pas.Pierre un jeudi qui m’a laissé ce message que j’ai pris pour une blague – puis pour une erreur – puis pour un malentendu.Nicolas qui m’a juste dit "c’est très bien" et soudain il m’a semblé que le ciel s’ouvrait pour m’adouber.Jean-Louis qui répète "scandale" et derrière il y a toute l’histoire de l’humanité.Laurent qui en 97 portait des salopettes vertes et citait des noms que je ne connaissais pas / qui 16 ans de silence plus tard avait la même voix au téléphone.   Paulette qui est née en 1914 et répète encore "j’ai toujours été heureuse et je touche du bois."Fabrice qui aimait débattre de tout tout tout – avant de disparaître sans un mot.Romain jonglant face à l’océan.Kamel qui m’a convaincue que le bout du monde ne craignait rien.Joann qui prouve que dessiner / écrire c’est pareil et m’a démontré qu’une esquisse valait souvent mieux qu’un long discours.Matthias qui même au rayon jus de fruits semble peser la gravité politique de ses actes – et un siècle de dictatures et de charniers paraît embusqué entre les Tropico.Béatriz qui écoute chaque détail des aventures des autres comme si c’était vital (pour eux ou pour elle ?)L. qui s’étonne qu’on ne soit parfois pas d’accord elle et moi alors qu’on se ressemble tant.Et S. qui – à 22 mois – semble le seul à remarquer combien on se ressemble L. et moi.Sylvie qui écrase les mégots pied nu / qui a vu et vécu trop de corps humiliés pour minauder – mais s’adapte à ceux qui n’en sont pas encore là.Jules qui crâne d’être pris en exemple et me remet à ma place du haut de ses 11 ans et de son fauteuil.Inès qui ne comprend pas comment deux personnes différentes peuvent s’appeler pareil.Solenn qui met tous ses démons par écrit pour qu’ils lui foutent la paix le reste du temps.Albert m’obligeant à m’arrêter sur certaines phrases pour soupirer d’admiration.Laurence qui hérisse les poils de toute l’audience en deux lignes de tragédie et se relève l’air de rien et de défi.Philippe me promettant que je ne risquais rien en allant au bout de ce que j’entamais.  Nancy racontant les histoires de Zelda ou Simone / qui depuis des années me souffle des pistes pour me faire mes propres idées – et ainsi la contredire.David qui discute avec les chiens errants et archive soigneusement sa mémoire dans des cartons – terrifié d’oublier un bout de passé. Hervé parlant de religion d’une façon qui donne envie d’écrire des cartes postales d’amour à sa grand-mère.Simon tonitruant – racontant l’enfant revanchard et le jeune homme terrorisé qu’il a été – jusqu’à laisser entrevoir qu’il est aujourd’hui les trois – cohabitant dans un corps de 65 ans.Valentine qui hésite entre planter des tomates et créer une épopée "mais finalement c’est la même chose."Robert qui s’est muré dans sa tour de vieillesse bien longtemps avant sa mort – empêchant quiconque de le faire douter.Marc-Antoine qui s’appuie sur ses peurs et ses carnets impeccables pour déposer l’émotion à fleur de mots.Joëlle qui s’est sevrée de toutes les addictions sans rien que sa volonté – sauf de son ex-mari : pour ça elle a demandé à Shiva. Et ça a marché.François qui écrit juste "rires" – rien d’autre et sans ponctuation – et on ne sait si c’est un début ou une fin de discussion.  Nadine qui allie les macarons Ladurée et les convictions de vraie gauche d’une manière qui fait rêver d’avoir son âge et son aplomb.Blanche qui – à 30 ans – estime avoir assez fait le vide dans son existence pour se mettre désormais à écrire (son enfance).Franck qui refuse de croire que ce qu’il dit n’est pas une banalité.Fabio qui pourrait tout perdre – tant qu’il lui reste ses mains pour s’exprimer.Jonathan qui pourrait tout perdre – tant qu’il lui reste son cerveau pour l’appréhender.Paula qui a mis un jour devant elle assez de médicaments pour en mourir et choisi de ne pas les prendre.Sarah qui ne se préoccupe jamais du résultat puisqu’au moment de l’atteindre elle aura déjà résolu ses questions dans son coin depuis belle lurette.Christian qui a commencé la rédaction de son journal le jour de son premier cancer et entre deux bouffées de clopes montre les cicatrices sur ses tatouages – ou l’inverse.Renate qui n’est jamais devenu institutrice parce qu’elle avait 9 ans en 1940.J. qui semble avoir une vie sans problème – tant qu’on ne remarque pas l’état de ses mains.S. qui a réussi à faire un enfant qui s’endort comme elle elle vit : en colère et le poing en l’air. Tchiang qui a oublié pourquoi ce surnom et que la vie a marqué au point qu’il n’est absolument pas croyable que F. et lui aient le même âge – et pourtant.Ad lib. 19 mars 2015

Le 21 janvier 2014 à 12:53

Pascal Blanchard : "Il reste des barreaux dans nos inconscients collectifs"

Trousses de secours : la crise du travail

Spécialiste du fait colonial et des immigrations, l'historien Pascal Blanchard sera au Rond-Point le 30 janvier pour une conférence-performance où sera déployée la question du corps exotique comme marchandise. – Vous venez nous parler des zoos humains, énorme succès en Europe au XIXe siècle et même jusqu'en 1940.  Cet exemple mêlant domination, science et spectacle est-il éclairant pour le temps présent ? – C’est entre girafes, autruches, éléphants, crocodiles, singes et autres « merveilles » de la nature réinventée que les visiteurs vont découvrir en Europe et en Amérique des « hommes » aux mœurs bizarres et aux rites quelque peu effrayants. Le mythe du sauvage devient alors une réalité. Il est présent, devant nos yeux, et va le rester près d’un siècle. Les zoos humains viennent de naître. Premier phénomène de masse du XIXe siècle avec les expositions universelles, avec leurs millions de visiteurs (1,5 milliard estimé entre 1810 avec la Vénus hottentote et 1940), ils répondent aux fantasmes et aux inquiétudes de l’Occident sur l’ailleurs et donnent une réalité au discours racial alors en construction. Si le fait colonial — premier contact de masse entre l’Europe et le reste du monde — induit encore aujourd’hui une relation complexe entre Nous et les Autres, ces exhibitions en sont le négatif tout aussi prégnant, car composante essentielle du premier contact, ici, entre les Autres et Nous. Un autre importé, exhibé, mesuré, montré, disséqué, spectularisé, scénographié, selon les attentes d’un Occident en quête de certitudes sur son rôle de « guide du monde », de « civilisation supérieure ». Aussi naturellement que le droit de « coloniser », ce droit d’« exhiber » des « exotiques » dans des zoos, des cirques ou des villages se généralise de Hambourg à Paris, de Chicago à Londres, de Milan à Varsovie… Oui, le « sauvage » existe ! Je l’ai vu… Le défi imposé par la compréhension de ce qui nous apparaît, aujourd’hui, comme l’une des démonstrations les plus révoltantes de l’infériorisation de l’Autre – parce qu’elle rapproche volontairement l’homme de l’animal – est à la mesure des enjeux cristallisés par les zoos humains. Est-on capable aujourd’hui de prendre en compte ce que signifient pour l’Occident les zoos humains ? C’est l’objectif de cette conférence. Il ne fait guère de doute que ces exhibitions ethnologiques représentent un tournant essentiel dans la construction d’un imaginaire sur l’Autre fondé sur une vision raciste, validé par la science anthropologique et qui trouve à travers cette spectacularisation une médiatisation sans précédent. Les zoos humains, véritable culture de masse, instituent à bien des égards le rapport à l’Autre de l’Occident puisque l’immense majorité des Européens et Américains auront leurs premiers contacts avec les populations « exotiques » – bientôt majoritairement coloniales – à travers les grilles, les enclos et les barrières qui les séparent de ces « sauvages ». Les zoos humains constituent ainsi ce lieu qui paraît fondamental dans l’accélération du passage d’un racisme scientifique à un racisme populaire, pratique et opérant. Le spectacle de la diversité « raciale » sous couvert de scènes ethnographiques, s’articule alors autour de trois fonctions distinctes : distraire, informer, éduquer. On pourrait les penser, ou les trouver, antinomiques. Elles le sont d’ailleurs. Mais elles se croisent et se mélangent pourtant dans les zoos humains. La même troupe passe du jardin à la scène de music-hall, du laboratoire du savant au village indigène de l’exposition, de la reconstitution coloniale au spectacle de cirque. Les frontières sont brouillées, les genres mélangés, les intérêts divers. C’est en redénouant le fil complexe de cette histoire, que l’on peut en mesurer aujourd’hui les enjeux. Car, au début du siècle, aller au Jardin zoologique d’Acclimatation ou au « village nègre », ce n’est pas seulement pouvoir observer la diversité du monde, c’est aussi pouvoir y lire la place de chacun, celle de l’Autre et la sienne. Si tout le monde passe par les zoos humains – les freaks, les exotiques, les colonisés –, on perçoit vite qu’il y a une barrière irréductible entre celui qui voit et celui qui est vu. – Sommes-nous aujourd'hui tous des "sauvages" calibrés et évalués par une colonisation encore plus vaste ? – Le rôle de la science fut alors essentiel, et cela a fabriqué des frontières qui demeurent. Puisque c’est elle, tout particulièrement l’anthropologie physique, qui va établir – à partir de l’idée de collection chère aux naturalistes des Lumières – la notion de hiérarchies, cognitives et civilisationnelles, en prenant appui sur les particularités physiologiques des différents groupes humains. Légitimés par les savants, les premiers zoos humains vulgarisent ce registre tout en rendant ludique les austères analyses scientifiques. Le discours fondateur des zoos humains, le différencialisme raciste, n’a, en quelque sorte, pas besoin d’être explicité, la mise en scène se suffit à elle-même et fait passer, bien plus efficacement parce que souterrainement, le principe raciste qui la fonde. Tout cela remonte, par vague à la surface, comme en ce moment en France et en Europe. On a fabriqué alors des « racistes » et des « colonialistes », par le « spectacle » et le ludique, sans même avoir besoin de l’énoncer ou de l’affirmer. Une sorte de machine infernale, incroyablement efficace et « divertissante », au carrefour de la science vulgarisée et des spectacles de music-hall, qui correspond aux attentes d’un Occident en cours de construction identitaire. Tout cela laisse des traces. – En quoi le refoulé colonial affecte-t-il notre relation à l’autre ? – Le projet colonial s’inscrit dans cette volonté uniformisatrice, de remodeler le monde à son image, de faire disparaître le « sauvage » comme on a marginalisé le handicapé ou le « taré ». Projet d’une raison occidentale irriguée par l’utopie de la transparence scientifique, il nie la nécessité de la présence de l’Autre, de sa manifestation comme témoignage de ce que l’on est à travers ce que l’on n’est pas. La violence est ici présente. Tout autant dans le regard, dans le normal, dans le banal, dans le côté « bon enfant » de ces exhibitions, que dans les crimes les plus visibles. C’est justement le risque d’une lecture émotionnelle d’un tel phénomène qui pourrait conduire à concevoir de bonnes et de mauvaises exhibitions, de positives ou de négatives tournées ethnographiques, de normales ou d’anormales mises en scène... C’est alors que commence le révisionisme en la matière : celui de nous faire croire que ces zoos humains sont, en fait, un premier contact presque « normal » entre Nous et les Autres. Les zoos humains font partie du patrimoine culturel des sociétés occidentales et nous questionnent sur plusieurs strates. C’est l’objectif de cette conférence que d’entrer en profondeur dans les différents niveaux d’analyse du fait pour mieux en extraire le sens. Soulignons d’abord que la césure entre histoire coloniale et histoire nationale paraît avoir fait son temps, à l’aune des études rassemblées ici. Autant la colonisation a profondément traumatisé les sociétés soumises à l’hégémonie impériale, autant le colonialisme nous semble avoir profondément imprégné les sociétés occidentales, y compris les nations n’ayant jamais eu de colonies (comme la Suisse par exemple). L’histoire de ce processus ne pourra désormais faire l’économie de cette analyse dialectique. Ceci ouvre des perspectives pour l’historiographie. Il est, entre autres exemples, parfaitement net que la construction des identités nationales et collectives en Occident est inséparable du rapport que celui-ci entretient au monde. Du colonialisme à la mondialisation, des lignes de continuités – sans être systématiques – doivent pouvoir être tracées. De même, la rupture avec les décolonisations n’a ici aucun sens, les imaginaires demeurent et perdurent, et dans notre regard sur l’autre la grille de lecture est encore à décoloniser. Les cages ont disparu, mais il reste les barreaux de nos inconscients collectifs.

Le 18 mars 2015 à 09:39

Ils veulent nous. Nous n'avons même plus, même pas.

Ils veulent nous empêcher de dire la véritéIls veulent nous diviserIls veulent nous couper les ailesIls veulent nous séparerIls veulent nous faire croire que les grévistes sont nos ennemisIls veulent nous empêcher de nous libérer !Ils veulent nous expulser !Ils veulent nous rendre fousIls veulent nous enlever aussi nos retraites !Ils veulent nous dresser les uns contre les autresIls veulent nous faire plierIls veulent nous virer !Ils veulent nous faire péter les plombsIls veulent nous avoir jusqu'à la trogne Depuis plusieurs semaines, des interrogations, des appréhensions, des critiques se sont élevées autour du Ils veulent nous faire croire que le système économique va dans notre intérêtIls veulent nous anesthésier l'espritIls veulent nous briserIls veulent nous détruire politiquementIls veulent nous utiliserIls veulent nous enfermerIls veulent que l’on croie que nous sommes des ennemisIls veulent nous dicter notre choix politiqueIls veulent nous voir capituler devant l'occupation israélienneIls veulent nous frustrer jusqu’au dernierIls veulent nous enrôler à leur serviceIls veulent nous piquer des sous De nombreux jeunes ont exprimé leurs inquiétudes, leur besoin de et de, mais aussi leur volonté de Ils veulent nous empêcher de nous exprimer !Ils veulent nous jeter comme si on n’était rienIls veulent nous ficherIls veulent nous obliger à payer l’augmentationIls veulent nous enlever notre fleuveIls veulent nous faire crever pour faire baisser les prix.Ils veulent nous chasserIls veulent nous asservirIls veulent nous chasser de nos terresIls veulent nous imposer la constitution européenne ! Au-delà du, la période que nous traversons renvoie à des interrogations profondes Nous n’avons même plus un endroit pour construire notre vieNous n’avons même pas le choixNous n’avons même pas de camionnette de livraisonNous n’avons même pas le minimumNous n’avons même pas été capables de nous entendreNous n’avons même pas le droit d’avoir des représentantsNous n'avons même plus l'impression de faire un choix Je comprends bien sûr aussi le refus de qui s'est fortement exprimé Je n'ai même plus l'impression que tu comprennes le refus qui s'exprimeJe n'ai pas plus l'impression qu'au-delà du, la période que nous traversons renvoie à des interrogations profondesEncore moins que le besoin de ou de suffit à construire une vieD'ailleurs, nous n'avons même plus un endroit pour construire notre vie au-delà du Berlin, le 13 décembre 2006

Le 16 mars 2015 à 09:33

Chacun de nous dépose ses propres exigences ailleurs, chez l'autre

On fait partie des communautés obsédées par la conscience et, ce faisant, tournées vers la traque des injustices. Aujourd’hui, c’est le moteur de tant d’initiatives internationales, qu’elles soient politiques, culturelles ou artistiques. À partir de cette exigence de justice, forte et difficile à satisfaire par d’autres et surtout par soi-même, on peut être facilement déçu du monde. Chacun de nous dépose ses propres exigences ailleurs, chez l’autre. Ce qui fait que nous sommes entourés par des pensées subtiles, amères et critiques, qui ne touchent pas que le milieu académique, artistique ou telle ou telle « caste ». Le t-shirt parle et témoigne de l’injustice. Le pot de confiture de même. La consommation est le temple d’où tout un chacun chasse les injustices. C’est ce que l’on appelle la société culturelle. On regarde le monde entier comme on regardait son coin de rue. Tout se trouve à portée de main et tout est simulation. Le regard du « juste » embrasse tout. Celui du spectateur est incomparablement plus puissant que l’œuvre de l’auteur. C’est pourquoi il est temps que l’on commence à négocier nos exigences contre ce que l’on est réellement prêt à faire. Cela nous promet une vraie cure de modestie. Reconquérir la réciprocité, faire au contact des autres… questionner le pouvoir des élites mais aussi la Ohnmacht (l'impuissance en allemand ndlr), la victimisation presque institutionalisée. Être en paix, signer sa vie. Je sais, il paraît absurde de le dire. Pourquoi cela ne pourrait-il être au programme des écoles d’art ?

Le 7 septembre 2010 à 15:52

La chasse aux Tziganes

Carte postale de Suisse

La misérable chasse aux Roms qui vient de débuter en France a fait remonter cette carte postale jaunie de mon enfance : Dring dring. – Bonjour Madame. – Bonjour les enfants. – C'est les timbres pour les orphelins. – Montrez-les-moi, oh ils ont mis de beaux oiseaux cette année...J'ai huit, neuf, dix, onze ans. Chargé d'une précieuse enveloppe matelassée de feuilles de timbres flambants neufs, je fais du porte à porte. Comme pas mal de gamins de mon âge, je suis volontaire pour aller vendre la nouvelle série de timbre "Pro Juventute" au profit des orphelins. En Suisse, on est dans l'humanitaire dès l'école primaire. Mais voilà, j'aurais dû me méfier des bergeronnettes, des huppes dorées, marmottes, écureuils et autres bleuets imprimés sur ces charmantes vignettes : nos petites mains participaient innocemment au financement d'une besogne entamée dès 1926 par le bon docteur Siegfried (un eugéniste proche des nazis et néanmoins notable respecté jusqu'à sa mort en 1972) : la chasse aux enfants tziganes. L'Œuvre en question s'appelait "Les Enfants de la grand route". Son but : sédentariser de force les gens du voyage, par le rapt de leurs enfants ensuite confiés à de "braves familles" ou enfermés dans des hôpitaux psychiatriques. Ou pire : par la stérilisation forcée. Je l'ai appris bien des années plus tard, à Paris, en lisant ahuri dans Libé le témoignage de Mariella Mehr, enlevée à sa mère quand elle n'était qu'un bébé. On était dans les années quatre-vingt. Le gouvernement suisse n'a pleinement reconnu ses torts qu'en 1999...  Désolé, cette histoire n'a rien de drôle, mais j'avais envie de vous en parler. J'étouffais dans mon pays d'origine, je commence à manquer d'air en France. Illustration : Les Enfants de la grande route, un film d'Urs Egger> lire l'article de Laurence Jourdan - le Monde diplomatique octobre 1999

Le 17 mars 2015 à 09:47

Chacun se vit comme un être unique installé sur sa petite île prestigieuse

Jean-Jacques Carton-Mercier, polytechnicien arrogant et sûr de lui, directeur Recherche & Développement d’une entreprise industrielle, a été mis à pied pour faute grave, suite à un funeste concours de circonstances. Depuis, il vit reclus dans son appartement du XVe arrondissement. Un jour, il fait la connaissance de son voisin de palier, le docteur Desnos, avec lequel il parlera toute une nuit, jusqu’au petit matin. – Ce type vous insultait ? – Il égrennait des commentaires méprisants, lente litanie d’insultes calmes, d’insultes contemplatives. Vous m’avez bien compris docteur Desnos. Insultes contemplatives. Il me contemplait. Il dénigrait toute ma personne sur le même ton qu’on célèbre un chef-d’œuvre. – C’est assez inhabituel comme mode de communication. – Je vous l’accorde. Il faudrait voir dans un livre de prosodie si ce ton qu’il employait a jamais été catalogué. Il faudrait savoir comment ça s’appelle cette manière particulière de s’adresser à quelqu’un. C’est un peu comme nous avec les retraités en K-Way, avec le garde-chasse servile de tout à l’heure. Ils nous révulsent. Ils nous fascinent. Ces types nous hypnotisent. Nous pourrions les admirer durant des heures. – C’est bien connu. Nous sommes toujours le retraité en K-Way de quelqu’un d’autre. Nul n’est à l’abri. C’est un axiome universel. – Je pensais pourtant l’être. Je veux dire à l’abri. J’ai toujours cru qu’on m’admirait, qu’on admirait ma situation, mes facultés, mon diplôme, mon mode de vie. Polytechnique est l’institution qui incarne au plus haut degré l’idée commune de supériorité. Je me sens supérieur aux gens. Je me sens supérieur à vous. Et je pensais qu’on validait cette supériorité. Qu’elle était dans l’ordre des choses. Postulée par mes contemporains. Le docteur Desnos me regarde d’un air bizarre. – Je me suis toujours vécu comme un être inégalable isolé sur l’île si prestigieuse des logiciens, une île semblable à celle que l’on peut voir sur les Bounty ®, mise à l’écart du monde médiocre par un liseré infranchissable. Et je me suis rendu compte récemment, après la boulangerie, les gros bonbons fruités qui grossissent, que les gens n’admettaient pas ma supériorité, qu’ils n’avaient pas pour moi l’admiration tacite que je leur supposais, qu’ils se foutaient des logiciens comme Jean-Jacques Carton-Mercier se fout du reste du monde. Et j’irais même plus loin docteur Desnos. J’ai découvert que chacun se vit comme un être unique installé sur sa petite île prestigieuse. Que chacun est convaincu de la supériorité de ses choix, ses croyances, ses convictions, son mode de vie, la décoration de son salon. Que chacun est convaincu d’avoir du goût, du talent, de l’entendement. Et que chacun se maintient donc dans l’incapacité d’en reconnaître aux autres. Les gens sont convaincus d’être plus logiques que les logiciens. Les jeunes brêles de la télé réalité sont convaincus d’être de plus grands chanteurs que les chanteurs. Les alcooliques des bars tabac sont convaincus d’être de plus grands politiciens que les politiciens. Les Stioupide Gueurle sont convaincues d’être de plus grandes décoratrices d’intérieur que les plus grandes décoratrices d’intérieur. Moi qui croyais qu’on admettait ma supériorité ! Moi qui pensais que la plupart des gens n’ignoraient pas qu’ils n’étaient pas uniques, précieux, non ! au contraire ! mais communs, identiques, indistincts, dupliqués, fabriqués sur le même moule ! Moi qui pensais qu’ils se vivaient comme des mouches, anonymes, toutes semblables ! Bref, aujourd’hui, docteur Desnos, cette multitude de mouches, de ce seul fait qu’elles se foutent des logiciens, de ce seul fait qu’elles revendiquent d’être uniques, distinctes, singulières, et d’avoir une identité qui les différencie de leurs semblables, cette multitude est devenue pour moi une masse hostile, démultipliée, menaçante. Moi qui devais faire face jusqu’à présent à une seule entité, l’entité générique des gens communs ! je me retrouve confronté à des milliards d’individus ! je me vis comme ayant la planète entière contre moi ! Puis, marquant une petite pause, tournant la tête vers le généraliste : Je ne sais pas si vous saisissez exactement le sens de ce retournement qui a mis ma vie par terre. – Vous parlez sans arrêt d’un enchaînement catastrophique. Qu’est-ce que vous entendez par là monsieur Carton-Mercier ? – Je voudrais vous y voir. Un type bizarre vous suit jusque chez vous. Se poste devant votre immeuble. Passe toute la nuit sous votre balcon. Il vous hurle des injures. Des insanités. Il crie le mot Bounty ® dans la rue. Il est encore en place le lendemain matin à sept heures quinze allongé sur une grille d’aération du métro. Je le regarde en robe de chambre depuis mon balcon. Si seulement il s’agissait d’un insecte, il existe des produits, des insecticides ! Mais quand on est l’idée fixe de quelqu’un, de quelle manière éradique-t-on cette idée fixe ? Par le raisonnement. C’est comme ça qu’on fait généralement. Le raisonnement est le meilleur des insecticides. Mais le rappeur est-il de nature à se laisser dépuceronner la cervelle par un raisonnement, par de petites granules roses Wittgenstein ? Aidez-moi à préparer ma valise docteur Desnos. Ils vont m’interpeller. Je suis certain qu’ils vont surgir d’une minute à l’autre pour m’arrêter. Il faut que je me casse d’ici au plus vite. Je me lève et me rends dans la chambre. Le docteur Desnos m’a suivi. J’ouvre la penderie. C’est un chaos textile et coloré que je n’ai pas la qualification d’ordonner, d’organiser, de morceler. Un écrasant découragement s’abat sur ma personne. – Je ne sais même pas où sont rangés les slips, les chaussettes, les T-shirt. – Vous n’avez pas besoin de chaussettes monsieur Carton-Mercier. C’est l’été, il fait chaud, restez pieds nus dans vos claquettes. Le docteur Desnos enfouit ses mains dans la masse de tissus qui emplit la penderie, la remue, l’analyse, la décompose avec ses doigts rapides de vendeuse de boutique, finit par en extraire un costume bleu qu’il me présente accroché à un cintre. – Il m’a l’air de saison, léger, il vous plaît ? – Seulement la veste, je déteste le pantalon, il me comprime les testicules. Mettez la veste sur le lit. – Vous parliez de petites granules roses Wittgenstein… – Cet abruti est-il du genre à se laisser dépuceronner la cervelle par de petites granules roses Wittgenstein ? Je me dis qu’il est trop obtus pour se laisser convaincre. Je décide donc de me déguiser. Ce sont mes enfants qui m’en ont donné l’idée. Je les ai vus surgir dans la cuisine accoutrés en estivants, Marie-Cécile en maillot, un bob trop grand sur le crâne, un rateau dans une main, un sceau crénelé dans l’autre, Jean-Baptiste en homme-grenouille, un masque caoutchouteux sur le visage, les pieds chaussés d’une paire de palmes. Oui, celle-là, la verte, mettez-la sur le lit. Le docteur Desnos rapproche du costume bleu étendu sur le lit la chemise verte suspendu à son cintre. Il examine l’accouplement d’un air critique. – Une chemise verte avec une veste bleue ? Vous trouvez ça joli ? Je crois pas, évitons, trouvons quelque chose d’autre. – Vous n’allez pas vous y mettre docteur Desnos. Vous n’allez pas imiter mon épouse. Le généraliste énumère avec ses doigts les chemises suspendues dans la penderie, en retire une deuxième, la considère avec satisfaction. – Celle-la, rouge, rayures prune, je vous assure. Faites-moi confiance monsieur Carton-Mercier. Vous vous êtes donc déguisé ? – Je me dis que le meilleur moyen de mettre un terme au harcèlement du banlieusard, c’est encore de le semer, qu’il ne me trouve plus. Si le rappeur élastique ne me voit plus, l’idée fixe se dissoudra peut-être d’elle-même ? C’est alors que Francine déboule dans la cuisine et invective Jean-Baptiste et Marie-Cécile. Je vois ses lèvres qui remuent. Les lèvres de Jean-Baptiste qui remuent. Les lèvres de Marie-Cécile qui remuent. J’imbibe de thé une biscotte de confiture. – J’ai trouvé les sous-vêtements. Vous en voulez combien ? – Quatre, cinq, je sais pas. Décidez tout seul docteur Desnos. – Je vous mets une demie-douzaine de slips. Et puis ce short hawaïen pour la plage. Vous les voyez remuer les lèvres ? – J’étais dans mes pensées. Je les voyais parler mais n’entendais strictement rien. J’ai trouvé d’énormes lunettes de sport d’hiver, un bonnet savoyard à pompon, un boubou sénégalais, un sac de surgelé Piquart où je décide que je dissimulerai l’attache-case. Le boubou sénégalais m’a été offert par les organisateurs d’un congrès scientifique auquel j’ai participé à Dakar en 1993. Mettez-moi quelques T-shirt. – Ils sont déjà sur le lit, un bleu, deux blancs. – Et puis un pantalon de jogging. Pour aller avec la veste. Le noir avec les rayures blanches. – Je vous arrête immédiatement Monsieur Carton-Mercier. Si je suis sûr d’une chose, c’est qu’il n’est pas possible de combiner veste de costume et pantalon de survêtement. – Ne m’énervez pas docteur Desnos. Ce n’est pas vous qui allez prendre la fuite. Qui allez partir en cavale. J’ai besoin d’être à l’aise. De pouvoir courir. Mettez-moi sur le lit sans discuter le pantalon de jogging. – A votre convenance monsieur Carton-Mercier. Vous parliez d’un boubou sénégalais… – J’enfile le costume vert que mon épouse m’a préparé, passe le boubou par-dessus, me coiffe du bonnet, installe sur mon crâne les énormes lunettes de ski. Je me mire dans la glace de la salle de bains. Absolument méconnaissable. Francine, inutile de vous dire, quand je sors de la salle de bains, elle me regarde avec stupeur. Voilà, j’y vais, je suis prêt, à ce soir les trésors ! Maman, regarde ! papa part travailler en robe africaine avec un bonnet et des lunettes de ski ! Je vois couler un haïku sur le visage de Francine, à peine se met-elle à remuer les lèvres que j’ai déjà salué les enfants d’un coucou rapide et me retrouve devant l’ascenseur. J’appuie sur la pastille d’appel. Les portes de l’ascenseur coulissent. Je vois surgir un gland à l’ancienne mode, on aurait cru un notaire de Poitiers, lequel me dévisage avec cet air navré qu’ont les édiles de province quand ils rencontrent un marginal. Il s’éloigne. Se retourne. S’étonne à nouveau. Je lui réplique en lui tirant la langue. – C’était moi, me déclare le docteur Desnos. – Quoi ? ! Qu’est-ce que vous dites ? ! C’était vous ? ! Je regarde le docteur Desnos assommé. Il a dans les mains un gros paquet désordonné et écumant de chaussettes de tennis. Je vois qui point dans son regard un début d’arrogance. – Nous nous croisons tous les matins devant l’ascenseur. – Le gland à l’ancienne mode, le notaire de Dijon, c’était vous ? ! – Le débile en boubou équipé d’énormes lunettes de ski, je m’en souviens, je me souviens qu’il m’a tiré la langue, je ne vous avais pas reconnu. – Déguisement d’une grande efficacité. L’animal des cités ne m’a pas reconnu non plus quand je suis sorti sur le trottoir. – Les éléments du dispositif que nous formons s’emboîtent parfaitement bien. Vous me preniez pour un gland à la mode notariale, je vous prenais pour un gland à la mode maths sup, nous sommes quitte, symétriques, ex æquo. – Vous me preniez pour un gland à la mode maths sup ?! – Pour un zombie à la peau grasse fagotté comme un as de pique. Le docteur Desnos m’oppose un regard dur, hostile, déterminé. – Vous cherchez les mauvais coups. Vous allez finir par les trouver docteur Desnos je vous préviens. – Je vous ai toujours trouvé répugnant, me déclare-t-il en laissant tomber les chaussettes de tennis sur le sol. – Vous n’êtes vous-même qu’une pédale, un héron littéraire, dis-je au généraliste en tirant d’un coup bref la ceinture de sa robe de chambre. – Vous vous prenez pour un génie, vous n’êtes qu’un gros balaise en maths, une charantaise à concours, un pur produit du système scolaire. – Petite bouclette, dis-je au docteur Desnos. – Furoncle orthonormé. – Fioriture. – Règle à calcul. – Conseiller municipal. Je regarde le docteur Desnos. Le docteur Desnos me regarde. Nous nous dévisageons fixement comme deux chats belliqueux sur une gouttière. Les narines du généraliste se sont dilatées. J’ai arrondi les lèvres. Je fais bouger légèrement mes oreilles. Un éclair de violence traverse son regard. – L’altérité, dis-je au docteur Desnos. – Quoi l’altérité ? Qu’est-ce que vous m’emmerdez avec l’altérité ? ! – Moi tel que vous vous me percevez, vous tel que moi je vous perçois, notre ignorance des représentations que cet autre peut avoir de nous, la surprise qui nous submerge quand nous découvrons qu’on nous regarde, qu’on nous représente, alors même que nous pensions qu’on était seul à percevoir et à représenter ! qu’on était à l’abri ! eh bien, docteur Desnos, découvrir les représentations que cet autre peut se faire de nous, se percevoir soudain comme étant aussi un autre, se vivre soudain comme étant l’autre de tous les autres, découvrir qu’on peut se retrouver sous la forme d’une image ou d’un concept à l’intérieur d’un cerveau étranger, c’est cette stupeur, docteur Desnos, le problème philosophique que recouvre l’aventure du Bounty ®. J’ai découvert que je n’étais pas le seul à voir et à juger les autres. Mais qu’on me regardait, qu’on me jugeait également. J’ai découvert cette vérité très récemment. Et je puis vous dire qu’elle m’est insupportable. – Il va pourtant falloir vous y faire. – Juste un exemple. L’autre jour je buvais un lait grenadine au comptoir d’un café. A un moment, un camion est passé dans la rue, la remorque a fait trembler les vitres, la patronne a plissé son visage d’une manière détestable. Enregistrant cette brève grimace, je me suis dit qu’elle resterait gravée dans ma mémoire à tout jamais. Dans quarante ans, si je revois cette femme, je reverrai ce bref instant et cette grimace qui l’a rempli. Je lui dirais, vous vous souvenez, un jour d’été, en 2004, un camion est passé, vous avez plissé les yeux ? Vous vous souvenez, madame, de cet instant, le camion qui passe, la grimace que vous avez faite ? Je trouve que cette question docteur Desnos est digne de Wittgenstein. – Et après ? me demande le généraliste. – Vous vous souvenez d’une grimace que j’ai faite il y a quarante ans ? ! me dirait-elle, stupéfaite. Parfaitement bien, petit instant, petite grimace, je m’en souviens parfaitement bien. Elle se sentirait profanée par cette image clandestine que j’ai d’elle, abusée, pénétrée, occupée. C’est une connaissance que j’ai d’elle qu’elle n’a pas, qu’elle n’aura jamais. C’est donc une forme de pouvoir, de supériorité que j’ai sur elle. C’est un truc effrayant. Nous sommes tous la buraliste d’un consommateur qui nous mémorise. Nous survivons dans la mémoire d’individus qui nous sont inconnus. Vous existez dans la mémoire de vos contemporains, docteur Desnos, qu’ils vous soient proches ou inconnus, patients, commerçants, serveurs de restaurant, usagers d’autobus. Vous existez dans leur mémoire sous la forme d’une représentation. La représentation à travers laquelle la buraliste survit dans ma mémoire, c’est la grimace qu’elle a faite ce jour-là. Nous appartenons aux autres, à ceux qui nous perçoivent, nous enregistrent, nous classifient. Nous ne sommes pas libres. Nous sommes prisonniers de la représentation que les autres se font de nous. Il est impossible d’en sortir. – Bouillie pour chats, me déclare le docteur Desnos. – Vous n’aviez jamais songé à cette chose vertigineuse ? Nous sommes partout. Nous proliférons. Je prolifère. J’ai proliféré dans la tête de trente crétins amassés dans une boulangerie. J’ai découvert que je m’étais multiplié depuis plusieurs années dans la cervelle d’une cinquantaine de collègues. Je coule des jours paisibles dans votre cerveau sous la forme d’une représentation dégradante. Je dois mon infortune à cette seule chose docteur Desnos, à l’image indélébile et orientée que mes collègues s’étaient faite de moi durant toutes ces années, enracinée dans leur cerveau, une image qui n’est pas moi, qui n’a rien à voir avec ce que je suis, que je ne maîtrise pas. Une image despotique qui manipule, qui conditionne mon existence. – Du Canigou philosophique, du Wittgenstein en boîte. – Ça vous a plu, tant mieux, tant mieux, j’en suis ravi. Existence, roman, Stock, 2004, Folio, 2013

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