Jacques Rebotier
Publié le 19/03/2015

Avis aux étranges pas d'ici


Vrai,
il y a beaucoup trop d’étrangers dans le monde et pas assez d’ici
PREUVES :
Les mille-pattes ont 998 pattes de trop
Les grenouilles ont les pieds palmés, en seront disqualifiées.
Les martinets sont en excès de vitesse autorisée
Les termites piquent
Les poissons n’ont pas les yeux en face de nous
Les anguilles sont en trou
Les coquillages sont en voie de dissolution avancée
Les autruches ont un long long cou de bambou
Girafes même tonneau d’en haut
Les cucurbitacées tout le contraire
Hé, les gnous
Assez de ces troupeaux de you !
Hou !
Les crabes ont la peau dure et en plus ils sont chauves
Les rhinolophes zéro cheveux non plus
Les scarabées ils sont horodatés
Les scorpions-cafards des horrifiques et ratés
Les requins-marteaux sont fous de nous
pas nous
Cétacés très périmés
mal bien barrés
Tranchons leurs six bras aux pieuvres et huit aux araignées
Les renards et les belettes savent plus rien nous chanter
Les popotames marigotent dans la pataugasse
Les paresseux pendouillent comme des cheveux      
Les fouines fouinent
Les escargots escargassent
Les gros noirs font la fête
Les petits gris font la tête
Les singes ont un visage simiesque
Les humanoïdes sont livides
Les autrichiens sont des chiens
Les belges parlent pas tous français
Les wallons, salauds de salon
Les zimbabwéens même pas australiens
Les bocheux, comprend rien
Les jivaros n’ont que notre peau sur leurs os
Je hais les cambodgiens qui n’ont pas notre nez épatant
(Pas tant que ça au fait)
D’ailleurs, d’ailleurs, d’ailleurs tous ces gens sont d’ailleurs
Les terre-adéliens sont vides
Les indonésiens croient en tout sauf en moi
On n’est plus chez vous
Passez notre chemin !
« Tu » me tues
Vous : s’en fout
Pass your path
Les de ma ville sont des filles
Du village, rancis sur pattes
Mes amis sont mes ennemis
Ma famille s’appelle Emile
La cousine pue des mains
Maman, les pieds plats
Marcel a des aisselles
Moi aussi plus m’sentir

(extrait de 22, Placards !, éd.Æncrages, 2014)

Avant, arrière, latéral, j’aime les travelings. Particulièrement appliqués au champ littéraire, comme dans le magnifique Autour de Vaduz de Bernard Heidsieck https://www.youtube.com/watch?v=CUPuZzPaFJM , traveling arrière et circulaire qui, par vagues concentriques et sonores, parties de ce trou noir du paradis fiscal préféré des riches allemands et autrichiens, étend son blanchiment aux confins de la planète.
C’est sans doute aussi pourquoi, et plus encore pour son bon sens apparent, je suis resté fasciné par cette sortie du sieur Le Pen, le 13 février 1994 sur Antenne 2 : «  J’aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que des inconnues et des inconnues que des ennemis. Par conséquent j’aime mieux les Français, c’est mon droit. J’aime mieux les Européens ensuite. Et puis ensuite, j’aime mieux les Occidentaux. »
Eh oui, l’autre est bien étrange, et l’étranger plus encore ! Cette phrase, qui nous frappe d’un bon bon sens, apparemment irréfragable, pose pourtant évidemment question. Car le sens de nos vies n’est pas de nature géographique, déterminé par notre seule situation dans l’espace, et imperméable à nos choix propres. Sans quoi je serais tenu de me sentir moins en affinité avec cet Inuit, qui est devenu mon ami, qu’avec mon voisin facho. Et de Tintin, si loin du Tibet, ne pourrait surgir ce cri, si proche qu’il en est pour ainsi dire à l’intérieur de lui-même, dans un rêve : « Tchang ! » (Tintin au Tibet, p.1.)
Attaquons maintenant le texte lepénien sur son versant formel. Au bout du zoom, poussé à son terme, il y a bien sûr : « ce que j’aime moins que tout, ce sont les non-Occidentaux. » Et lorsqu’on le ramène à son origine, ab absurdo et ad absurdum, il ne peut y avoir autre chose que : « j’aime mieux moi. »
Permettre à chacun d’intégrer qu’existent d’autres moi que moi, c’est précisément l’objectif de l’éducation. Il permettra la vie en société, en civilité, une « civilisation ». Une société dont des membres de plus en plus nombreux arrêtent leur évolution sur un moi pétrifié est en marche vers l’incivilisation.
Et peut-être, au grand dam de Desproges, n’y aura-t-il plus que des étrangers dans le monde ?

Auteur et metteur en scène, Jacques Rebotier a conçu de nombreux spectacles. Il fonde en 1992 la compagnie voQue : voix, invocation, évocation, équivoque, qui est à l’origine de nombreuses créations, créées notamment au Théâtre National de Strasbourg, Théâtre Nanterre-Amandiers, à la Comédie-Française, au Théâtre national de Chaillot, au Théâtre Vidy-Lausanne. Poète et performeur, Jacques Rebotier a notamment publié : Le Désordre des langages, 1, 2 et 3 (Les Solitaires intempestifs), Les Trois jours de la queue du dragon (Actes Sud), Litaniques (Gallimard), Sept théâtres impossibles (Harpo &), Le Dos de la langue (Gallimard), 47 Autobiographies (Harpo &), Contre les bêtes (Harpo &), Description de l’omme, encyclopédie (éditions Verticales, 2008). Son théâtre est publié aux Solitaires intempestifs. Jacques Rebotier est également compositeur. 

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Jacques Rebotier

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Le 22 mars 2019 à 12:18

Tania de Montaigne : L'Assignation (extraits)

Nos disques sont rayés #3 Festival citoyen des "périféeries urbaines"

Conférence-performance de Tania de Montaigne et Stéphane Foenkinos : "L'Assignation" On ne dit plus « race », on dit « origine », mais le principe est le même. « J’essaie de me souvenir du temps où je n’étais pas Noire, mais seulement noire, sans majuscule. Ce temps où noire était un adjectif, pas un nom : une simple couleur. » Dans cette performance imaginée avec le metteur en scène Stéphane Foenkinos, la romancière et journaliste Tania de Montaigne revendique le fait de pouvoir dire « noir », « jaune », « juif » et – quoiqu’en pensent les identitaires de tout poil – le droit de s’interroger sur ce qui nous fait français : « être français, c’est être le protestant qui a été découpé à Paris comme celui qui l’a massacré, c’est être le juif qui est mort à Auschwitz comme celui qui l’a livré, c’est être le noir qui est mort dans les bateaux comme l’esclavagiste. » Envisager qu’une personne ne soit déterminée que par sa couleur, et pas du tout par l’endroit où elle vit, la langue qu’elle parle, l’histoire qui l’a construite, n’est qu’un tour de passe-passe idéologique. Comme si la nature, plutôt que la culture, nous définissait malgré nos expériences singulières. Libre adaptation du livre "L'Assignation" (Grasset), de Tania de Montaigne.Mise en scène : Stéphane Foenkinos. Avec Tania de Montaigne, Stéphane Foenkinos, Livio, Florence Maury, Joseph Truflandier. Productions 984. Programmé le 5 février 2019 par Jean-Daniel Magnin pour le Théâtre du Rond-Point Captation Léo Scalco, Sarah Mei-Chan

Le 6 mars 2015 à 14:52

Oh l'autre, il respecte tout le monde

C’est vrai, je respecte tout le monde. Je respecte les Amish parce qu’après tout, je suis d’accord avec eux, ça a été trop vite, on a perdu des choses du passé, ce qui explique la montée du FN, si la France était Amish, y’aurait pas Marine le Pen. Je respecte le fait que le prophète soit hétérosexuel, même si j’ai des amis musulmans qui couchent avec des garçons. Je respecte le fait que François Hollande n’aime pas la Culture, ça permet de rêver à Juppé en Malraux. Je respecte monsieur Poutine et monsieur Assad qui se respectent mutuellement. Je respecte mon marchand de journaux qui refuse de vendre une pile de téléphone à un Arabe parce qu’il ne parle qu’anglais (même si je traduis). Je respecte l’extrémiste qui a tué Rabin, il faut se mettre à sa place, la paix ça lui aurait gâché le boulot. Je respecte Marine Le Pen qui ne dit pas que des conneries, sauf en économie, en culture, en immigration, en religion, en politique, en botanique elle est pas mal. En échange, je veux juste que ces gens me respectent, parce que, comme matière, j’ai choisi de faire droits de l’homme et siècle des lumières. Pour moi, une des plus belles dates, c’est le 9 décembre 1905. L’autre, on le respecte, à condition qu’il nous fasse pas chier. C’est vrai, quoi, le respect, ça devrait être une activité à plein temps. Moi, le respect, j’en crêve quand l’autre me marche dessus. Mais je continue. J’ai pas trop le choix. Ma femme me dit que je suis un démocrate. Et moi, je respecte beaucoup l’opinion de ma femme parce que je l’aime et j’irais jamais dire du mal de quelqu’un que je respecte et qui pourrait me buter. Ce serait un manque de respect envers notre amour. Non ?

Le 21 février 2015 à 10:10

La Viande qui vient

Avant de cesser de manger de la viande, j’avais un cauchemar récurrent. Je voyageais dans mon propre ventre. Je traversais mes intestins comme si c’étaient des enfers en technicolor, avec des couleurs criardes. Au cœur de ceux-ci il y avait un grand diable fait entièrement de saucisses animées et il me narguait en me présentant, dans des souffrances épouvantables, tous les porcs qui étaient morts pour remplir mon gros ventre. Alors que mon apparence extérieure restait intacte, je sentais mon âme dévorée, non par les bêtes, mais par moi-même. Heureux, l’homme que le lion dévorera, et l’homme deviendra lion. Malheureux, l’homme qui dévorera le lion, et l’homme restera homme.Je devenais comparable à la déesse Kali, se dévorant elle-même. Je me vivais comme l’épiphanie ténébreuse d’une fin du monde. J’étais, moi-même, l’Apocalypse. Nous ne dévorons pas que des animaux. Nous dévorons aussi des hommes, et nous dégustons leurs infortunes. Nous nous saoulons quotidiennement du sang de tous ceux dont l’échec nourrit notre réussite ; nous léchons avec délectation les larmes de tous ceux dont le malheur épice notre plaisir. Il faudrait que cette envie de vomir qu’il nous prend à la vue de certains plats de viande jadis appréciés, nous puissions l’avoir au goût de certains comportements politiques qui se paient sur l’intégrité des autres. Il ne faut pas se refuser à une tentation, avec la raideur du prêtre, elle n’en devient jamais que plus impérieuse. Il faut réussir à comprendre de quoi est composé une passion pour finir par estimer tout à fait logique de s’en passer. Et, de la même façon qu’on finit par trouver qu’une odeur qui fut naguère celle, ragoûtante, d’un plat de saucisses, est devenu un dégoût perpétuel, parce qu’à cette odeur ne se rattache plus la détente de l’enfant qui va manger un hot dog à midi avec des frites, mais la vision des porcs qui meurent pour produire cette denrée ; de la même façon, on cessera de prendre du plaisir à la servitude des autres. On cessera de s’acharner avec une jubilation mauvaise sur les minorités pauvres de ce pays, on cessera de vouloir « contrôler » l’immigration et on commencera par ne pas trouver normal que nous nous enrichissions sur le pillage de l’Afrique. On en finira avec toute la politique « civilisatrice », néo-coloniale américano-européenne. On cessera de donner des leçons aux autres, et on commencera par se comporter à peu près décemment avec les personnes qui nettoient nos chiottes, nos métros, nos rues. Parce que ça nous semblerait dégradant pour nous, même, de tenir les plus pauvres et les plus faibles en servitude. Parce que ça aura cessé de nous faire jouir. La sempiternelle amnésie dans laquelle nous vivons l’ingurgitation des repas devrait nous renseigner sur la façon dont fonctionne notre appareil cérébral. La nourriture, c’est la base active sur laquelle nous composons notre traversée des émotions. Or nous ne savons à peu près jamais ce que nous mangeons, et nous nous contrefichons de ce qui doit passer par ce que nous mangeons pour que nous nous estimions repus. Egalement, passé un certain moment de la vie – celui à partir duquel on juge qu’on est « adulte » – on cesse de questionner la véritable raison de nos actes, et l’articulation entre nos sentiments, bons ou mauvais, nos réactions, bizarres ou logiques, nos expressions, rationnelles ou délirantes. Il faut imaginer que les super-riches ne se rendent pas compte du mal qu’ils produisent, et qu’ils en ressentent seulement l’impérieux besoin : ils se paient sur le dos des pauvres comme les pauvres se paient sur le dos de leur famille, qu’ils torturent, ou des animaux, qu’ils frappent et bouffent. Ils ont besoin d’assouvir une pulsion destructrice parce qu’elle leur semble la seule à les rassurer sur la réalité de leur puissance. C’est la même chose chez les amoureux déçus, malades d’amour qui transmettent leur malédiction à leur future proie. Ils veulent manger comme ils ont été mangés. Et encore, « vouloir » n’est pas le bon terme ; ils ne savent plus aimer autrement. La souffrance c’est comme une carte maudite tirée au jeu et qu’on veut remettre au plus vite en circulation, mais qui nous revient sans cesse entre les mains. En réalité, on ne peut pas s’en défaire en la refilant à quelqu’un ; rien ne sert d’essayer de s’en débarrasser ; il faut la brûler soi-même avec le feu de son âme, et c’est le travail de toute une vie. L’intensification des passions égoïstes et la façon dont le superflu devient plus obsédant que le nécessaire, il n’est pas besoin d’imaginer de raisons plus subtiles au misérable fonctionnement de ce monde. Il n’y a rien de plus facile à déduire que l’insensibilité pathologique de ceux qui réussissent : ils ont été progressivement habitués à un certain nombre de sacrifices de la part d’autrui, sacrifices qui furent nécessaires pour leur ascension, et de ces sacrifices, ils finissent par en éprouver, non pas le désir, mais bien le besoin. Les super-riches ont besoin de nous voir nous appauvrir et nous avons besoin de voir s’anéantir les misérables. Nous avons besoin de voir souffrir les animaux, et les puissants ont besoin de nous voir mourir pour eux. Nous sommes ce qu’ils mangent. Nous sommes la viande qui vient. Et plus ils grossiront, plus ils auront faim.

Le 29 mars 2019 à 16:17

Mother Lasseindra Ninja : legend queer du voguing parisien

Nos disques sont rayés #3 Festival citoyen des "périféeries urbaines"

Mother Lasseindra Ninja, legend queer du voguing parisien. « Si un blanc vient dans un ball, il ne va voir que des noirs, ce sera lui la minorité.»Transgenre, Laseindra quitte sa Guyane natale et s'épanouit dans les ballrooms (salles de bal) de Harlem où les afro-américains LGBT ont créé leur propre communauté autour de confréries hiérarchisées (les Houses) et de rituels dansés codifiés (les Battles). Le voguing y fait fureur depuis les années 80, une danse qui radicalise jusqu'à la transe un imaginaire tiré des pages glacées des magazines de mode et de la gestuelle des défilés où les corps sans défaut se doivent d'être blancs. Affirmer sa personnalité profonde, se rire des canons du glamour chic, transmuter l'humiliation coloniale et les traces laissées par l'esclavage avec une chorégraphie acrobatique hypersensuelle : le voguing est politique par la joie des corps et l'amitié entre ses membres. Arrivée à Paris, Lasseindra écume boîtes et afters, jusqu'à croiser son double, Steffie Mizrahi, « elle » aussi initiée aux ballrooms new-yorkais. Les deux futures Mothers acclimatent les House américaines dont elles font partie en Île-de-France. Les voilà devenues légendaires, avec de très nombreux Children. Le feu allumé ne s'arrêtera plus. Programmé le 15 février 2019 par Jean-Daniel Magnin pour le Théâtre du Rond-Point. Captation Léo Scalco, Sarah Mei-Chan

Le 2 juin 2015 à 13:30

Dany-Robert Dufour : "Nous sommes des animaux ratés"

"Les animaux ont une sorte de finalisation dans la hiérarchie des espèces. Ils "savent" qui ils doivent manger et qui peut les manger. L'Homme lui ne sait pas, il est incomplet. En philosophie, on s'est toujours interrogé sur cette différence entre l'Homme et les animaux.Chez les Grecs anciens, Hésiode explique cette différence en racontant le mythe de création des races mortelles par les immortels. L'avisé Prométhée et son étourdi frère Epiméthée en sont chargés. Ce dernier se précipite sans réfléchir et distribue à tous les animaux des attibuts rassemblés dans un grand sac : la vitesse, la ruse, la petitesse, la force, etc. Quand la dernière race mortelle se présente à lui, l'Homme, il n'y a plus rien dans le sac. Prométhée doit réparer la bêtise de son frère en volant le feu sacré qu'il donne aux hommes.Ces individus qui naissent sans poils et sans dents, sans aucun attribut, peuvent se réunir en sécurité autour d'un feu... lieu de toutes les rivalités et de tous les conflits. Il faut encore qu'Hermès intervienne et leur apporte les lois et la culture.Ce manque de nature est inhérent à la condition humaine. Dès la naissance de la philosophie on sait qu'il faut y suppléer par la culture." Dany-Robert Dufour est professeur de philosophie de l'éducation à l’université Paris-VIII, ancien directeur de programme au Collège international de philosophie de 2004 à 2010 et ancien résident à l'Institut d'études avancées de Nantes en 2010-2011. Il enseigne régulièrement à l’étranger. Son travail porte principalement sur les processus symboliques et se situe à la jonction de la philosophie du langage, de la philosophie politique et de la psychanalyse. Lettres sur la nature humaine à l'usage des survivants, Petite bibliothèque philosophique, Calmann-Lévy, 1999Le délire occidental : et ses effets actuels dans la vie quotidienne : Travail, loisir, amour, Les liens qui libèrent,‎ 2014

Le 30 mars 2015 à 13:39

Rodrigo García : "Nous ne savons pas aimer"

Rencontre avec l'écrivain, metteur en scène et directeur de théâtre Rodrigo García au resto du Rond-Point. 2e épisode : l'autre. "Pour moi, l'idée de l'autre est très simple : je ne peux pas croire qu'en cet instant même il existe dans le monde des millions de gens qui vivent leur propre vie, je ne peux pas le croire et moi je ne fais en aucune manière partie de leur vie, pourtant j'aimerais les connaître, j'aimerais qu'ils me connaissent, les Chinois, les Boliviens, les Vietnamiens, les Allemands... Ça me semble miraculeux, incroyable que tous ces gens vivent leur propre vie et que je n'aie aucune relation avec leurs vies. C'est quasiment une chose religieuse, je le vois comme si nous étions tous des éléments d'un même être et il y a un démembrement douloureux qui fait que nous ne sommes pas proches, que nous ne connaissons pas. C'est absurde, ridicule mais il y a un mal-être en moi généré par ça, une grande curiosité, un grand désir de voir ce qui arrive aux autres, mais aussi  peut-être une chose sexuelle, je pense que ça me plairait de baiser avec tous ces gens ! Ce qui me surprend c'est que les autres, c'est finalement comme  du spiritisme… Tu vis seul et tu meurs seul, toutes les relations que tu peux avoir dans ta vie – amitié, famille, enfants – je les considère comme des ombres, pas comme des choses réelles. Les seules choses réelles sont les choses physiologiques, la mort bien sûr. Le reste ce sont des inventions pour nous distraire de l'idée principale : nous vivons et que nous mourons seuls. Alors j'ai envie d'être au contact de tous les gens, mais dans le même temps, je sais que c'est impossible, je sais que c'est impossible même que nous soyons ensemble, tous les trois, là, à discuter. Il y a beaucoup de mondes, j'imagine, la réalité que nous avons ici, dans un théâtre à Paris, notre travail, notre manière de vivre ne ressemblent en rien à la vie que peuvent avoir les gens en Bolivie, en Alaska. C'est une question de mondes intérieurs. Je vis dans cette société capitaliste, occidentale, nous connaissons les règles du jeu plus ou moins, mais je pense que ce n'est pas vraiment ça le problème. Je remarque un autre modèle social, économique que je connais de près : c'est la pauvreté, ces gens qui vivent sans argent au Brésil ou en Argentine. C'est quelque chose que je connais bien parce que j'ai vécu là-bas et il y a quelque chose qui continue de me déranger, c'est une forme de moralité, de règles morales qui sont les pires selon moi. Ça n'a pas tant que ça de rapport avec le pouvoir d'achat ou la société de consommation, mais avec une morale horrible, castratrice, une morale catholique, je pense que c'est un problème finalement religieux, surtout en Amérique latine. Ça me préoccupe presque plus, l’égoïsme qui ne connaît finalement pas beaucoup de différences – que ce soit l'égoïsme d'une personne avec beaucoup d'argent, d'un banquier ou celui d'une personne qui n'a rien. Ce qui retient mon attention, c'est la difficulté d'aimer, le fait que nous ne sachions pas aimer. Je pense que c'est plus profond que ces problèmes économiques qui sont évidents. Je dénonce dans mes spectacles cette manière de vivre pour travailler, de consommer, etc., mais je pense que c'est en fait secondaire. Il y a surtout un problème dans la difficulté de trouver une forme de sérénité et d'être plus ouvert à ce qui arrive aux autres. Mais certainement, ce doit être humain de ne pas en avoir la possibilité." Traduit de l'espagnol par Vincent Lecoq

Le 20 juin 2011 à 09:02

Eaux sales

Ça m’est revenu il y a quelques semaines après une interview de Marine le Pen,  à cause de son âge, le même que moi,  de son blue jean, le même que moi,  à cause de sa poignée de main,  de l’hôtesse d’accueil qui m’a souri derrière l’hygiaphone, à cause de Jeanne d’Arc dans  son armure pas tellement plus haute qu’un nain de jardin.…ça m’est revenu d’un  coup. C’était l’été 1991, j’étais journaliste stagiaire, on m’avait envoyée à l’université d’été des jeunes du Front national.  Ça se passait dans un petit château de Sologne,  une ancienne propriété de l’empereur Bokassa à ce qui se disait. Les grilles hautes et pointues étaient entrouvertes,  un  petit homme ventru, aimable et souriant m’avait accueillie:  Roger Holleindre ancien  de l’Indochine et des barbouzeries de l’Algérie française.  Il m’a montré son bureau pour y poser mes affaires,  et il a bien rigolé quand j’ai sorti mon ordinateur portable barré d’un autocollant Libération. – Leur montrez pas ça, ils vont vous mettre dans le lac ! Le pire, c’est que je l’ai cru.  Ils, c’étaient ses jeunes et ils était en forme.  De la salle du bas, les clameurs de la meute montaient.  Je suis descendue voir (sans ordinateur), c’était l’atelier "débat". Carl Lang chauffait un grand boutonneux assis en face de lui : « Imagine que je suis Jack Lang , vas y cogne ! ».  Collée au mur dans le fond la pièce,  j’apercevais le lac par la fenêtre, une grande flaque d’eau saumâtre et menaçante.  Je me rappelle le retour en fin d’après midi,  la Nationale 7 vers Paris,  le pied à fond sur l’accélérateur.  La fuite. Tout ça m’est revenu comme un bon souvenir.  C’était bien mieux le temps où ils jouaient à nous faire peur.

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